‹ Marseille et les marseillaisChapitre 3 sur 19 · HA1SEILLE · texte numérisé non relu

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charge de tonte responsabilité. Le temps n'est pas si destructeur qu'on le dit, et, si l'homme n'entrait pas en collaboration avec lui dans son œuvre de ravage, beaucoup de saintes pierres seraient encore debout. En Provence surtout, on devrait renoncer à peindre le temps avec ces vieux attributs mythologiques. Ce dieu doit être représenté avec l'habit vert et le sabre du douanier.

Si nous enlevons pièce à pièce tous les hochets à notre pauvre monde si enfant, nous allons périr sous l'invasion de l'ennui, cet Attila moral de l'extrême civilisation.

Le Turc nous échappe, il y a des marchandes de modes de Paris sur le boulevard d'Athènes; j'ai vu Art im-bey passer à Marseille avec un étroit pantalon à sous-pieds; l'autre jour, le sultan de Stamboul, le commandeur des Croyants, m'a prié, dans une lettre française, de lui envoyer douze gilets de flanelle, semblables à ceux que j'avais expédiés à Alphonse Rover en 1841 , et qui sont fort estimés au sérail. Toute poésie se meurt, le prosaïsme nous déborde, et pour accélérer sa marche on lui donne des chemins de fer.

Bien plus, on vient de faire un trou à la Chine.

Hier, j'ai frémi devant une adresse de lettre écrite par moi, comme le statuaire devant le marbre de son Jupiter. Le domaine du mystérieux va disparaître de la porcelaine et du paravent.

A Toulon, l'autre jour dans un cercle, le docteur Marbotma adressé avec un sang-froid désolant cette question inouïe.

— Avez-vous quelque commission à me donner pour la Chine? je m'en chargerai volontiers.

Je me suis mis courageusement au niveau de la situation, et j'ai répondu au docteur :

— Je vous prie de vouloir bien vous charger d'une lettre pour Pékin.

En rentrant chez moi, j'ai écrit une lettre et je l'ai cachetée avec le plus grand sérieux, comme je vais faire pour celle-ci qui, dans soixante-cinq heures, vous tombera dans votre Chaussée-d'Antin. — A mon réveil de lendemain, j'ai reculé d'effroi devant ma propre écriture. Concevez-vous l'effet d'une suscription de ce genre sur les imaginations nerveuses.

« A M. de Lagrené, ambassadeur à Pékin

(province de Pc-tché-li), » entre doux parenthèses, comme on écrirait (département du

Cantal).

Dans cette lettre, je prie M. de Lagrené de vouloir bien se rappeler qu'à son passage à Marseille il m'honora d'une visite, à cause d'un petit roman chinois publié dans la Presse, et quïi promit de m'envoyer, sur ma demande, un petit morceau du bois rouge qui décoré la balustrade de Tschinii-ta-quaiuimin (la vraiment grande et éblouissante lumière), dans la salle impériale de réception à Pékin.

De prime abord, il semble que le monde pourra s'amuser longtemps avec ce grand joujou de la Chine, et que cette découverte nous consolera de tout ce que nous avons perdu en Orient, devenu occidental ou ennuyeux. C'est une erreur. Tant que la Chine était une succursale de la lune sur notre terre, elle était charmante comme une arabesque ou un rêve peint. Aujourd'hui, cette illusion de porcelaine est brisée. Avant cinq ans, la Chine sera pour nous ce que fut le Mexique après Fernand Cortez, un pays de brocanteurs universels, portant des chapeaux de feutre à longs poils et des

topazes sur le jabot, fumant la cigarette et parlant Babel.

Nous avions Herculanum et Pompeï, deux jolis bijoux que le Yésuve avait eu soin de mettre sous clocbe pour nous divertir après une guerre de vingt-cinq ans. Hélas! nous en avons abusé; l'Europe a brossé ces deux cadavres de villes; nous les connaissons mieux que Pline, qui les vit mourir. Nous les avons habitées, sous Titus; nous avons dîné chez Diomède, rue des Tombeaux, n° 1 ; nous avons assisté à Fhyménée de Plotius, dans la grande rue du Forum, à la maison dite d'Actéon; nous nous sommes abrités du soleil sous l'impluvium de l'édile Pansa. Si tous ces grands propriétaires de Parthénope revenaient au monde, nous leur servirions de cicérone pour les conduire chez eux. Pompeï et Herculanum ont fait leur second temps ; ils sont morts une dernière fois. Paix à leurs cendres! Ces deux spectres devaient se fondre au soleil.

Que reste-t-il donc au monde désœuvré, au monde rêveur, au monde vagabond, aux enfants, aux sages, aux fous?... J'ai vu le moment où il ne resterait rien.

J'étais arrivé à cette phase de mon désespoir, lorsqu'on vint m'annoncer qu'on venait de découvrir une ville en cherchant des champignons. — Une ville ? — Oui, une ville romaine. — Où? — Là-bas, derrière cette montagne, au bord de la mer.

Mon ami Courdouan, de Toulon, ce grand artiste qui peint et connaît la mer comme s'il l'avait faite, me montra la ville ressuscitée dans une aquarelle qui est déposée au Louvre en ce moment, et s'offrit de m'accompagner vers la tombe devenue le berceau de cette nouvelle cité.

— Ah ! voilà une ville qui nous arrive à propos! m'écriai-je, et si le printemps voulait bien un jour se mettre d'accord avec le calendrier, j'irais visiter demain notre Herculanum provençal.

Il faut vous dire que le temps était humide, froid et pluvieux, température qui me dispensera toujours de visiter les villes mortes ou vivantes, assises ou couchées sur le rivage de la mer.

Comme je gémissais au fond de l'âme sur la suppression de ce beau et doux printemps

qui, lui aussi, a remis dans leur néant toutes les poétiques choses de ce monde, je reçus une lettre de vous, mon cher Dumas. Elle m'annonçait que le plus jeune, le plus cher et le plus charmant de nos amis courait en poste vers notre Méditerranée pour rencontrer le printemps, saison représentée aux Tuileries par une statue tenant des fleurs à la main et tremblant de tout son marbre, entre Méléagre et Spartacus.

Ma douleur fut grande. Je me croyais responsable à vos yeux des iniquités atmosphériques de mon pays. Jamais je ne me trouvai en si cruelle position. D'un côté Courdouan, à la veille de son départ pour Paris, me faisait d'amicales violences pour m'entraîner vers l'Herculanum provençal; d'un autre coté, vous m'ordonniez impérieusement de préparer un printemps d'âge d'or pour notre jeune voyageur, et de ne ménager ni les lilas aux jardins, ni les degrés au-dessus de zéro de Réaumur. J'aurais mieux aimé cent fois être ministre des affaires étrangères. Un vent humide et froid continuait à siffler un démenti au calendrier; je me chauffais dans le salon maritime du

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braVe commandant Jacquinot, à bord du vaisseau l'Océan, et sur les flancs du colosse à cent vingt canons, les vagues se hérissaient blanchâtres comme les banquises polaires qui enchaînaient cet intrépide marin aux limites de l'univers glacé.

Pour mettre ma conscience en repos, je vous écrivis ces vers :

Oui, la nature change et tout change autour d'elle. Ce soir, j'ai salué la première hirondelle, Pauvre folle qui croit annoncer le printemps, Elle mourra demain pour s'être trop pressée, Car la loi des beaux jours, hélas est renversée, Le monde est trop vieux de cent ans !

J'ai vu des amandiers là-bas sur nos rivages Entremêlant leurs fleurs à mille fleurs sauvages... Ce soir tout était mort, flétri comme en janvier... Mars tombe, avril renaît; n'importe, l'hiver dure!. Il ne reste aux jardins que la pâle verdure Qui grisonne sur l'olivier.

Ce n'était point ainsi dans le berceau des âges, Nous répètent souvent nos vieux pères, les sages; Pour la première fois, je crois qu'ils ont raison...

Je crois que le vingt mars, autrefois dans le monde, A jour tixe, versait le chaud rayon sur Tonde Et l'eau froide sur le tison.

L'hirondelle et la fleur ne savent pas ces choses Elles viennent toujours pour annoncer les roses A la date qu'Adam écrivit de sa main... Hélas ! depuis Adam, la terre est refroidie, L'hirondelle se meurt, sur nos toits engourdie Et la fleur sur notre chemin.

N'approfondissons pas les secrets de la nature, le printemps a peut-être son amour-propre comme le peintre Redouté, qui faisait si bien les fleurs et qui en était si fier. Le printemps s'est donc ravisé ; je m'efforce de croire que ma plainte l'a ému. Il s'est levé soudainement sur la pointe des mâts de l'escadre, sur les collines de la rade, sur les créneaux des citadelles, sur les cimes des montagnes avec l'éclat et la sérénité des fêtes du ciel. Les vaisseaux se sont diaprés de tous leurs pavillons, et le Muiron et la Belle-Poule, ces deux navires de l'empereur, ont arboré leurs flammes pour saluer le véritable soleil du 20 mars.

Maintenant votre charmant voyageur peut venir, nous répondons du printemps.

Nous sommes donc partis visiter la ville morte, héritière d'Herculanum et de Pompeï. Nous avons côtoyé un rivage sans égal au monde pour la grâce et la beauté. Malheureusement ce rivage n'est pas en terre étrangère: il a commis, en naissant, la faute d'être français; aussi les dessinateurs au long cours ne le connaissent pas, et il n'est consigné par livraisons dans aucun album de voyageur. Cette admirable promenade entre la mer et les forêts de pins et de chênes, conduit à l'Herculanum provençal. Un homme de beaucoup d'esprit et de science, M. Ferdinand Denis, a mis en lumière les premiers massifs de cette grande relique romaine, connue aujourd'hui sous le nom de Pomponiana.

Le paysage est superbe ; il a toutes les conditions exigées par l'artiste, les collines boisées, les montagnes arides, les horizons infinis, la mer, les îles, les vaisseaux et le soleil. Le premier Romain qui a passé sur ce rivage devait y bâtir une ville, c'était inévitable. Jamais peuple n'a mieux connu les convenances

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d'un terrain pour y asseoir des pierres et y faire vivre des hommes. Quel bonheur si Pliaramond eut été Romain! Paris serait à Hyéres on à Pomponiana, mais il ne serait pas à Paris. J'ai fait un système, pardonnez-moi mon cher Dumas. J'ai voulu savoir quel était ce premier Romain qui avait dit : « Il fait bon dans ce coin de terre, bâtissons-y une villa, un temple et des bains. »Vous savez que les auteurs latins sont entrés dans ma mémoire à mon insu, et qu'ils y sont restés malgré moi. Or je me suis rappelé un passage de Pline assez assorti à la circonstance. L'amiral romain de ce nom, surpris par l'éruption du Vésuve en 79, ordonna à son pilote de voguer vers ifalira où était la maison de campagne de Pomponianus, Verte ad Pomponianum. Pline se mit au bain en arrivant, mais Pomponianus, dit l'histoire, abandonna lâchement sa famille et s'enfuit dans la campagne où il trouva la mort. Il avait une fille d'une rare beauté qui périt le même jour. On ne parle pas de ses fils, ils se sauvèrent probablement. Les bains de Pomponianus, où Pline fut étouffé par les cendres du Vésuve, étaient bâtis sur le rivage de la

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