CHAPITRE V
Hear et malheurs.
Marseille est aujourd'hui la plus heureuse ville du globe ; elle a fait fortune : elle n'a plus besoin d'aller au monde, le monde vient à elle. L'Afrique est son faubourg, l'Inde sa banlieue, l'Amérique sa voisine. C'est pour Marseille qu'on a inventé la vapeur et l'électricité; c'est pour elle qu'on brise les écluses de Suez et de Panama. On lui a fait un lac de la Méditerranée, un ruisseau de l'Océan atlantique, un jardin d'hiver d'Alger. Marseille n'a plus qu'à se croiser les bras; les mines de Melbourne
et de San-Francisco vont tomber dans ses trois ports, comme si elle avait besoin de commencer sa fortune.
Marseille a même de l'eau, chose plus précieuse que l'or ; elle a cru pendant vingt siècles qu'elle manquait d'eau, et cette pensée la rendait malheureuse. Pourtant l'eau tombait en cascades des hauteurs de la vieille ville ; elle inondait la rué Négrel, le Banc-Long, la place de Lenche ; elle remplissait la fontaine Sainte- Anne, le Grand-Puits, les Méduses; elle jaillissait partout; elle créait l'admirable verdure des Aygalades, de Fontainieu, du château Borély, de Gemenos, de Saint-Pons; il fallait être hydrophobe pour ne pas la voir. N'importe ! Marseille niait l'existence de l'eau, par vieille habitude séculaire. Moi-môme, je l'ai niée par esprit de contagion, et je suis mort de soif mille fois dans ma vie pour ne pas démentir les lamentations hydrophiles de mes compatriotes.
Alors Marseille a voulu effacer Rome, sa sœur, par la conquête de l'eau. Rome demandait aux montagnes voisines les trésors de toutes leurs naïades, et les faisait rouler sur
des lignes d'arcs de triomphe. Jeu d'enfant! Marseille a percé à jour vingt lieues de montagnes de bronze, pour faire une saignée à la Durance; elle a élevé l'indestructible aqueduc de Roquefavour, inférieur par la grâce, mais supérieur par la force à son modèle du Gard. L'eau féconde est tombée dans le terroir ié Marseille, comme une pluie horizontale ; le roc est devenu prairie, la lande s'est convertie en jardin, la colline nue s'est habillée de verdure ; le Nil provençal a créé son Delta.
Aujourd'hui le bonheur de Marseille est donc complet. Il n'y a pas d'exemple d'une pareille fortune de ville : l'utile, le nécessaire, le luxe, le superflu, tout est advenu aux Marseillais.
C'est que Marseille a eu la bonne idée de commencer sa vie par le malheur ; la compensation lui était due, et large, complète, abondante, comme la somme d'infortune qu'elle avait dépensée depuis le règne de Tarquin. Tyr et Garthage, ses sœurs étourdies, avaient suivi la marche contraire ; leur vie commença par le bonheur. Cherchez leurs traces aujourd'hui. Le martyrologe de Marseille lui promettait
un meileur avenir. Dieu est juste pour les villes comme pour les hommes. Prenez un à un tous les hommes célèbres partis sur le pied du bonheur: César, Alexandre, Annibal, Marins, Alcibiade, Cicéron et cent autres, vous comprendrez toute la sagesse de" ce vieux proverbe latin qui défendait de donner à un homme le titre d'heureux avant sa mort: Nemo ante obitvm felix.
Marseille a subi vingt pestes et vingt incendies ; ne parlons pas des infortunes subalternes ; elles égalent par le nombre les grains de sable de sa plage. Une seule de ces pestes lui donnait le droit de jouir plus tard de son bonheur exceptionnel. Jamais l'Orient, le pays de la peste, n'a vu l'épouvantable tableau de 1720 et 4721; il n'y a pas d'exemple d'une pareille dévastation. Attila et Théodoric, ces bourreaux des peuples, n'ont rien commis de plus affreux dans les villes prises d'assaut. Et maintenant, lorsque d'autres cités se montreront jalouses de la spendeur actuelle de Marseille, on pourra leur dire: Avez-vous commencé par vingt pestes et vingt incendies? Êtes-vous arrivées de drames en drames au
dénoûment de 4720? Si vous ignorez ce dernier tableau, nous allons le mettre en raccourci sous vos yeux; si la toile avait sa largeur convenable, vous ne la regarderiez pas.
Un navire chargé de laines apporta la peste à Marseille, dans le printemps de 1720. Les premières victimes habitaient la rue de FÉchelle, la plus étroite et la plus infecte des rues du vieux quartier.
Une coutume excellente au point de vue religieux, mais très-mauvaise au point de vue hygiénique, contribua bientôt à donner au fléau naissant un caractère de contagion rapide. Les souterrains des églises étaient alors des cimetières. Un deuil immense couvrit la cité. Le commerce fut suspendu; les quais du port devinrent déserts; la flotte marchande mit à la voile et gagna la haute mer. On appliqua bientôt à cette florissante Marseille le verset de Jérémie : En quel abandon se trouve cette ville autrefois pleine de peuple. Les mes de Sion pleurent, et personne ne vient la consoler.
Dans un salon de la rue du Réservoir, à Versailles, à l'hôtel du marquis de La Fère,
il y avait vers la même époque une réunion joyeuse et élégante, composée de charmants esprits et de femmes spirituelles. La teinte sombre que les dernières années de Louis XIV avaient laissée sur Versailles s'effaçait peu à peu devant l'aurore du jeune et nouveau roi. Le plus aimable, le plus recherché, le plus gracieux, parmi tant d'hommes d'élite, hon* neur de ce salon, était Mgr de Belsunce de Castelmoron, évêque de Marseille. Les évoques n'étaient pas alors rigoureusement tenus à résidence, et Versailles avait des attraits sé^ duisants qui retenaient les prélats, comme les autres gentilshommes de cour. De Belsunce avait quarante-cinq ans en 1720, et aurait pu en dissimuler quinze; il était bien fait de sa personne, charmant de distinction, spirituel dans la controverse et remarquable surtout par un vernis d'élégance mondaine que la tolérance de l'époque n'incriminait pas. Il savourait les hommages et les adulations des grands seigneurs et des belles dames de la cour, dans un moment où son esprit, d'origine navarraise, rayonnait de tous ses feux, lorsqu'une lettre, scellée de la croix d'argent
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sur champ d'azur, lui fut offerte sur un plateau d'argent.
C'était une lettre du chevalier Rose, édile de Marseille.
Elle était ainsi conçue ; — Monseigneur^ le troupeau appelle son pasteur. Dieu frappe Marseille, La peste nous tue. Les riches s'en vont. Les pauvres meurent. Cest une désolation générale. On croit voir dans les airs range qui tua par la peste les légions de Sen^ tmchérib. Venez mourir avec nom.
— Voilà une lettre qui était urgente, dit en riant M'^^^ de La Fère, et qui pourtant ne paraît pas vous préoccuper fort. On est trèsétourdi à l'antichambre, et c'est ainsi que les valets brisent les plus intéressants entretiens.
— Madame , dit de Belsunce , en serrant la lettre, il n'y a point d'urgence, il est vrai, dans cette missive; mais je vous supplie de ne pas gronder vos gens. L'erreur était possible.
Et aussitôt il reprit la controverse sur le ton badin, et la soutint avec son esprit ordinaire jusqu'à l'heure du médianoche. Dans l'intervalle, il avait donné adroitement ses ordres, et demandé son carrosse de voyage et les
meilleurs chevaux de Tauberge des Armes de
Paris.
Au moment de la séparation , il se leva en jetant un dernier regard sur les jardins de
Versailles, se pencha sur Toreille de M™e de La Fére, et lui dit en riant:
— Ceci est une confidence, je pars.
— Et où allez-vous donc, monseigneur?
demanda la marquise ; rue Saint-Louis probablement, comme tous les soirs? Quelle singulière confidence me faites-vous là? tout le monde pouvait l'entendre.
De Belsunce remit alors la lettre du chevalier Rose à la marquise et lui dit sur un ton sérieux :
— Quand vous serez seule, vous lirez cela, et demain vous pourrez instruire nos amis.
Il salua respectueusement et sortit.
Un instant après, il était sur la route de Paris ; à l'aube , il prenait la route de Marseille, et il voyagea jour et nuit, sans prendre une heure de repos. A cette époque, un pareil voyage était plein de périls. Les bois et les grands chemins étaient fréquentés par les bohémiens, les voleurs, les contrebandiers, les déserteurs et les hommes de maraude; la ma-
réchaussée n'existait que de nom. Passer douze nuits sur cette route alors infinie et pleine d'embûches, c'était déjà faire un acte d'héroïsme et de noble dévouement. De Belsunce accepta cette mission avec le calme du gentilhomme et la résignation du chrétien.
En entrant à Marseille par les aqueducs de la porte d'Aix, de Belsunce vit une cité habitée par la mort. Les galériens brouettaient les cadavres; les pauvres pestiférés expiraient de soif sur le seuil des portes ; d'horribles suaires dessinant des corps humains descendaient des étages supérieurs, sur les tombereaux ; de malheureux petits enfants pleuraient sur des mamelles flétries; les pavés impurs étaient jonchés de haillons hideux, dépouilles des morts. Un parfum de léproserie courait dans l'air avec le vent du sud, et toutes les fenêtres ouvertes apportaient aux alcôves les miasmes empoisonnés du fléau.
De Belsunce échangeait les parfums d'ambre et d'iris des salons de Versailles, et les douces habitudes de la vie élégante, contre cette désolation pestilentielle, cette ville de cadavres, cette atmosphère de mort.
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n descendit à pied la rue d'Aix , et se rendit à l'église Saint-Martin, où il entra d'un pas ferme, au milieu d'un cortège de civières, et au fracas des dalles qui s'ouvraient et se fermaient pour les cadavres du jour.
Quand les prêtres de l'église Saint-Martin eurent reconnu leur évêque, il entonnèrent un Te Deum de réjouissance, et, après la cérémonie, de Belsunce donna ses ordres pour la fête publique du lendemain.
Au milieu du Cours, devant les fontaines des Méduses si chères à nos souvenirs d'enfance, un autel fut dressé sur une haute estrade^ et on publia dans toute la ville> à son de trompe, que Mgr de Belsunce, arrivé de Paris, célébrerait la messe le lendemain, sur la promenade du Cours.
La ville se repeupla comme par enchantement; le courage revint au cœur des timides, quand on apprit que l'héroïque pasteur avait abandonné Paris pour secourir ses ouailles. Le peuple des Grands-Carmes et le peuple de Saint-Jean descendirent des hauteurs de la Tourette, de la butte des Moulins, des Accoules, pour assister à la messe épiscopale, à
la fête du Cours. Beaucoup de riches même, honteux d'une lâcheté coupable, quittèrent les hautes pinèdes de Ruffl, de la Blancarde, de la Viste, de Sainte-Marguerite, ces retraites embaumées d'air marin et de résine, et rentrèrent à Marseille, pour voir leur évêque intrépide, prier avec lui, secourir avec lui ou mourir à ses côtés*
Cette fête de la mort n'a jamais et n'aura jamais son égale. Une foule immense remplissait le Cours, et s'étendait, par la rue de Rome, jusqu'à la place Castellane, et par la rue d'Aix, jusqu'aux aqueducs. Les clochers des églises et des couvents sonnaient à toute volée, les canons du fort et de la citadelle répondaient aux cloches; toutes les maisons étaient pavoisées des pavillons, des signaux, des flammes de tous les navires; un chœur inouï, composé de quatre- vingt mille voix, entonna le Deus in adjutorium^ et au-dessus de ce monde agonisant, de Belsunce, revêtu de ses habits pontificaux, entouré du clergé des paroisses et des reUgieux de tous les ordres, bénit la ville, le peuple, la campagne, et fit l'espérance dans tous les cœurs.
La famine, compagne ordinaire des grands fléaux, vint bientôt désoler Marseille, et, grâce à la généreuse assistance du pape Clément XI, le blé arriva des ports d'Italie à Marseille, et le peuple n'eut à lutter que contre un seul ennemi. Quand vint le jour de la reconnaissance, le nom de Clément XI ne fut oublié ni dans les bénédictions, ni sur le monument commemoratif .
Pendant quelques semaines, la peste sembla ralentir sa marche, et il y eut un espoir de prochaine délivrance, dans la malheureuse ville. Les fléaux donnent souvent ces illusions. La recrudescence fut terrible, et le tableau de mort prit bientôt des proportions désolantes. Alors de Belsunce grandit encore avec le péril. Les cadavres jonchaient les rues, les quais, les places publiques; les consolations reUgieuses manquaient aux mourants; les secours manquaient aux malades; les ensevelisseurs manquaient aux inhumations. La soif et la faim tourmentaient les familles vivantes. Que de bras forts devaient se lever pour aider, porter, travailler, secourir ! A la voix de Tévéque, les vaillants ne firent pas défaut à l'œuvre. Les
consuls et les échevins se dévouèrent les premiers; tous les coTps religieux, moins quelques pères de l'Oratoire, suivirent le noble exemple. Le chevalier Rose, comme un général vigilant dont le poste est partout, traversait à cheval la ville, pour donner ses ordres, et de Belsunce, tète nue et la croix à la main, se montrait partout. On le voyait à la fois, comme un miracle vivant, dans la rue étroite et sordide, où les ouvriers travaillent le fer; dans le quartier des Ferrats, où le soleil ne brille jamais; dans les quartiers de Sainte- Claire, où se putréfient les alluvions des' usines; dans les sombres carrefours bordés par la coutellerie, et où se trouve la ruelle qui devait un jour porter son nom. 11 donnait aux plus pauvres l'argent de son épargne ; aux riches agosants le pain de la vie éternelle; aux heureux de la vie coupable le pardon et le repentir ; aux orpheUns les secours d'un père ; à tous la grâce de sa parole, et le charme de sa consolation. Souvent, debout auprès du Ut des moribonds, il touchait du doigt leurs plaies hideuses, pour nier la contagion et donner la confiance du secours à ceux qui n'osaient s'approcher des
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malades. D'autres fois, lorsque les fossoyeurs, reculant devant un amoncellement de cadavres, abandonnaient ce foyer d'infection, et don* naient ainsi un nouvel aliment à l'atmosphère putride, l'évêque, suivant le précepte divin des sept œuvres de béatitude, prêchait d'exemple, et ensevelissait les morts pour trouver des aides parmi les vivants. Les témoins de cet acte héroïque rougissaient d'une pusillanimité criminelle, et, fiers de seconder les efforts du pasteur, ils cachaient dans la fosse ces lambeaux pestilentiels qui donnaient une intensité nouvelle à l'homicide poison de l'air.
Bientôt les terres de sépulture et les tombes des églises ne suffirent plus à recouvrir les effrayantes consommations de la peste. Plus de soixante mille habitants avaient péri; tous les religieux, victimes de leur zèle, étaient descendus dans la fosse commune; les prêtres manquaient à la célébration des offices; ils avaient prié pour les autres, et on priait pour eux. Les religieuses, ces sœurs de la charité, ces héroïnes qui ne laissent aucun nom ici-bas, recevaient plus haut leur récompense; les frères des corporations séculières venaient
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de suivre leurs frères inhumés par eux; enfin , tout ce qui fut , dans le dix- huitième siècle, un objet de raillerie, de sarcasme, de dérision, avait disparu du sol marseillais, dans le pieux exercice de ses devoirs de cloître, de confrérie, de paroisse. Le chevalier Rose restait debout sur tant de cadavres; Tévêque de Marseille chantait seul auprès de lui le psaume Qui confidit in Dormno, et aucune voix de lévite n'entonnait le répons. Mille tomberont à ta droite, et dix mille à ta gauche^ et le fléau ne t'atteindra pas, disait de Belsunce après le prophète David, et il marchait, d'un pied ferme, à l'accomplissement de son œuvre, toujours plus confiant envers Dieu. Qu'auraient dit les gentilshommes de Versailles, les courtisans de l'Œil-de-Bœuf , les sybarites de Luciennes, les belles dames de la cour, s'ils avaient vu M. de Marseille se frayant une route à travers les cadavres, et devenu le subUme fossoyeur d'une ville , ne désespérant pas du secours céleste, et ne demandant, pour toute récompense, que de mourir le dernier de tous, comme la dernière victime de l'expiation? La terre ne pouvant plus recevoir les cada-
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vres, on résolut de les ensevelir dans la mer; triste ressource, car la mer ne garde rien, et rejette au rivage tout ce qui souille la pureté de ses eaux. On choisit la vaste esplanade de la Tourrette, pour celte inhumation d'un nouveau genre, et les derniers galériens entassèrent là d'horribles pyramides de suaires, crevassés de lézardes sanglantes, et qui auraient créé un fléau, dans une ville pure , si la peste n'eût pas existé.
De Belsunce célébra une messe de requiem, sur l'autel de l'église Saint-Laurent, et, suivi du dernier acolyte, il se rendit sur l'esplanade voisine pour dire les prières de l'absoute devant cet immense catafalque, où les morts s'entassaient entre le fort Saint-Jean et l'église la Major. Quelques courageux pêcheurs du quartier de Joly et de la rue Moyse, quelques vieux capitaines marins, bronzés par la mer, et bourgeois de la place de Lenche, assistaient révêque dans cette lugubre cérémonie qui attristait le soleil du Midi. Le Requiem œternam doua eis^ Domine^ fut psalmodié avec tristesse par ces hommes qui s'appliquaient à eux-mêmes ce verset pour le lendemain, et semblaient dire
l'antienne de leurs propres funérailles. Puis les^ galériens, excités par la parole et l'exemple de l'évêque, confièrent à la mer ce monde de cadavres, ces hécatombes du fléau.
Quatre-vingt mille victimes apaisèrent enfin la fureur de la peste. Un vœu avait été prononcé par de Belsunce sur l'autel du Cours, et la foi qui sauve l'âme sauva ce qui restait d'une grande population, toute destinée à mourir. De Belsunce montra ce courage inconnu même dès héros, ce courage calme, acharné, serein; ce courage de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants, cette vertu qui doit avoir un nom au ciel, et que la terre ne vit éclater qu'une fois.
Après la résurrection de Marseille, Versailles voulut revoir de Belsunce, et une ovation l'attendait; mais le prélat ne commit pas cette faute vulgaire du triomphateur qui joue l'humilité. Il avait tant de blessures à cicatriser après une bataille de deux ans, tant d'orphelins à confier aux chances d'un meilleur avenir, tant de convalescences à guérir dans les infirmeries du pauvre ! Il resta donc sourd aux instances de ses amis de Versailles. Une se-
, conde violence lui fut faite , et il sut encore résister. On lui offrit rarchevêché de Bordeaux, avec de riches prébendes : il répondit par un refus des plus formels : — Et si la peste rentrait à Marseille y dit-il, quels regrets rCaurais-je pas/ Ainsi, de Belsunce ne quitta pas le siège de Marseille, parce qu'ayant appris son métier de gardien, il n'aurait pas voulu abandonner à un novice le soin de défendre cette chère ville, si le formidable ennemi reparaissait.
La peste de 1720-1721 a laissé à Marseille des souvenirs ineffaçables, et pendant un siècle et demi on a pris les précautions les plus minutieuses pour prévenir le retour de ce terrible fléau. Ces précautions ont d'abord paru fort légitimes, puis elles ont été taxées de ridicules, et l'esprit du Nord ayant prévalu sur les frayeurs traditionnelles du Midi, on n'a pris aucun terme moyen, on a tout supprimé. L'avenir prononcera*
A l'extrémité du port^ on voyait un petit édifice dédié à saint Roch, et appelé la Consigne. Une administration sanitaire tenait ses séances, là^ dans un salon décoré d'un chef
d' œuvre de David, représentant les diverses phases du pestiféré, avec une incroyable énergie de pinceau. On voyait sur le panneau voisin un bas-relief de Puget, la Peste de Milan. Nos édiles sanitaires avaient ainsi continuellement sous les yeux les affreux ravages de la peste, exprimés de main de maître sur le marbre et la toile, et ce double mémento les rendait inexorables sur le chapitre des quarantaines. Ces scrupules, très-honorables d'ailleurs, étaient poussés si loin, qu'un paquebot d'Arles, chargé des voyageurs de Paris, et descendu du Rhône dans la Méditerranée, était regardé comme suspect devant les gardiens de la Consigne, et interrogé gravement, comme un navire arrivé de Constantinople ou de Calcutta. Toute chose flottante était soupçonnée d'avoir la peste. On aurait mis en quarantaine les bâtons flottants de la fable. Au reste, en fait de mesures de précaution, l'excès n'est jamais un mal. Si vous modifiez la vigilance, il faut bientôt la supprimer.
Les villes sont toujours en retard du côté de la reconnaissance; leurs municipalités ne regardent que le bien qu'elles font, et sont
assez oublieuses du bien opéré avant elles. En général aussi, les municipalités sont économes, et quand elles reconnaissent un service, elles gravent le nom du bienfaiteur à l'angle d'une rue; c'est l'économie dans la reconnaissance. On ne se ruine pas avec des noms. Gela rappelle ces deux vers :
Fortune merveilleuse, en un jour disparue, Il n'en reste qu'un nom, à Tangle d'ime rue!
Marseille a donc payé sa dette à de Belsunce, il y a cent ans, en donnant son nom à une ruelle, qui monte de la Coutellerie à la Grand'- Rue. Puis, un administrateur qui a laissé les meilleurs souvenirs à Marseille, le préfet Gharles Delacroix, père de notre illustre peintre, a fait élever un monument collectif à la mémoire des intrépides soldats du champ de bataille de 1720. G'est une colonne votive, surmontée d'un génie, le génie de la guérison, chef-d'œuvre du sculpteur Ghardigny. Personne n'est oublié sur le stylobate, pas même le pape Glément XI, qui secourut Marseille avec des envois de blé, pendant la famine de la peste. Enfin, l'année 1856 a réparé les oublis séculaires, et, en ce
moment, nous voyons la statue de l'héroïque de Belsunce sur la place même où fut célébrée la messe du vœu. Les Méduses seules manquent, ces charmantes fontaines qui donnaient tant de fraîcheur à la promenade du Cours.
Le peintre Serres, élève de Puget, a laissé deux belles toiles représentant le dévouement de Belsunce et la peste de Marseille. Serres a peint ce qu'il a vu; c'est un témoin oculaire. Les deux tableaux, un peu maltraités par leurs conservateurs, sont exposés dans une salle de r hôtel de ville, où ils remplissent aux yeux du maire l'office des autres tableaux de la Consigne ; c'est encore un mémento. Aujourd'hui, comme ceux de la Consigne, les deux tableaux de Serres ne sont plus que des ornements : ils ne disent plus Caveant consules. La loi qui a supprimé les quarantaines de Marseille a supprimé la peste du même coup. On ferait bien alors de transporter les chefs-d'œuvre de la Consigne et de la mairie au Musée de Marseille, où ils prendraient une place historique.
Ce Musée, pour le dire en passant, est digne de recevoir les toiles de David et de Serres, et les sculptures de Puget. On y admire déjà de
superbes tableaux des grands maîtres anciens, parmi lesquels quatre chefs-d'œuvre de Rubens et un Pérugin de la plus belle eau. Quand Marseille voudra, elle est assez riche pour avoir le plus riche Musée de la France, et la plus belle école de peinture et de musique. Ses trésors doivent jeter quelques rognures aux beaux-arts. Qu'elle y prenne bien garde ! la richesse matérielle, parvenue à son apogée, est sans doute une belle chose; mais si, dans ses faveurs de reine, TintelUgence est oubliée, elle manquera par sa faute à son destin ; elle laissera dans l'ombre la meilleure part d'ellemême, l'esprit de son peuple; elle brisera sa statue grecque, pour honorer quelque veau d'or. Trois monuments, lumineux triangle, font entendre aujourd'hui à Marseille de nouvelles leçons : la colonne érigée par les descendants des Phocéens à Homère, et les statues élevées enfin à Pierre Puget, notre Michel- Ange, et à Belsunce, notre Charles-Borromée ; la poésie, l'art, le devoir. Trois pierres muettes, mais plus éloquentes que les oraisons de Marcus TulUus, l'ami de Marseille. A cette phase inouïe de prospérité qui semble ne pouvoir plus avoir
d'échelon ascendant, et qui pourtant chaque jour ne fera que monter encore, cette ville est soumise à une responsabilité grave; il ne faut pas que Tor lui monte au cerveau, et qu'elle laisse dessécher au soleil de sa richesse tant de germes féconds déposés sur ses plages par le soleil de Dieu.