‹ Marseille et les marseillaisChapitre 12 sur 19 · J 56 MARSEILLE · texte numérisé non relu

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un meileur avenir. Dieu est juste pourles villes comme pour les hommes. Prenez un à un tous les hommes célèbres partis sur le pied du bonheur: César, Alexandre, Annibal, Marius, Alcibiade, Cicéron et cent autres, vous comprendrez toute la sagesse de ce vieux proverbe latin qui défendait de donner à un homme le titre d'heureux avant sa mort : Nemo ante obîtum felix.

Marseille a subi vingt pestes et vingt incendies; ne parlons pas des infortunes subalternes ; elles égalent par le nombre les grains de sable de sa plage. Une seule de ces pestes lui donnait le droit de jouir plus tard de son bonheur exceptionnel. Jamais l'Orient, le pays de la peste, n'a vu l'épouvantable tableau de 1720 et 1721; il n'y a pas d'exemple d'une pareille dévastation. Attila et Théodoric, ces bourreaux des peuples, n'ont rien commis de plus affreux dans les villes prises d'assaut. Et maintenant, lorsque d'autres cités se montreront jalouses de la spendeur actuelle de Marseille, on pourra leur dire: Avez-vous commencé par vingt pestes et vingt incendies? Êtes-vous arrivées de drames en drames au

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aénoûment de 1 720? Si vous ignorez ce dernier tableau, nous allons le mettre en raccourci sous vos yeux: si la toile avait sa largeur convenable, vous ne la regarderiez pas.

Un navire chargé de laines apporta la peste à Marseille, dans le printemps de 1720. Les premières victimes habitaient la rue de l'Échelle, la plus étroite et la plus infecte des rues du vieux quartier.

Une coutume excellente au point de vue religieux, mais très-mauvaise au point de vue hygiénique, contribua bientôt à donner au fléau naissant un caractère de contagion rapide. Les souterrains des églises étaient alors des cimetières. Ud deuil immense couvrit la cité. Le commerce fut suspendu; les quais du port devinrent déserts; la flotte marchande mit à la voile et gagna la haute mer. On appliqua bientôt à cette florissante Marseille le verset de Jérémie : En quel abandon se trouve cette ville autrefois pleine de peuple. Les rues de Sion pleurent, et personne ne vient la consoler.

Dans un salon de la rue du Réservoir, à Versailles, à l'hôtel du marquis de La Fère,

il y avait vers la même époque une réunion joyeuse et élégante, composée de charmants esprits et de femmes spirituelles. La teinte sombre que les dernières années de Louis XIY avaient laissée sur Versailles s'effaçait peu à peu devant l'aurore du jeune et nouveau roi. Le plus aimable, le plus recherché, le plus gracieux, parmi tant d'hommes d'élite, hon-. neur de ce salon, était Mgr de Belsunce de Castelmoron, évêque de Marseille. Les évêques n'étaient pas alors rigoureusement tenus à résidence, et Versailles avait des attraits séduisants qui retenaient les prélats, comme les autres gentilshommes de cour. De Belsunce avait quarante-cinq ans en 1720, et aurait pu en dissimuler quinze; il était bien fait de sa personne, charmant de distinction, spirituel dans la controverse et remarquable surtout par un vernis d'élégance mondaine que la tolérance de l'époque n'incriminait pas. 11 savourait les hommages et les adulations des grands seigneurs et des belles dames de la cour, dans un moment où son esprit, d'origine navarraise, rayonnait de tous ses feux, lorsqu'une lettre, scellée de la croix d'argent

sur champ d'azur, lui fut offerte sur un plateau d'argent.

C'était une lettre du chevalier Rose, édile de Marseille.

Elle était ainsi conçue: — Monseigneur^ le troupeau appelle son pasteur. Dieu frappe Marseille. La peste nous tue. Les riches s'en vont. Les pauvres meurent. C'est une désolation générale. On croit voir dans les airs Pange qui tua par la peste les légions de Sennacliérib. Venez mourir arec nous.

— Voilà une lettre qui était urgente, dit. en riant Mme de La Fère, et qui pourtant ne paraît pas vous préoccuper fort. On est trèsétourdi à l'antichambre, et c'est ainsi que les valets brisent les plus intéressants entretiens.

— Madame , dit de Belsunce , en serrant la lettre, il n'y a point d'urgence, il est vrai, dans cette missive; mais je vous supplie de ne pas gronder vos gens. L'erreur était possible.

Et aussitôt il reprit la controverse sur le ton badin, et la soutint avec son esprit ordinaire jusqu'à l'heure du médianoche. Dans l'intervalle, il avait donné adroitement ses ordres, et demandé son carrosse de vovaçe et les

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meilleurs chevaux de L'auberge des AYme$ de

Paris.

Au moment de la séparation , il se leva en jetant un dernier regard sur les jardins de Versailles, se pencha sur L'oreille de Mm«- de La Fère. et lui dit en riant:

— Ceci estime confidence, je pars.

— Et où allez-vous donc, monseigneur?

demanda la marquise; rue Saint-Louis probablement, comme tous les soirs? Quelle singulière confidence me faites-vous là? tout le monde pouvait l'entendre.

De Belsunce remit alors la lettre du chevalier Rose à la marquise et lui dit sur un ton sérieux :

— Quand vous serez seule, vous lirez cela, et demain vous pourrez instruire nos amis.

Il salua respectueusement et sortit.

Un instant après, il était sur la route de Paris: à l'aube, il prenait la route de Marseille, et il voyagea jour et nuit, sans prendre une heure de repos. A cette époque, un pareil voyage était plein de périls. Les bois et les grands chemins étaient fréquentés par les bohémiens, les voleurs, les contrebandiers, les déserteurs et les hommes de maraude: la ma-

réchaussée n'existait que de nom. Passer douze nuits sur cette route alors infinie et pleine d'embûches, c'était déjà faire un acte d'héroïsme et de noble dévouement. De Belsunce accepta cette mission avec le calme du gentilhomme et la résignation du chrétien.

En entrant à Marseille par les aqueducs de la porte d'Aix, de Belsunce vit une cité habitée par la mort. Les galériens brouettaient les cadavres; les pauvres pestiférés expiraient de soif sur le seuil des portes; d'horribles suaires dessinant des corps humains descendaient des étages supérieurs, sur les tombereaux; de malheureux petits enfants pleuraient sur des mamelles flétries; les pavés impurs étaient jonchés de haillons hideux, dépouilles des morts. Un parfum de léproserie courait dans l'air avec le vent du sud, et toutes les fenêtres ouvertes apportaient aux alcôves les miasmes empoisonnés du fléau.

De Belsunce échangeait les parfums d'ambre et d'iris des salons de Versailles, et les douces habitudes de la vie élégante, contre cette désolation pestilentielle, cette ville de cadavres, cette atmosphère de mort.

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Il descendit à pied la rue d'Aix, et se rendit à l'église Saint-Martin, où il entra d'un pas ferme, au milieu d'un cortège de civières, et au fracas des dalles qui s'ouvraient et se fermaient pour les cadavres du jour.

Quand les prêtres de l'église Saint-Martin eurent reconnu leur évêque, il entonnèrent un Te Dm m de réjouissance, et, après la cérémonie, de Belsunce donna ses ordres pour la fête publique du lendemain.

Au milieu du Cours, devant les fontaines des Méduses si chères à nos souvenirs d'enfance, un autel fut dressé sur une haute estrade, et on publia dans toute la ville, à son de trompe, que Mgr de Belsunce, arrivé de Paris, célébrerait la messe le lendemain, sur la promenade du Cours.

La ville se repeupla comme par enchantement: le courage revint au coeur des timides, quand on apprit que l'héroïque pasteur avait abandonné Paris pour secourir ses ouailles. Le peuple des Grands-Carmes et le peuple de Saint-Jean descendirent des hauteurs de la Tourette, de la butte des Moulins, des Accoules, pour assister à la messe épiscopale, à

la fête du Cours. Beaucoup de riches même, honteux d'une lâcheté coupable, quittèrent les hautes pinèdes de Ruffi, de la Blancarde, de la Viste, de Sainte-Marguerite, ces retraites embaumées d'air marin et de résine, et rentrèrent à Marseille, pour voir leur évêque intrépide, prier avec lui, secourir avec lui ou mourir à ses côtés.

Cette fête de la mort n'a jamais et n'aura jamais son égale. Une foule immense remplissait le Cours, et s'étendait, par la rue de Rome, jusqu'à la place Castellane, et par la rue dAix, jusqu'aux aqueducs. Les clochers des églises et des couvents sonnaient à toute volée, les canons du fort et de la citadelle répondaient aux cloches; toutes les maisons étaient pavoisées des pavillons, des signaux, des flammes de tous les navires; un chœur inouï, composé de quatre- vingt mille voix, entonna le Deus in adjutorium, et au-dessus de ce monde agonisant, de Belsunce, revêtu de ses habits pontificaux, entouré du clergé des paroisses et des religieux de tous les ordres, bénit la ville, le peuple, la campagne, et fit l'espérance dans tous les cœurs.

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