‹ Marseille et les Marseillais (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Dlf^esslons.

Une ville comme Marseille mérite qu'on ' s'occupe de son passé. Au reste, ici encore je retrouve des souvenirs et des travaux de ma première jeunesse. J'ai commencé ma carrière d'écrivain en m'occiipant de Marseille, et aujourd'hui ce n'est pas sans un certain plaisir que je relis ces pages écrites dans la ferveur du premier âge et lorsqu'on trouve toujours autour de soi des affections chaleureuses et sympathiques pour vous encourager et vous applaudir.

Ce premier ouvrage était sous forme de

lettres à une dame, une de ces Iris en l'air comme en ont adoré tous les littérateurs de vingt ans.

Voici comment je racontais la fondation de ma ville natale :

« Vers l'an quatre mille de la création, des habitants de Phocée en lonie, fatigués du joug des Perses, abandonnèrent leurs foyers paternels, pour chercher une nouvelle patrie. Arrivés aux bords que nous habitons, ces fils de la Grèce, enchantés de là pureté de l'air, de l'éclat de la lumière, crurent retrouver le ciel de TAttique ; ils suspendirent sur cette plage leur course vagabonde, et bâtirent des huttes de pêcheurs aux bords de cette mer qui leur rappelait les flots de l'Ionie.

J'en suis fâché pour vous et pour moi, madame ; mais ces Phocéens nos ancêtres, trouvant que les terroirs de Saint-Just et de Saint- Barnabe n'étaient pas assez productifs, se firent pirates ; ce métier n'avait alors rien de déshonorant, et nos bons aïeux l'embrassèrent avec ardeur, en attendant les bienfaits tardifs de l'agriculture.

Un certain Senan régnait alors à Ségoreginm (Arles). Nos Phocéens résolurent d'envoyer à ce roi une ambassade chargée de demander la permission de bâtir une ville dans son département; le jeune Peranus fut nommé chef de Tambassade. 11 ne pouvait arriver plus à propos ; le roi Sénan allait marier sa fille ; tout était disposé pour la noce, il ne manquait plus que le mari. Cette difficulté, madame, n'en était pas une à Segoregium; les pères ignoraient encore l'art de gôner les inclinations, et les filles choisissaient elles-mêmes leurs maris dans un festin où lès prétendants se réunissaient ; celui à qui la jeune personne donnait de l'eau se voyait proclamé mari, et sur-le-champ le mariage était conclu. Le roi Sénan allait donc se mettre à table avec sa fille Giptis et une foule d'amants éligibles, lorsque le phocéen Péranus parut à la tête de sa députation. Sénan n'était pas d'humeur à donner audience aux ambassadeurs, et pour se tirer d'affaire, il invita Péranus à dîner. Les jeunes convives attendaient avec une émotion impatiente la décision de M"e Giptis; chacun tenait sa coupe prête à recevoir l'eau désirée. Le croirez-vous !

madame; soit caprice, soit amour» Péranus avait fixé les regards de la princesse ; les Ségorégiens furent oubliés, et votre aïeul Péranus devint l'époux de Giptis. Gendre du roi, il obtint facilement la permission de bâtir, et Marseille fut fondée « Jamais ville ne s'éleva sous des hospices plus riants. Le mariage de Thétis et de Pelée amena la chute d'Uion ; celui de Péranus et de Giptis fit naître une cité superbe.

Marseille acquit en si peu de temps un certain degré de puissance, que les peuples voisins lui accordèrent les honneurs de la jalousie, et firent tous leurs efforts pour accabler cette rivale naissante. Les Phocéens étaient braves, ils combattirent pour leurs dieux et pour leurs foyers, et remportèrent de signalés avantages sur les petits rois ligués contre eux. Quelques victoires rendirent bientôt nos aïeux la terreur de la contrée ; ils songèrent alors à établir des lois pohtiques capables d'assurer leur prospérité future; leur code serait digne des temps modernes, et Aristote, qui se connaissait en législation, fit exprès un ouvrage pour louer celle des Phocéens. Leur gouvernement aristo-

cratique était confié à six cents des plus riches et des plus vertueux citoyens ; les magistrats qui manquaient à leur devoir encouraient la note d'infamie, et leurs biens étaient confisqués.

Les mœurs et les coutumes des premiers marseillais n'ont pas une grande analogie avec les nôtres. L'entrée de la ville était interdite aux bateleurs, aux comédiens et aux directeurs privilégiés ; les femmes s'abstenaient de vin, et s'en faisaient gloire ; le luxe était un crime, et l'économie une vertu; chaque citoyen, pauvre ou riche, portait un habit de quinze francs, façon comprise ; les femmes ne pouvaient consacrer que la même somme aux frais de leur toilette; les dots des filles n'excédaient jamais cent écus ; la vertu du beau sexe passait en proverbe. Si un citoyen trouvait la vie ennuyeuse, il exposait au sénat les motifs du suicide qu'il méditait : quand ces motifs paraissaient plausibles, on lui accordait la permission de boire la ciguë ; quand ils n'étaient pas fondés, on le condamnait à vivre jusqu'à ce qu'il pût donner de meilleures raisons pour obtenir la faveur de mourir.

Fidèles observateurs de la religion de leurs pères , les Phocéens la transmirent intacte à leurs fils; ce n'est pas là le côté plaisant de Fhistoire. Qui dirait que des hommes qui affichaient tant de bon sens dans leurs lois et dans leurs moeurs, allaient ensuite immoler à Diane des victimes humaines ? Les mêmes horreurs se renouvelaient dan$ un bois voisin ; on y sacrifiait des hommes à des dieux inconnus; les connus apparemment ne suffisaient pas à la dévotion publique. Les Phocéens adoraient aussi Apollon; ils envoyèrent à Delphes sa statue d'airain, et elle fut placée dans le temple de Minerve, comme un monument de re* connaissance envers le dieu de la lumière et des arts»

Cependant les Phocéens, devenus Marseillais, étendirent bientôt leur domination sur terre et sur mer ; ils se rendirent maîtres de plusieurs îles dont la possession favorisait leur commerce maritime; ils fondèrent plusieurs villes, qui subsistent encore, et une savante académie qui ne subsiste plus ; on y enseignait la grammaire, la rhétorique, la médecine, etc., etc.; on accourait de toutes parts aux leçons des rhéteurs

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marseillais; de là sortirent une foule d'écrivains dont on ne cite aujourd'hui que les noms, et dont les ouvrages fixèrent alors les regards du monde savant. L'académie de Marseille fut appelée l'école du ciel et de la terre; Cicéron en fit réloge dans ses discours, Tacite et Tite-Live l'immortalisèrent dans leurs écrits.

Venir à Marseille pour les jeunes Romains équivalait au voyage de Rhodes ou d'Athènes. Nous étions restés Grecs, et c'est à nous surtout que s'appliquait le proverbe latin qui donnait à la Grèce l'apanage du langage éloquent.

Marseille libre, puissante» alliée des Romains, commandait l'admiration et l'envie. Elle allait atteindre l'apogée de sa gloire , lorsque César passa les Alpes pour soumettre les Gaulois. Les Marseillais, qui se souvenaient des services que Pompée leur avait rendus, refusèrent d'ouvrir à son rival les portes de la ville; César l'assiégea. Avant de commencer les hostilités, les Marseillais envoyèrent une députation au général romain; l'orateur chargé de haranguer César s'en acquitta divinement; César convint qu'il avait tort d'attaquer Marseille; il trouva que le latin de l'orateur valait bien

celui de ses Commentaires ; mais il avait la passion des sièges, et il pria poliment les ambassadeurs d'aller faire leurs discours intràr muros. Les Marseillais venaient de prouver à César qu'ils parlaient comme des Romains, ils ne tardèrent pas de se battre comme eux. Après un long siège. César entra dans la ville plutôt en ami qu'en vainqueur; il y dicta des lois, il y imposa des conditions; mais en privant les Marseillais d'une foule d'avantages, il leur laissa la liberté.

César était le plus aimable des martels; la grandeur de son génie légitima son ambition ; il fut bon, sans doute, puisqu'il tomba sous le poignard des conspirateurs, mais son plus beau titre de gloire à nos yeux, est d'avoir sauvé Marseille après l'avoir prise, et dans un temps où le siège d'une ville était le prélude de sa destruction. César étant mort, les Marseillais députèrent à Rome pour demander au sénat la restitution de leurs privilèges ; Cicéron appuya la demande des ambassadeurs de son crédit et de son éloquence ; mais un certain sénateur, nommé Fui vins, ennemi de Marseille on ne sait trop pourquoi,

demanda Tordre du jour ; Marc- Antoine, qui parlait beaucoup et ne se battait jamais, cria plus fort que Fulvius ; alors Cicéron, l'aigle de la tribune romaine, tonna contre les deux opposanta et dit qu'on ne pouvait être l'ami de Rome j si l'on était V ennemi de Marseille; le discours de l'orateur fit sur l'assemblée un effet magique ; mais, nonobstant cet enthousiasme, les députés de Phocée retournèrent chez eux comme ils étaient venus.

Ici commence la série des sièges de Marseille ; prise, reprise, brûlée, saccagée, elle renaissait toujours de ses cendres, et à force de malheurs, de ravages, de pestes et d'incendies, elle est enfin parvenue à ce point de grandeur et de magnificence où nous la voyons aujourd'hui. Sans doute les Phocéens, nobles héritiers des arts de la Grèce, élevèrent des temples aux dieux et des statues aux héros.; sans doute ce rivage fut embelli de colonnes et de portiques; mais le vandalisme a tout dévoré ; les seules antiquités qu'ait conservées notre territoire sont les montagnes arides qui le pressent de toutes parts.

Marseille conquise par César, subit pendant

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trois siècles la domination des Romains. Vers l'an 809, Maximilien-Hercule, empereur démissionnaire, voulant reprendre la pourpre qu'il avait quittée, essaya de faire périr son gendre Constantin ; il s'y prit mal apparem* ment, car Constantin ne périt pas, et poursuivit même son beau-père jusqu'à Marseille, qui ferma ses portes pour le protéger. La ville ftit prise d'assaut ; Maximilien-Hercule fut emprisonné, et termina ses jours par un suicide.

Cependant l'empire romain s'écroulait ; Attila, qui se disait le fléau de Dieu et qui ne mentait pas, Alaric, Aétius, Gondîoch, Euric, Théodoric, rois des Huns, des Goths, des Visigoths, des Ostrogoths, tous entraînant après eux une nuée de fléaux subalternes, inondèrent les Gaules et l'Italie. Atolphe, roi des Visigoths, trouvant que son prédécesseur avait mal détruit Rome, la détruisit tout à fait, passa dans les Gaules, et vint mettre le siège devant Marseille. Le comte Boniface, qui la gouvernait pour le compte des Romains la défendit vigoureusement ; Atolphe blessé et battu, ne put rien détruire cette fois, et Marseille vota des remerciments au comte Boniface <

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Pendant qu'elle votait, arrivait Gondioch, roi de Bourgogne. Celui-ci s'empara de notre ville, la pilla> la dévasta, et ne lui laissa que le nom. Quelques années après, Euric roi des Visigoths la reprit sur lés Bourguignons. Enfin, Marseille se soumit à Clovis roi des Francs, vainqueur des Bourguignons, des Gotbs et des Visigoths.

Je suis au désespoir, madame, de ne vous entretenir que de sièges et de noms gothiques; les premiers fastes de cette histoire n'offrent rien de plus gai qu'une succession d'assauts et de pillages ; plaignez vos pauvres aïeux sans cesse occupés à rebâtir des maisons qu'on pillait, et des remparts qu'on renversait toujours. Avouez que nous sommes plus tranquilles aujourd'hui ; nos bastides sont à l'abri des invasions, et nos maisons ne tombent que lorsqu'un arrêté de la mairie les soumet à l'alignement.

Au temps de ces sièges, la ville flanquée de tours et de hautes murailles, était bornée probablement au midi par le port, et au nord par le boulevard que nous nommons des Dames ; notre vieille ville donne une idée juste de cette

topographie. Observez, en passant, qu'elle était alors la terreur de Carthage ; vous allez me dire que Carthage s'effrayait de peu de chose ; mais la puissance de Marseille consistait bien moins alors dans sa beauté physique que dans la valeur de ses habitants et dans ses forces maritimes. Le sol où s'élèvent aujourd'hui de brillants quartiers, offrait l'aspect d'une esplanade ; la colline Notre7dame-de-la- Garde était ombragée par une forêt dont la sombre horreur glaçait d'épouvante les soldats romains. Ne riez pas, madame ; l'existence de cette forêt n'est pas un article de foi, si vous voulez ; mais tous les auteurs en font mention, et Lucain lui a consacré quelques vers dans sa Pharsale. L'entrepreneur qui s'est chargé de couper ces arbres s'en est acquitté merveilleusement, car il ne reste plus aujourd'hui qu'un roc pelé où les plantations de thym ne réussissent pas.

Vous avez entendu parler, madame, de la vieille ville ; je ne suppose pas que vous l'ayez vue; c'est un amas de maisons qui portent sur leurs murs noircis la noblesse de leur origine. Le mistral ébranle depuis si longtemps ces

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ruines vénérables, qu'on tremble qu'il ne les traite quelque jour en Visigoth. J'ai parcouru souvent ces quartiers antiques, pour y chercher des vestiges du temps passé; les habitants n'ont pas l'air d'appartenir à Marseille; leurs traditions sont muettes ou menteuses; si un étranger les questionne, ils crient : Cest un commissaire, et ils s'éloignent rapidement. L'apparition de deux jeunes gens de la nouvelle ville y est regardée comme un phénomène; c'est le sujet des entretiens du soir. Si on leur disait en provençal. « Les premiers propriétaires de vos maisons étaient la terreur de Carthage, » ils vous accableraient d'injures et de quolibets. Ces pauvres gens placés ainsi aux portes de la civilisation, ne s'occupent jamais de ce qui se passe à mille pas d'eux; ils vivent pour ainsi dire à leur insu, mais ils vivent tranquilles; d'ailleurs la présence d'un commissaire les glace d'effroi; c'est la seule autorité qu'ils connaissent sur la terre. On prétend que Milon, meurtrier de Glodius, exilé à Marseille, occupait une de ces maisons dont je viens de parler; la petite statue mutilée, incrustée dans le mur, donne à cette

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tradition quelque consistance; les savants assurent que c'est le buste en pierre de Milon. Je me hasardai un jour à demander, en passant, à un voisin î « Comment nommez-vous cette maison? C'est, me répondit-il en provençal, la maison du Saint de pierre. » Mon illusion fut détruite; le cicérone me désignait un Saint de pierre, là ou je cherchais le client de Cicéron ; il est vrai que le peuple est toujours porté à canoniser toutes les statues qu'il voit.

C'est dans la rue des Grands-Carmes, sur la façade d'une maison fort obscure, qu'on voit le buste grossièrement sculpté d'un homme nu qui porte sur sa tête une espèce de couronne en forme de cercle, et qui est supporté par une console décorée de la figure d'un loup. D'après Rufii et Grosson, Marseillais, qui ont écrit sur l'histoire et les antiquités de leur patrie, ce buste est l'image de T. Annius Milo.

M. Millin écarte cette opinion avec un dédain marqué. Je ne sais cependant s'il sufBrait pour la détruire de dire que Milon, personnage distingué par sa naissance et par ses richesses

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n'apn habiter une si chétire demeare: il me semble que les maisons de Marseille ont souvent changé de forme depuis cette époque reculée, et que le buste de Milon, avant d'être mis à la place qu'il occupe à présent, pourrait avoir été trouvé dans un édifice plus digne de lui. M. Millin me paraît plus heureux dans sa réfutation, quand il observe que les Marseillais auraient probablement employé le ciseau de quelque artiste grec à reproduire les traits de ce romain célèbre ; il assure ensuite que cette figure ne peut appartenir qu'au moyen âge.

Cette digression m'a conduit un peu loin; hâtons-nous de revenir à nos aïeux que nous avons laissés sous la domination de Clovis.

Théodoric roi des Ostrogoths, brûlant de venger la défaite de ses amis les barbares, rallia leurs débris, organisa une forte armée, soumit le Languedoc, la Provence, et prit MarseiUe ; Ruffi prétend qu'ï/ avait cette ville en si grande estime qu'il en fit le grenier de la province. Après avoir donné à cette ville une marque si frappante de considération, Théodoric partit pour aller conquérir ailleurs ; les Français qui épiaient ce moment tentèrent

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de ressaisir leur proie; mais les Marseillais se défendirent si bien que le roi des Ostrogoths loua leur fidélité, et les affranchit de toutes contributions directes ou indirectes, pour une année.

Vitigés successeur de Théodoric, d'Athalaric, d'Amauri et de Théodate, Vitiges élu roi d'Italie par ses soldats, crut qu'il était de sa politique de contracter une alliance avec les Français ; ceux-ci la lui vendirent moyennant une bonne somme d'argent et la cession de la Provence et de Marseille. Cette ville devint tout à fait française sous le règne de Clotaire, vers le milieu du sixième siècle. Le patrice Nicétius en était alors gouverneur, et Théodore en occupait le siège épiscopal, lorsque des vaisseaux espagnols apportèrent la peste dans le port; la ville fut abandonnée, l'abbaye de Saint- Victor servit d'asile à une foule d'habitants; ce fléau fit voir alors pour la première fois aux Marseillais, tout ce qu'ils devaient attendre de ses ravages et de sa fureur.

Vers le commencement du onzième siècle, le gouvernement de Marseille fut confié à des

comtes ou vicomtes qui jouissaient d'une grande puissance et d'une grande autorité. Je n'entreprendrai pas, madame, par respect pour votre sexe, de dérouler à vos yeux l'éternelle généalogie de ces maisons illustres, qui ne peut intéresser que deux ou trois familles de notre province. Ruffi vous dirait longuement que ces vicomtes mettaient dans leurs titres, par la grâce de Dieu, vicomtes de Marseille ; qu'ils procuraient à leurs fils les grandes dignités ecclésiastiques, que leurs armoiries portaient de gueules à la croix cléchée et pommetée d'or, que cette croix était semblable à celle qui apparut au grand Constantin. J'avoue que tous ces petits détails entraînent avec eux un grand intérêt; mais comme j'ai promis de vous parler de Marseille, et non pas de ses comtes et de ses vicomtes, je franchis d'un saut l'intervalle de quelques siècles ennuyeux, et j'arrive à l'époque de ces croisades dont le nom rappelle des souvenirs héroïques, de beaux faits d'armes, et les vers immortels du chantre de Godefroy.

Je n'examinerai point, madame, si le but des croisades était politique ou religieux ; cette

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discussion appartient à l'histoire ; ces guerres saintes, en dépit des critiques, injustes ou fondées, sont environnées de tant d'éclat, elles donnent à notre histoire tin intérêt si puissant, qu'on oublie facilement leur côté déplorable, pour songer aux actions glorieuses qu'elle ont produites, aux héros qu'elles ont illustrés.

A la voix du pape Urbain II, une armée de croisés s'était rendue en Orient; Jérusalem fut prise, et vos aïeux, madame, . compagnons d'armes de Renaud et de Tancrède, partagèrent avec eux la gloire de délivrer le tombeau du Christ. Il est fftcheux que l'histoire qui nous a transmis tant de noms dont on ne sait que faire, nous ait dérobé ceux des Mar* seillais qui combattirent sous les murs de Solime; deux seulement sont parvenus jusques à nous, Aycard et Pierre Barthélémy : voyez si vous n'auriez pas par hasard quelques collatéraux porteurs d'un de ces noms.

Godefroy fut élu roi de Jérusalem, et régna treize mois ; Baudoin son frère occupa le trône après lui, et c'est en partie aux secours des Marseillais qu'il dut ses conquêtes et ses victoires ; Baudoin du Bourg lui succéda ; il sou-

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tint, des guerres continuelles contre les Sarrasins et les Égyptiens; mais il fut fait prisonnier, et mourut Tan 1131, Foulques comte d'Anjou et du Mans prit les rénas du royaume, et les Marseillais rendirent à ce prince des services si précieux qu'il leur accorda une exemption perpétuelle de droits et d'impositions dans tous ses États ; le pape Innocent IV sanctionna ce privilège, et excommunia d'avance tous ceux qui oseraient y porter atteinte ; bien plus, il déclara par une autre bulle qu'il prenait sous sa protection la ville de Marseille, ses habitants et leurs propriétés. Si nous voulions revendiquer aujourd'hui la jouissance de tous ces droits, on nous opposerait une prescription de sept cents ans.

Les Marseillais voyant que les rois de Jérusalem se piquaient de reconnaissance, les accablèrent de présents et de secours; ils réunirent encore leurs forces de terre et de mer, et vinrent les offrir à Baudoin, successeur de Foulques ; Baudoin défendait alors la ville d'Ascalon contre les Sarrasins, et sans les Marseillais, cette ville tombait au pouvoir des ennemis de rÉ^se.

Ce roi mourut l'an 4463. La même amiée, Rodulfe évêque de Bethléem, pressé par le besoin, emprunta aux Marseillais 2208 besants sarrasins, monnaie dont j'ignore le tarif, et leur donna en nantissement un beau château et les maisons appartenant au chapitre épiscopal.

Je fatiguerais votre complaisance, madame, si je vous faisais une plus longue énumération des services rendus par nos compatriotes aux rois de Jérusalem; vous saurez seulement que les Marseillais furent bien payés de leur dévouement à la cause sacrée, par les immenses avantagés qu'ils en ont retirés; leurs vaisseaux, en dépit des douaniers, entraient dans tous les. ports de la ' Méditerranée, sans payer de droits de tonnage et djB marchandises ; ils établirent des consuls dans plusieurs cités de l'Orient; enfin un décret spécial porta que les Marseillais accepteraient à titre de gratification, une église, un four et une rue, dans les villes d'Acre et de Jérusalem. Ces privilèges et une foule d'autres que je passe soùs silence, furent confirmés par les papes contemporains. Tant d'avantages donnèrent au commerce marseil-

lais an essor extraordinaire ; notre ville devint l'entrepôt du monde entier; elle vit bientôt briller dans son sein le luxe, la richesse, tous les trésors de l'industrie ; la Bourse était inondée de négociants qui se plaignaient de l'aboudance des affaires; les courtiers, aux abois demandaient au ciel le calme, la hausse et le repos ; les commis ne trouvaient pas un instant à consacrer au disque et au jeu de l'oie renouvelé des Grecs; une inconcevable activité régnait dans les comptoirs, sur les quais et sur les places publiques ; on disait partout, le temps est trop bon, les araires vont trop bien, si cela continue, la ville en masse fait fortune, Pise, Gaëte, Gênes entendirent ces exclamations, et semblables à ces hommes faibles qui implorent le secours des forts, ces trois villes témoignèrent aux Marseillais le désir de contracter une alliance ; vos aïeux, madame, ont toujours été les meilleures gens du monde; ils acceptèrent cette proposition, et signèrent un ' pacte de famille avec les Génois et tes Pisans. Telle est l'origine de Marseille.

Maintenant, permettez-moi de franchir de longs intervalles et de nous reposer des aridi-

tés de l'histoire en traitant à la fin de ma lettre un sujet qui plaira peut-être davantage à votre cœur et à votre imagination

Tous les illustres personnages qui sont venus à Marseille n'ont jamais manqué de se rendre à la Sainte-Baume, soit par des motifs de dévotion, soit par des motifs de curiosité. Sous le règne de René, Charles Vil, après avoir séjourné dans notre ville, transporta sa cour au milieu de ces forêts, beaucoup plus vastes alors qu'aujourd'hui. Bien des auteurs ont parlé de la Sainte-Baume ; Voltaire lui-même l'a chantée dans un poëme aussi spirituel qu'immoral , ce n'est pourtant pas ce qu'il a fait de mieux. Je profite du voyage de Charles VU à la Sainte-Baume pour vous tracer son itinéraire. Trois chemins y conduisent, je choisis le plus agréable ; veuillez bien m'accompagner en imagination.

De Marseille à Aubagne la route est dépourvue d'agréments; c'est une voie publique jonchée de petits cailloux mobiles, ou couverte d'une poussière brûlante que le moindre souffle élève et disperse dans les champs voisins; sur les deux bords du chemin s'élèvent de hautes mu-

railles, ignobles monuments de lésinerie. A Aubagne le tableau change; une vaste plaine arrosée par THuyeaune, fertilisée par mille ruisseaux, se déroule jusques aux montagnes de Gargarias et de Roquevaire ; les yeux se reposent avec ravissement sur des vergers, sur des coteaux couverts de vignes ou de pinèdes. C'est dans ces beaux lieux que l'auteur d'Anacharsis venait chercher des idées gracieuses et de douces inspirations; ce ciel si pur était pour lui le ciel de la Grèce; la rivière qui coulait à ses pieds lui rappelait TEurotas, et le figuier de TAttique lui donnait ses fruits et son ombrage. Traversez la plaine ; dirigez vos pas vers ce village qui semble se dérober sous des massifs de verdure, c'est Gemenos; votre oreille est déjà flattée de cette douce appellation; la pureté de ses eaux, l'éclat de son ciel, la fraîcheur de ses bocages, ont fait donner à sa riante vallée le nom de Tempe provençal. Sans doute les Phocéens, las d'errer sur les flots, et soupirant après les paysages de leur patrie, découvrirent ces Ueux enchanteurs. De quels cris de joie, ils durent saluer les coteaux de la nouvelle Thessalie, les arbres et la naïade pro^

tectrice de ces bois! Un roc escarpé conserve encore des ruines et des débris de remparts; c'est là peut-être que la colonie Ionienne bâtit un village d'où sortaient de brillantes Théories chantant des hymnes religieux.

Le vallon de Gemenos souriait alors à sa beauté virginale; aujourd'hui la cupidité, qui détruit toutes les illusions, a élevé des fabriques dans le Tempe provençal ; ce mot de fabriques sonne mal à vos oreilles, madame, et refroidit votre enthousiasme ; mais rassurez-vous, la nature ne perd jamais ses droits; les hommes ont beau vouloir souiller ses ouvrages, elle se rit de leurs efforts, elle est toujours séduisante, en dépit d'eux. Ces fabriques couvertes de lierre et de feuillages, ombragées par de hauts peupliers, loin de nuire à l'effet du paysage, l'animent au contraire et le rendent plus gracieux encore. Un jeune homme qui n'est pas poète, mais qui fait des vers par occasion, a chanté dans deux strophes- d'une ode ces manufactures poétiques. Je vais les citer ici, parce qu'elles me sauveront la peine de faire de la prose :

Dans ces lieux amis du silence, J'aperçois un antre brûlant; Sous le fer qui tombe en cadence Le fer s*y courbe étincelant.

La colline en est ébranlée ; J'entends au loin dans la vallée Mugir récho de Gemenos :

Ainsi de la rive isolée, Jusqu'au sein de la mer troublée, Tonnaient les forges de Lemnos.

Là^ sortent de Tonde écumante Ces feuilles que Fart sait polir, Que de Didot la main savante Transmet aux siècles à venir.

0 prodige de la pensée!

Ici, sous la voûte embrasée, Le sable bouillonne en flots d'or.

Et renaît en cristal fragile Où pour nous la grappe fertile Verse son liquide trésor.

Ou bien, s'il faut parler plus clairement, on y trouve un martinet, des fabriques de papier, de verres, et même de bonnets qui ne sont pas phrygiens.

Au fond de la vallée, et sur la lisière du bois de Saint-Pons, on suspend sa route avec plai-

sir, pour fouler les rives fleuries d'un vaste bassin bordé de cyprès, pour admirer les montagnes qui forment la perspective du tableau, les unes arides comme les rochers de la Provence, les autres hérissées de pins dont on entend le murmure mystérieux. Là, on peut s'écarter un instant du chemin, et s'enfoncer dans l'épaisseur du bois, peuplé de Faunes et de Dryades; depuis longtemps ils ont abandonné ces ombrages, et le secret effroi que vous ressentez n'est plus l'effet de la présence des dieux.

Aussi limpide que le Pénée ou le Cydnus, la source de Saint-Pons jaillit d'un roc entr'ouvert, tombe écumante de cascade en cascade, et roulant sous des touffes de myrte et de laurier-rose, elle va porter en tous lieux la fraîcheur et l'abondance; c'est la divinité tutélaire qui donne au bois l'enchantement et la vie, qui lui promet des gazons toujours verts et des ombrages éternels. Les chants aériens des rossignols, la suavité des exhalaisons » la douceur de la lumière, le bruit sans fin des cascades, tout dans ces lieux de délices fait éprouver à l'âme ces tendres émotions et cette

voluptueuse mélancolie qui naît de l'excès du plaisir. Au milieu du bois, s'élèvent couverts de mousse les murs de Tantique monastère de Saint-Pons; ses voûtes ne redisent plus les cantiques sacrés; un silence solennel règne dans ses cloîtres déserts; le jardin se cache sous des ruines, et des arbres sauvages, déployant leurs hardis rameaux sur le sommet chancelant de l'édifice, semblent proclamer la victoire de la nature sur les ouvrages fragiles de l'art.

Quittons à regret ces retraites fortunées, la visite que nous leur rendons n'est que l'épisode de notre voyage; sortons du bois, par ce pont rustique jeté sur le lit d'un torrent, et de vallon en vallon, de rochers en rochers, hâtons-nous d'arriver au val de Bretagne qui domine les bois d'alentour. Parvenus au bas de la montagne, une plaine immense s'offre à nos regards; c'est le grand chemin de la Sainte-Baume. On aperçoit dans le lointain la forêt sacrée, et la chapelle aérienne objet de tant de pèlerinages. Avançons : ce n'est plus ici le site brillant de Gemenos; un bois sombre, des blocs de rochers épars sur l'herbe,

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des chênes creusés par la foudre, ou déracinés par Teffort des vents; un silence que l'écho ne trouble jamais. Gravissons la montagne, en suivant ce sentier jonché de feuilles mortes, et suspendons nos pas sur ce perron bâti devant la grotte sainte. C'est là qu'heureuse transfuge des pompes de Jérusalem, la Magdeleine vint mêler ses pleurs de repentir aux gouttes d'eau que la voûte distille; c'est là qu'elle vécut ignorée et pénitente... Laissons au peuple ses croyances pieuses et ses traditions; critiques imprudents, n'allons pas désenchanter son existence. Heureux Thomnie simple qui vient chercher sous cette voûte les traces de la Magdeleine et des souvenirs religieux ! »

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