CHAPITRE V
Coup d'fletl ifénéval
On lisait autrefois sur la façade de Fhôlel de ville de Marseille une fort belle inscription latine qui résumait très-bien, en quelques lignes, Thistoire de cette antique cité. « Marseille, disait ce parchemin de noblesse, est fille des Phocéens ; elle est sœur de Rome ; elle fut la rivale de Carthage; elle a ouvert ses portes à Jules-César, et s'est défendue victorieusement contre Charles-Quint. »
Cette inscription , composée par l'Académie
de Marseille, a disparu; elle est probablement aux archives, à côté d'une autre inscription que Louis XlV fit enlever à la porte Royale, et qui lui sembla trop fière après une révolte.
Ces deux détails paraissent fort simples, eh bien! ils m'expliquent toute l'histoire de Marseille, depuis le dernier Tarquin jusqu'à la fin du siècle passé. Quand Marseille ne s'est • pas elle-même dépouillée d'un ornement, elle en a été dépouillée par un autre. Ville antique qui n'a rien d'antique, belle ville qui n'a.rien de beau, elle a fait un voyage de deux mille ans à travers l'histoire, et elle est arrivée, n'ayant conservé que son nom^ comme le navire Argo.
Sa foret sacrée a disparu sous les incendies ; ses temples de Neptune et de Diane, ses monuments romains ont été réduits en poussière ; ses murailles de Jules-César n'ont pas laissé une pierre ; son enceinte bâtie par le médecin Crinias, et sur laquelle a échoué le connétable, est descendue au-dessous du niveau de la mer ; sa fameuse tour Sainte-Paule, dont les batteries épouvantaient le marquis de Pescaire, ne montre plus que sa base; son château de
César ne montre plus rien. Arles, Nîmes, Orange, ses voisines, ont gardé d'admirables reliques : Marseille a livré au mistral le dernier grain de sa poussière antique.
L'étranger archéologue ne revient pas de sa surprise, lorsqu'il ne trouve pas une pierre à ciment romain, dans cette sœur de Rome. 11 demande à voir les ruines du temple d'Apollon Delphien, du temple de Diane d'Éphèse, du temple de Junon Lacinienne, du temple de Vénus victorieuse ; plus le Lacidum, la nécropole Paradisus, la maison de Milon, les Thermes, la porte Julia... Le cicérone, quand il existe, ouvre de grands yeux, et ne peut montrer que deux de ces monuments : la maison de Milon et la porte Julia. L'étranger archéologue se résigne, en disant que deux vaut toujours mieux que rien.
Le cicérone le conduit alors rue des Grands- Carmes, 55, et lui dit : « Voilà la maison de Milon, le Milon qui tua Clodius, et que Cicéroa défendit si mal dans son manuscrit, et si bien dans la plaidoirie imprimée que nous connaissons.
Oui, en effet, cette maison était d'arcluloc-
ture antique, et un bas-relief de pierre décorait sa porte et servait comme d'enseigne au vieux domicile du client de Marcus Tullius. Mais voyez la fatalité : l'antique maison a passé, il y a trente ans, aux mains d'un propriétaire iconoclaste, qui Ta démolie comme trop vieille, et en a bâti une toute moderne sur le même terrain. Le bas-relief est au Musée de Marseille, et il s'entoure de sarcophages sans nom.
— « Allons voir la porte Julia, > dit l'archéologue.
On le conduit au quartier de l'Observatoire, et on lui montre le squelette d'une porte, orné d'une herse absente et dépouillé de tout caractère romain : une antiquité de quatre siècles.
« Voilà le boulevard des Dames, » dit alors le cicérone, en désignant un terrain nu qui s'étend de la porte Julia à l'arc de triomphe de la porte d'Aix. C'est là que les femmes de Marseille se couvrirent de gloire^ au terrible siège de 1524. Le canon du connétable avait ouvert une large brèche, là, devant la tour Sainte-Paule ; quarante mille reitres, lans-
quenets, ou condottieri, les mêmes qui, trois ans plus tard, violèrent Rome, avaient planté leurs échelles devant Marseille ; les défenseurs, épuisés par quarante jours et quarante nuits de bataille, étaient sur le point de succomber ; les femmes arrivèrent sur la brèche, ranimèrent le courage des hommes, et sauvèrent la viUe. L'ennemi n'entra pas.
« Où est le monument élevé à la gloire de ces héroïques femmes ? » demande le voyageur.
« Le voilà, répond le cicérone, » et il montre, sur un angle de mur, ces trois mots : Boulevard des Dames.
Les municipalités économisent les monuments de bronze ou de marbre, avec un nom de rue. Boulevard des Dames ! Cela ne coûte pas cher, et l'héroïsme est récompensé.
On a élevé, après 1823, un arc de triomphe devant le boulevard ; on y a gravé beaucoup de bas-reliefs, où sont rappelés des faits d'armes de la RépubUque et de l'Empire, mais on a oublié, sur la face de l'ouest, la victoire des femmes marseillaises, et la défaite de Charles- Quint.
Voilà une simple idée que je soumets au conseil municipal de 1857, qui est en évident progrès sur les édiles de 1 524 et leurs successeurs. Pendant vingt ans, j'ai demandé une statue pour mon illustre compatriote, Pierre Puget, le Michel-Ange de Marseille. Ce grand homme a attendu sa statue deux siècles; enfin elle est aujourd'hui debout sur une placé publique, grâce à la munificence d'nn financier de Bordeaux. Les Marseillais donneront à Bordeaux une statue de Montesquieu.
Historien impartial et fils non dénaturé, je dois dire que Marseille est fort excusable, si elle paraît avoir ainsi négligé les grands souvenirs et les monuments de son histoire. Cette grande ville, aujourd'hui si calme et si prospère, a traversé bien des jours mauvais depuis Tarquin. Elle a subi vingt pestes, vingt incendies et des sièges terribles. Que de fois elle a été obligée de se rebâtir, à la hâte, avec les premiers matériaux trouvés sous la main des maçons ignorants ! Marseille a imité la Rome du moyen âge, cette malheureuse ville qui démohssait le Colisée et le tombeau d'Adrien pour se bâtir des maisons, ou qui changeait
tant de chefs-d'œuvre d'architecture en citadelles pour se défendre contre les barbares. Le siège du connétable de Bourbon, en 1527, a fait encore plus de mal aux monuments de Rome que l'invasion de Théodoric et de Totila. Marseille a beaucoup trop imité sa sœur du Tibre dans les cas de légitime défense; elle a peut-être exagéré la démolition, car je soupçonne fort les premiers fabricants de savon du boulevard des Dames d'avoir bâti leurs usines avec Jes débris de la tour Sainte-Paule, ce bastion sacré, dont la coulevrine foudroyait les condottieri du connétable campés devant l'abbaye de Saint- Victor.
A ce propos, n'oublions pas une anecdote, si connue qu'elle soit, et ajoutons un commentaire.
Le 42 du mois d'août 1523, le connétable de Bourbon, chevauchant sur la grande route de Marseille avec son armée de bandits, se tourna vers le marquis de Pescaire, et lui dit : Denx ou trois coups de canon épouvanteront si bien ces bons bourgeois de Marseille qu'ils viendront la corde au cou m' apporter les clefs de leur ville.
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~ Amen, dit Pescaire, qui avait rhumenr très-railleuse.
Après trente jours de tranchée ouverte, le 15 septembre, le connétable de Bourbon, désespérant déjà de prendre Marseille, assistait à la messe, sous sa tente, devant l'abbaye de Saint- Victor. Un boulet de canon, lancé par la fameuse coulevrine de la tour Sainte-Paule, passa sur la butte des Grands-Carmes, traversa le port, troua la tente du connétable et renversa le prêtre qui disait la messe.
— Qu'est-ce que tout cela ? dit le connétable effrayé.
— Ce sont, répondit Pescaire, les bons bourgeois de Marseille qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs de la ville.
L'histoire ne dit pas si le connétable répondit par un sourire au bon mot de son lieutenant.
Quel dommage qu'une tour qui a fait éclore un si beau mot, avec sa coulevrine, ait été démoUe en détail, pour les besoins des anciens savonniers. Ce ne serait pas mon ami Arnavon, ni mon ami Charles Roux qui commettrait un pareil sacrilège aujourd'hui.
ET LES HABSBILLAIS 31
Quant au marquis de Pescaire, son nom est resté dans la mémoire du peuple de la vieille ville. Le jour de la levée du siège, les Marseillais, debout sur leurs remparts, saluèrent le fugitif par son nom provençalisé, Pécaïré ! et, depuis, ce mot est employé pour déplorer une grande infortune. Pécaïré est un vocable rempli de larmes, et la cantilène méridionale le rend lamentable au plus haut degré.
Cette partie de l'histoire de Marseille m'a toujours très-vivement préoccupé. Je retrouve dans les écrits de ma première jeunesse quelques pages sur ce sujet qui ne seront pas déplacées ici :
« Le connétable, s'apercevant que la force ouverte ne réussissait point, eut recours aux vieilles ruses de guerre; d'abord, il voulut se ménager des intelligences dans la place ; ensuite il donna ses ordres pour creuser une mine ; enfin il démolit les aqueducs qui portaient l'eau aux habitants; nos aïeux burent l'eau des puits, repoussèrent les mineurs par une contremine, et pendirent les espions aux remparts. Le connétable irrité du peu de succès de ses opérations, ennuyé des plaisanteries de Pescaire, di-
rîgea tous ses canons sur un seul point, fit une brèche, et commanda l'assaut ; mais les Marseillais avaient élevé pendant la nuit un nouveau rempart derrière la brèche ; des dames , immortelles héroïnes , avaient secondé de leur exemple et de leurs travaux les derniers efforts de leurs fils et de leurs époux, et comme les femmes de Sparte et de Carthage, elles vinrent, aux jours du péril, défendre les murs qu'elles avaient élevés.
« Ce fut le 24- septembre 4526 que le duc de Bourbon donna l'assaut général. Que pouvaient son génie et son courage contre des Français qui combattaient à côté de leurs dames, contre des hommes chez qui l'amour de la liberté ne pouvait être comparé qu'à celui qu'ils portaient à leur patrie et à leur souverain ?
» Le marquis de Pescaire, qui s'était toujours opposé à ce siège, et qui en avait prévu les funestes conséquences, ne perdit pas l'occasion de faire de nouvelles phrases, quand l'événement eut justifié ses prédictions. Il se rendit à la tente du connétable mystifié , et dit à haute voix, devant r état-major: « Vous voyez, messieurs, de quelle manière les Marseillais se sont
préparés à nous recevoir; ceux qui sont las de vivre peuvent encore les attaquer; pour moi, à qui la vie n'est point à charge, je pars... Croyez-moi, retournons en Italie; nous avons laissé ce pays dépourvu de soldats, et Fon pourrait bien y prévenir notre retour. » Pescaire tint parole ; il sortit de la tente sans dire adieu au duc de Bourbon ; les olTiciers qui tenaient encore à la vie suivirent le marquis, et le connétable se vit abandonné.
» Dans la nuit du 29 septembre, on alluma de grands feux devant les lignes ennemies, pour donner le change aux Marseillais,^ et l'armée battue et repoussée défila sous nos murs en observant le plus strict incognito; mais nos sentinelles vigilantes avaient aperçu les fugitifs; elles crièrent aux armes, et l'artillerie des remparts les salua pour la dernière fois d'une volée de canons. Le connétable fut poursuivi et harcelé jusqu'au Var par les gendarmes du duc de Garces et par les troupes du maréchal de Chabannes.
» Au temps de ce siège, Marseille comptait cinquante mille habitants. Cette ville était bornée au midi par le port , au couchant par la
mer ; une ligne de remparts s'étendait depuis la porte de la rue des Fabres jusqu'à la tour de Sainte-Paule ou à la porte de la Joliette. L'armée du duc de Bourbon était campée dans ces plaines où depuis furent bâtis les faubourgs de Saint-Lazare et du chemin d'Aix. Pour transmettre à la postérité l'héroïsme des Marseillaises qui défendirent la brèche , on nomma boulevard des Dames cette partie des remparts où se donna le dernier assaut. Ce boulevard, qui conserve encore aujourd'hui son nom glorieux, est précisément le seul que nos dames ne fréquentent pas.
» Ce siège mémorable dura quarante jours. Il était à peine terminé, que François Je^ arriva à Aix. Les députés que Marseille lui envoya furent reçus comme ils méritaient de l'être.
« Messieurs, leur dit ce grand roi, soyez les très-bien venus ; vous m'avez toujours été bons et fidèles sujets, et votre loyauté a été cause que j'ai recouvré tout mon pays de Provence; de quoi je vous remercie et vous demeure obligé; mais, pour le présent, je ne vous puis visiter pour effacer cette obligation, à cause qu'il faut que j'aille delà les monts en hâte, et s'il plaît à
Dieu, au retour je vous visiterai, et connaîtrez qu'avez en moi un bon prince. »
» En effet, la prise ou la reddition de Marseille aurait entraîné la perte de la Provence, et c'était bien ainsi que l'avait calculé le connétable de Bourbon, prince rebelle, dévoué aux intérêts de Charles-Quint, et qui contribua par sa défection et ses criminels services au succès de cette fatale journée où François I^r perdit tout, fors Vhonneur. »
Ce n'est pas, du reste, la première fois que les noms de François l^ et du connétable de Bourbon sont consignés dans notre histoire marseillaise. Dans le même manuscrit où je viens de puiser les pages qui précèdent, je trouve un peu plus haut un passage qui ne sera pas hors de propos; nos aïeux y sont peints tels qu'ils étaient il y a quatre siècles :
« Le roi de France faisait la guerre aux Vénitiens; les Marseillais, quoique séparés de ceux-ci par des mers et par des royaumes, jugèrent convenable de fortifier leur ville, et surtout le monastère de Saint-Victor, point de mire des ennemis. On envoya des députés à cette abbaye, pour s'informer de son état de
défense; Ruffi nous donne l'inventaire de son arsenal; il consistait en sept arbalètes d'acier, dix cuirasses, dix boucliers, trois cofifres remplis de traits, trois petits canons et quelques balles. Les députés revinrent en ville, bien rassurés sur l'état de défense de Saint-Victor; mais les Vénitiens, qui ne songeaient pas à nous, restèrent dans le golfe Adriatique.
» En 1512, la mode des courses fit fureur à Marseille; chaque négociant devint corsaire, chaque bateau devint .brick; les nations de l'Europe étaient toutes nos ennemies, ainsi . personne ne courait le risque de se tromper. Nos aïeux les corsaires firent bientôt tant de prises que le port en fut encombré; jamais les fortunes ne s'acquirent plus rapidement; Marseille était riche des dépouilles de l'Europe ; un gentilhomme du pays, nommé Ricaut, entraîné par le torrent, vendit son patrimoine pour équiper un vaisseau; quelques hobereaux du voisinage vendirent aussi, et lui baillèrent des fonds. Ricaut part, vogue, traverse la mer en tous les sens, et ne prend rien; s'apercevant alors que son vaisseau patrimonial n'est pas fin voiher, il se rend de suite au port de
Porteserre, et là il tente un exploit digne des Duquesne et des Jean Bart; vingt vaisseaux marchands et un galion armé mouillaient à Porteserre; Ricaut se glisse au milieu d'eux, fait feu de bâbord et de tribord, jette la consternation dans la gent mercantile, qui s'épouvante facilement, pille trois vaisseaux abandonnés, et revient à Marseille partager avec ses actionnaires le butin qu'il avait conquis.
» Sur ces entrefaites, Charles de Bourbon arriva dans celte ville qu'il devait assiéger un jour; les Marseillais rendirent à ce prince les honneurs qu'ils accordaient volontiers aux souverains...
Mais alors il était vertueux.
» Cependant la mort enlevait Louis XII aux Français dont il était le père ; l'aurore du beau règne de François l^r commençait à luire. Ce roi se hâta de confirmer les privilèges, les franchises et les prérogatives des Marseillais, et il nomma René de Savoie gouverneur de Provence.
» François passe les monts, se rend maître
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dtt Milaoftis, et bat les Suisses , à la sanglante journée de Marignan. La Franee entière treftiaUUt de joie à la nouvelle de cette victoire ; la reine et la mère de François l^ se rendirent à la Sainte*Baume5 pour remercier Dieu protecteur de la France. Ces princesses entrèrent à Marseille le 3 janvier 4516, et vingt jours après, le roi lui-même vint honorer ces lieux de sa présence.
• La réception que les Marseillais firent au roi est digne de mémoire; des enfants portant des bannières aux armes de France, des jeunes filles entonnant des hymnes de victoire, formèrent le cortège du héros de Marignan ; les canons des remparts le saluèrent; les habitants ornèrent en son honneur des plus belles tapisseries les façades de leurs maisons; partout on dressa des théâtres où des amateurs représentaient les exploita chevaleresques de saint Louis. Le lendemain^ François l^r fut visiter les galères ; là se préparaît un singulier divertissement : à peine le roi fUt-il monté sur la galère qui lui était destinée, que la petite flotte engagea un combat à coups d'oranges; le vainqueur de iïarignàn qui, dans tous les genres de combat
ET LBS MARSEILLAIS 39
ne voulait point jouer le rôle de spectateur, prit un bouclier, se fit apporter des oranges, et les lança sur ses voisins. Les Marseillais deviennent facilement très-familiers ; ils ne respectèrent pas plus François l^ qu'un autre tireur, et ils l'accablèrent d'une grêle de ces fruits; le roi en reçut sur toutes les parties de son corps. Le jour suivant, il s'embarqua pour aller voir à pomègue un rhinocéros que le roi de Portugal envoyait à Léon X> et deux jours après, il partit, emportant avec lui l'estime des Marseillais, leur amour et leur admiration. »
Revenons à notre ville*
Marseille, ville éminemment catholique, n'a point d'églises* On y chercherait en vain un seul de ces pieux monumeots qui étonnent Pétranger dans toutes les cités de la voisine Italie. On bâtit en ce moment une cathédrale ; il n'y avait pas de cathédrale ! Deux églises trèsbelles, et les seules que Marseille pût montrer avec orgueil, les Accoules et Saint-f erréol, ont été démolies pendant la Terreur, et on ne les a pas rebâties. Le service divin est célébré dans des chapelles très-nombreuses, mais qui
n'ont rien à démêler avec la grande architecture. L'abbaye de Saint- Victor, bâtie par les moines de Saint-Cassien , a perdu son beau cloître ; mais elle a gardé son fameux souterrain, parce qu'un souterrain ne peut pas être démoli. Un étranger, s'il est curieux, visite ce souterrain, où se trouve la statue de la Vierge noire, attribuée à saint Luc par la tradition. Les imaginations méridionales, jamais satisfaites de la réalité, veulent que le souterrain de Saint- Victor passe sous les eaux du port, et communique avec l'autre rive. Mais personne n'a fait ce chemin.
Marseille, ville éminemment commerçante, n'a pas de Bourse. On y construit une Bourse aujourd'hui. Provisoirement, depuis bien des années, les affaires se traitent sous un hangar de bois peint, et brûlé par le soleil. La future Bourse, construite sur les dessins du célèbre architecte Coste, sera un beau monument.
Marseille, ville éminemment artiste, n'a pas de théâtre. La saUe de la rue Beauveau, où on joue l'opéra, appartient à une société d'ac- ' tionnaires, aussi nombreux que des académiciens. Le loyer est de cent mille francs, que
la ville paye à titre de subvention. Le Gymnase marseillais, où l'on joue le drame et le vaudeville, appartient à un industriel charcutier. En général, les directions théâtrales ne sont pas heureuses à Marseille : la faillite est presque toujours la dernière pièce du répertoire. Et pourtant jamais peuple n'a mieux compris et plus aimé la grande musique et les grands artistes. Tout le monde chante, bien ou mal, dans la vieille ville ; tous les ouvriers savent par cœur Moïse, la Favorite, Norma et Guillaume Tell. La ruine des entreprises a des causes mystérieuses qu'il ne m'appartient pas d'approfondir. Le conseil municipal, il faut le dire à son éloge, ne manque jamais de venir en aide aux intelligentes directions.
Et cela ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier. Il y a plus de vingt ans que j'ai écrit ce qu'on va lire. Ces pages sont encore pleines d'actualité :
« Un directeur qui se charge de l'entreprise du théâtre de Marseille mérite par ce seul fait seulement une décoration d'honneur ; rien n'est comparable à un pareil trait de hardiesse. La place de la Comédie est une mer semée d'é-
cueils et fameuse par des naufrages ; Tintrépide directeur qui a voulu placarder des prospectus sur les colonnes voisines, a presque toujours placardé Fépitaphe de son administration.
» // n'est point d'effet sans cause; nous avons vu les elïets, cherchons les causes, et tâchons de les trouver.
» On dit, dans le langage commun des coulisses : C'est une bonne troupe, c'est une mau* vaise troupe. Une troupe est donc bonne ou mauvaise ; le médiocre n'est pas admis. A Marseille, une troupe, pour mériter le nom de bonne doit réunir un ballet, un opéra et même une comédie. La suppression du ballet est une calamité publique ; point de bonne troupe sans ballet, hors le ballet point de salut. Pénétré de cette vérité populaire, un directeur réunit donc ces trois éléments qui constituent la bonté de sa troupe, il paye les entrechats et les pirouettes au poids de l'or, il prend la fleur des Martin et des Elleviou de la province, il happe une chanteuse au Conservatoire, il signe des engagements avec les grands acteurs de la capitale, il organise un répertoire admirable^ et détaille longuement les avantages futurs de son
entreprise dans un long prospectus rouge qui tapisse les quatre coins de la cité, A cette vue, les amateurs bondissent de joie, la place de la Comédie retentit d'acclamations ; les vieux dllettanti s'embrassent en pleurant d'allégresse; les jeunes papillons des coulisses préparent des madrigaux en prose aux Psyché, aux TerpnU chore, aux Filles mttl gardées; le directeur, témoin de cet enthousiasme général, engage deux caissiers de plus, achète un ooffire-fort avec son supplément, ouvre ses livres et attend les écas.
» Les débuts commencent : les acteurs chan* tent, on leur crie bravo ; les danseurs pirouettent, on trépigne de plaisir; les comédiens disent de la prose ou des vers, on lés applaudit; le directeur fait son compliment obligé, on le reçoit comme un triomphateur ; la soirée s'écoule au milieu des bravos, des bis et des applaudissements.
» Un mois sé passe, et les recettes satisfont le directeur; les spectacles, à la vérité, sont choisis, et les acteurs ont encore le mérite de la nouveauté... Tout à coup Tété, fléau des théâtres, vient glacer l'ardeur des dilettanti;
une vaste fournaise décorée offre peu d'attraits, après une journée étouffante; les amateurs vont respirer aux Allées une fraîcheur économique, les propriétaires désertent Molière et Méhul pour la bastide chérie, les dames et les élégants gravissent le cours Bonaparte, où les musiciens exécutent des airs délicieux; c'est alors que r Intrigue épistolaire^ l'Habitant de la Guadeloupe, les Chasseurs, le Tonnelier, etc., etc., sortent du répertoire, pour servir momentanément de distraction aux rares abonnés restés fidèles, et aux vieux habitués que neur heures du soir n'ont jamais surpris hors du parquet. En attendant, le directeur est obligé de payer le loyer, l'éclairage, les droits des auteurs et des pauvres, les appointements des artistes et les semaines des ouvriers; et tous ces frais énormes sont des avances qu'il faut faire et qu'on espère recouvrer à la fin des beaux jours. L'hiver arrive, et des sociétés, des cercles, des bals, des concerts s'organisent partout; les abonnés se rendent alors régulièrement au spectacle; mais les amateurs casuels ne portent leur tribut aux bureaux du péristyle que les soirs de représentation ex-
iraordinaire, et ces soirs sont rares. Quelques jours privilégiés dans la semaine font encore sourire le caissier; le dimanche, la recette est sûre; le lundi est un jour nul; le mardi se ressent un peu de la nullité de la veille; le mercredi, le jeudi et le vendredi sont assez favorisés par le public dramatique, et établissent avec les autres une légère compensation ; le samedi nul. C'est ainsi qu'au théâtre, comme ailleurs, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Un directeur, quelque zélé qu'il soit, ne peut soutenir ses spectacles à la même hauteur, parce que les bons acteurs disponibles sont peu nombreux, et qu'ils se reposent volontiers ; de là cette intermittence de soirs heureux et malheureux, de recettes bonnes et mauvaises qui, réunies, couvrent à peine les frais présents et ne dédommagent point le directeur des avances qu'il a faites dans les premiers mois de son administration.
» Une ressource reste encore, celle des grands bals ; mais hélas ! la mode en est passée; les jeunes gens vont danser dans les mille et un salons où l'on ne paye pas à la porte, et abandonnent les premiers grands bais à la
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contredanse solitaire qui saute à l'ombre des coulisses. Le directeur n'a plus alors que deux partis à prendre : vendre ses capitaux, s'il en a, pour payer le déficit, ou s'évader incognito sans payer. Le dernier parti est sans doute le meilleur, puisque tant de directeurs l'ont embrassé. Voilà ce qu'on gagne à monter une bonne troupe, dans un pays où il y a des bastides, des cercles, des concerts bourgeois et des promenades aU cours Bonaparte.
» Maintenant, si un directeur prudetnment averti par les catastrophes antérieures Veut concilier ses intérêts et ceux d*un public chez qui l'économie est une vertu de plus; si ce directeur, négligeant à regret des accessoires ruineux, s'en tient au nécessaire, pour éviter le fatal placard; si, jaloux de sa téputatioti, il veut fournir jusques au bout une périlleuse mais honorable carrière, alors des cabales se forment, des sifflets se préparent, des groupes apostrophent le prospectus : Point de ballet !... nous sommes perdus!... Pac un acteur sup-portable ! des bouche-trous ! Point de gran^n opéra! point de premier comique! des noms inconnus!... S^ abonnera qui voudra... Ah!
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qtiêtei-vous de^etlûSy beaux joUrs de Fa^, de Ldrigle, de Verl&ail?,.. C'est dànà ces dispositions d'esprit qu^on assiège les portes du spectacle ; chaque débutant qiii paraît fait éctoré un i^egret, chaque ariette amène la phrase banale : Ah! il fallait entendtë il»é Hébert, jtfWé juliefi! Chaque rondeau rappelle Dèrubelle au souvenir des mécontents. On ne tient au directeur auCtin compte de ses efforts ; oîi nièpfiSe ce qu'il donne, en regrettàtit ce quil h'à pâfe ddtinè ; oii abf euvè dé dégoûts les artistes et le régîsSeur ; on déserte etifin le spectacle, en disant l // vaut mi&uê se promener que dé pàÈser sa soirée ici; et Ton se promène. » Veut-on avoir uii théâtre digne de Marseille, liii directeur stable. Un ballet enfinl.. Eh bien, qUe l'esprit mercantile fasse quelques concessions aux béâux-arts! qu'ils trouvent dans cette ville des protecteurs et des amis ! . .. Que les riches, au lieu de disputer un centime additionnel au directeur, prennent son entreprise sous léUr protection! qUe le spectacle enfin éoit ici regardé comme l'école des mœurs, l'oracle du goût et de îa raison, et le premier plaisir des t)éuples civilisés. »
Marseille est défendue du côté de la mer par deux forteresses honoraires, qui pourraient même avoir des canons. Elles sont placées sous le patronage de saint Nicolas et de saint Jean. Louis XI Y, qui n'était pas content des Marseillais, a fait bâtir la citadelle, en disant : Je veux avoir aussi ma bastide à Marseille. On se révoltait souvent contre le grand roi, en ce temps-là. Louis XIV ne voulut pas entrer par la porte royale, située à l'extrémité de la rue des Fabres; il fit couper un pan de mur et entra par une brèche, comme un conquérant. Ce jour-là vit tomber la fameuse inscription : Sub cujuscumque imperio summa liber tas. Louis XIV n'aimait pas ce latin athénien.
Le port de Marseille, cehii qui a fait la fortune de tant de Génois, de Grecs, de Levantins, de Turcs et de quelques Marseillais, a perdu son antique importance. Il passe à l'état de ruine liquide. Les étrangers psalmodient, depuis un demi-siècle, des lamentations contre ce port, dont les vapeurs nauséabondes infectent Tair quand souffle le vent du sud. Les naturels du pays ne se sont jamais associés à ces plaintes. Nos édiles anciens, touchés des
mêmes doléances, trouvèrent, dit-on, un procédé pour purifier les eaux du port. On réussit : l'air se remplit de l'arôme des coquillages et de l'algue marine. Plus d'infection. Les étrangers bénirent les édiles, les éphores, les archontes, les échevins. Un an après, les capitaines marins, ancrés dans le port purifié, s'aperçurent que la coque de leurs navires était trouée à là quille et abondait en voies d'eau. La purification du port avait favorisé le retour d'une invasion de vers d'eau salée, vrilles vivantes qui percent le bois, quand il n'est pas protégé par les éléments corrupteurs des eaux. Placés entre les lamentations des étrangers et les lamentations des capitaines, les édiles ne pouvaient hésiter. Ils rendirent au port son infection conservatrice, et les vers rongeurs disparurent comme par enchantement. Au reste, ce phénomène a été remarqué dans d'autres ports du littoral méditerranéen. Aujourd'hui la science trouvera sans doute un antidote contre l'infection, et Marseille, d'ailleurs, doit avoir tant d'autres ports, que le premier finira par être desséché et changé en terrain de bâtisse. Alors il sera complètement désinfecté. Heureux
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nos enfants ! Marseille est née deux mille trois cëtits ans trop tôt; M. Mirés seul est né à point: c'est lé' vrai Protis de Mat*seille ; le Prolis phocéen s'est trop hâté de fonder. S'il était arrivé de Thessalie aujourd'hui, nous serions tous nés demain, et à l'âge de vingt ans, grâce à la vapeur, à l'électricité et aux chemins de fer> ûous assisterions au plus grand de tous les spectacles; nous verrions Marseille, notre mère, causant avec le Havi*e et Calcutta, et couronnée, comme une reine, sur le trône dés mers, avec le trident de Neptune pour sceptre et l'Australie pour coff^e-fort!
Si le vieux port se pétrifié et devient ville centrale, 6e qiii doit arriver infailliblement, la Cannebièt*e, Cette illustre Cantiebière dont oli parle tant, perdra cette auréole que lui â faite un commis voyageur en esprit du Languedoc. A notre tour, parlons un peu de la Cantiebière.
Un jour, ce commis voyageur découvrit cette phrase: Si Paris avait la Cctnnebièrey il serait un petit Marseille. Il prit un faux accent provençal, comme tous les contrefacteurs de langues, et excita un rire fou Chez de candides auditeurs.
Le succès de cette phrase fut énorme, comme celui de Malbrouck et du roi Dagobert , et de toutes les niaiseries populaires. Depuis quelque temps surtout on contrefait beaucoup le Marseillais à Paris. Marseille est pour Paris ce que rirlande est pour l'Angleterre. On a fait une farce intitulée le Marseillaù à Paris, comme on a fait en Angleterre VMshmafiin London. Levassor a achevé de nous rendre très-comiques et très-bêtes. Nous disons tous bagasso eitroun de 1er: nous disons tous : Si Paris avait la Cannebiêre, il serait un petit Marseille. Nous pôrtotis tous des queues rouges et si lés Jocrisses étaient encore en vigueur , les théâtres de genre n'auraient qu'à prendre le premier Marseillais venu pour lui faire jouer le rôle du domestique de M. Diival. Si Paris avait, etc.
Marseille est à deux cents lieues de Paris ; notre langue à tous fut la langue provençale ; nous avons appris le français comme une langue étrangère. Nous n'avons, à Marseille, ni collège Charlemagne, ni collège Bonaparte, niSorbonne, ni cours publics, eh bien! sans remonter au grammairien Demarsais, à l'orateur Mascaron, à Puget, à Mirabeau et à Barbaroux le Girondin,
nous pertvons dire qu'aucune ville n'a donné plus d'hommes célèbres à celte ville de Paris, si riche en établisements d'instruction publique. Citons-eû quelques-uns, de ces enfants de la Cannebière : Thiers, Capefigue , Barthélémy le poète, Léon Gozlan, Louis Reybaud, Garcin de Tassy, Amédée Achard, Taxile Delord, Eugène Guinot, Joseph Autran, Forcade, Audibert, Gustave Bénédit, Gaston de Flotte, Marie Aycard, Marc-Michel, Joseph Cohen, et d'autres que j'oublie ; puis, dans la musique : Bazin, Xavier Boisselot, Reyer, FéUcien David, Morel, Arnaud, Jules Cohen, tous dignes fils du mélodieux MarseillaisDella-Maria, mort trop jeune ! . . . et dans la peinture : Eugène Delacroix, Guérin, Baumes, Tanneur, Barry, Loubon, Daignan, Daumier, Dominique Papety, Ricard, Vidal, etc. Si Paris, avec ses collèges et son million d'habitants, avait cette Cannebière-là, il serait un grand Marseille. Qu'en dites-vous, auditoire de Levassor?
Malgré tout, la Cannebière est une très-belle rue, commencée par Puget, et Paris s'en prépare uHe, dans le même genre, pour son avenir de port de mer. Jamais la bouche d'un Mar-
seillais n'a prononcé la phrase stupide du commis voyageur, Si Paris avait , etc.; mais nous avons tous admiré cet immense espace d'azur et de rayons qui va se perdre dans cette forêt de mâts, qui est la ville flottante de toutes les mers. Par un jour de fête, rien n'est beau à voir comme ces grandes lignes d'architecture, coupées par des milliers de voiles, de pavillons, de flammes, qui sont la joie de l'air et les signatures de toutes les nations. G'est une rue bornée par Tinfini , dans une atmosphère lumineuse, où l'azur joue avec le soleil ; c'est un immense Claude Lorrain qui s'est peint tout seul et s'est exposé au bord de la mer, car tous les musées du monde seraient trop étroits pour lui.
La Cannebière n'a jamais eu le privilège de frapper une imagination marseillaise au point de trouver place dans un proverbe. S'il se fût rencontré un Marseillais aussi niais que le commis voyageur en esprits du Languedoc, il aurait associé le nom de Marseille à Paris, en citant le Prado, c'est-à-dire la plus belle promenade du monde. Qu'on se figure le golfe de Baïa se déroulant à l'extrémité occidentale des
Champs-Elysées, après l'arc de l'Étoile. Certes, un pareil point de vue réjouirait assez les Parisiens, et l'inventeur du fameux proverbe languedocien : Si Paris avait,.., ne serait pas peut-être aussi ridicule qu'on le croit généralement, si au lieu de la Cannebière, dont aucun Marseillais ne parle, il eût cité le Prado.
Les promenades de Marseille étaient autrefois célèbres par leur poussière et l'absence de beaux arbres. Aujourd'hui, Marseille a le Prado, et c'est asse^.
Le Prado commence à la porte de la ville, et se perpétue, entre deux haies de beaux arbres, de collines charmantes et de villas, jusqu'à la mer. Il y a place pour les équipages, les cavaliers et les piétons. Le golfe où conduit le Prado est la miniature de Baïa ; on y voit même le Véduve, mais éteint : ce qui ne gâte rien au paysage, car un volcan donne toujours de l'inquiétude ; il a beau fumer nonchalamment, comme un lazzarone à moitié endormi, on s'émeut toujours à l'idée du réveil. Dans les plus vives chaleurs de l'été, la plage du Prado est fraîche et embaumée par les brises marines. JJn sable d'argent et des fleurs de
velours tapissent le fond de Teau et invitent les baigneurs. La petite rivière de l'Huveaune, couverte par des berceaux de tamarins, vient perdre ses eaux limpides dans le saphir de la plage. A gauche, on voit la montagne où la grotte Roland travaille ses merveilleuses stalactites, dans des abîmes sans fond. A droite, le golfe est borné par des rochers de granit rose, avec leurs panaches de saxifrages et de pins. A chaque instant, on voit courir, au vol de la vapeur, les paquebots du Levant et d'Italie, dont la fumée passagère est le seul nuage qui vienne, par intervalles, ternir la pureté de T horizon.
Après 1830, un marchand de papiers peints, M. Bernex-Phîlippon , créa cette magnifique promenade, cette rue démesurée qui ne s'arrête qu'à la mer. Le maire, M. Consolât, homme intelligent et ferme, entraîna les plus timides du conseil municipal dans une dépense appelée folle y à cette vieille époque de lésinerie marseillaise. Deux excellents journaux, toujours unis dans les questions d'intérêt local, la Gazette du Midi et le Sémaphore, soutinrent avec une énergie acharnée le projet de.Bernex-
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Phiiippon. C'est qu'il s'agissait de faire une grande chose tout à fait en dehors des habitudes administratives : percer dans la campagne une large promenade de deux kilomètres de longueur, la border de beaux arbres, et la conduire de la dernière maison de la ville aux premières vagues de la mer.
Un quart de siècle s'est écoulé depuis, et la promenade du Prado n'a plus rien à gagner du côté de l'agrément et de la magnificence. De beaux arbres, favorisés par la nature du sol, l'ombragent sur deux rangs ; des villas italiennes la bordent, et rien n'est beau comme cet immense paysage de collines boisées, de montagnes nues, de Jardins charmants, de mai- »sons de plaisance, d'oasis fraîches, de couvents recueillis, de bastides en amphithéâtre, ce paysage composé de toutes les fantaisies de la nature et de l'homme, et traversé par ce long corridor de verdure, dont la limite est l'éblouissante Méditerranée, cette baignoire du soleil.
Vue de la haute mer, la plage du Prado doit donner une idée de ces fantasques perspectives des villes chinoises, étagées sur les rives du Peï-Ho. Seulement l'avantage est pour la pro-
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menade marseillaise, car la mer remplace le Céleste Empire ou le canal impérial. Sur les rochers arides du Roucas-Blanc, le chemin du Douanier, et la sémite de la Chèvre ont été changés en voie carrossable; les collines couvertes de pins; lès villas de la mer, où se distingent le château de M. Talabot, avec sa tourelle féodale, et la villa Pastré avec son architecture de fantaisie; et sur les premiers plans, l'embouchure de la petite rivière l'Huveaune et l'embarcadère du Prado. — Voilà le tableau. Ajoutez, par l'imagination, a ce tableau, l'azur de la mer et l'irradiation du soleil, et vous aurez encore le plus splendide et le plus original des Claude Lorrain.
Peu de temps après son inauguration, la promenade du Prado a été illustrée par de glorieux visiteurs, qui en firent, pour ainsi dire, leur domicile de jour. Les grands artistes voyageurs surtout se sont épris de belle passion pour ces champs-élysées de la mer, et, en toute saison, ils sont venus s'asseoir aux tables du restaurant Courty, se promener en bateau sur la petite rivière, ou à pied sur le sable qui borde la mer.
Quant à moi, je me suis fait souvent un véritable plaisir de conduire les voyageurs célèbres au Prado et de jouir de leur surprise, car, en général, il est admis que T arbre et la verdure sont inconnus dans notre midi pho^céen, et que les oliviers sans ombre ont seuls le droit de nous ombrager.
Le plus fervent enthousiaste du Prado a étë Alexandre Dumas : pendant ses premières stations à Marseille > Tillustre écrivain s'y installait et n'en sortait plus ; il oubliait même alors de travailler! chose qui paraît invraisemblable!
Pendant Tété de 4843, W^ Rachel fit tin long séjour à Marseille, et Alexandre Dumas s'y trouvait aussi, arrivant de Naples. Notre grande tragédienne était alors dans tout l'éclat de la jeunesse, du talent et de la beauté; Melpomène prenait le masque de Thalie, et jouait comme une adorable enfant, à Tombre ou au soleil, devant cette mer qui la rendait si joyeuse, et lui faisait oublier ses soucis dra^ toatiques. A cinq heures du soir, le classique Courty, qui se donnait le titre de cuisinier d'Alexandre Dumas, servait à M"® Rachel tous les plats du midi, sur une table ombragée par
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des lauriers romains et des platanes de Jéricho ; Hermione faisait honneur à cette cuisine méridionale, comme la Thestylis de Virgile, ou comme M*"® Dorval, autre cKente du Prado. Le drame et la tragédie adorent les plats grecs : allia contundunt ; Sophocle et Sénéque, Roscius et Roscia, poëtes et artistes de l'antiquité, vivaient avec délices delà cuisine bourgeoise de Thestylis. Excusons le mauvais goût des anciens. Au coup de six heures, Alexandre Dumas et moi, nous nuisions nos vives instances pour supplier W^ Rachel de vouloir bien se souvenir qu'elle jouait Phèdre ou Camille, à huit heures, au grand théâtre, et qu'il était temps de remonter en calèche. Courty, luimême, qui avait loué une stalle pour la représentation du soir, suspendait malicieusement ie service, dans l'intérêt de la tragédie et du public. Peines perdues! L*adorâble enfant de génie était si heureuse, non pas de ce festin, mais si heureuse de vivre dans là verdure, les fleurs, les brises marines, les parfums des jardins, dans ce divin décor de la nature, qtfelle oubliait Fart, son autre idole, et attendait la dernière minute pour savourer ces extases des
beaux soirs d'été, sous un dôme de lauriers, dans le voisinage de la mer. Ces fleurs, que les pieds de la jeune et belle Hermione ont effleurées sans les flétrir, vivent encore; l'initiale R est encore visible sur Técorce du platane des festins, et Rachel a disparu !
A mon dernier voyage à Marseille, je n'ai trouvé que le cadre, sans la divine image. Malgré le soleil, il y avait un crêpe noir sur le Prado.
La division entre la vieille ville et la ville neuve est toujours très-distincte. C'est un contraste déjà séculaire, et que je verrai disparaître à regret au souffle niveleur de la civilisation. Le Marseillais de pure origine est l'enfant des vieux quartiers; c'est lui qui conserve la tradition de sa belle langue , faite de grec et de latin; c'est lui qui garde les antiques souvenirs, les croyances héréditaires et les chères su-
perstitions : nous ferons plus tard le portrait de ce Marseillais, Phocéen baptisé. Sa vieille ville n'a pas été tirée au cordeau ; elle n'a pas de belles maisons, sa grande rue est fort petite; ses places sont étroites ; ses fontaines sont de modestes bornes; son pavé fait sentir le roc
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SOUS le pied. Elle monte et descend sur les collines et dans les vallons du territoire de Protis; elle semble n'avoir d'autre souci que celui de se donner de l'ombre, et de se défendre contre le mistral.
La nouvelle ville est un échiquier; les rues sont droites comme des 1, et bordées de maisons assez belles : celles qui sont percées dans la direction du nord-ouest sont labourées par le mistral, dans toute la longueur de leurs numéros pairs et impairs. 11 faut dire que ce mistral , dont les étrangers et les contrefacteurs parlent tant, a été enfin accepté par les indigènes, comme un bienfait d'hygiène. C'est comme un balai céleste qui nettoie l'air et le rend sain. Ajoutons aussi que le mistral s'est beaucoup humanisé, comme tous les fléaux qui vieillissent. Du temps de Strabon, la bise noire (bis) était si violente, que le mistral d'aujourd'hui n'est plus qu'un zéphyr, en comparaison. Dans la plaine de la Grau, dit Strabon, le mistral soulevait les cailloux comme des grains de sable , et renversait les cavahers du haut de leurs chevaux. Ainsi, il a bien dégénéré ; nos pères ne le reconnaîtraient plus. L'empereur
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Constantin, que Fadmirable situatioû d'Arles avait séduit, a voulu faire de cette ville sa Coqitantiûople, et on sait de quels soins paternels et prodigues il environna cette jeune reine du delta du Rhône et de la mer. Puis, tout à coup, Constantin et sa cour prirent Arles en dégoût mortel, à cause de l'intolérable tyrannie du mistral de Strabon, et Constantinople fut fondée à Byzance, de l'autre côté de la mer.
Une croix démesurée, faite par les lignes de maisons et des promenades intérieures, rend aux étrangers un signalé service ; elle leur permet de connaître, au premier coup d'œil, la grande ville neuve. De la porte d'Aix à l'obélisque, une seule rue tirée au cordeau et seulement interrompue par les arbres du cours, traverse tout Marseille* L'autre rue transversale part de l'extrémité des allées de Meilhan et ne finit qu'au port.
Dans ce court tableau de Marseille, esquissé au point de vue matériel et historique , n'oublions pas une troisième ville, qu'on peut appeler la ville de la campagne. En aucun autre lieu du moTide on ne voit une si nombreuse agglomération de maisons de plaisance. La loi
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agraire, ce rêve de Tiberius Gracchus, a fini par trouver sa réalisation dans la banlieue marseillaise. Chaque citoyen possède son arpent de terre au soleil ; c'est TÉden de son dimanche. La passion de la bastide est innée chez le Marseillais. L'ouvrier qui n'est pas assex riche pour se donner quatre murailles ornées d'un toit à tuiles rouges et de quatre pins à cigales se donne le cabanon. Il y a des rochers arides semés de cabanons, brûlés par le soleil, secoués par le mistral, mais toujours chers à leurs heureux propriétaires. Ce cabanon est à moi, pensée enivrante qui change le désert en oasis, et la pierre en velours. Aujourd'hui, le canal de la Durance, avec ses mille saignées d'irrigation, a complètement changé l'aspect de cette ville delà campagne. Sur quinze mille bastides , comptées par nos pères , les deux tiers au plus ne connaissaient les arbres et la verdure que de réputation. Les enfants s'abritaient de la chaleur à l'ombre des cannes paternelles. On buvait de l'eau de citerne dans une plaine hydrophobe; mais on jouait au boston et au reversis dans un salon nocturne, décoré des images des quatre saisons. Main-
tenant, la verdure et les arbres sont partout. Il y a même trop d'ombre ; les anciens fervents, et j'appartiens à cette secte d'incas, soutiennent que les arbres ont le tort de cacher le soleil. Si la végétation devient trop exubérante, on arrivera donc au déboisement partiel. Le canal abuse de sa fécondité.
Il faut msuntenant passer de Marseille aux Marseillais. Ici Tétude se complique. Le Marseillais a<B peut être défini, dans une étude synthétique, comme FAthénien. Nous sommes dans le pays où les contrastes physiques créent les contrastes moraux ; nous sommes sur le sol qui place les gorges stériles d'OUioules à côté des cascades et des orangers; il y a des caractères tranchés, des individualités originales, à côté d'imitateurs serviles. On respire, à Marseille, l'air de tous les pays, ont dit Chapelle et Bachaumont; c'est que tous les pays ont laissé leurs alluvions sur cette terre impressionnable, et ont fait du peuple marseillais le peuple compatriote de l'univers. De là ces nuances infinies, ces variétés de types et d'organisations qui induisent si souvent en erreur l'observateur étranger et superficiel ; celui-ci juge tous les
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habitants d'après le premier qu'il rencontre, selon le procédé de ce voyageur qui, traversant Berne et rencontrant une femme rousse et acariâtre, écrivit sur son album: « Toutes les femmes à Berne sont rousses et acariâtres. » A la naïve époque des comparaisons, des parallèles et des portraits, le bon père Rapin disait : — « L'Athénien est spirituel, railleur, cauteleux, idoine au bien comme au mal; oublieux des affronts reçus, contempteur des autres nations, impatient du joug, propre aux armes et terrible à l'ennemi. » Quand un peuple a cette monotonie de caractère, l'historien n'a pas besoin de faire une galerie, il s'arrête au portrait. Athènes, selon le père Rapin, n'avait qu'un habitant. Par malheur, les descendants des Athéniens donneraient beaucoup plus de besogne au père Rapin, et si le savant jésuite s'avisait aujourd'hui de commencer un portrait par ces mots : Le Marseillais est contempteur de ses voisins, impatient du... tous les Marseillais l'arrêteraient en lui criant qu'il va peindre un Marseillais de Levassor. Nous allons essayer un autre procédé peu connu du père Rapin.
CHAt>lÏRÊ n
L« Hèsert et l'oasis.
Les contrastes physiques prodûiâeht les contrastes moraux. Le voyageur affairé qui traversait, avant le chemin de fer, la grande route de la Viste, voyait oti croyait voir un affreux pays planté d'oliviers màUngres et poudré d'Une poussière blanche. On disait généralement aux tables d'hôte ;
— Il n'y a pas un arbre autour de Marseille; toutes les montagnes sont nues et pelées; on ne voit pas une goutte d'eau , et on y échadgé le froid aigu du mistral contre les ardeurs intolé-
MARSEILLE £t tUÈ ISARSEILLAIS 67
râbles du soleil; de Contrastes, point: c'es* ruhiformité du désert de Sahara.
Ainsi parlaient, aux tables des Lion-d^Ory dès Grànd'Cerf et des trois-Pigeons^ les observateurs des diligences LaflBtte et Gaillard.
Le Midi est presque partout le nlême ; là où Teau iîianque, il y a stérilité morne ; là où Teau abonde, l'oasis verdit et dotlne des ombrages merveilleux. Les arbres du Midi sont d'autant plus beaux qilHls ne sont pas, comme dans le Nord, ou des parapluies, ou des conducteurs de rhumatismes. Une forêt dans le Midi est le parc du ciel. La Sainte-Baume, avec son immense, association de chênes verts, de chénes-liéges, de sycomores, d'ormeaux, de trembles, de pins, tous de gigantesque futaie ; avec ses fontaines d'eau vive, ses ruisseaux, ses sources, ses gazotis, ses fleurs agrestes, la Sainte-Baume est la plus charmante et la plus admirable des forêts. Le soleil y brûle la cime des arbres; la fraîcheur de la nuit couvre ses gazons.
Ainsi, dans le territoire de Marseille, les oasis abondent , et le voyageur, que tourmente la poussière de la grande route , ne se doute pas de ces délicieux voisinages. À côté déLCe désert
sablonneux, que bordent les pâles oliviers de la Visle et de Saint-Louis, Vn trouve les Aygalades, Fontainieu, Saint- Joseph, la Guillermy, la Floride, avec les plus belles sources et les plus beaux arbres du monde. Devant les montagnes nues de Montredon, vous trouvez le château Borély, un Saint-Gloud au bord de la mer. Toujours la fécondité auprès de la lande stérile, toujours la terre altérée à côté de la source. Gemenos et Saint-Pons , merveilleux paysages inconnus des voyageurs , sont côtoyés par le chemin aride de Toulon. Contrastes à chaque pas.
Les hommes qui naissent au milieu de cette nature sont soumis aux mêmes influences. On admet cette loi mystérieuse , on ne l'explique pas.
Le Marseillais primitif est le Sanjanen, mot provençal qui prend son origine dans le quartier de Saint-Jean. Ma famille appartient à cette catégorie phocéenne de marins et de pêcheurs.
Ce Marseillais garde, au milieu d'une pauvreté héréditaire, la fierté de son origine. 11 parle le provençal pur, langue latino- grecque, qu'il possède admirablement, et dont iltire un
parti merveilleux, surtout pour la raillerie. Il se garderait bîén d'épeler la première syllabe de la langue française, objet de son dédain. Marseille même est pour lui une ville étrangère, ou le faubourg de Saint- Jean; lorsque ses affaires l'appellent dans la ville neuve, il la traverse d'un pas rapide , sans l'honorer d'un regard de curiosité. Ce qu'il admire, et avec juste raison, c'est la mer, sa superbe voisine ; la Tourette, vaste esplanade, d'où l'œil découvre les îles, le golfe, les montagnes et le cap Couronne, limite de son univers ; ce qu'il vénère, c'est le curé de l'église Saint-Laurent, seule autorité du quartier ; ce qu'il ambitionne, c'est de devenir prud'homme, ou de porter la bannière de saint Pierre aux processions de la Fête-Dieu ; ce qu'il désire chaque soir, c'est • une de ces belles nuits qui font les pêches miraculeuses. Ainsi ce Marseillais ne se croit même pas de son vrai pays géographique.
— Siou SanjaneUy dit-il dans son orgueil ; je suis de Sainl-Jean., C'est la première ville du monde.
On lui offrirait la richesse et un palais à Londres et à Paris, il ne déménagerait pas. Il
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mourrait d'ennui, s'il perdait de Yue le clocher de Saint-Laurent; il douterait du salut de*son fttne, s'il n'entendait plus l'homélie du dimanche, que son curé fait , en langue provençale, dans cette charmante église ouverte à toutes les brises de la mer.
Il était temps de faire le portrait de ce Marseillais, car la civilisation, qui ne respecte rien, a déjà envoyé ses pionniers dans la ville phocéenne de Saint- Jean. Cette curieuse individualité va s'éteindre ou se modifier. L'élément franciot déjà se glisse dans la rue Saint-Laurent et le château de Joly, càstrum Julii, là même où Jules César trouva des orateurs qui lui parlaient si bien latin. Le jour où le prône dominical sera fait en langue étrangère, c'està-dire en français, dans l'église de M. Bonnafous, il n'y aura plus de Sanjanens.
L'homme né au bord de cette mer, à la clarté de ce soleil et de ces radieuses étoiles est, de tout temps, entré dans la vie avec des pensées et des habitudes religieuses. Le Marseillais du quartier de Saint-Jean était, avant la venue de saint Lazare, son premier évêque, le fervent adorateur de Neptune, le dieu de la mer, et dé
Diane, la chaste déessô qui éclaire les oiiàts. Les deui temples où ces deux divinités étaient adorées s'élevaient dans le voisinage; ils disparurent et furent même anéantis jusqu'au dernier vestige» lorsque Marthe, Madeleine et Laasare apportèrent à Marseille la parole de Jérusalem. Alors le pécheur de Saint-Jean em*brassa la religion nouvelle, partie du Calvaire, et, depuis cette époque, la fei^eur chrétienne ne s'est jamais ralentie à l'ombre da vénérable clocher de Saint-Laurent.
L'ouvrier marseillais de la vieille ville se di^ visait autrefois en deux classes bien distinctes : lou nemiy et lou brave enfan; deux antithèses é Le nervi était une sorte de gamin de Paris, mais dans de grandes proportions. Le nervi était fainéant et destructeur ; il avait cette méchanceté de quadrumane, qui est souvent eon-
fondue> même dans le Nord, avec cette faculté
gracieuse et charmante qu'on appelle Tesprit. Le nervi était le fléau des pauvres Turcs exi^ lés à Marseille par les Fanariotes> et des Ba-^ chins, sorte d'Italiens qui doivent leur nom att cap Paehinwm, de la Sicile. Pendant les nuits tièdes de l'hiver, le nervi, ne trouvant sur sa
route ni Turc ni Bachin, déclarait la guerre à tous les passants attardés. La police, quand elle existait par hasard, redoutait le nervi, comme un garde champêtre redouterait un tigre. Parfois, en plein jour, sur le port, une escouade d'agents ne craignait pas d'arrêter un nervi, en flagrant délit d'insulte grave commise contre un vieux Turc; alors le tribunal de police correctionnelle instruisait l'affaire, et le président, M. de la Boulie, le Thésée des nervis, infligeait au coupable une sévère condamnation. Le temps dé prison expiré, le nervi sortait de sa cage pénitentiaire et recommençait sa guerre sauvage contre les Turcs, les Bachins, et même les Franciots, coupables de parler français.
Ceci est l'histoire d'hier.
Alors un courageux poète, un artiste d'un grand talent, un homme de l'esprit le plus rare, M. Gustave Bénédit, un des rédacteurs du Sémaphore et de la Gazette musicale de Paris, et professeur au Conservatoire de Marseille, composa un poëme intitulé : Chichois , sorte de machine infernale destinée à l'extermination des nervis. Ce poëme, qui est le chef-
d'œuvre de la satire, et qui vivra tant que la belle langue provençale sera comprise, fut, à son apparition, l'événement de Marseille. Les nervis se cotisèrent pour l'acheter, et le lurent. Les amis de M. Gustave Bénédit, et je m'honore d'être du nombre, tremblèrent pour lui et lui firent bonne escorte tous les soirs, car une terrible vengeance semblait le menacer. Eh bien ! voici l'inattendu. Il faut avoir foi dans les natures méridionales, conseillées par la mer et le soleil. Les nervis se reconnurent dans la satire admirable; ils rougirent d'eux-mêmes et se convertirent en masse. Bénédit devint leur héros. Ce que n'avaient pu faire la poUce, la
loi, la prison et Thésée de la BouUe, un poëte le fit. Pour la première fois, la comédie corrigea les mœurs en riant.
L'ouvrier brave enfan travaille et vient en aide à sa famille; il est sobre; il préfère l'eau de la fontaine Sainte-Anne, au meilleur vin; il fuit les sociétés dangereuses, s'éloigne des cabarets, fréquente la caisse d'épargnes et fait des économies pour se marier. 11 a, pour ses dimanches et jours de fête, trois passions innocentes, la pêche, la musique et le
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jeu de boules. A l'aube des jours fériés. Il s'habille élégamment et se rend au cabânôn, siii' le bord de la iner. Trente degrés de chaleur le ravissent d'aise; il jette sa ligne aux flots bleus de la Caranque, et se rôtit au soleil avec volupté, quand les poissons convoités jouissent d'une fraîcheur délicieuse au fond des eaux, et se gardent bien de mordre à l'hameçon dans leur vieille expérience traditionnelle et phocéenne. N'importe! à Marseille, le pêcheur est fait à l'image du chasseur, et vice versa. On pêche et on chasse pour respirer le parfum du golfe ou de la colline; le poisson ou le gibier sont dés accessoires oiseux. On est charmé si on les rencontre, on ne se désole point s'ils sont ab^ sents. L'appétit est la conquête infaillible de ces sortes d'expéditions. Il y a toujours bénéfice.
A onze heures, quand le soleil incendie les murailles blaliches et la poussière des petits chemins de traverse, l'ouvrier du cabanon joue à la boule, en attendant le dîner. C'est un exercice salutaire, renouvelé des discoboles phocéens. On a soin d'éviter les arbres, si par hasard on en trouvait au bord de la mer. Les
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arbres ont le tort de Y(vler le soleiL Une patlie de boules n'est agréable que dans une atmosphère de salamandres. On courte on s'agite, on se démène, on se dispute, on mesure, on trépigne, aved quarante degrés Réaumur, et dans l'incendie de la réverbération.
La musique arrive après le dtner^ Tous les otttriers sont artistes; n'attendez pas d'eux qu'ils vous chantent une chanson sur les doux gloglous^ sur le jtis de la treille, et les chjarme$ de la bouteille,' ils ont en horreur toutes les ivrogneries du Caveau ; ils chantent un chœur de Guillaume Tell, un duo de Lude ou de R(^ert, un air de Zampa^ un morceau de la Favorite, ou la prière de Moïse : rien que cela. Ils Savent tout par cœur^ et ils ne contiaissent que la grande musique; ils dédaignent l'ariette, il leur fiiut Rossitii, Meyerbeer, Bellini, Donlzetti, Weber^ Mozart, Hérold. Ce sont les gourmets de la haute mélodie, tous ces hommes du peuple ; leur oreille est infaillible à l'endroit des sons; malheur à la petite flûte 3 qui, dans une ouverture, manquerait son entrée de cinq secondes; elle serait sifflée par les quatrièmes loges, comme un ténor coupable de faux I
Une seule fois, ce p^ple d'ouvriers se passionna pour la tragédie et suspendit son chant éternel, cet hymne qui remonte au chœur des enfants de Protis, io es dou pharo.
M"e Rachel était arrivée à Marseille.
A cette nouvelle, tous les jeunes gens de la vieille ville, excepté les Sanjanens, abandonnèrent les hauts quartiers; il en vint de la Major, où fut le temple de Diane ; des Grands-Carmes, où passa Milon, le meurtrier de Glodius; des usines du boulevard des Dames, où fut ouverte la tranchée du connétable; des Accoules, où s'élève le clocher d'une éghse absente; de la place de Lenche, où le génie de la Grèce bourgeoise semble avoir laissé un caractère éternel de lumineuse placidité. Dénombrer cette armée d'enthousiastes serait chose impossible. Ce public trop compacte pour entrer au théâtre campa dans la rue, et attendit M"^ Rachel.
Je n'ai jamais écrit ce souvenir de ma vie, et je ne laisserai pas échapper cette occasion de peindre l'ouvrier m.arseillais, tel qu'il se montra dans cette époque mémorable de son histoire.
On venait de )Ouer les lloraces; il était mi-
nuit; M^e Rachel m'avait fait l'honneur de m'appeler pour la conduire à l'hôtel de /' Univers, rue du Jeune Anacharsis. La distance à parcourir n'était pas longue, mais la traversée paraissait difficile. La voiture de W^^ Rachel était prise par la foule, comme un navire par les glaçons, au pôle nord ; les chevaux ne pouvaient avancer. Je pouvais donc être de quelque secours, dans cette navigation difficile, s'il fallait parler au peuple, mon compatriote, dans cette langue provençale que je parle comme un Sanjanen.
Les chevaux firent péniblement deux pas, et au même instant des cris partirent de la foule. M"e Rachel eut un moment superbe, elle se leva et ouvrit la portière, en demandant si quelqu'un était blessé. Par bonheur, il n'y avait aucun accident. Alors elle s'élança sur le pavé en disant :
— Nous ferons le reste à pied, je ne veux pas que ces braves gens, qui me reçoivent si bien, courent le moindre risque.
J'offris mon bras à M"® Rachel, en lui disant :
— C'est vous maintenant qui êtes en péril.
renthoosiasme est dangerem à Marseille. Vous allez voir.
— Eh bien! reprit-elle en riant, j'adore les dangers.
La foule était devenue une mer orageuse* contre laquelle on ne pouvait lutter. A chaque pas péniblement fait, M^ Rachel perdait la res^ piration, et toutes mes harangues provençales, que je m'efforçais de rendre éloquentes, ne pouvaient rien contre cette frénésie d'adoration, qui s'adressait autant à la jeune femme qu'à la grande artiste. Chacun voulait la voir de près, effleurer sa robe, écouter sa voix, respirer son souffle , et je voyais se ruer devant moi d'ardentes figures dont les yeux lançaient des flammes et éclairaient la nuit. Aux cris continuels de : Vive Rachel! poussés par la foule, je^ ne cessais de répondre : Mais vous allez la tuerl on ne m'écoutait pas. Les vagues humaines s'amoncelaient sur les vagues, comme on le voit dans le golfe voisin, un jour de mistral: nous n'avancions plus, nous étions portés. Impossible de suivre une direction ; nous suivions le flux et le reflux. Au milieu de cette tourmente, j'appelai à l'aide de M"« Rachel les plus
vigoureux de mes terribles compatriotes; une voix de basse profonde me répondit, m'appela par mon nom, et me promit un secours inespéré.
Quarante jeunes portefaix, quarante, hercules de la vieille ville, forcèrent la foule, en enfonçant leurs coudes de bronze dans la foule compacte, et se firent les gardes du corps de MUe Rachel.
. — Soyez tranquilles, mademoiselle Rachel! criaient-ils, comme un chœur de tonnerres.
Nous nous trouvâmes bientôt placés dans un cercle protecteur, qui nous permettait de reprendre haleine et de marcher avec nos pieds. Mais ces puissantes cariatides furent dispersées par un nouvel et violent effort de la foule, et par bonheur cette bourrasque ayant fait une éclaircie, j'entraînai M"e Rachel dans une boutique, la seule ouverte au miUeu de la nuit.
La foule s'arrêta respectueusement sur le seuil; mais elle ne se dispersa pas, elle attendit.
— Tiens ! dit W^ Rachel en riant aux éclats, c'est la boutique d'un chapelier ! Je vais ache* ter un chapeau pour mon frère, et le lui envoyer à Paris.
Et elle se mit en devoir de choisir un chapeau pour Raphaël, comme si rien ne se fût passé. On entendait toujours gronder l'ouragan athénien des enfants de Marseille.
Un agent de police entra et offrit de faire dissiper la foule avec les sommations légales.
— Gardez-vous-en bien, monsieur, lui dit l'illustre tragédienne ; ceci n'est pas une émeute. Il n'y a eu du danger pour personne.
L'agent salua et partit.
Mais bientôt un bataillon de la ligne arriva et fit une haie depuis la boutique du chapelier Ricaud, jusqu'à l'hôtel de l'Univers. Le chemin devenait alors trop facile. Toutefois la foule ne se retirait pas, elle s'amoncelait derrière les fusils et criait toujours : Vive Rachel! La jeune actrice, que cette scène malgré son péril divertissait beaucoup, me dit :
— J'ai bien envie de licencier cette troupe.
— Justement, lui dis-je, il y a dans Britannicus un vers de situation. Néron licencie sa garde, en lui disant :
Et vous, qu'on se retire.
ET LES MARSAILLAIS 81
En ce moment, l'officier qui commandait le bataillon aborda M"® Rachel avec une politesse si gracieuse, que l'hémistiche de Britannicns ne fut pas prononcé. 11 fut permis à la belle Hermione de rentrer dans l'hôtellerie sans le moindre obstacle. Au seuil de sa maison, elle salua la foule, me serra la main et disparut.
On pourrait croire maintenant, si je bornais là mon récit, que les jours suivants M"« Rachel prit des précautions pour rentrer en toute sécurité chez elle, ou que la foule des ouvriers marseillais cessa de faire éclater son périlleux enthousiasme. 11 n'en fut point ainsi. M^^e Rachel n'a voulu prendre aucune mesure de sûreté, pendant un long séjour à Marseille, et, après tant de représentations triomphales, la foulé n'a pas cessé de s'entasser toujours plus nombreuse pour lui faire la même ovation nocturne. J'avais toujours l'honneur de donner le bras àla grande artiste, et je me serais bien gardé de la contrarier dans une résolution qui était pour elle un véritable plaisir. En aucune autre ville du monde, M"e Rachel n'a été honorée d'un danger pareil.
— C'est, m'a-t-elle dit souvent, un de ses
plus doux souvenirs.
8â MARSEILLE
Le portefaix est encore une individualité marseillaise dont le type ne se retrouve nulle part.
Le dimanche, un étranger voit passer à la promenade des Allées de Meilhan un homme à forte encolure, au teint frais, aux bras herculéens; il est mis au dernier goût du jour; c'est Milon de Grotone en frac noir. Il marche avec une légère, oscillation d'épaules, sorte de tangage que les marins ont appris à leurs compatriotes terrestres. A côté de ce fashionable au linge fin, au drap soyeux, aux chaînes d'or, chemine au hasard un petit homme au pantalon de coutil, au chapeau de paille, à la veste blanche de planteur. Le premier est le portefaix, l'autre est son négociant. Et, chose inouïe! quelquefois le premier est plus riche que le second. Ils causent tous deux avec familiarité. Le négociant rit des bons mots de son portefaix et tâche de les retenir pour les redire à son épouse. Ces deux hommes sont égaux, nen pas en vertu d'une charte quelconque, mais en vertu du droit coutumier marseillais.
Le portefaix appartient à une puissante corporation, dont les privilèges sont imijiuable»
et qu'aucune loi ne peut leur enlever. Cette corporation a ses aspirants, les rebeïraous. La probité dû portefaix est proverbiale : il n'y a pas d'exemple d'un portefaix déloyal dans ses relations. C'est lui qui tient les clefs de tous les magasins de commerce et qui souvent fait les affaires de son négociant, ami de la bastide et de l'oisiveté. Le négociant lui accorde toute confiance et n'a janjais lieu de s'en repentir. Le vieil esprit marseillais est toujours en vigueur dans cette classe nombreuse et c'est là qu'il se perpétuera lorsque la civilisation, venue du nord, aura promené son niveau sur les aspérités saillantes du midi. Le portefaix aime Marseille, son golfe, ses collines, les quais de son port, les charmes et les défauts de son climat. 11 travaille pendant la semaine avec cette énergie calme qu'aurait l'Hercule au repos, s'il descendait de son piédestal pour se faire ouvrier; mais avec quelles délices Intimes et contenues il voit approcher l'aurore du dimanche et surtout les trois fêtes qui suspendent le travail aux grandes dates catholiques I Avec quel ravissement il revoit sa chère bastide, qui le fait propriétaire ; son verger tout fleuri de
promesses; sa colline où se hérissent les aiguilles vertes des genêts d'or; la pinède où la brise chante une mélodie somnolente ; l'alcôve verte où les lauriers et les myrtes mêlent leurs doux parfums ; la haute terrasse qui est le belvédère de la mer; et, dans l'intérieur, ce salon frais avec son large divan oriental, garni de coussins, où la sieste est si bonne, quand la cigale chante sur les pins, dans les ardeurs de midi !
C'est laque le portefaix célèbre ses jours de repos, au milieu de sa famille; c'est là qu'il prépare lui-même le dîner dominical, composé de l'antique aïoli, qui remonte à Thestylis, la cuisinière de Virgile. C'est le plat excitant, le plat de l'été; à son parfum; l'appétit engourdi par la chaleur se réveille et fonctionne comme en hiver. L'eau fraîche du puits voisin corrige, à force de libations innocentes, les émanations volcaniques de Y aïoli et rétablit l'équilibre dans le laboratoire de ces estomacs herculéens.
Après le dîner et un peu avant la sieste^ le portefaix^ sollicité par ses amis, chante un air de grand opéra. Il possède toujours une voix de basse, comme l'Alcide à bord du navire Argo. Le répertoire est varié. Le public de la
bastide tf a que l'embarras du choix. Les morceaux de préférence sont : Nonnes, qui reposez sous cette froide pierre; le premier duo de la Favorite, avec un jeune commis ténor; le grand air de basse de la Juive, et quelquefois, par respect pour les traditions paternelles, l'air : S'il eût perdu la vie au milieu des combats, de Grétry.
Presque tous les portefaix appartiennent à des sociétés chorales ; la plus célèbre est dirigée par M. Trotebas, artiste sorti du peqple et qui a rendu au peuple de grands services, car il lui a donné le goût de la grande musique et le mépris des banalités. On ne saurait dire tout le bien que la musique a opéré dans les classes ouvrières de Marseille. L'ancienne rudesse des mœurs s'est adoucie dans la mélodieuse atmosphère du chant moderne ; les notes de la gamme rossinienne sont le véritable alphabet de la civilisation.
Le pilier de théâtre est un genre de Marseillais assez curieux. Comme position sociale, il est courtier marron, ou modeste rentier du quartier des Minimes, haute ville. Courtier marron, il est doué de l'ambition la plus mo-
deste, et gagne environ deux mille francs par an. Il est célibataire. Un seul souci trouble ses jours; il a une épée de Damoclès sans cesse suspendue sur sa tête; c'est le terrible joug du syndic des courtiers patentés, ces fléaux des marrons. Otez-lui ce souci, il a trouvé le bon-, heur sur la terre. Le matin, dès qu'il a terminé une petite censerie d'huile lampante ou tournunte, ou de savon bleu pâle, il va fumer un cigare sur la place du Grand Théâtre, où il attend la pose des affiches du jour. Les six colonnes du théâtre Beauvau réjouissent ses yeux; il les voit toujours avec un nouveau plaisir. C'est son unique horizon. Son second bonheur consiste à attendre le lever du premier ténor, et à le saluer au passage lorsqu'il va prendre son chocolat au café Brifaut, en fredonnant une gamme. Un instant après arrivent plusieurs piliers de théâtre, ses confrères, et la promenade recommence en société. Tous les piliers fument, mais leurs cigares sont éteints : ils parlent trop pour veiller â l'incendie progressif du tabac. La conversation roule sur le spectacle de la veille. On admire le ténor, mais il a oublié de donner le si bémol de Dieux se-
courables, dans les Huguenots; c'est sa faute: un jeune pilier qui sait tout affirme que le ténor avait fait une partie de pêche la veille. On cite alors la liste des ténors et des hautes-contre qui ont fait les délices des générations marseillaises. L'ancien pilier remonte à M. Fay, le père de Léontine du Gymnase; on donne un pieux souvenir à Dérubelle, un regret à Espinasse, une larme à Alizard, basse sans rivale, qui attaquait si admirablement le Radopiate di zelo e d*amore de Mose. Tous les piliers parlent et chantent à la fois; ils s'accompagnent en pantomime de tous les instruments ; ils jouent de la clarinette, du basson, du cor et même de l'orchestre. Les piliers apprentis viennent se mêler à la société ambulante, et prennent des leçons d'enthousiasme. A midi, on se sépare pour dîner. On se retrouve à une heure, devant un guéridon couvert de dominos et de demitasses. Le cours de littérature lyrique recommence de plus belle au milieu des lamentations contre les double-six et les double-cinq qu'on ne passe pas. A cette Sorbonne tout le monde est professeur ; tout le monde chante et écoute à la fois, et, chose incroyable, personne ne
chante faux. Les garçons de café s'arrêtent, le plateau en main, et battent la mesure; la dame du comptoir, esclave de son service, écoute ces airs inconnus et fait des erreurs dans ses additions; les joueurs de dames et d'échecs n'avancent une pièce ou un pion qu'après une ritournelle de clarinette. Tout cela compose un harmonieux charivari de voix, auquel se mêle le bruit cadencé des dominos qui tombent sur les guéridons. Ordinairement, la séance est terminée par une violente discussion soulevée entre deux piliers sexagénaires, entourés de l'estime des connaisseurs. Le premier soutient que Tair Songe enchanteur , à'Ànacréon, et l'air Cent esclaves ornaient ce superbe festin, de Gulistan, sont supérieurs à tous les airs de la musique moderne ; le second regarde cette affirmation comme une insulte personnelle et écrase son adversaire, dans un cas de légitime défense, en lui chantant les premières mesures de tous les airs de Rossini, de Meyerbeer, d'Hérold, de Donizetti, de Bellini, de Weber, de Mozart. Le jeune auditoire applaudit, et le pilier, vaincu et furieux, sort en chantant :
Ah ! que mon âme était ravie A ce festin délicieux !
II me semblait, dans Tautre vie, Partager le bonheur des dieux !
%Tous les ans, à l'occasion des débuts, ces disputes prennent le caractère d'une guerre civile. Le feu est aux poudres si le ténor a manqué le Malheur à nos tyrans, de Guillaume Tell: si la basse a transposé le Sinon la mort, de Robert ; si la première chanteuse n'a pas mis le sentiment traditionnel dans la belle phrase. Et l'ingrat, des Huguenots. Tous les combattants, armés de cigares éteints, font trembler les voûtes du café parlementaire et dominent la sonnette de là dame du comptoir : les dominos sont épars sur les guéridons, on ne les tourmente plus, on dessine avec eux des croix et des arabesques de fantaisie; les pièces d'échecs sont étendues sur les cases, comme des morts sur un champ de bataille; les consommations restent intactes devant les fourneaux; les garçons jouent le rôle de comparses et attendent, les bras croisés, l'impossible clôture de ces débats si orageux. Un jour de mistral, les vagues du
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golfe, les roulis des navires, les plaintes des mâts, les grincements des cordages, les cris de l'air font moins de fracas que ce& discussions périodiques sur le mérite du ténor débutant à Marseille, dans la Juive ou Guillmme Tell.
Eh bien ! il y a de par le monde des discussions sérieuses, plus bouffonnes et moins utiles. Une ville est éminemment artiste lorsqu'elle voit naître ces ouragans de Tart, dans les cafés, où s'échangent d'ordinaire trop de stupidités nauséabondes. Si les peuples ne se battaient que pour la musique, ils vivraient toujours d'accord.
Le pilier de théâtre, rentier des Minimes, a dix-huit cents francs de rente, placés chez M. Pascal, le premier banquier de MarseUle, maison de probité hériditaire. Ce rentier est un des rares heureux de ce monde. Il a combiné admirablement sa vie et sa dépense, et, lorsqu'il ne parle pas théâtre, il expUque à ses voisins le mécanisme de sa douce existence, et souvent, comme conclusion, 11 les exhorte à suivre la même régie de conduite. Il déjeune avec le chocolat économique inventé par Fer-
rari; il dîne à une heure, rue Thubaneau, et très-bien, à la demi -portion, mié-pésé. 11 soupe, après le théâtre, avec une bavaroise et deux croûtes de MouUet.
' — Mon coffre est bo7i, dit-il en se frappant la poitrine; et il donne le eontre-^t, comme pièce justificative.
Sa conversation est une citation perpétuelle, empruntée au répertoire des opéras ; il cite et chante. Quand un ami accepte une proposition de chasse, il s'écrie :
Ciana, de mes périls le compagnon fidèle, A mes hardis projets prêtera sou secours.
Quand il voit lever la lune, il ne manque jamais de la saluer par un CaHa diva. S'il accompagne un ami aux paquebots de Naples, il s'appuie contre le cabestan et fredonne :
Heureux climat, beau ciel de Tltalie, Cher à la gloire, au plaisir, à Tamour !
En partant pour une partie de pêche, il n'oublie pas :
Amis, la matinée est belle, Sur le rivage assemblez-vous.
9â BIARSEILLE ET LES MARSEILLAIS
En ce moment, si mie jeune fille passe sur la rive, il lui adresse cette apostrophe :
. Accours dans ma nacelle, Gentille jouvencelle...
 table, il ne manque jamais de chanter :
Le vin, par sa douce chaleur, Et nous anime et nous possède.
A tous les maux c'est un remède, Il guérit même de la peur t
Et au dessert, ce beau vers :
Sur la tête du fils qu'un place cette pomme,
, lui fournit l'occasion de chanter tout Guillaume Tell. La vie de cet homme heureux est un chant. A son dernier soupir, il se rappelle le grand Mozart et se fredonne son Requiem.
Le chasseur marseillais est un être phénoménal qui mérite une mention spéciale. J'ai déjà traité ce type, dans ma Chasse au chaMre, de la Revue de Paris; mais que de détails encore méritent l'attention de l'observateur et de l'historien !