‹ Marseille et les marseillaisChapitre 13 sur 19 · J6Ï MARSEILLE · texte numérisé non relu

J6Ï MARSEILLE

La famine, compagne ordinaire des grands fléaux, vint bientôt désoler Marseille, et, grâce à la généreuse assistance du pape Clément XI, le blé arriva des ports d'Italie à Marseille, et le peuple n'eut à lutter que contre un seul ennemi. Quand vint le jour de la reconnaissance, le nom de Clément XI ne fut oublié ni dans les bénédictions, ni sur le monument commémoratif.

Pendant quelques semaines, la peste sembla ralentir sa marche, et il y eut un espoir de prochaine délivrance, dans la malheureuse ville. Les fléaux donnent souvent ces illusions. La recrudescence fut terrible, et le tableau de mort prit bientôt des proportions désolantes. Alors de Belsunce grandit encore avec le péril. Les cadavres jonchaient les rues, les quais, les places publiques; les consolations religieuses manquaient aux mourants; les secours manquaient aux malades; les ensevelisseurs manquaient aux inhumations. La soif et la faim tourmentaient les familles vivantes. Que de bras forts devaient se lever pour aider, porter, travailler, secourir! A la voix de l'évêque,-les vaillants ne firent pas défaut à l'œuvre. Les

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consuls et les échevins se dévouèrent les premiers; tous les corps religieux, moins quelques pères de l'Oratoire, suivirent le noble exemple. Le chevalier Rose, comme un général vigilant dont le poste est partout, traversait à cheval la ville, pour donner ses ordres, et de Belsunce, tête nue et la croix à la main, se montrait partout. On le voyait à la fois, comme un miracle vivant, dans la rue étroite et sordide, où les ouvriers travaillent le 1er: dans le quartier des Ferrats, où le soleil ne brille jamais; dans les quartiers de Sainte- Claire, où se putréfient les alluvions des usines; dans les sombres carrefours bordés par la coutellerie, et où se trouve la ruelle qui devait un jour porter son nom. Il donnait aux plus pauvres l'argent de son épargne : aux riches agosants le pain de la vie éternelle : aux heureux de la vie coupable le pardon et le repentir; aux orphelins les secours d'un père ; à tous la grâce de sa parole, et le charme de sa consolation. Souvent, debout auprès du lit des moribonds, il touchait du doigt leurs plaies hideuses, pour nier la contagion et donner la confiance du secours à ceux qui n'osaient s'approcher des

malades. D'autres fois, lorsque les fossoyeurs, reculant devant un amoncellement de cadavres, abandonnaient ce foyer d'infection, et donnaient ainsi un nouvel aliment à l'atmosphère putride, Tévêque, suivant le précepte divin deé sept œuvres de béatitude, prêchait d'exemple, et ensevelissait les morts pour trouver des aides parmi les vivants. Les témoins de cet acte héroïque rougissaient d'une pusillanimité criminelle, et, fiers de seconder les efforts du pasteur, ils cachaient dans la fosse ces lambeaux pestilentiels qui donnaient une intensité nouvelle à l'homicide poison de l'air.

Bientôt les terres de sépulture et les tombes des églises ne suffirent plus à recouvrir les effrayantes consommations de la peste. Plus de soixante mille habitants avaient péri; tous les religieux, victimes de leur zèle, étaient descendus dans la fosse commune; les prêtres manquaient à la célébration des offices; ils avaient prié pour les autres, et on priait pour eux. Les religieuses, ces sœurs de la charité, ces héroïnes qui ne laissent aucun nom ici-bas, recevaient plus haut leur récompense; les frères des corporations séculières venaient

de suivre leurs frères inhumés par eux; enfin , tout ce qui fut, dans le dix- huitième siècle, un objet de raillerie, de sarcasme, de dérision, avait disparu du sol marseillais, dans le pieux exercice de ses devoirs de cloître, de confrérie, de paroisse. Le chevalier Rose restait debout sur tant de cadavres; l'évêque de Marseille chantait seul auprès de lui le psaume Qui confiait in Domino, et aucune voix de lévite n'entonnait le répons. Mille tomberont à ta droite, et dix mille à ta gauche, et le fléau ne f atteindra pas, disait de Belsunce après le prophète David, et il marchait, d'un pied ferme, à l'accomplissement de son œuvre, toujours plus confiant envers Dieu. Qu'auraient dit les gentilshommes de Versailles, les courtisans de l'Œil-de-Bœuf, les sybarites de Luciennes, les belles dames de la cour, s'ils avaient vu M. de Marseille se frayant une route à travers les cadavres, et devenu le sublime fossoyeur d'une ville, ne désespérant pas du secours céleste, et ne demandant, pour toute récompense, que de mourir le dernier de tous, comme la dernière victime de 1" expiation? La terre ne pouvant plus recevoir les caria-

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vu ■>. on résolut de les ensevelir dans la mer; triste ressource, car la mer ne garde rien, et rejette au rivage tout ce qui souille la pureté de ses eaux. On choisit la vaste esplanade de la Tourrette, pour cette inhumation d'un nouveau genre, et les derniers galériens entassèrent là d'horribles pyramides de suaires, crevassés de lézardes sanglantes, et qui auraient créé un lléau, dans une ville pure, si la peste n'eût pas existé.

De Belsunce célébra une messe de requiem, sur l'autel de l'église Saint-Laurent, et, suivi du dernier acolyte, il se rendit sur l'esplanade voisine pour dire les prières de l'absoute devant cet immense catafalque, où les morts s'entassaient entre le fort Saint-Jean et l'église la Major. Quelques courageux pécheurs du quartier de Joly et de la rue Moyse, quelques vieux capitaines marins, bronzés par la mer, et bourgeois de la place de Lenche, assistaient l'évèque dans cette lugubre cérémonie qui attristait le soleil du Midi. Le Requiem œlernam doua eu, Domine, fut psalmodié avec tristesse par ces hommes qui s'appliquaient à eux-mêmes ce verset pour le lendemain., et semblaient dire

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L'antienne de leurs propres funérailles. Puis les galériens, excités par la parole et l'exemple de l'évêque, confièrent à la mer ce monde de cadavres, ces hécatombes du fléau.

Quatre-vingt mille victimes apaisèrent enfin la fureur de la peste. Un vœu avait été prononcé par de Belsunce sur l'autel du Cours, et la foi qui sauve F âme sauva ce qui restait dune grande population, toute destinée à mourir. De Belsunce montra ce courage inconnu même des héros, ce courage calme, acharné, serein; ce courage de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instants, cette vertu qui doit avoir un nom au ciel, et que la terre ne vit éclater qu'une fois.

Après la résurrection de Marseille, Versailles voulut revoir de Belsunce, et une ovation l'attendait: mais le prélat ne commit pas cette faute vulgaire du triomphateur qui joue l'humilité. 11 avait tant de blessures à cicatriser après une bataille de deux ans, tant d'orphelins à confier aux chances d'un meilleur avenir, tant de convalescences à guérir dans les infirmeries du pauvre ! 11 resta donc sourd aux instances de ses amis de Versailles. Une se-

conde violence lui fut faite, et il sut encore résister. On lui offrit l'archevêché de Bordeaux, avec de riches prébendes : il répondit par un refus des plus formels : — Et si la pente rentrait à Marseille, dit-il, quels regrets iCaurais-je pas! Ainsi, de Belsunce ne quitta pas le siège de Marseille, parce qu'ayant appris son métier de gardien, il n'aurait pas voulu abandonner à un novice le soin de défendre cette chère ville, si le formidable ennemi reparaissait.

La peste de 1720-1731 a laissé à Marseille des souvenirs ineffaçables, et pendant un siècle et demi on a pris les précautions les plus minutieuses pour prévenir le retour de ce terrible fléau. Ces précautions ont d'abord paru fort légitimes, puis elles ont été taxées de ridicules, et l'esprit du Nord ayant prévalu sur les frayeurs traditionnelles du Midi, on n"a pris aucun terme moyen, on a tout supprimé. L'avenir prononcera.

A l'extrémité du port, on voyait un petit édifice dédié à saint Roch, et appelé la Consigne. Une administration sanitaire tenait ses séances, là, dans un salon décoré d'un chef

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d'oeu?re de David, représentant les diverses phases du pestiféré, avec une incroyable énergie de pinceau. On voyait sur le panneau voisin un bas-relief de Puget, la Peste de Milan. Nos édiles sanitaires avaient ainsi continuellement sous les yeux les affreux ravages de la peste, exprimés de main de maître sur le marbre et la toile, et ce double mémento les rendait inexorables sur le chapitre des quarantaines. Ces scrupules, très-honorables d'ailleurs, étaient poussés si loin, qu'un paquebot d'Arles, chargé des voyageurs de Paris, et descendu du Rhône dans la Méditerranée, était regardé comme suspect devant les gardiens de la Consigne, et interrogé gravement, comme un navire arrivé de Constantinople ou de Calcutta. Toute chose flottante était soupçonnée d'avoir la peste. On aurait mis en quarantaine les bâtons flottants de la fable. Au reste, en fait de mesures de précaution, l'excès n'est jamais un mal. Si vous modifiez la vigilance, il faut bientôt la supprimer.

Les villes sont toujours en retard du côté de la reconnaissance; leurs municipalités ne regardent que le bien qu'elles font, et sont

assez oublieuses du bien opéré avant elles. En général aussi, les municipalités sont économes, et quand elles reconnaissent un service, elles gravent le nom du bienfaiteur à l'angle d'une rue; c'est l'économie dans la reconnaissance. On ne se ruine pas avec des noms. Cela rappelle ces deux vers :

Fortune merveilleuse, en un jour disparue, Il n'en reste qu'un nom, à l'angle d'une rue!

Marseille a donc payé sa dette à de Belsunce, il y a cent ans, en donnant son nom à une ruelle, qui monte de la Coutellerie à la Grand "- Rue. Puis, un administrateur qui a laissé les meilleurs souvenirs à Marseille, le préfet Charles Delacroix, père de notre illustre peintre, a fait élever un monument collectif à la mémoire des intrépides soldats du champ de bataille de 1720. C'est une colonne votive, surmontée d'un génie, le génie de la guérison, chef-d'œuvre du sculpteur Chardigny. Personne n'est oublié sur le stylobate, pas même le pape Clément XI, qui secourut Marseille avec des envois de blé, pendant la famine de la peste. Enfin, l'année 1856 a réparé les oublis séculaires, et, en ce

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moment, nous voyons la statue de l'héroïque de Belsunce sur la place même où fut célébrée la messe du vœu. Les Méduses seules manquent, ces charmantes fontaines qui donnaient tant de fraîcheur à la promenade du Cours.

Le peintre Serres, élève de Puget, a laissé deux belles toiles représentant le dévouement de Belsunce et la peste de Marseille. Serres a peint ce qu'il a vu; c'est un témoin oculaire. Les deux tableaux, un peu maltraités par leurs conservateurs, sont exposés dans une salle de l'hôtel de ville, où ils remplissent aux yeux du maire l'office des autres tableaux de la Consigne; c'est encore un mémento. Aujourd'hui, comme ceux de la Consigne, les deux tableaux de Serres ne sont plus que des ornements : ils ne disent plus Carrant ronmles. La loi qui a supprimé les quarantaines de Marseille a supprimé la peste du même coup. On ferait bien alors de transporter les chefs-d'œuvre de la Consigne et de la mairie au Musée de Marseille, où ils prendraient une place historique.

Ce Musée, pour le dire en passant, est digne de recevoir les toiles de David et de Serres, et les sculptures de Puget. On y admire déjà de

superbes tableaux des grands maîtres anciens, parmi lesquels quatre chef-d'œuvre de Rubens

et un Péragin de la plus belle eau. Quand Marseille voudra., elle est assez riche pour avoir le plus riche Musée de la France, et la plus belle école de peinture et de musique. Ses trésors doivent jeter quelques rognures aux beaux-arts. Qu'elle y prenne bien garde! la richesse matérielle, parvenue à son apogée, est sans doute une belle chose; mais si, dans ses faveurs de reine, l'intelligence est oubliée, elle manquera par sa faute à son destin; elle laissera dans 1" ombre la meilleure part d'ellemême, l'esprit de son peuple; elle brisera sa statue grecque, pour honorer quelque veau d'or. Trois monuments, lumineux triangle, font entendre aujourd'hui à Marseille de nouvelles leçons : la colonne érigée par les descendants des Phocéens à Homère, et les statues élevées enfin à Pierre Puget, notre Michel-Ange, et à Belsunce, notre Charles-Borromée ; la poésie, Fart, le devoir. Trois pierres muettes, mais plus éloquentes que les oraisons de Marcus Tullius, l'ami de Marseille. A cette phase inouïe de prospérité qui semble ne pouvoir plus avoir

d'échelon ascendant, et qui pourtant chaque jour ne fera que monter encore, cette ville est soumise à une responsabilité grave; il ne faut pas que l'or lui monte au cerveau, et qu'elle laisse dessécher au soleil de sa richesse tant de germes féconds déposés sur ses plages par le soleil de Dieu.

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