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CHAPITRE III

Le chassear marseillais.

Tout Marseillais âgé de seize ans et audessus est chasseur. .

Cette passion pour la chasse est une chose antique. Lorsque Annibal traversa le Rhône à Ugernum, aujourd'hui Beaucaire, une petite armée de Marseillais vint l'y joindre, non pas pour servir les haines du général carthaginois contre les Romains mais pour se Uvrer à la chasse dans des pays où le gibier abonde.

Car on dirait que le gibier sait que Marseille contient une population de Nemrods ; il

a complètement déserté notre territoire. Ce n'est pas le chasseur qui manque au gibier, c'est le gibier qui manque au chasseur.

•Au mois d'octobre, une grive indépendante se montre parfois aux environs de Marseille, et cinquante mille chasseurs se lèvent comme un seul homme, pour la manquer.

Le lièvre est un animal fabuleux dans la mythologie des paysans de Marseille. Il y a pourtant des lièvres sur cette zone. Le chasseur qui a tué un lièvre dans sa vie fait une date de cet événement ; il dit : Cest Vannée oà je tuai un lièvre, comme on dit : C'est l'année où je me mariai.

La passion de la chasse est doûc platonique à Marseille ; cette noble ville méritait mieux» Espérons que le reboisement produit par les saignées du canal de la Durànce. amèneront un état de choses plus conforme ôu goût des chasseurs marseillais «

Leurs aïeux avaient bâti un temple à Diane chasseresse, Diana venatrix, et ils la priaient de leur accorder du gibier aux calendes d'oc-^ tobre ; c'est toujours les calendes grecques pour les suppliants. Un jour on défiiolit le

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temple. Érostfate.en iQt autant* Cet incendiaire derait être un cbasseur irrité contre Dianè^ déesse honoraire de la chasse, et peu propice à ses fervents adorateurs.

Dans toutes les bastides de Marseille, 11 y â un posW.

Un "poste est un cabanon recouvert de feuillages et percé de meurtrières. Le chasseur va s'y installer avant le lever du soleil, pour ne pas effrayer les oiseaux absents. C'est là (|ue, son fusil â la main, et muni de la patience de Job, il attend les grives, les pigeons, les chas»très et les darnagasses. Il a un chilé dans la bouché ; le chilé est un instrument de musique inconnu dé Meyerbeer, Inventé à Marseille et dont le chasseur se sert habilement pour imiter le chant dé tous les oiseaux. Si lés oiseaux existaient, ils donneraient dans le piégé probablement et seraient dupes du chileur. Mais cette perfide harmonie d'imita^ tion s'évapore dans les airs et ne trompe que les échos. N'importe, le chasseur trouve un plaisir extrême à contredire la cavatine de l'alouette, lé point d'orgue du chardonneret, la gamme stupide de la caille, la note sourde de

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la grive et tout le répertoire ornithologique. Il s'avoue à lui-même, avec une sorte d'orgueil, qu'il est un oiseau universel, et cette pensée le dédommage du malheur de ne jamais voir un oiseau.

A onze heures, le chasseur, dont le fusil a gardé son innocence, ferme son poste à double tour et descend à la bastide pour déjeuner. Son gibier se nomme l'appétit.

Il y a aux environs de Marseille des postes qui coûtent fort cher. En général, le Marseillais est économe ; mais, lorsqu'il s'agit d'un poste, il jette Targent par les fenêtres de sa bastide. Le cabanon est alors un monument; il est décoré à l'intérieur comme un salon de ville; on y trouve même des sophas où le chasseur dort, sans être éveillé par des oiseaux importuns. Une cheminée élégante orne un angle du poste. S'il fait froid en novembre, le chasseur y allume son feu et se réchauffe en lisant un roman ; quelquefois il y prépare son déjeuner, composé de deux grives tuées dans le Var, et qu'il a achetées la veille au marché des capucins. Une bibUothèque choisie est suspendue au mur. Quatre gravures corn-

plètent rameublement; elles représentent les chasses au tigre, au lion, à l'éléphant. Depuis peu, les postes bien étabUs exposent le portrait de Gérard.

Souvent les grands pins manquent autour des postes. Point de bons postes sans pins. On achète alors de vieux pins dans le voisinage, et on les transplante. Mais le pin est un arbre capricieux ; il ne prend racine que sur le terrain qu'il choisit lui-même. On a beau le planter, il se moque du planteur, et perd ses aiguilles vertes et sa résine. Au bout de quinze jours, c'est un cadavre embaumé. Le propriétaire ne se décourage pas ; il consulte un pépiniériste et plante de nouveaux pins toute sa vie. Un jour il meurt, et ses enfants continuent la plantation des pins.

Gomme auxiliaire des pins, le chasseur marseillais a inventé le cimeau.

Je me rappellerai toujours la stupéfaction d'Alexandre Dumas, lorsqu'il aperçut un cimeau pour la première fois.

Je lui donnai des explications et il se rassura un peu.

Le cimeau est un mât ou une perche, mais

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sanâ antennefl, sans le moindre rameau à la tige. Seulement, à son sommet^ le cimeau est orné de petites branches sèches, clouées, et assez semblables à des bois de cerf.

Le chasseur vit dansTespoir que les ôîseaux, cherchant des arbres pour se reposer et n*en découvrant point, sont obligés de faire une halte sur ce faux arbre d'occasion.

11 y a des collines plantées de cimeaux; il y a même des forêts de cimeaux, en certains endroits. Si elles ne donnent pas des oiseaux» elles donnent de l'ombre. Plusieurs Tityresse couchent à l'ombre d'un cimeau et respirent un peu dans les ardeurs de l'été.

Une des plus considérables dépenses du chasseur marseillais est l'achat et l'entretien des appeaux.

Les appeaux sont des oiseaux mis en cage^ et destinés à appeler les oiseaux libres autour des postes. Le département du Var, fournit les appeaux à Marseille, c'est une branche de commerce.

11 y a en septembre et en octobre, à Marseille, la bourse des oiseaux, avec hauiSse

et baisse, comme la bourse du trois pour cent.

Cette bourse se tient en plein air sur la place aux Œufs, au milieu de la foule des partisanes (marchandes des environs). Les grives du Var et de Manosque s'y vendent à un prix fou ou à bas prix> selon les nouvelles, comme à la Bourse, 11 ne s'agit pas de nouvelles politiques, bien entendu. Cependant, en 4840, le bom* bardement de Beiruth, qui fit baisser la rente de trois francs, opéra une hausse énorme à la bourse de la place aux Œufs. Cela s'explique aisément. Les boursiers ornithologues prétendirent avec raison que les grives, qui abondent à Beiruth, surprises par le fracas de ce bombardement, émigreraient vers Damas, en Syrie, et le détroit d'Ormus, et qu'ainsi aucun de ces oiseaux voyageurs, ayant manqué leur saison, ne devait plus traverser la Méditerranée en 1840. Le fait justifia la prévision, chose rare à la Bourse. Les grives manquèrent aux chasseurs et aux rôtis. On vendit jusqu'à cinquante francs une grive de 1839, mais un appeau plein d'expérience. Elle fut achetée par actions.

Un chasseur bien monté se trouve quelquefois à la tête de quarante grives? et il s'estime plus heureux qtfun président d'académie. On le montre dans la foule un jour de promenade, et lui se rengorge dans son bonheur, le fat!

Ces grives, achetées pour appeler leurs sœurs de passage, ont un défaut capital : elles sont muettes. Elles ont perdu le chant avec la liberté. Un directeur de théâtre lyrique qui engagerait des cantatrices pour appeler le public, et qui, à la première représentation, découvrirait que ses pensionnaires sont muettes, leur ferait un procès en résihation et gagnerait sa cause. Mais l'acheteur de grives aphones recule devant un procès par esprit d'économie ; un avocat est plus cher qu'une centaine de grives. Alors il se résigne, mais il n'en fait pas moins son devoir; tant pis pour les grives muettes, si elles ne font pas le leur. Il place toujours ses cages aux environs du poste, et se sert de son cliilé pour appeler. La brise de la mer répond seule dans les bois de pins. Un jour, le chasseur, irrité contre ses grives muettes, et rougissant de l'oisiveté de son

fusil, fait une exécution en masse ; il tue toutes ses premières chanteuses, chose défendue aux directeurs de l'Opéra, qui en abuseraient, et ramassant sous les cages veuves cette chasse menteuse, il remplit son camier et rentre triomphant en ville, comme un joueur qui a gagné un terne à la tôlerie, et montre son gain à tous les incrédules, fils de saint Thomas.

Le fusil est encore pour le chasseur marseillais un objet de forte dépense. Les premiers armuriers de Marseille sont Vergues et Vasselon. C'est dans leurs magasins que les riches amateurs vont se munir d'un arsenal complet. Il faut au moins cinq fusils à un chasseur, et tous à deux coups. On comprend l'importance de celte précaution double. Si, par hasard, une grive passait, avis rara^ et si le chasseur, ébloui par le phénomène, avait le malheur de la manquer, il lui resterait un coup de réserve avec la chance de manquer une seconde fois, ce qui double l'émotion. Quand on passe devant les armuriers Vergues et Vasselon, on voit toujours un chasseur qui essaye le point de mire d'un fusil, en couchant enjoué

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le tuyau d'une cheminée sur le toit voisin, pour ne pas effrayer les passants.

En additionnant les dépenses d'un poste, on les évalue à quinze mille francs, avec mille écus de casuel par an. Une grive tuée, avec l'aide du hasard^ a coûté quelquefois deui mille louis à un propriétaire ; mais le bonheur ne saurait trop se payer.

La chasse aux pigeons est aussi fort en vogue à Marseille, et les martyrs de la légende n'ont rien souffert de plus que les solitaires des agachons et des postes aériens.

Ombre de Janet Coriol, sors de ta tombe, et approuve mon assertion.

Ceux qui n'ont pas connu Janet Coriol n'ont pas connu l'homme de Diogène. Ce Marseillais n'a pas laissé de successeur. Gavoty seul pouvait en donner une idée, et Gavoty a payé aussi le commun tribut à la inaigre {la mor gré, la mort!)

Janet Coriol était doué de toutes les passions, et les dissimulait toutes sous cette apparence de flegme méridional qui trompe si bien les observateurs du Nord : volcan sous glace; les créoles sont le type de ces carac-

tères. Janet Goriol avait plus d'esprit que le premier homme d'esprit venu, mais il ne le traduisait jamais en langue française. J^ n^ /erai jamais l'aumône à cette mendiante, disait-il en parlant de la langue de Boileau I Excusons ces excentricités du Midi. Il est vrai de dire que le provençal est un millionnaire de mots.

Arrivé à Tâge mûr, Janet Goriol renonça au démon, à ses pompes et à ses œuvres, et, avec une mince fortune loyalement acquise, il sortit du monde et ne fit plus parler de lui.

Retiré dans sa bastide, au bord de la mer, il ne conserva que la plus innocente de ses passions nombreuses, la chasse aux pigeons; une chasse d'anachorète ou de Siméon stylite, ainsi qu'on va le voir.

— II faut bien que j'expie mes péchés de jeunesse, disait-il, lorsqu'un douanier compatissant passait devant Yagachon et lui conseillait une chasse plus amusante.

C'était donc une pénitence que s'imposait Goriol. Plus tard, il devait se convertir tout à fait après un événement sinistre que je raconterai, bien rare dans l'innocente vie du chasseur marseillais.

Sur an rocher qui domine la mer, Janet Coriol avait construit un agachon, qui passait pour un chef-d'œuvre A'agachonnerie. Tous les autres chasseurs riverains l'enviaient, excepté le douanier railleur, homme du Nord, qui veille, sur le chemin de ronde, à la contrebande du sel; excepté le marin, qui, ne connaissant d'autre gibier que le rouget, le roucaou {pavo maris), la rascassOj l'oursin, s'extasie devant sa haailUahaïsso^ composée par lui, comme un poëme, dans une cabane au bord de la mer.

Janet Coriol ne s'était servi que de pierres sèches pour bâtir son agachony dans le style des stalles de chœur des églises. La banquette sur laquelle il s'asseyait était en fréjaou^ sorte de granit froid, tiré des carrières de Cassis. Placé sur ce siège dur et fruste, le chasseur voit devant lui l'immensité de la mer, ce grand chemin des palombes et des ramiers voyageurs.

Les pigeons n'arrivent sur les côtes de Marseille qu'à la faveur du mistral; il faut donc les attendre avant le lever du soleil, sur la pierre froide de Tagachon.

Le mistral apporte avec lui l'hiver, même au mois de juin : sa violence est extrême, mais au bord de la mer elle est intolérable. C'est une bise glacée qui brûle le visage, le front, les lèvres, et contraint les yeux à se fermer. Un tyran de Sicile qui aurait condamné un coupable à rester exposé, dans un agackon, au bord de la mer, par un jour de mistral aurait été deux fois ignominieusement flétri par la postérité vengeresse.

Janet Coriol quittait les douceurs du lit à quatre heures du matin, allumait un cigare pour se réchauffer les sensibles membranes du nez, et, enveloppé d'une roupe et d'une faquine, il allait s'asseoir dans son agachon, avec son fusil à deux coups.

Le vent agitait la pinède voisine, et en faisait sortir des plaintes harmonieuses : arguta pinuSy comme dit Virgile ; la mer roulait des vagues énormes et ressemblait à une collection horizontale de Niagaras; on voyait luire dans le lointain le phare de Planié, recueil ou le salut des matelots.

— Un temps superbe pour les pigeons ! disait Coriol en se frottant les mains pour les

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réchauffer un peu 6t> en enfonçant ses pieds dans les stivaous, ces bottes des pécheurs marseillais.

Par intervalle, Goriol entendait un coup de fusil dans le voisinage :

-^ Bon ! se disait-il ; les pigeons conunencent à passer. Et il armait la double détente de son fusil Vasselon, pour ne pas être pris au dépourvu. Hélas ! ce coup de fusil était tiré par un voisin mystificateur ; triste plaisanterie que le Code de la chasse ne prévoit pas I

Au point du jour, le mistral devenait froid comme un vent polaire, et ses flèches aiguës traversaient la faquine et la roupe du chasseur et glaçaient la moelle des os.

— Temps superbe ! disait Goriol ; et il rôtissait en imagination deux palombes superbes pour son déjeuner.

Un bruit de pas retentissait dans cette atmosphère de cristal qui flotté sur nos rivages maritimes, et Goriol s'irritait contre le passant profane qui montrait son épouvantail au moment même où les pigeons allaient couvrir la colline.

Ge passant était le douanier, représentant

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de la loi et de- Tautorité, homme pltis respecté par le chasseur que le gendarme ou le garde champêtre. Impossible de s'insurger.

Coriol saluait poliment, avec l'espoir que (^ette urbanité mettrait le douanier vert en eti fuite. Mauvais calcul. Le douanier, naturellement mélancolique, aime à échanger quelques paroles avec un être humain dans la solitude qu'il traverse.

— Faites-vous bonne chasse ? demandait-il avec cet accent du Nord qui donnait une injuste mais continuelle irritation à Janet Co* riol.

— C'a n'ira pas mal, répondait le chasseur; le temps est bon !

— Eh bien ! nous, dans le Nord, disait le douanier, nous avons tant de gibier que nous ne prenons pas garde aux pigeons.

— Séis un arlériy disait à part Coriol.

— Plaît-il ? demandait le douanier.

*— Je me parlais à moi, répliquait le chasseur en crispant ses doigts sur le canon glacé de son fusil.

Le mot arléri est l'insulte la plus grave qu'un Marseillais puisse lancer à la face d'un

homme du Nord. Heureusement le ponantais ne le comprend pas.

Alors Coriol prononçait entre ses dents ce monologue strident; Se s'en va pas aqueou darnagaSy H garci un caou de fusion. Menace fanfaronne que le chasseur aime à faire, mais qu'il n'exécute jamais. Si ce sansonnet ne se retire pas^ je lui tire un coup de fusil. Le provençal est beaucoup plus expressif.

Le douanier ne comprenait pas le monologue, mais il en devinait vaguement le sens aux signes d'impatience donnés par le chasseur, et il s'éloignait en faisant d'amères réflexions sur les mœurs sauvages des Provençaux.

Ici j'ouvre une parenthèse pour hasarder une théorie qui se rattache à la complète destruction des ruines romaines sur le Uttoral maritime de Marseille et du Var. Le jour où il me fut donné de voir à Pomponiana, près d'Hyères, un douanier lançant des cailloux à la mer pour tuer le temps, je compris l'absence des monuments romains. Depuis Gabélus, banquier de Tobie, la gabelle a eu ses agents. Le sel a été de tout temps une chose

fiscale, un objet de contrebande, une denrée soumise à la surveillance. Que voulez- vous que fasse un pauvre douanier, posé en sentinelle sur le bord d'une mer, où les rochers même ne fournissent pas un caillou pour un ricochet? Le douanier, ainsi isolé, n'a qu'un jeu et une distraction. 11 y avait à Versailles des vicomtes ennuyés qui crachaient dans un puits pour faire des ronds : on ne crache pas dans la mer, mais on y lance des pierres ; et, de douaniers en douaniers, tous les temples de Neptune, d'Amphitrite, de Thétis, de Vénus Aphrodite, se sont fondus en ricochets. Le chasseur marseillais, amateur des arts, connaît et devine ces choses par instinct. De là, peutêtre la vieille rancune qu'il garde au fond du cœur contre le douanier.

Janet Coriol, comme tous les chasseurs de pigeons, était chaque jour dupe des mêmes hallucinations. Quand le soleil éclairait enfin la mer bouleversée par les vagues, Coriol tressaillait de joie et apprêtait son fusil, en disant :

— Les voilà !

Un immense vol de pigeons couvrait la mer,

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et se dirigeait vers les agàchons. Avant l'invention des capsules, Coriol frottait avec l'ongle du pouce le tranchant de la pierre à ftisil; précaution excellente pour prévenir la fatale chance du long feu.

Tout à coup, ce vol de pigeons, arrivé de la haute mer, se précipitait sur les lignes de la citadelle de Marseille, et se réfugiait dans le port, comme une flotte de petits navires ailés chassés par la tempête.

— Es dé gabians ! disait Goriol avec mélancolie ; et il regardait tristement la mer et son fusil ; ce sont des gabians !

Les gabiansy dit Tomithologie provençale, sont des espèces d'alcyons; on les nomme aussi goélands. Ces oiseaux n'ont que des plumeSy et pas de chair. Ils annoncent la tempête lorsqu'ils entrent dans le port. Les plaisants disent que les gabians sont les pigeons du capitaine de port de Marseille.

Es dé gabians t redisait vingt fois Coriol, et toujours sur un air nouveau, car le chasseur marseillais est musicien né ; il improvise

une mélodie sur toutes les paroles d'un monologue ; il «e chante ses réflexions. Aujour-

d'hui le tîhasBeur fredonne es dé gabians sur Tair de Sinon la mort^ de Robert; ou bien il improvise des paroles sur YO mon Fernand de la Favorite^ et chante tout l'air de Léonor, jusqu'à la strelta exclusivement.

Es (lé gabians^ Ion troun de diou lei curét Cette malédiction lancée sur ce vol de plume le soulage un peu, et il admire les vagues blanches qui se brisent sur l'écueil de Planié, et sur les rochers du cap Couronne, où s'élevait autrefois le temple de Vénus Pyrréne, détruit par le jeu mélancolique des ricochets.

Ce qui charmait surtout Goriol dans ces chasses aux pigeons, c'était le spectacle d une tartane sortie de la baie de Morgiou, et luttant avec sa voile latine contre la tempête pour entrer dans le port. Il y avait là un pauvre pêcheur de Saint- Jean, un honnête homme^ toujours avec ses fils ; et là^bas, sur l'esplanade de la Tourette> une femme, une mère, pleurait en reconnaissant la barque, et priait Notre- Dame-de-la-Garde de veiller sur sa famille en péril de mort.

Alors, sur toute la ligne, les chasseurs de pigeons suivaient avec un intérêt fiévreux cette

coquille ballottée par les vagues, et qui menaçait de s'engloutir à chaque instant. Tantôt on la voyait disparaître entre deux lames énormes, et les cœurs se serraient de compassion ; tantôt on la voyait rebondir à la cime d'une vague, et secouer au soleil des cascades d'écume. Les heures s'écoulaient dans cette lutte de l'atome contre l'ouragan, et quand la Providence avait tenu le gouvernail de la barque et conduit la pauvre famille de pêcheurs dans les eaux calmes du port, les chasseurs, échelonnés sur la rive, souriaient à ce dénoûment heureux, et, chargés d'émotions, légers de gibier, ils rentraient à la bastide pour raconter ce terrible duel de la tartane et de la mer.

Ainsi se passait la chasse aux pigeons, et chaque matin Janet Coriol allait chez l'armurier Vergues, pour se plaindre d'un nouveau défaut découvert dans l'organisation de son fusil.

Quand la journée était heureuse, Coriol voyait arriver à lui un véritable vol de pigeons dans la direction la plus favorable. Quel massacre! A vue d'oeil, on pouvait estimer le nombre à deux mille. Le fusil tremblait sous

les mains de Goriol ; il allait faire pleuvoir du sang. Enfin, voilà rhécatombe ! Hélas t les pigeons s'aiment d'amour tendre, et ils se sont bien raffinés depuis la fable de La Fontaine. Au moment de toucher à la terre et de raser de l'aile Tagachon, ils voyaient un piège dans cette stalle, sur un rocher où la nature ne creuse pas de stalles, et, prenant le vol des aigles, ils s'élevaient à de telles hauteurs que les fusils de Vergues ne pouvaient les atteindre. Toutefois, Goriol, pour se mettre à l'aise avec sa conscience, couchait en joue les nuages, et tirait un coup de fusil de bas en haut, comme fit Nemrod dans sa belle chasse racontée dans le Talmud.

Goriol venait d'éprouver un vif plaisir en entendant la voix de son fusil ; mais au fond du cœur, il s'irritait de voir ces insolents pigeons se perdre dans les nuages, et lui refuser le plaisir d'être tués en passant à portée du petit plomb : Serai jrlus couquin qu'aqueli rïmrrias! disait-il : Je serai plus rusé que ces misérables! Pensée et expression révoltantes d'injustice; mais le chasseur aux pigeons est intraitable; il est sans fitié, comme l'enfant

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clé la fable de La Fontaine. Voilà où conduisent les innocentes passions.

Alors Coiiol inventa Tagachon aérien ; c'est le cimeau perfectionné. Vraiment on ne saurait trop reconnaître tout ce que le chasseur marseillais a fait pour élever chez lui la chasse à la dignité d'un art. Le ciel aurait dû récompenser tant d*efforts par un peu de gibier. N'importe ! la science doit faire son devoir et négliger lé résultat futile.

Revenons à Coriol.

En ce temps-là, un navire américain, nommé rionia, entrait dans le golfe par la plus terrible des tempêtes ; il fut signalé par la vigie de Notre-Dame-de-la-Garde, et les pilotes lamaneurs, ces intrépides marins marseillais, toujours prêts à courir au secours des vaisseaux en péril, môme par les nuits les plus orageuses, se mirent aussitôt en mer pour conduire Vionia sur de dangereux parages dont il s connaissaient seuls tous les écueils.

Quand la tempête bouleverse le golfe et creuse une tombe dans chaque vague, rien n'est touchant à voir comme cette petite embarcation qui porte aux limites de l'horizon

nos braves pilotes lamaneurs. Leurs actes d'héroïsme sont aussi nombreux que les jours de tempête, mais l'histoire ne les enregistre jamais ; Dieu seul en tient compte là-haut.

Les pilotes lamaneurs abordèrent donc VIonia et s'offrirent, selon l'usage, pour tenir la barre du gouvernail et conduire le vaisseau dans le port. Alors un fait inouï eut lieu. Le capitaine de VIonia refusa brusquement le secours offert.

— C'est que, voyez-vous, capitaine, dit un pilote, le temps est bien mauvais,

— Bien mauvais pour un Français, oui, reprit le capitaine, c'est possible ; mais pour un Américain, non.

Il n'y avait rien à répliquer ; les pilotes lamaneurs saluèrent^ et descendirent dans leur embarcation.

11 faut pourtant rendre justice au capitaine de VIonia; les efforts qu'il fit pour vaincre les obstacles amoncelés devant Fétroit goulet du port et le môle du Pilon furent extraordinaires. Mais le malheur se mit de la partie; une trombe de vent souleva VIonia comme une coquille de noix, et, en le laissant retomber, elle

le cloua :;ur la pointe aiguë d'un rocher, où le vaisseau se fit rocher lui-même et ne remua plus.

Ce capitaine subit un procès à New-York, devant le Conseil de l'Amirauté ; on appela en témoignage les pilotes lamaneurs, et il fut condamné.

Vlonia fut démoli sur place et vendu par débris, en détail. Janet Coriol acheta le grand mât; il avait son projet en tête.

Fier de son achat et de son idée, il invita son ami Bertrandon, sculpteur de poulaines en rive neuve, à venir passer huit jours à sa bastide ; et là, il lui expliqua son idée et lui demanda l'aide de son talent.

Bertrandon, largement payé, trouva l'idée sublime, et il se mit à l'œuvre avec sa triple habileté dé charpentier, de statuaire et de constructeur.

Un agachon de bois, tout recouvert de feuilles de pin, fut solidement assujetti à la cime du grand mât de rionia, et le mât fut planté dans un trou profond creusé en plein roc. Une échelle de longueur nécessaire descendait de l'agachon

aérien jusqu'à la racine du mât. C'était l'échelle de l'ascension.

Janet Goriol invita Berlrandon à la première expérience, mais le sculpteur re fusa ; il avait des affaires urgentes en ville. Il travaillait à la poulaine des Cinq Frères, trois-mâts de l'armateur M. Rougemont, doublé et chevillé en cuivre, en partance pour Batavia.

Montgolfier n'était pas plus heureux que Goriol, lorsqu'en 1782, il voyait sa première ascension à la veille de se réaliser.

Son fusil à deux coups mis en bandoulière, Janet Goriol, muni d'abondantes munitions, escalada l'agachon du mât, un jour de mistral, avant le lever du soleil. Le' chasseur arrivé dans les hautes régions de l'air, dans le massif artificiel des branches de pin, éprouva un froid aigu de douze degrés au-dessous de zéro ; mais le bonheur dont il allait jouir lui fit regarder cet inconvénient comme bien léger. Gette fois, les pigeons allaient pleuvoir comme les cailles dans le désert des Hébreux. — Que ferai-je de tant de pigeons ? se disait Goriol ; et il en réglait une juste répartition dans sa famille et ses amis.

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Au lever du soleil, le vent redoubla de violence, selon l'usage, et le mât, quoique solidement établi par Bertrandon, prit un balancement criard, assez peu rassurant pour le chasseur.

Saisi d'un juste effroi à l'idée de voir le mât s'écrouler dans un coup de rafale, il se mit en devoir de descendre; mais l'échelle se balançait aussi au gré du vent, et se dérobait aux pieds.

Janet Coriol se recommanda dans une prière mentale à saint Slméon Stylite, et il aurait bien voulu que son mât fût changé en colonne par une puissante intercession.

Un magnifique vol de pigeons vint faire une diversion heureuse dans cette triste péripétie. Ce nuage de plumes s'avançait vers le mât avec une rapidité prodigieuse. Coriol, toujours balancé sur son perchoir, saisit son fusil avec la certitude de tuer une foule de pigeons, malgré l'incertitude du tir, car la masse du gibier avait la circonférence de la coupole du Vatican.

Les vieux pigeons ouvraient la marche; en oiseaux qui connaissentle terrain et guidentrignorance étourdie des conscrits de l'émigration. A la

vue de ce màt couronné d'un feuillage équivoque, ils s'abattirent tout à coup, entraînèrent toute la compagnie comme une chute d'aérolitbes, et, rasant la terre et le pied du mftt, ils se perdirent dans le bois de pins.

Coriol, toujours balancé au gré du vent, tira de baut en bas, et constella le roc de sa décharge de menu plomb. Le roc seul resta sur le champ de bataille. Tout le matin, ce fut une série de désastres pareils. On eût dit que les pigeons avaient formé une franc-maçonnerie et se donnaient le mot de passe. Cinq vols suivirent la même tactique, et cinq coups de fusil eurent le même résultat. Le roc était criblé.

— En aurais-je tué I s'écria Coriol, si j'avais eu ridée de rester dans le vieux agachon !

Alors il voulut essayer encore une descente, mais le pied n'osait pas se hasarder sur le premier échelon. L'heure du premier repas sonnait dans l'estomac du chasseur : une soif ardente le dévorait, et le flacon d'eau-de-vie ne l'avait pas éteinte; au contraire. Le mistral dure trois jours au moins, et huit au plus. Le moins était aussi effrayant que le plus. Les cris de détresses poussés sur la cime du mât

se perdaient dans les mugissements de la tempête, comme le chant des colibris sur une caverne de lions. D'ailleurs, la bastide était déserte, et te paysan, qui connaissait peut-être la position de son bourgeois, feignit de l'ignorer et s'en amusait dans son cœur de paysan.

A l'approche de la nuit, trois maraudeurs, désignés sous le nom de ravageurs de postes, se montrèrent au pied du mât et se mirent en devoir de le renverser.

— Au nom des &mes du purgatoire I s'écria Coriol, laissez-moi vivre tranquille ici; je suis un ermite et je prierai pour vous; vous en avez besoin.

Les ravageurs de postes exécutèrent un trio d'éclats de rire et demandèrent, par signe, quelque chose de mieux que des prières d'ermite.

Coriol fouilla ses poches, et répondit qu'il n'avait pas le sou, mais il les pria de passer chez lui, rue Paradis, 122. Les ravageurs haussèrent les épaules et secouèrent le mât.

Le mistral, vent capricieux, qui fait souvent la révérence au soleil couchant, comme dit le proverbe marseillais, cessa tout à coup. La

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colère animait Coriol, le plus doux des hommes.

Il prit son fusil, l'arma et fit feu sur le vol de maraudeurs.

Le plomb (^car^a, deux furent blessés et s'enfuirent avec le troisième, en poussant des cris de douleur et en .laissant une trace de sang sur le roc. Le bon chasseur descendit aussitôt, et, dominé par un scrupule exagéré, il éprouva un vif remords de son action, comme s'il eût été coupable. Il faut tout attendre des imaginations méridionales. La vue de quelques gouttes de sang versé par lui, même dans un cas de légitime défense, lui inspira l'horreur de la chasse.

— On manque les oiseaux et on tue des chrétiens! se dit-il en joignant les mains, comme pour demander pardon d'un crime.

De jour en jour, l'exaltation devint plus vive, et enfin, pour se mettre en repos avec sa conscience, Janet Coriol, le plus spirituel et le plus honnête des hommes , vendit ses fusils et tout son arsenal de chasse, et se condamna lui-même, comme un juge sévère, à une vie de pratiques religieuses et d'isolemeilt.

L'agachon aérien fut perfectionné par d'autres

chasseurs, et il est encore debout dans plusieurs bastides : mon ami Rougier lui a donné des proportions plus habitables et moins dangereuses, et je lui ai souvent fait compagnie dans ses chasses aériennes du château des Tours^ près Marseille; c'est là que Tagachon de Coriol'est regardé aujourd'hui comme le raieilleur poste pour arrêter les pigeons. Respectons la foi.

C'est cette foi robuste qui est la vertu antique du chasseur marseillais ; cette foi qui transporte les montagnes et ne transporte pas les oiseaux. Un dernier trait terminera dignement ce chapitre de vénerie honoraire. Oui, je ne vous oublierai pas ici, 6 commandeur des croyants, ô mon ami Cailhol, dit de la Madrague, pour le distinguer des innombrables Cailhols de ce pays des Cailhols. Ce chasseur invétéré avait un poste sur le bord de la mer : mauvais ;?o^/^/ disent les connaisseurs. Il y a donc de mauvais;70*/^«. Chaque matin M. Cailhol stationnait là , en fumant plusieurs pipes et lisant la Vie des saints du père Croizet; jamais la moindre plume ne venait troubler sa chasse, les échos de sa bastide étaient vierges.

Un voisin, mauvais plaisant, eutTidée de placer dans la nuit un rouget sur un petit pin, qui invitait les oiseaux, ces éternels absents, à venir se faire tuer devant le poste. Donc, avant le jour, comme à l'ordinaire, M. Cailhol, entrant en chasse et jetant un coup d'œil dans les environs par l'innocente meurtrière du poste, aperçut dans une éclaircie de pin une forme insolite, un corps soupçonné d'être un oiseau, au milieu des ténèbres. 0 bonheur! le chasseur tira au jugé, et entendit ce bruit flatteur qui accompagne la chute d'un oiseau tué.

— La journée sera bonne, dit-il; bonne journée! le vent est au nord.

11 se hâta d'aller à la curée et demeura pétrifié d'étonnement en voyant que l'oiseau était un poisson. M. Cailhol savait, par tradition romaine, qu'il fut un temps où les poissons montaient sur les arbres, ainsi que le prouve un vers d'Horace, et, après réflexion, il finit par trouver ce rouget fort naturel.

Le voisin s'amusa longtemps de cette mystification, et comme la plaisanterie lui coûtait assez cher, il résolut de la dénouer, en posant

un matin dans le même arbre un renard empaillé. Pour le coup, M. Cailhol douta ; ce doute était un progrès énorme. Quinze jours après, il douta même de la bonté de son posie, et perdit presque l'espoir de tuer un lourdré vivant; mais il a chassé jusqu'à la veille de sa mort, par respect pour la mémoire de son père. Toutefois le doute a troublé la fin de ses jours. Le renard empaillé décorait la cheminée du salon, à la place de la pendule. Oh! ces hommes de nos anciens jours ne reviendront plus! Le chasseur marseillais commence à prendre le chemin de fer pour venir chasser dans la plaine Saint-Denis.

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