CHAPITRE II
Le désert et l'oasis.
Les contrastes physiques produisent les contrastes moraux. Le voyageur affairé qui traversait, avant le chemin de fer, la grande route de la Yiste, voyait ou croyait voir un affreux pays planté d'oliviers malingres et poudré dune poussière blanche . On disait généralement aux tables d"hôte :
— 11 n'y a pas un arbre autour de Marseille; toutes les montagnes sont nues et pelées: on ne voit pas une goutte d'eau , et on y échange le froid aigu du mistral contre les ardeurs intolé-
rables du soleil; de contrastes, point: c'est l'uniformité du désert de Sahara.
Ainsi parlaient, aux tables des Lion-iYOr, des Grand-Cerf et des Trois-Pigeons, les observateurs des diligences Laffitte et Gaillard.
Le Midi est presque partout le même ; là où reau manque, il y a stérilité morne ; là où l'eau abonde, l'oasis verdit et donne des ombrages merveilleux. Les arbres du Midi sont d'autant plus beaux qu'ils ne sont pas, comme dans le Nord, ou des parapluies, ou des conducteurs de rhumatismes. Une forêt dans le Midi est le parc du ciel. La Sainte-Baume, avec son immense association de chênes verts, de chênes-liéges, de sycomores, d'ormeaux, de trembles, de pins, tous de gigantesque futaie ; avec ses fontaines d'eau vive, ses ruisseaux, ses sources, ses gazons, ses fleurs agrestes, la Sainte-Baume est la plus charmante et la plus admirable des forêts. Le soleil y brûle la cime des arbres; la fraîcheur de la nuit couvre ses gazons.
Ainsi, dans le territoire de Marseille, les oasis abondent, et le voyageur, que tourmente la poussière de la grande route , ne se doute pas de ces délicieux voisinages. A côté de ce désert
sablonneux, que bordenl les pâles oliviers de la Viste et de Saint-Louis, on trouve les Aygalades, Fontainieu, Saint-Joseph, la Guillermy, la Floride, avec les plus belles sources et les plus beaux arbres du monde. Devant les montagnes nues de Montredon, vous trouvez le château Borély, un Saint-Cloud au bord de la mer. Toujours la fécondité auprès de la lande stérile, toujours la terre altérée à côté de la source. Gemenos et Saint-Pons, merveilleux paysages inconnus des voyageurs , sont côtoyés par le chemin aride de Toulon. Contrastes à chaque pas.
Les hommes qui naissent au milieu de cette nature sont soumis aux mêmes influences. On admet cette loi mystérieuse , on ne l'explique pas.
Le Marseillais primitif est le Sanjanen, mot provençal qui prend son origine dans le quartier de Saint-Jean. Ma famille appartient à cette catégorie phocéenne de marins et de pêcheurs.
Ce Marseillais garde, au milieu d'une pauvreté héréditaire, la fierté de son origine. 11 parle le provençal pur, langue latino- grecque, qu'il possède admirablement, et dont il tire un
parti merveilleux, surtout pour la raillerie. Il se garderait bien dépeler la première syllabe de la langue française, objet de son dédain. Marseille même est pour lui une ville étrangère, ou le faubourg de Saint-Jean; lorsque ses affaires l'appellent dans la ville neuve, il la traverse d'un pas rapide , sans l'honorer d'un regard de curiosité. Ce qu'il admire, et avec juste raison, c'est la mer, sa superbe voisine : la Tourette, vaste esplanade, d'où l'œil découvre les îles, le golfe, les montagnes et le cap Couronne, limite de son univers ; ce qu'il vénère, c'est le curé de l'église Saint-Laurent, seule autorité du quartier: ce qu'il ambitionne, c'est de devenir prud'homme, ou de porter la bannière de saint Pierre aux processions de la Fête-Dieu ; ce qu'il désire chaque soir, c'est une de ces belles nuits qui font les pêches miraculeuses. Ainsi ce Marseillais ne se croit même pas de son vrai pays géographique.
— Siou Sanjanen, dit-il dans son orgueil ; je suis de Saint-Jean. C'est la première ville du monde.
On lui offrirait la richesse et un palais à Londres et à Paris, il ne déménagerait pas. Il
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mourrait d'ennui, s'il perdait de vue le clocher de Saint-Laurent; il douterait du salut de son came, s'il n'entendait plus l'homélie du dimanche, que son curé fait, en langue provençale, dans cette charmante église ouverte à toutes les brises de la mer.
11 était temps de faire le portrait de ce Marseillais, car la civilisation, qui ne respecte rien, a déjà envoyé ses pionniers dans la ville phocéenne de Saint-Jean. Cette curieuse individualité va s'éteindre ou se modifier. L'élément franciot déjà se glisse dans la rue Saint-Laurent et le château de Joly, caslrum Julii, là même où Jules César trouva des orateurs qui lui parlaient si bien latin. Le jour où le prône dominical sera fait en langue étrangère, c'està-dire en français, dans l'église de M. Bonnafous, il n'y aura plus de Sanjanens.
L'homme né au bord de cette mer, à la clarté de ce soleil et de ces radieuses étoiles est, de tout temps, entré dans la vie avec des pensées et des habitudes religieuses. Le Marseillais du quartier de Saint-Jean était, avant la venue de saint Lazare, son premier évêque, le fervent adorateur de Neptune, le dieu de la mer. et de
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Diane, la chaste déesse qui éclaire les nuits. Les deux temples où ces deux divinités étaient adorées s'élevaient dans le voisinage; ils disparurent et furent même anéantis jusqu'au dernier vestige, lorsque Marthe, Madeleine et Lazare apportèrent à Marseille la parole de Jérusalem. Alors le pêcheur de Saint-Jean embrassa la religion nouvelle, partie du Calvaire, et, depuis cette époque, la ferveur chrétienne ne s'est jamais ralentie à l'ombre du vénérable clocher de Saint-Laurent.
L'ouvrier marseillais de la vieille ville se divisait autrefois en deux classes bien distinctes : Ion nervi, et lou brave en fan; deux antithèses. Le nervi était une sorte de gamin de Paris, mais dans de grandes proportions. Le nervi était fainéant et destructeur; il avait cette méchanceté de quadrumane, qui est souvent confondue, même dans le Nord, avec cette faculté gracieuse et charmante qu'on appelle l'esprit. Le nervi était le fléau des pauvres Turcs exilés à Marseille par les Fanariotes, et des Bach ins, sorte d'Italiens qui doivent leur nom au cap Pachinum, de la Sicile. Pendant les nuits tièdes de l'hiver, le nervi, ne trouvant sur sa
route ni Turc ni Bachin, déclarait la guerre à tous les passants attardés. La police, quand elle existait par hasard, redoutait le nervi, comme un garde champêtre redouterait un tigre. Parfois, en plein jour, sur le port, une escouade d'agents ne craignait pas d'arrêter un nervi, en flagrant délit d'insulte grave commise contre un vieux Turc; alors le tribunal de police correctionnelle instruisait l'affaire, et le président, M. de la Boulie, le Thésée des nervis, infligeait au coupable une sévère condamnation. Le temps de prison expiré, le nervi sortait de sa cage pénitentiaire et recommençait sa guerre sauvage contre les Turcs, les Bachins, et même les Franciots, coupables de parler français.
Ceci est l'histoire d'hier.
Alors un courageux poète, un artiste d'un grand talent, un homme de l'esprit le plus rare, M. Gustave Bénédit, un des rédacteurs du Sémaphore et de la Gazette musicale de Paris, et professeur au Conservatoire de Marseille, composa un poëme intitulé: Chichoù, sorte de machine infernale destinée à l'extermination des nervis. Ce poëme, qui est le chef-
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d'œuvre de la satire, et qui vivra tant que la belle langue provençale sera comprise, fut, à son apparition, l'événement de Marseille. Les nervis se cotisèrent pour l'acheter, et le lurent. Les amis de M. Gustave Bénédit, et je m'honore d'être du nombre, tremblèrent pour lui et lui firent bonne escorte tous les soirs, car une terrible vengeance semblait le menacer. Eh bien ! voici l'inattendu. Il faut avoir foi dans les natures méridionales, conseillées par la mer et le soleil. Les nervis se reconnurent dans la satire admirable; ils rougirent d'eux-mêmes et se convertirent en masse. Bénédit devint leur héros. Ce que n'avaient pu faire la police, la loi, la prison et Thésée de la Boulie, un poëte le fit. Pour la première fois, la comédie corrigea les mœurs en riant.
L'ouvrier brave en fan travaille et vient en aide à sa famille ; il est sobre ; il préfère Te au de la fontaine Sainte- Anne au meilleur vin; il fuit les sociétés dangereuses, s'éloigne des cabarets, fréquente la caisse d'épargnes et fait des économies pour se marier. 11 a, pour ses dimanches et jours de fête, trois passions innocentes, la pêche, la musique et le
jeu de boules. À l'aube des jours fériés, il s'habille élégamment et se rend au cabanon, sur le bord de la mer. Trente degrés de chaleur le ravissent d'aise; il jette sa ligne aux flots bleus de la Caranque, et se rôtit au soleil avec volupté, quand les poissons convoités jouissent d'une fraîcheur délicieuse au fond des eaux, et se gardent bien de mordre à l'hameçon dans leur vieille expérience traditionnelle et phocéenne. N'importe! à Marseille, le pêcheur est fait à l'image du chasseur, et vice versa. On pêche et on chasse pour respirer le parfum du golfe ou de la colline: le poisson ou le gibier sont des accessoires oiseux. On est charmé si on les rencontre, on ne se désole point s'ils sont absents. L'appétit est la conquête infaillible de ces sortes d'expéditions. Il y a toujours bénéfice.
À onze heures, quand le soleil incendie les murailles blanches et la poussière des petits chemins de traverse, l'ouvrier du cabanon joue à la boule, en attendant le dîner. C'est un exercice salutaire, renouvelé des discoboles phocéens. On a soin d'éviter les arbres, si par hasard on en trouvait au bord de la mer. Les
arbres ont le tort de voiler le soleil. Une partie de boules n'est agréable que dans une atmosphère de salamandres. On court, on s'agite, on se démène, on se dispute, on mesure, on trépigne, avec quarante degrés Réaumur, et dans l'incendie de la réverbération.
La musique arrive après le dîner. Tous les ouvriers sont artistes; n'attendez pas d'eux qu'ils vous chantent une chanson sur les doux gloglous, sur le jus de la treille, et les charmes de la bouteille; ils ont en horreur toutes les ivrogneries du Caveau; ils chantent un chœur de Guillaume Tell, un duo de Lucie ou de Robert, un air de Zampa, un morceau de la Favorite, ou la prière de Moi se : rien que cela. Ils savent tout par cœur, et ils ne connaissent que la grande musique; ils dédaignent l'ariette, il leur faut Rossini, Meyerbeer, Bellini, Donizetti, Weber, Mozart, Hérold. Ce sont les gourmets de la haute mélodie, tous ces hommes du peuple; leur oreille est infaillible à l'endroit des sons; malheur à la petite flûte, qui, dans une ouverture, manquerait son entrée de cinq secondes; elle serait sifflée par les quatrièmes loges, comme un ténor coupable de faux!
iii MARSEILLE
Une seule fois, ce peuple d'ouvriers se passionna pour la tragédie et suspendit son chant éternel, cet hymne qui remonte au chœur des enfants de Protis, io es aou pharo.
Mllc Rachel était arrivée à Marseille.
A cette nouvelle, tous les jeunes gens de la vieille ville, excepté les Sanjanens, abandonnèrent les hauts quartiers; il en vint de la Major, où fut le temple de Diane ; des Grands-Carmes, où passa Milon, le meurtrier de Clodius; des usines du boulevard des Dames, où fut ouverte la tranchée du connétable; des Accoules, où sVlève le clocher d'une église absente; de la place de Lenche, où le génie de la Grèce bourgeoise semble avoir laissé un caractère éternel de lumineuse placidité. Dénombrer cette armée d'enthousiastes serait chose impossible. Ce public trop compacte pour entrer au théâtre campa dans la rue, et attendit M1Ie Rachel.
Je n'ai jamais écrit ce souvenir de ma vie, et je ne laisserai pas échapper cette occasion de peindre l'ouvrier marseillais, tel qu'il se montra dans cette époque mémorable de son histoire.
On venait de jouer les Horaces; il était mi-
nuit : M11'* Rachel m'avait fait l'honneur de m'appeler pour la conduire à L'hôtel de l'Univers, rue du Jeune Anacharsis. La distance à parcourir n'était pas longue, mais la traversée paraissait difficile. La voiture de Mlle Rachel était prise par la foule, comme un navire par les glaçons, au pôle nord: les chevaux ne pouvaient avancer. Je pouvais donc être de quelque secours, dans cette navigation difficile, s'il fallait parler au peuple, mon compatriote, dans cette langue provençale que je parle comme un Sanjanen.
Les chevaux firent péniblement deux pas, et au même instant des cris partirent de la foule. Mlle Rachel eut un moment superbe, elle se leva et ouvrit la portière, en demandant si quelqu'un était blessé. Par bonheur, il n'y avait aucun accident. Alors elle s'élança sur le pavé en disant :
— Nous ferons le reste à pied, je ne veux pas que ces braves gens, qui me reçoivent si bien, courent le moindre risque.
J'offris mon bras à Mlle Rachel, en lui disant :
— C'est vous maintenant qui êtes en péril,
l'enthousiasme est dangereux à Marseille. Vous allez voir.
— Eh bien! reprit-elle en riant, j'adore les dangers.
La foule était devenue une mer orageuse contre laquelle on ne pouvait lutter. A chaque pas péniblement fait, W° Rachel perdait la respiration, et toutes mes harangues provençales, que je m'efforçais de rendre éloquentes, ne pouvaient rien contre cette frénésie d" adoration, qui s'adressait autant à la jeune femme qu'à la grande artiste. Chacun voulait la voir de près, effleurer sa robe, écouter sa voix, respirer son souffle, et je voyais se ruer devant moi d'ardentes figures dont les yeux lançaient des flammes et éclairaient la nuit. Aux cris continuels de : Vive Rachel! poussés par la foule, je ne cessais de répondre : Mais vous allez la tuer! on ne nrécoutait pas. Les vagues humaines s'amoncelaient sur les vagues, comme on le voit dans le golfe voisin, un jour de mistral: nous n'avancions plus, nous étions portés. Impossible de suivre une direction ; nous suivions le flux et le reflux. Au milieu de cette tourmente, j'appelai à l'aide de Ml,c Rachel les plus
vigoureux de mes terribles compatriotes; une voix de basse profonde me répondit, m'appela par mon nom, et me promit un secours inespéré.
Quarante jeunes portefaix, quarante hercules de la vieille ville, forcèrent la foule, en enfonçant leurs coudes de bronze dans la foule compacte, et se firent les gardes du corps de M»e Rachel.
— Soyez tranquilles, mademoiselle Rachel! criaient-ils, comme un chœur de tonnerres.
Nous nous trouvâmes bientôt placés dans un cercle protecteur, qui nous permettait de reprendre haleine et de marcher avec nos pieds. Mais ces puissantes cariatides furent dispersées par un nouvel et violent effort de la foule, et par bonheur cette bourrasque ayant fait une éclaircie, j'entraînai Mlle Rachel dans une boutique, la seule ouverte au milieu de la nuit.
La foule s'arrêta respectueusement sur le seuil; mais elle ne se dispersa pas, elle attendit.
— Tiens ! dit Mlle Rachel en riant aux éclats, c'est la boutique d'un chapelier! Je vais acheter un chapeau pour mon frère, et le lui envoyer à Paris.
Et elle se mit en devoir de choisir un chapeau pour Raphaël, comme si rien ne se fût passé. On entendait toujours gronder l'ouragan athénien des enfants de Marseille.
Un agent de police entra et offrit de faire dissiper la foule avec les sommations légales.
— Gardez-vous-en bien, monsieur, lui dit l'illustre tragédienne ; ceci n'est pas une émeute. 11 n'y a eu du danger pour personne.
L'agent salua et partit.
Mais bientôt un bataillon de la ligne arriva et fit une haie depuis la boutique du chapelier Ricaud, jusqu'à l'hôtel de l'Univers. Le chemin devenait alors trop facile. Toutefois la foule ne se retirait pas, elle s'amoncelait derrière les fusils et criait toujours : Vive Rachel! La jeune actrice, que cette scène malgré son péril divertissait beaucoup, me dit :
— J'ai bien envie de licencier cette troupe.
— Justement, lui dis-je, il y a dans JJn'tannicus un vers de situation. Néron licencie sa garde, en lui disant :
Et vous, qu'on se retire.
KT LES MAHSA1LLAIS 81
En ce moment, l'officier qui commandait le bataillon aborda W]o Rachel avec une politesse si gracieuse, que l'hémistiche de Britannicus
ne fut pas prononcé. 11 fut permis à la belle Hermione de rentrer dans l'hôtellerie sans le moindre obstacle. Au seuil de sa maison, elle salua la foule, me serra la main et disparut.
On pourrait croire maintenant, si je bornais là mon récit, que les jours suivants Mlle Rachel prit des précautions pour rentrer en toute sécurité chez elle, ou que la foule des ouvriers marseillais cessa de faire éclater son périlleux enthousiasme. Il n'en fut point ainsi. Mlle Rachel n'a voulu prendre aucune mesure de sûreté, pendant un long séjour à Marseille, et, après tant de représentations triomphales, la foule n'a pas cessé de s'entasser toujours plus nombreuse pour lui faire la même ovation nocturne. J'avais toujours l'honneur de donner le bras à la grande artiste, et je me serais bien gardé de la contrarier dans une résolution qui était pour elle un véritable plaisir. En aucune autre ville du monde, MUe Rachel n'a été honorée d'un danger pareil.
— C'est, m'a-t-elle dit souvent, un de ses plus doux souvenirs.
8*2 MARSHILLK
Le portefaix est encore une individualité marseillaise dont le type ne se retrouve nulle part.
Le dimanche, un étranger voit passer à la promenade des Allées de Meilhan un homme à forte encolure, au teint frais, aux bras herculéens; il est mis au dernier goût du jour; o'est Milon de Crotone en frac noir. Il marche avec une légère oscillation d'épaules, sorte de tangage que les marins ont appris à leurs compatriotes terrestres. A côté de ce fashionable au linge fin, au drap soyeux, aux chaînes d'or, chemine au hasard un petit homme au pantalon de coutil, au chapeau de paille, à la veste blanche de planteur. Le premier est le portefaix, l'autre est son négociant. Et, chose inouïe î quelquefois le premier est plus riche que le second. Ils causent tous deux avec familiarité. Le négociant rit des bons mots de son portefaix et tâche de les retenir pour les redire à son épouse. Ces deux hommes sont égaux, non pas en vertu dune charte quelconque, mais en vertu du droit coutumier marseillais.
Le portefaix appartient à une puissante corporation, dont les privilèges sont immuables
et qu'aucune loi ne peut leur enlever. Cette corporation a ses aspirants, les rcbehamis. La probité du portefaix est proverbiale : il n'y a pas d'exemple d'un portefaix déloyal dans ses relations. C'est lui. qui tient les clefs de tous les magasins de commerce et qui souvent fait les affaires de son négociant, ami de la bastide et de l'oisiveté. Le négociant lui accorde toute confiance et n'a jamais lieu de s'en repentir. Le vieil esprit marseillais est toujours en vigueur dans cette classe nombreuse et c'est là qu'il se perpétuera lorsque la civilisation, venue du nord, aura promené son niveau sur les aspérités saillantes du midi. Le portefaix aime Marseille, son golfe, ses collines, les quais de son port, les charmes et les défauts de son climat. Il travaille pendant la semaine avec cette énergie calme qu'aurait l'Hercule au repos, s'il descendait de son piédestal pour se faire ouvrier; mais avec quelles délices intimes et contenues il voit approcher l'aurore du dimanche et surtout les trois fêtes qui suspendent le travail aux grandes dates catholiques ! Avec quel ravissement il revoit sa chère bastide, qui le fait propriétaire ; son verger tout fleuri de
promesses: sa colline où se hérissent les aiguilles
vertes des genêts d'or; la pinède où la brise chante une mélodie somnolente; l'alcôve verte où les lauriers et les myrtes mêlent leurs doux parfums; la haute terrasse qui est le belvédère de la mer; et, dans l'intérieur, ce salon frais avec son large divan oriental, garni de coussins, où la sieste est si bonne, quand la cigale chante sur les pins, dans les ardeurs de midi !
C'est laque le portefaix célèbre ses jours de repos, au milieu de sa famille; c'est là qu'il prépare lui-même le dîner dominical, composé de l'antique aïoli, qui remonte à Thestylis, la cuisinière de Virgile. C'est le plat excitant, le plat de l'été; à son parfum, l'appétit engourdi par la chaleur se réveille et fonctionne comme en hiver. L'eau fraîche du puits voisin corrige, à force de libations innocentes, les émanations volcaniques de Y aïoli et rétablit l'équilibre dans le laboratoire de ces estomacs herculéens.
Après le dîner et un peu avant la sieste, le portefaix, sollicité par ses amis, chante un air de grand opéra. 11 possède toujours une voix de basse, comme l'Alcide à bord du navire Argo. Le répertoire est varié. Le public de la
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bastide n'a que l'embarras du choix. Les morceaux de préférence sont : Xonnes, qui reposez sous cette froide pierre; le premier duo de la Favorite, avec un jeune commis ténor; le grand air de basse de la Juive, et quelquefois, par respect pour les traditions paternelles, l'air : S'il eût perdu la vie au milieu des combats, de Grétry.
Presque tous les portefaix appartiennent à des sociétés chorales ; la plus célèbre est dirigée par M. Trotebas, artiste sorti du peuple et qui a rendu au peuple de grands services, car il lui a donné le goût de la grande musique et le mépris des banalités. On ne saurait dire tout le bien que la musique a opéré dans les classes ouvrières de Marseille. L'ancienne rudesse des mœurs s'est adoucie dans la mélodieuse atmosphère du chant moderne; les notes de la gamme rossinienne sont le véritable . alphabet de la civilisation.
Le pilier de théâtre est un genre de Marseillais assez curieux. Comme position sociale, il est courtier marron, ou modeste rentier du quartier des Minimes, haute ville. Courtier marron, il est doué de l'ambition la plus mo-
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deste, et gagne environ deux mille francs par an. Il est célibataire. Un seul souci trouble ses jours; il a une épée de Damoclès sans cesse suspendue sur sa tête; c'est le terrible joug du syndic des courtiers patentés, ces fléaux des marrons. Otez-lui ce souci, il a trouvé le bonheur sur la terre. Le matin, dès qu'il a terminé une petite censerie d'huile lampante ou tournante, ou de savon bleu pâle, il va fumer un cigare sur la place du Grand Théâtre, où il attend la pose des affiches du jour. Les six colonnes du théâtre Beauvau réjouissent ses yeux; il les voit toujours avec un nouveau plaisir. C'est son unique horizon. Son second bonheur consiste à attendre le lever du premier ténor, et à le saluer au passage lorsqu'il va prendre son chocolat au café Brifaut, en fredonnant une gamme. Un instant après arrivent plusieurs piliers de théâtre, ses confrères, et la promenade recommence en société. Tous les piliers fument, mais leurs cigares sont éteints: ils parlent trop pour veiller à l'incendie progressif du tabac. La conversation roule sur le spectacle de la veille. On admire le ténor, mais il a oublié de donner le si bémol de Dieux se-
coiirahlrs, dans les Huguenots; c'est sa faute: un jeune pilier qui sait tout affirme que le ténor avait fait une partie de pèche la veille. On cite alors la liste des ténors et des hautes-contre qui ont fait les délices des générations marseillaises. L'ancien pilier remonte à M. Fay, le père de Léontine du Gymnase; on donne un pieux souvenir à Dérubelle, un regret à Espinasse, une larme à Alizard, basse sans rivale, qui attaquait si admirablement Je Radopiate di zelo e d'amore de Mose. Tous les piliers parlent et chantent à la fois; ils s'accompagnent en pantomime de tous les instruments; ils jouent de la clarinette, du basson, du cor et même de l'orchestre. Les piliers apprentis viennent se mêler à la société ambulante, et prennent des leçons d'enthousiasme. A midi, on se sépare pour dîner. On se retrouve à une heure, devant un guéridon couvert de dominos et de demitasses. Le cours de littérature lyrique recommence de plus belle au milieu des lamentations contre les double-six et les double-cinq qu'on ne passe pas. A cette Sorbonne tout le monde est professeur; tout le monde chante et écoute à la fois, et, chose incroyable, personne ne
chante faux. Les garçons de café s'arrêtent, le plateau en main, et battent la mesure; la dame du comptoir, esclave de son service, écoute ces airs inconnus et fait des erreurs dans ses additions; les joueurs de dames et d'échecs n'avancent une pièce ou un pion qu'après une ritournelle de clarinette. Tout cela compose un harmonieux charivari de voix, auquel se mêle le bruit cadencé des dominos qui tombent sur les guéridons. Ordinairement, la séance est terminée par une violente discussion soulevée entre deux piliers sexagénaires, entourés de l'estime des connaisseurs. Le premier soutient que l'air Songe enchanteur , à'Anacréon, et l'air Cent esclaves ornaient ce superbe festin, de Gulistan, sont supérieurs à tous les airs de la musique moderne; le second regarde cette affirmation comme une insulte personnelle et écrase son adversaire, dans un cas de légitime défense, en lui chantant les premières mesures de tous les airs de Rossini, de Meyerbeer, dHérold, de Donizetti, de Bellini, de AYeber, de Mozart. Le jeune auditoire applaudit, et le pilier, vaincu et furieux, sort en chantant:
Ali ! que mon âme était ravie A ce festin délicieux !
Il me semblait, dans i'autre vie, Partager le bonheur des dieux !
Tous les ans, à l'occasion des débuts, ces disputes prennent le caractère d'une guerre civile. Le feu est aux poudres si le ténor a manqué le Malheur à nos tyrans, de Guillaume Tell; si la basse a transposé le Sinon la mort, de Robert ; si la première chanteuse n'a pas mis le sentiment traditionnel dans la belle phrase, Et ï ingrat, des Huguenots. Tous les combattants, armés de cigares éteints, font trembler les voûtes du café parlementaire et dominent la sonnette de la dame du comptoir : les dominos sont épars sur les guéridons, on ne les tourmente plus, on dessine avec eux des croix et des arabesques de fantaisie; les pièces d'échecs sont étendues sur les cases, comme des morts sur un champ de bataille; les consommations restent intactes devant les fourneaux; les garçons jouent le rôle de comparses et attendent, les bras croisés, l'impossible clôture de ces débats si orageux. Un jour de mistral, les vagues du
golfe, les roulis des navires, les plaintes des mats, Les grincements des cordages, les cris de l'air font moins de fracas que ces discussions périodiques sur le mérite du ténor- débutant à Marseille, dans \a Juive ou Guillaume Tell
Eh bien ! il y a de par le monde des discussions sérieuses, plus bouffonnes et moins utiles. Une ville est éminemment artiste lorsqu'elle voit naître ces ouragans de l'art, dans les cafés, où s'échangent d'ordinaire trop de stupidités nauséabondes. Si les peuples ne se battaient que pour la musique, ils vivraient toujours d'accord.
Le pilier de théâtre, rentier des Minimes, a dix-huit cents francs de rente, placés chez M. Pascal, le premier banquier de Marseille, maison de probité hériditaire. Ce rentier est un des rares heureux de ce monde. Il a combiné admirablement sa vie et sa dépense, et, lorsqu'il ne parle pas théâtre, il explique à ses voisins le mécanisme de sa douce existence, et souvent, comme conclusion, il les exhorte à suivre la même règle de conduite. Il déjeune avec le chocolat économique inventé par Fer-
ET LES MARSEILLAIS l.)[
rari; il dîne à une heure, rue Thubaneau, et très-bien, à la demi -portion, mié-pésé. \\ soupe, après le théâtre, avec une bavaroise et deux croûtes de Moullet.
— Mon coffre est bon, dit-il en se frappant la poitrine ; et il donne le eontre-ut, comme pièce justificative.
Sa conversation est une citation perpétuelle, empruntée au répertoire des opéras ; il cite et chante. Quand un ami accepte une proposition de chasse, il s'écrie :
Cinna, de mes périls le compagnon fidèle, A mes hardis projets prêtera son secours.
Quand il voit lever la lune, il ne manque jamais de la saluer par un Costa dira. S'il accompagne un ami aux paquebots de Naples, il s'appuie contre le cabestan et fredonne :
Heureux climat, beau ciel de l'Italie, Cher à la gloire, au plaisir, à l'amour !
En partant pour une partie de pêche, il n'oublie pas :
Amis, la matinée est belle, Sur le rivage assemblez-vous.
En ce moment, si une jeune fille passe sur la rive, il lui adresse cette apostrophe :
Accours dans ma nacelle, Gentille jouvencelle...
A table, il ne manque jamais de chanter :
Le vin, par sa douce chaleur, Et nous anime et nous posfèJc.
A tous les maux c'est un remède, Il guérit même de la peur !
Et au dessert, ce beau vers :
Sur la tête du fils qu'on place cette pomme,
lui fournit l'occasion de chanter tout Guillaume Tell. La vie de cet homme heureux est un chant. A son dernier soupir, il se rappelle le grand Mozart et se fredonne son Requiem.
Le chasseur marseillais est un être phénoménal qui mérite une mention spéciale. J'ai déjà traité ce type, dans ma Citasse au chastre, de la Revue de Paris; mais que de détails encore méritent l'attention de l'observateur et de l'historien!