MÉRY
Paris, 20 juillet 1860.
ALEXANDKE DUMAS
Hyères, mars 1844.
Nos deux lettres étaient sur le point de se croiser; vous me recommandiez un voyageur, mon cher Dumas, et je vous recommandais une ville.
Vous chercheriez inutilement le nom de ma vieille protégée, elle n'est mentionnée ni sur la carte de l'empereur Théodose, l'inventeur des cartes à voyager, ni sur Y Atlas portatif de Roger et Gérard.
Vous me permettrez de vousinstruire sur ce
point, mon maître, et c'es! ceque je vais faire à travers un Labyrinthe de divagations que le mois de mars imprime au style épistolaire, lorsque le soleil fond la neige sur la montagne et dans le cerveau. En voyage d'ailleurs on doit écrire comme on marche,* la ligne tortueuse est la seule qui conduise au but. Il n'y a pas douze kilomètres de chemin taillé en I, excepté le chemin qui passe à travers les marais Pontins. Et encore que prouve cela? —C'est que le pape Pie VI qui l'a fait faire avait peur de la fièvre ou était pressé d'arriver à Terracine.
Nous aimons, vous et moi, mon cher Dumas, deux sortes de villes. — Celles qui n'existent plus et celles qui existeront. Vuus avez visite comme moi les deux modèles de ces cités adorables: Buuc et Taurentum.
Bouc a été fondé par Napoléon en 1809, et ne compte encore qu'un seul habitant et une salle de billard. Le port, les quais et la citadelle sont superbes et dignes de la population qui viendra.
Taurentum intéresse davantage ; il est situé sur la rive méridionale du beau golfe de la Ciotat. On prend un canot, un traverse le golfe
et on arrive à Taurentum. Il y a deux douaniers qui veillent à la contrebande du sel, en regardant la mer avec une attitude mélancolique. C'est le peuple actuel de Taurentum, cette puissante ville qui fut couverte de sel par ses destructeurs, selon un vieil usage antérieur à l'invention de la douane.
M. Marin, l'ennemi de Beaumarchais, a publié un livre sur les ruines de Taurentum ; M. Marin a vu ces ruines, elles existaient donc évidemment sous le règne du mariage de Figaro. Aujourd'hui elles ont disparu, et en disparaissant elles ont rendu un véritable service aux voyageurs, qui, débarquant sur le rivage, étaient assaillis par la tempête d'une formidable controverse, engagée entre M. Marin et la statistique du département. Un préposé de M. Marin était domicilié dans une cuve d'un bain de Diane, et il attendait les voyageurs pour leur exposer les doctrines de son maître. Dès que M. Brèmond, le représentant des théories de la statistique remarquait une certaine agitation sur le rivage de Taurentum, il partait en canot de la Ciotat et venait soutenir ses principes avec une voix de mistral. Les voyageurs étaient
fort à plaindre en ces temps-là. Enfin la douane vint et des jours plus doux commencèrent pour Taurentum. Les douaniers firent d'abord condamner le fils de M. Marin et M. Brèmond, comme contrebandiers en sel, puis ces mélancoliques préposés, cherchant un remède à leurs ennuis administratifs, égratignèrent pierre à pierre les ruines des temples de Vénus, de- Diane, de Neptune, pour faire des ricochets dans le golfe quum placidum ventis staret mare. M. Brèmond publia une satire pleine de sel attique contre les douaniers. Ce fut le dernier-effort de la science en faveur de Taurentum. Une génération de douaniers épuisa les ruines en ricochets; toute l'antiquité y passa. On n'y trouva plus, pour la controverse, la moindre pierre d'achoppement. Le rivage reprit sa nudité rocailleuse des jours de la création.
Vous qui avez tout vu et si bien vu en Italie, mon cher Dumas, vous avez sans doute franchi le seuil d'un portail grisâtre qui s'ouvre pour deux pauls sur la voie Appia de l'autre côté des thermes d'Antonin. 11 y a dans cette ferme une sibylle qui vous oblige à voir Jes tombeaux de tous les Scipions, à 55 centimes
par ScipioD. Lo bon marché engpge, on entre dans un souterrain humide avec une bougie jaune du jeudi saint; la sibylle vous impose six stations devant six éboulements de terrain, et elle vous montre avec respect les places humides où furent autrefois les sépulcres de Publius et deCnéius Scipion, de l'Africain, de Lucius, de Nasica et de l'Émilien.Celacoûte3francs30 centimes , monnaie de France, et on s'enrhume ordinairement parce qu'il fait très-froid dans ces tombeaux invisibles des Scipions absents.
Notre Taurentum est aujourd'hui dans la catégorie de ce genre d'antiquités. On y montre l'absence complète de trois temples , de deux thermes, de deux promenoirs comme les aimait Martial, d'un cirque orné d'obélisques sur son épine, et d'un camp prétorien. Le visiteur ouvre de grands yeux et voit deux douaniers assis sur douze arpens de néant pétrifié.
Ainsi les ruines mêmes s'effacent partout dans le monde des vieux monuments. Nous avons soin toujours de mettre ces grandes dévastations sur le compte du temps rongeur, dont la fairfr est impitoyable. Cela nous dé-