‹ Marseille et les Marseillais (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · A GASTON DE FLOTTE · texte numérisé non relu

A GASTON DE FLOTTE

Poète agriculteur, aux peintures magiques Qui sans négliger Dante, aimez les Géorgiques, Dites-nous si la pluie a fait du bien au sol... Or, pour moi, j'avouerai que ce bien-là m'ennuie, Car je ne hais rien tant qu'un soyeux parapluie £t j'adore le parasol.

Du parvi» des Chartreax jusqu'à la Cannebière La pluie a ruisselé comme ces flots de bière Qu'on nous verse le soir pendant que nous fumons.. Un seul acteur manquait à cette scène humide, Le tonnerre... Il a pris un naturel timide Ou s'est endormi sur les monts.

Qu'est-il donc devenu, ce sublime tonnerre? Est-il destitué comme fonctionnaire Pour avoir mal voté dans la chambre du ciel ? Aurait-il des éclairs d'une couleur carliste t Je n'ai pas vu son nom sur la dernière liste Du bulletin officieL

Peut-être Dieu qu'on dit à l'image de l'homme A réduit sa maison et s'est fait économe. Il dépensait beaucoup pour ses foudres d'été... Ces tonnerres bruyants, effroi de notre ville, Il les a supprimés de sa liste civile Car son trésor est endetté.

Ces vers vous disent assez, mon cher Georges, quel était le sujet de notre conversation chez Gaston de Flotte. Je me contente de reproduire les strophes que vous m'avez envoyées. Elles m'ont servi à me rappeler des amis tou-

jours chers quoique vivant loin de moi et le public ne me saurait aucun gré peut-être de publier la pièce entière d'où vous avez tiré ce fragment.

Maintenant à mon tour, permettez-moi de vous rappeler les agapes fraternelles qui nous réunissaient si souvent aux tables de Courty, au Prado, à la Réserve, au Château-Vert, à la villa Etienne. Là, que de fois nous nous sommes trouvés Marseillais et Parisiens mêlés ensemble, tous amis, tous heureux de nous retrouver, tous unis de cœur et d'intelligence. La moindre occasion nous servait de prétexte à banquet. Nous saisissions au passage et avec empressement, comme une aubaine, tout ce qui pouvait nous faire déserter la ville et aller, sous couleur de repas champêtre, causer en face de cette Méditerranée, dont la poésie est si grande que Byron a pu l'appeler le plus poétique de tous les océans, — dont le souvenir est si doux !

C'est ainsi que nous échappions au spectacle commercial qu'offrent sans cesse à la vue les rues de Marseille, lorsque venaient dans cette ville où l'Univers passe en détail Victor Hugo,

Alexandre Dumas, son fils, Théophile Gautier, H. de Balzac, Henri Monnier, tous ces hommes dont la France du dix-neuvième siècle est si fière et à juste droit... Et aussi M"e Rachel et M™e Dorval, ces deux grandes reines de Tart dramatique, qui plaçaient Marseille au premier rang de leurs villes bien-aimées !...

Courty, la Réserve, le Château-Vert étaient pour nous des asiles où liberté entière était laissée à la causerie. Si Ton s'occupait de Marseille, là du moins on pouvait le faire avec les grandes pensées que fait naître la vue de ces golfes, sentinelles avancées des ports dans lestjuels cinglent sans cesse des navires de toute forme, de toute grandeur, de toute nation. La barque de cabotage suit le même sillage que le lourd bateau hollandais capable de résister à toutes les agressions des flots courroucés, le grand clipper américain ou le fort brick français qui revient de visiter les mers de l'Inde, de la Malaisie et de la Chine, rapportant les plus riches cargaisons.

A ce propos, laisez-moi vous rappeler le jour où, à la villa Etienne, entre deux bains de mer, vous fîtes la connaissance du capi-

taine Montfort, dont vous deviez un jour écrire le dernier Voyage en Chine.

Nous étions, ce jour-là^, fort nombreux à la table d'hôte qui nous réunissait deux ou trois fois par semaine pendant toute la saison d'été. 11 y avait à peine quelques mois que M. de Lagréné, notre ambassadeur en Chine, était passé à Marseille, venant de Grèce. Il se rendait à Paris pour prendre ses instructions et de là gagner son nouveau poste. Le passage de ce haut fonctionnaire avait fait une grande sensation dans la ville. Le commerce maritime est aventureux de sa nature et Marseille se souvient toujours avec orgueil des armateurs qui ont illustré sa marine à la fin du dernier siècle.

Le capitaine Montfort avait dans son extérieur et dans ses manières de grands points de ressemblance avec le capitaine MordeiÛe que j'ai eu le bonheur de connaître dans ma jeunesse. Il avait passé la meilleure partie de sa vie sur les grandes mers et quoique touchant au demi-siècle, il n'aspirait qu'à reprendre la route qu'il connaissait si bien des Indes et de la Chine. La passion de sa vie était l'agrandis-

190 IMARI^EILLE

sèment du commerce français. Missionnaire du négoce, il connaissait admirablement tous les points du globe où Ton aurait pu établir des comptoirs qui auraient facilité Técoulement des produits de nos manufactures et contre-balancé rinfluence que la marchandise anglaise a su acquérir jusque dans les continents les plus lointains.

Mon frère, auquel il faut toujours revenir quand il s'agit de Marseille, était depuis longtemps lié avec le capitaine Montfort. Naturellement, ce fut mon frère qui nous le présenta en nous annonçant qu'il allait publier dans le Sémaphore quelques épisodes des voyages au long cours du capitaine marchand*

Je suis heureux de pouvoir saisir cette occasion de faire connaître Phomme qui vous confia les papiers de ses dernières expéditions, avec lesquels mon frère et vous avez su rendre populaire en France, des pays et des mœurs qui n'ont plus rien de fantastique. Maintenant ceux qui voudront faire plus ample connaissance avec lui n'ont qu'à prendre votre Voyage en Chine. Ils n'auront pas à se repentir d'avôlr entrepris une semblable équipée avec

un homme de la trempe du capitaine Monfort.

A ces repas amicaux, nous étions cosmopolites. Le pilaw turc, le carrick indien, le caviar moscovite, les pâtes italiennes, étaient aussi bien venus que le bifteck anglais, 4e poulet à la sauce Marengo ou toute autre sauce française et même que la poutargue des Martigues et la bouille-à-baisse provençale.

Puisque nous avons parlé de la bouille-àbaisse, disons un mot en passant de la crise que subit ce plat national et populaire, si célèbre à Marseille d'où sa renommée a gagné le monde. Le thon, la dorade, le mulet et le rouget de la Méditerranée, éléments essentiels de la matelote provençale, ont reçu un coup funeste de la locomotive qui a joint rOcéan au lac européen. Jadis et naguère encore, tout le quartier Saint-Jean vivait de la bouille-à-baisse, comme pêcheur et comme consommateur. La criée, puis l'inspection ont d'abord entravé les filets et la marmite. Enfin, un cuisinier marseillais m'a avoué en rougissant que, rhiver dernier, il lui avait fallu se résigner à composer ses menus avec le poisson de l'Océan! Oui, le turbot, la barbue, le

saumon, le bar, etc., viennent de trois cents lieues faire concurrence aux poissons de la Méditerranée jusque sur le carreau des halles de Marseille! 0 temporal ô mores! Si c>e désastre se continue, le gourmet de la Joliette sera obligé, pour manger une bouille-à-baisse authentique, de prendre le chemin de fer et de venir la commander aux Frères-Provençaux, au Palais-Royal de Paris. Mais une autre conséquence résultera de cette révolution. Les pêcheurs de Marseille, de Cassis, de la Ciotat, de Martigues, de La Seyne, de Marignanne, de la Corse, renonceront à leur métier, et priveront la marine d'une pépinière de matelots excellents. Voilà ce que renferme la question de la bouille-à-baisse. Traitez-la donc avec la légèreté française, si vous osez !

Cela dit, je me fais un véritable plaisir de joindre à ma lettre les vers que je viens d'envoyer à un de vos amis et des miens, M. Charles Monselet. Ces vers seront peut-être de circonstance. Un jour si quelque archéologue les retrouve, il pourra , grâce à eux, faire connaître à nos arrière-petits-fils, ce qu'était la cuisine provençale dans les temps héroïques.

imt wnilim^^etim^^immfmmmmmmitm^^ Ha. >nii ''''«»'■'■ ->

Page 1