‹ Marseille et les marseillaisChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

Coup d'œil général

On lisait autrefois sur la façade de l'hôtel de ville de Marseille une fort belle inscription latine qui résumait très-bien, en quelques lignes, l'histoire de cette antique cité. « Marseille, disait ce parchemin de noblesse, est fille des Phocéens; elle est sœur de Rome; elle fut la rivale de Carthage; elle a ouvert ses portes à Jules-César, et s'est défendue victorieusement contre Charles-Quint. »

Cette inscription, composée par l'Académie

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de Marseille, a disparu; elle est probablement aux archives, à côté d'une autre inscription que Louis XIV fit enlever à la porte Royale, et qui lui sembla trop fière après une révolte.

Ces deux détails paraissent fort simples, eh bien! ils m'expliquent toute l'histoire de Marseille, depuis le dernier Tarquin jusqu'à la fin du siècle passé. Quand Marseille ne s'est pas elle-même dépouillée d'un ornement, elle en a été dépouillée par un autre. Ville antique qui n'a rien d'antique, belle ville qui n"a rien de beau, elle a fait un voyage de deux mille ans à travers l'histoire, et elle est arrivée, n'ayant conservé que son nom, comme le navire Argo.

Sa forêt sacrée a disparu sous les incendies ; ses temples de Neptune et de Diane, ses monuments romains ont été réduits en poussière ; ses murailles de Jules-César n'ont pas laissé une pierre ; son enceinte bâtie par le médecin Crinias, et sur laquelle a échoué le connétable, est descendue au-dessous du niveau de la mer ; sa fameuse tour Sainte-Paule, dont les batteries épouvantaient le marquis de Pescaire, ne montre plus que sa base: son château de

César ne montre plus rien. Arles, Nîmes, Orange, ses voisines, ont gardé d'admirables reliques : Marseille a livré au mistral le dernier grain de sa poussière antique.

L'étranger archéologue ne revient pas de sa surprise, lorsqu'il ne trouve pas une pierre à ciment romain, dans cette sœur de Rome. Il demande à voir les ruines du temple d'Apollon Delphien, du temple de Diane d'Éphèse, du temple de Junon Lacinienne, du temple de Vénus victorieuse ; plus le Lacidum, la nécropole Paradisus, la maison de Milon, les Thermes, la porte Julia... Le cicérone, quand il existe, ouvre de grands yeux, et ne peut montrer que deux de ces monuments : la maison de Milon et la porte Julia. L'étranger archéologue se résigne, en disant que deux vaut toujours mieux que rien.

Le cicérone le conduit alors rue des Grands- Carmes, 55, et lui dit : « Voilà la maison de Milon, le Milon qui tua Clodius, et que Cicéron défendit si mal dans son manuscrit, et si bien dans la plaidoirie imprimée que nous connaissons.

Oui. en effet, cette maison était d architec-

ture antique, et un bas-relief de pierre décorait sa porte et servait comme d'enseigne au vieux domicile du client de Marcus Tullius. Mais voyez la fatalité : l'antique maison a passé, il y a trente ans, aux mains d'un propriétaire iconoclaste, qui l'a démolie comme trop vieille, et en a bâti une toute moderne sur le même terrain. Le bas-relief est au Musée de Marseille, et il s'entoure de sarcophages sans nom.

— « Allons voir la porte Julia, » dit l'archéologue.

On le conduit au quartier de l'Observatoire, et on lui montre le squelette d'une porte, orné d'une herse absente et dépouillé de tout caractère romain : une antiquité de quatre siècles.

« Voilà le boulevard des Dames, » dit alors le cicérone, en désignant un terrain nu qui s'étend de la porte Julia à l'arc de triomphe de la porte d'Aix. C'est là que les femmes de Marseille se couvrirent de gloire, au terrible siège de 15v24. Le canon du connétable avait ouvert une large brèche, là, devant la tour Sainte-Paule ; quarante mille reitres, lans-

quenets, ou condottieri, les mêmes qui, trois ans plus tard, violèrent Rome, avaient planté leurs échelles devant Marseille ; les défenseurs, épuisés par quarante jours et quarante nuits de bataille, étaient sur le point de succomber ; les femmes arrivèrent sur la brèche, ranimèrent le courage des hommes, et sauvèrent la ville. L'ennemi n'entra pas.

« Où est le monument élevé à la gloire de ces héroïques femmes ? » demande le voyageur.

(( Le voilà, répond le cicérone, » et il montre, sur un angle de mur, ces trois mots : Boulevard des Dames.

Les municipalités économisent les monuments de bronze ou de marbre, avec un nom de rue. Boulevard des Dames f Gela ne coûte pas cher, et l'héroïsme est récompensé.

On a élevé, après 1823, un arc de triomphe devant le boulevard ; on y a gravé beaucoup de bas-reliefs, où sont rappelés des faits d'armes de la République et de l'Empire, mais on a oublié, sur la face de l'ouest, la victoire des femmes marseillaises, et la défaite de Charles- Quint.

Voilà une simple idée que je soumets au conseil municipal de 1857, qui est en évident progrès sur les édiles de 4 524 et leurs successeurs. Pendant vingt ans, j'ai demandé une statue pour mon illustre compatriote, Pierre Puget, le Michel-Ange de Marseille. Ce grand homme a attendu sa statue deux siècles ; enfin elle est aujourd'hui debout sur une place publique, grâce à la munificence d'un financier de Bordeaux. Les Marseillais donneront à Bordeaux une statue de Montesquieu.

Historien impartial et fils non dénaturé, je dois dire que Marseille est fort excusable, si elle paraît avoir ainsi négligé les grands souvenirs et les monuments de son histoire. Cette grande ville, aujourd'hui si calme et si prospère, a traversé bien des jours mauvais depuis Tarquin. Elle a subi vingt pestes, vingt incendies et des sièges terribles. Que de fois elle a été obligée de se rebâtir, à la hâte, avec les premiers matériaux trouvés sous la main des maçons ignorants ! Marseille a imité la Rome du moyen âge, cette malheureuse ville qui démolissait le Colisée et le tombeau d'Adrien pour se bâtir des maisons, ou qui changeait

tant de chefs-d'œuvre d'architecture en citadelles pour se défendre contre les barbares. Le siège du connétable de Bourbon, en 1527, a fait encore plus de mal aux monuments de Rome que l'invasion de Théodoric et de Totila. Marseille a beaucoup trop imité sa sœur du Tibre dans les cas de légitime défense; elle a peut-être exagéré la démolition, car je soupçonne fort les premiers fabricants de savon du boulevard des Dames d'avoir bâti leurs usines avec les débris de la tour Sainte-Paule, ce bastion sacré, dont la coulevrine foudroyait les condottieri du connétable campés devant l'abbaye de Saint-Victor.

A ce propos, n'oublions pas une anecdote, si connue qu'elle soit, et ajoutons un commentaire.

Le 12 du mois d'août 1523, le connétable de Bourbon, chevauchant sur la grande route de Marseille avec son armée de bandits, se tourna vers le marquis de Pescaire, eilui dit : Deux ou trois cours de carton épouvanteront si bien ces bons bourgeois de Marseille qirils viendront la corde au cou m'apporler les clefs de leur ville.

— Amen, dit Pescaire, qui avait l'humeur très-railleuse.

Après trente jours de tranchée ouverte, le 15 septembre, le connétable de Bourhon, désespérant déjà de prendre Marseille, assistait à la messe, sous sa tente, devant l'abbaye de Saint-Victor. Un boulet de canon, lancé par la fameuse coulevrine de la tour Sainte-Paule, passa sur la butte des Grands-Carmes, traversa le port, troua la tente du connétable et renversa le prêtre qui disait la messe.

— Qu'est-ce que (oui cela ? dit le connétable effrayé.

— Ce sont, répondit Pescaire, les bons bourgeois de Marseille qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs de la ville.

j [."histoire ne dit pas si le connétable répondit par un sourire au bon mot de son lieutenant.

Quel dommage qu'une tour qui a fait éclore un si beau mot, avec sa coulevrine, ait été démolie en détail, pour les besoins des anciens savonniers. Ce ne serait pas mon ami Arnavon, ni mon ami .Charles Roux qui commettrait un pareil sacrilège aujourd'hui.

Quant au marquis de Pescaire, son nom est resté dans la mémoire du peuple de la vieille ville. Le jour de la levée du siège,, les Marseillais, debout sur leurs remparts, saluèrent le fugitif par son nom provençalisé, Pécttïré ! et, depuis, ce mot est employé pour déplorer une grande infortune. Pécairé est un vocable rempli de larmes, et la cantilène méridionale le rend lamentable au plus haut degré.

Cette partie de l'histoire de Marseille m'a toujours très-vivement préoccupé. Je retrouve dans les écrits de ma première jeunesse quelques pages sur ce sujet qui ne seront pas déplacées ici :

« Le connétable, s'apercevant que la force ouverte ne réussissait point, eut recours aux vieilles ruses de guerre; d'abord, il voulut se ménager des intelligences dans la place; ensuite il donna ses ordres pour creuser une mine ; enfin il démolit les aqueducs qui portaient l'eau aux habitants: nos aïeux burent l'eau des puits, repoussèrent les mineurs par une contremine, et pendirent les espions aux remparts. Le connétable irrité du peu de succès de ses opérations, ennuyé des plaisanteries de Pescaire, di-

rigea tous ses canons sur un seul point, fit une brèche, et commanda l'assaut; niais les Marseillais avaient élevé pendant la nuit un nouveau rempart derrière la brèche; des dames, immortelles héroïnes, avaient secondé de leur exemple et de leurs travaux les derniers efforts de leurs fils et de leurs époux, et comme les femmes de Sparte et de Carthage, elles vinrent, aux jours du péril, défendre les murs qu'elles avaient élevés.

i Ce fut le 24 septembre 1526 que le duc de Bourbon donna l'assaut général. Que pouvaient son génie et son courage contre des Français qui combattaient à côté de leurs dames, contre des hommes chez qui l'amour de la liberté ne pouvait être comparé qu'à celui qu'ils portaient à leur patrie et à leur souverain ?

» Le marquis de Pescaire, qui s'était toujours opposé à ce siège, et qui en avait prévu les funestes conséquences, ne perdit pas l'occasion de faire de nouvelles phrases, quand l'événement eut justifié ses prédictions. 11 se rendit à la tente du connétable mystifié , et dit à haute voix, devant l'état-major: « Vous voyez, messieurs, de quelle manière les Marseillais se sont

préparés à nous recevoir; ceux qui sont las de vivre peuvent encore les attaquer; pour moi, à qui la vie n'est point à charge, je pars... Croyez-moi, retournons en Italie; nous avons laissé ce pays dépourvu de soldats, et l'on pourrait bien y prévenir notre retour. » Pescaire tint parole ; il sortit de la tente sans dire adieu au duc de Bourbon ; les officiers qui tenaient encore à la vie suivirent le marquis, et le connétable se vit abandonné.

» Dans la nuit du 29 septembre, on alluma de grands feux devant les lignes ennemies, pour donner le change aux Marseillais, et l'armée battue et repoussée défila sous nos murs en observant le plus strict incognito; mais nos sentinelles vigilantes avaient aperçu les fugitifs; elles crièrent aux armes, et l'artillerie des remparts les salua pour la dernière fois d'une volée de canons. Le connétable fut poursuivi et harcelé jusqu'au Var par les gendarmes du duc de Carces et par les troupes du maréchal de Ghabannes.

» Au temps de ce siège, Marseille comptait cinquante mille habitants. Cette ville était bornée au midi par le port , au couchant par la

mer; une ligne de remparts s'étendait depuis la porte de la rue des Fabres jusqu'à la tour de Sainte-Paule ou à la porte de la Joliette. L'armée du duc de Bourbon était campée dans ces plaines où depuis furent bâtis les faubourgs de Saint-Lazare et du chemin d'Aix. Pour transmettre à la postérité l'héroïsme des Marseillaises qui défendirent la brèche, on nomma boulevard des Dames cette partie des remparts où se donna le dernier assaut. Ce boulevard, qui conserve encore aujourd'hui son nom glorieux, est précisément le seul que nos dames ne fréquentent pas.

» Ce siège mémorable dura quarante jours. Il était à peine terminé, que François Ier arriva ;i Aix. Les députés que Marseille lui envoya furent reçus comme ils méritaient de l'être.

« Messieurs, leur dit ce grand roi, soyez les très-bien venus ; vous m'avez toujours été bons et fidèles sujets, et votre loyauté a été cause que j'ai recouvré tout mon pays de Provence: de quoi je vous remercie et vous demeure obligé: mais, pour le présent, je ne vous puis visiter pour effacer cette obligation, à cause qu'il faut que j'aille delà les monts en hâte, et s'il plaît à

Dieu, au retour je vous visiterai, et connaîtrez qu'avez en moi un bon prince. »

» En effet, la prise ou la reddition de Marseille aurait entraîné la perte de la Provence, et c'était bien ainsi que l'avait calculé le connétable de Bourbon, prince rebelle, dévoué aux intérêts de Charles-Quint, et qui contribua par sa défection et ses criminels services au succès de cette fatale journée où François Ier perdit tout, fors Vhonneur. »

Ce n'est pas, du reste, la première fois que les noms de François Ier et du connétable de Bourbon sont consignés dans notre histoire marseillaise. Dans le même manuscrit où je viens de puiser les pages qui précèdent, je trouve un peu plus haut un passage qui ne sera pas hors de propos; nos aïeux y sont peints tels qu'ils étaient il y a quatre siècles :

« Le roi de France faisait la guerre aux Vénitiens; les Marseillais, quoique séparés de ceux-ci par des mers et par des royaumes, jugèrent convenable de fortifier leur ville, et surtout le monastère de Saint-Victor, point de mire des ennemis. On envoya des députés à cette abbaye, pour s'informer de son état de

défense; Rufli nous donne l'inventaire de son arsenal; il consistait en sept arbalètes d'acier, dix cuirasses, dix boucliers, trois coffres remplis de traits, trois petits canons et quelques balles. Les députés revinrent en ville, bien rassurés sur l'état de défense de Saint-Victor; mais les Vénitiens, qui ne songeaient pas à nous, restèrent dans le golfe Adriatique.

» En 1542, la mode des courses fit fureur à Marseille; chaque négociant devint corsaire, chaque bateau devint brick; les nations de 1" Europe étaient toutes nos ennemies, ainsi personne ne courait le risque de se tromper. Nus aïeux les corsaires firent bientôt tant de prises que le port en fut encombré: jamais les fortunes ne s'acquirent plus rapidement; Marseille était riche des dépouilles de l'Europe; un gentilhomme du pays, nommé Ricaut, entraîné par le torrent, vendit son patrimoine pour équiper un vaisseau; quelques hobereaux du voisinage vendirent aussi, et lui baillèrent des fonds. Ricaut part, vogue, traverse la mer en tous les sens, et ne prend rien; s'apereevant alors que son vaisseau patrimonial n'est pas fin voilier, il se rend de suite au port de

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Porteserre, et là il tente un exploit digne des Duquesne et des Jean Bart: vingt vaisseaux marchands et un galion armé mouillaient à Porteserre; Ricaut se glisse au milieu d'eux, fait feu de bâbord et de tribord, jette la consternation dans la gent mercantile, qui s'épouvante facilement, pille trois vaisseaux abandonnés, et revient à Marseille partager avec ses actionnaires le butin qu'il avait conquis.

» Sur ces entrefaites, Charles de Bourbon arriva dans cette ville qu'il devait assiéger un jour; les Marseillais rendirent à ce prince les honneurs qu'ils accordaient volontiers aux souverains...

Mais alors il était vertueux.

» Cependant la mort enlevait Louis XII aux Français dont il était le père ; l'aurore du beau règne de François 1er commençait à luire. Ce roi se hâta de confirmer les privilèges, les franchises et les prérogatives des Marseillais, et il nomma René de Savoie gouverneur de Provence.

» François passe les monts, se rend maître

du Milanais, et bat les Suisses., à la sanglante journée de Marignan. La France entière tressaillit de joie à la nouvelle de cette victoire: la reine et la mère de François Ier se rendirent à la Sainte-Baume, pour remercier Dieu protecteur de la France. Ces princesses entrèrent à Marseille le 3 janvier 1516, et vingt jours après, le roi lui-même vint honorer ces lieux de sa présence.

» La réception que les Marseillais firent au roi est digne de mémoire; des enfants portant des bannières aux armes de France, des jeunes filles entonnant des hymnes de victoire, formèrent le cortège du héros de Marignan; les canons des remparts le saluèrent: les habitants ornèrent en son honneur des plus belles tapisseries les façades de leurs maisons; partout on dressa des théâtres où des amateurs représentaient les exploits chevaleresques de saint Louis. Le lendemain, François Ier fut visiter les galères; là se préparait un singulier divertissement : à peine le roi fut -il monté sur la galère qui lui était destinée, que la petite flotte engagea un combat à coups d'oranges; le vainqueur de Marignan qui, dans tous les genres de combat

ne voulait point jouer le rôle de spectateur, prit un bouclier, se fit apporter des oranges, et les lança sur ses voisins. Les Marseillais deviennent facilement très-familiers ; ils ne respectèrent pas plus François Ier qu'un autre tireur, et ils 1" accablèrent d'une grêle de ces fruits; le roi en reçut sur toutes les parties de son corps. Le jour suivant, il s'embarqua pour aller voir à Pomègue un rhinocéros que le roi de Portugal envoyait à Léon X, et deux jours après, il partit, emportant avec lui l'estime des Marseillais, leur amour et leur admiration. »

Revenons à notre ville.

Marseille, ville éminemment catholique, n'a point d'églises. On y chercherait en vain un seul de ces pieux monuments qui étonnent l'étranger dans toutes les cités de la voisine Italie. On bâtit en ce moment une cathédrale: il n'y avait pas de cathédrale ! Deux églises trèsbelles, et les seules que Marseille pût montrer avec orgueil, les Accoules et Saint-Ferréol, ont été démolies pendant la Terreur, et on ne les a pas rebâties. Le service divin est célébré dans des chapelles très-nombreuses, mais qui

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iront rien à démêler avec la grande architecture. L'abbaye de Saint-Victor, bâtie par les moines de Saint-Cassien, a perdu son beau cloître ; mais elle a gardé son fameux souterrain, parce qu'un souterrain ne peut pas être démoli. Un étranger, s'il est curieux, visite ce souterrain, où se trouve la statue de la Vierge noire, attribuée à saint Luc par la tradition. Les imaginations méridionales, jamais satisfaites de la réalité, veulent que le souterrain de Saint- Victur passe sous les eaux du port, et communique avec l'autre rive. .Mais personne n'a fait ce chemin.

Marseille, ville éminemment commerçante, n'a pas de Bourse. On y construit une Bourse aujourd'hui. Provisoirement, depuis bien des années, les affaires se traitent sous un hangar de bois peint, et brûlé par le soleil. La future Bourse, construite sur les dessins du célèbre architecte Coste, sera un beau monument.

Marseille, ville éminemment artiste, n'a pas de théâtre. La salle de la rue Beauveau, où on joue l'opéra, appartient à une société d'actionnaires, aussi nombreux que des académiciens. Le loyer est de cent mille francs, que

la ville paye à titre de subvention. Le Gymnase marseillais, où l'on joue le drame et le vaudeville, appartient à un industriel charcutier. En général, les directions théâtrales ne sont pas heureuses à Marseille : la faillite est presque toujours la dernière pièce du répertoire. Et pourtant jamais peuple n'a mieux compris et plus aimé la grande musique et les grands artistes. Tout le monde chante, bien ou mal, dans la vieille ville : tous les ouvriers savent par cœur Moïse, la Favorite, Normot et Guillaume Tell. La ruine des entreprises a des causes mystérieuses qu'il ne m'appartient pas d'approfondir. Le conseil municipal, il faut le dire à son éloge, ne manque jamais de venir en aide aux intelligentes directions.

Et cela ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier. Il y a plus de vingt ans que j'ai écrit ce qu'on va lire. Ces pages sont encore pleines d'actualité :

« Un directeur qui se charge de l'entreprise du théâtre de Marseille mérite par ce seul fait seulement une décoration d'honneur; rien n'est comparable à un pareil trait de hardiesse. La place de la Comédie est une mer semée d'é-

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cueilset fameuse par des naufrages; l'intrépide

directeur qui a voulu placarder des prospectus sur les colonnes voisines, a presque toujours placardé Pêpitaphe de son administration.

» // n'est point d'effet sans muse; nous avons vu les effets, cherchons les causes, et tachons de les trouver.

» On dit, dans le langage commun des coulisses : C'est une bonne troupe, c'est vue mauvaise troupe. Une troupe est donc bonne ou mauvaise ; le médiocre n'est pas admis. A Marseille, une troupe, pour mériter le nom de bonne doit réunir un ballet, un opéra et même une comédie. La suppression du ballet est une calamité publique ; point de bonne troupe sans ballet, hors le ballet point de salut. Pénétré de cette vérité populaire, un directeur réunit donc ces trois éléments qui constituent la bonté de sa troupe . il paye les entrechats et les pirouettes au poids de For, il prend la fleur des Martin et des Elleviou de la province, il happe une chanteuse au Conservatoire, il signe des engagements avec les grands acteurs de la capitale, il organise un répertoire admirable, et détaille longuement les avantages futurs de son

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entreprise dans un long prospectus rouge qui tapisse les quatre coins de la cité. A cette vue, les amateurs bondissent de joie, la place de la Comédie retentit d'acclamations ; les vieux dilettanti s'embrassent en pleurant d'allégresse; les jeunes papillons des coulisses préparent des madrigaux en prose aux Psyché, aux Terpsichore, aux Filles mal gardées; le directeur, témoin de cet enthousiasme général, engage deux caissiers de plus, achète un coffre-fort avec son supplément, ouvre ses livres et attend les écus.

» Les débuts commencent : les acteurs chantent, on leur crie bravo ; les danseurs pirouettent, on trépigne de plaisir; les comédiens disent de la prose ou des vers, on les applaudit; le directeur fait son compliment obligé, on le reçoit comme un triomphateur; la soirée s'écoule au milieu des bravos, des bis et des applaudissements.

•» Un mois se passe, et les recettes satisfont le directeur: les spectacles, à la vérité, sont choisis, et les acteurs ont encore le mérite de la nouveauté... Tout à coup l'été, fléau des théâtres, vient glacer l'ardeur des dilettanti:

une vaste fournaise décorée offre peu d'attraits, après une journée étouffante: les amateurs vont respirer aux Allées une fraîcheur économique, les propriétaires désertent Molière et Méhul pour la bastide chérie, les dames et les élégants gravissent le cours Bonaparte, où les musiciens exécutent des airs délicieux: c'est alors que V Intrigue épùtolaire, V Habitant de Ut Guadeloupe, les Chasseurs, le Tonnelier, etc., etc., sortent du répertoire, pour servir momentanément de distraction aux rares abonnés restés fidèles, et aux vieux habitués que neuf heures du soir n'ont jamais surpris hors du parquet. En attendant, le directeur est obligé de payer le loyer, l'éclairage, les droits des auteurs et des pauvres, les appointements des artistes et les semaines des ouvriers; et tous ces frais énormes sont des avances qu'il faut faire et qu'on espère recouvrer à la fin des beaux jours. L'hiver arrive, et des sociétés, des cercles, des bals, des concerts s'organisent partout; les abonnés se rendent alors régulièrement au spectacle; mais les amateurs casuels ne portent leur tribut aux bureaux du péristyle que les soirs de représentation ex-

fraonliiiaifr, et ces soirs sont rares. Quelques jours privilégiés dans la semaine font encore sourire le caissier: le dimanche, la recette est sûre; le lundi est un jour nul; le mardi se ressent un peu de la nullité de la veille; le mercredi, le jeudi et le vendredi sont assez favorisés par le public dramatique, et établissent avec les autres une légère compensation ; le samedi nul. C'est ainsi qu'au théâtre, comme ailleurs, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Un directeur, quelque zélé qu'il soit, ne peut soutenir ses spectacles à la même hauteur, parce que les bons acteurs disponibles sont peu nombreux, et qu'ils se reposent volontiers; de là cette intermittence de soirs heureux et malheureux, de recettes bonnes et mauvaises qui, réunies, couvrent à peine les frais présents et ne dédommagent point le directeur des avances qu'il a faites dans les premiers mois de son administration.

» Une ressource reste encore, celle des grands bals ; mais hélas ! la mode en est passée; les jeunes gens vont danser dans les mille et un salons où l'on ne paye pas à la porte, et abandonnent les premiers grands bals à la

contredanse solitaire qui saute à l'ombre des coulisses. Le directeur n'a plus alors que deux partis à prendre : vendre ses capitaux, s'il en a, pour payer le déficit, ou s'évader incognito sans payer. Le dernier parti est sans doute le meilleur, puisque tant de directeurs l'ont embrassé. Voilà ce qu'on gagne à monter une bonne troupe, dans un pays où il y a des bastides, des cercles, des concerts bourgeois et des promenades au cours Bonaparte.

» Maintenant, si un directeur prudemment averti par les catastrophes antérieures veut concilier ses intérêts et ceux d'un public chez qui l'économie est une vertu de plus; si ce directeur, négligeant à regret des accessoires ruineux, s'en tient au nécessaire, pour éviter le fatal placard; si, jaloux de sa réputation, il veut fournir jusques au bout une périlleuse mais honorable carrière, alors des cabales se forment, des sifflets se préparent, des groupes apostrophent le prospectus : Point de ballet !. . . nous sommes perdus!... Pac un acteur supportable! des bouche-trous! Point de grandopéra! point de premier comique! des noms inconnus!... S'abonnera qui voudra... Ah!

qu'êtes-wm devenus, beaux jours de Fay, de Langle, de Vertcuil?... C'est dans ces dispositions d'esprit qu'on assiège les portes du spectacle ; chaque débutant qui paraît fait éclore un regret, chaque ariette amène la phrase banale : Ah! il fallait entendre M** Hébert, J/llc Julien ! Chaque rondeau rappelle Dérubelle au souvenir des mécontents. On ne tient au directeur aucun compte de ses efforts ; on méprise ce qu'il donne, en regrettant ce qu'il n'a pas donné ; on abreuve de dégoûts les artistes et le régisseur ; on déserte enfin le spectacle, en disant : // vaut mieux se promener que dépasser sa soirée ici; et l'on se promène. » Veut-on avoir un théâtre digne de Marseille, un directeur stable, un ballet enfin?... Eh bien, que l'esprit mercantile fasse quelques concessions aux beaux-arts! qu'ils trouvent dans cette ville des protecteurs et des amis!... Que les riches, au lieu de disputer un centime additionnel au directeur, prennent son entreprise sous leur protection ! que le spectacle enfin soit ici regardé comme l'école des mœurs, l'oracle du goût et de la raison, et le premier plaisir des peuples civilisés. »

Marseille est défendue du côté de la mer par deux forteresses honoraires, qui pourraient même avoir des canons. Elles sont placées sous Je patronage de saintNicolas et de saint Jean. Louis XIV, qui n'était pas content des Marseillais, a fait bâtir la citadelle, en disant : Je reu.r avoir aussi ma bastide à Marseille. On se révoltait souvent contre le grand roi, en ce temps-là. Louis XIV ne voulut pas entrer par la porte royale, située à l'extrémité de la rue des Fabres: il fit couper un pan de mur et entra par une brèche, comme un conquérant. Ce jour-là vit tomber la fameuse inscription : Sub cujuscumque imperio summa libertas. Louis XIV n'aimait pas ce latin athénien.

Le port de Marseille, celui qui a fait la fortune de tant de Génois, de Grecs, de Levantins, de Turcs et de quelques Marseillais, a perdu son antique importance. Il passe à l'état de ruine liquide. Les étrangers psalmodient, depuis un demi-siècle, des lamentations contre ce port, dont les vapeurs nauséabondes infectent Fair quand souffle le vent du sud. Les naturels du pays ne se sont jamais associés à ces plaintes. Nos édiles anciens, touchés des

mêmes doléances, trouvèrent, dit-on, nn procédé pour purifier les eaux du port. On réussit : l'air se remplit de l'arôme des coquillages et de l'algue marine. Plus d'infection. Les étrangers bénirent les édiles, les éphores, les archontes, les échevins. Un an après, les capitaines marins, ancrés dans le port purifié, s'aperçurent que la coque de leurs navires était trouée à la quille et abondait en voies d'eau. La purification du port avait favorisé le retour d'une invasion de vers d'eau salée, vrilles vivantes qui percent le bois, quand il n'est pas protégé par les éléments corrupteurs des eaux. Placés entre les lamentations des étrangers et les lamentations des capitaines, les édiles ne pouvaient hésiter. Ils rendirent au port son infection conservatrice, et les vers rongeurs disparurent comme par enchantement. Au reste, ce phénomène a été remarqué dans d'autres ports du littoral méditerranéen. Aujourd'hui la science trouvera sans doute un antidote contre l'infection, et Marseille, d'ailleurs, doit, avoir tant d'autres ports, que le premier finira par être desséché et changé en terrain de bâtisse. Alors il sera complètement désinfecté. Heureux

nos enfants ! Marseille est née deux mille trois cents ans trop toi ; M. Mirés seul est né à point: c'est le vrai Protis de Marseille ; le Protis phocéen s'est trop hâté de fonder. S'il était arrivé de Thessalie aujourd'hui, nous serions tous nés demain, et à l'âge de vingt ans, grâce à la vapeur, à l'électricité et aux chemins de fer, nous assisterions au plus grand de tous les spectacles; nous verrions Marseille, notre mère, causant avec le Havre et Calcutta, et couronnée, comme une reine, sur le trône des mers, avec le trident de Neptune pour sceptre et l'Australie pour coffre-fort!

Si le vieux port se pétrifie et devient ville centrale, ce qui doit arriver infailliblement, la Cannebière, cette illustre Cannebière dont on parle tant, perdra cette auréole que lui a faite un commis voyageur en esprit du Languedoc. A notre tour, parlons un peu de la Cannebière.

Un jour, ce commis voyageur découvrit cette phrase: Si Paris avait la Cannebière, il serait an petit Marseille. Il prit un faux accent provençal, comme tous les contrefacteurs de langues, et excita un rire fou chez de candides auditeurs.

Le succès de cette phrase fut énorme, comme celui de Malbrouck et du roi Dagobert , et de toutes les niaiseries populaires. Depuis quelque temps surtout on contrefait beaucoup le Marseillais à Paris. Marseille est pour Paris ce que l'Irlande est pour l'Angleterre. On a fait une farce intitulée le Marseillais à Paris, comme on a fait en Angleterre Ylrishman in London. Levassor a achevé de nous rendre très-comiques et très-bêtes. Nous disons tous bagasso et troun de 1er; nous disons tous : Si Paris avait la Cannebière, il serait un petit Marseille. Nous portons tous des queues rouges et si les Jocrisses étaient encore en vigueur, les théâtres de genre n'auraient qu'à prendre le premier Marseillais venu pour lui faire jouer le rôle du domestique de M. Duval. Si Paris avait, etc.

Marseille est à deux cents lieues de Paris; notre langue à tous fut la langue provençale; nous avons appris le français comme une langue étrangère. Nous n'avons, à Marseille, ni collège Charlemagne, ni collège Bonaparte, niSorbonne, ni cours publics, eh bien! sans remonter au grammairien Demarsais, à l'orateur Mascaron, à Puget, à Mirabeau et à Barbaroux le Girondin,

nous pouvons dire qu'aucune ville n"a donné plus d'hommes célèbres à cette ville de Paris, si riche en établisements d'instruction publique. Citons-en quelques-uns, de ces enfants de la Cannebière : Tliiers, Capefigue , Barthélémy le poète, Léon Gozlan, Louis Reybaud, Garcin de Tassy, Amédée Achard, Taxile Delord, Eugène Guinot, Joseph Autran, Forcade. Audibert, Gustave Bénédit, Gaston de Flotte, Marie Aycard, Marc-Michel, Joseph Cohen, et d'autres que j'oublie ; puis, dans la musique : Bazin, Xavier Boisselot, Reyer, Félicien David, Morel, Arnaud, Jules Cohen, tous dignes fils du mélodieux MarseillaisDella-Maria, morttrop jeune !... et dans la peinture : Eugène Delacroix, Guérin, Baumes, Tanneur, Barry, Loubon, Daignan, Daumier, Dominique Papety, Ricard, Vidal, etc. Si Paris, avec ses collèges et son million d" habitants, avait cette Cannebière-là, il serait un grand Marseille. Qu>n dites-vous, auditoire de Levassor?

Malgré tout, la Cannebière est une très-belle rue, commencée par Puget, et Paris s"en prépare une, dans le même genre, pour son avenir de port de mer. Jamais la bouche d'un Mar-

seillais n'a prononcé la phrase stupide du commis voyageur, Si Paris avait , etc.: mais nous avons tous admiré cet immense espace d'azur et de rayons qui va se perdre dans cette forêt de mâts, qui est la ville flottante de toutes les mers. Par un jour de fête, rien n'est beau à voir comme ces grandes lignes d'architecture, coupées par des milliers de voiles, de pavillons, de flammes, qui sont la joie de l'air et les signatures de toutes les nations. C'est une rue bornée par l'infini , dans une atmosphère lumineuse, où l'azur joue avec le soleil; c'est un immense Claude Lorrain qui s'est peint tout seul et s'est exposé au bord delà mer, car tous les musées du monde seraient trop étroits pour lui.

La Cannebière n'a jamais eu le privilège de frapper une imagination marseillaise au point de trouver place dans un proverbe. S'il se fût rencontré un Marseillais aussi niais que le commis voyageur en esprits du Languedoc, il aurait associé le nom de Marseille à Paris, en citant le Prado, c'est-à-dire la plus belle promenade du monde. Qu'on se figure le golfe de Baïa se déroulant h l'extrémité occidentale des

ôi MARSEILLK

Champs-Elysées, après lare de l'Étoile. Certes, un pareil point de vue réjouirait assez les Parisiens, et l'inventeur du fameux proverbe languedocien : Si Paris arait..., ne serait pas peut-être aussi ridicule qu'on le croit généralement, si au lieu de la Cannebière, dont aucun Marseillais ne parle, il eût cité le Prado.

Les promenades de Marseille étaient autrefois célèbres par leur poussière et l'absence de beaux arbres. Aujourd'hui, Marseille a le Prado, et c'est assez.

Le Prado commence à la porte de la ville, et se perpétue, entre deux haies de beaux arbres, de collines charmantes et de villas, jusqu'à la mer. Il y a place pour les équipages, les cavaliers et les piétons. Le golfe où conduit le Prado est la miniature de Baïa ; on y voit même le Vésuve, mais éteint : ce qui ne gâte rien au paysage, car un volcan donne toujours de l'inquiétude ; il a beau fumer nonchalamment, comme un lazzarone à moitié endormi, on s'émeut toujours à l'idée du réveil. Dans les plus vives chaleurs de l'été, la plage du Prado est fraîche et embaumée par les brises marines. Un sable d'arçent et des fleurs de

velours tapissent le fond de Foau et invitent les baigneurs. La petite rivière de Fllnveannr, couverte par des berceaux de tamarins, vient perdre ses eaux limpides dans le saphir de la plage. À gauche, on voit la montagne où la grotte Roland travaille ses merveilleuses stalactites, dans des abîmes sans fond. A droite, le golfe est borné par des rochers de granit rose, avec leurs panaches de saxifrages et de pins. A chaque instant, on voit courir, au vol de la vapeur, les paquebots du Levant et d'Italie, dont la fumée passagère est le seul nuage qui vienne, par intervalles, ternir la pureté de l'horizon.

Après 1830, un marchand de papiers peints, M. Bernex-Philippon, créa cette magnifique promenade, cette rue démesurée qui ne s'arrête qu'à la mer. Le maire, M. Consolât, homme intelligent et ferme, entraîna les plus timides du conseil municipal dans une dépense appelée folle, à cette vieille époque de lésinerie marseillaise. Deux excellents journaux, toujours unis dans les questions d'intérêt local, la Gazette du Midi et le Sémaphore, soutinrent avec une énergie acharnée le projet de Bernex-

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Philippon. G'esl qu'il s'agissait dp faire une grande chose tout à fait en dehors des habitudes administratives : percer dans la campagne une large promenade de deux kilomètres de longueur, la border de beaux arbres, et la conduire de la dernière maison de la ville aux premières vagues de la mer.

Un quart de siècle s'est écoulé depuis, et la promenade du Prado n'a plus rien à gagner du côté de l'agrément et de la magnificence. De beaux arbres, favorisés par la nature du sol, l'ombragent sur deux rangs; des villas italiennes la bordent, et rien n'est beau comme cet immense paysage de collines boisées, de montagnes nues, de jardins charmants, de maisons de plaisance, d'oasis fraîches, de couvents recueillis, de bastides en amphithéâtre, ce paysage composé de toutes les fantaisies de la nature et de l'homme, et traversé par ce long corridor de verdure, dont la limite est F éblouissante Méditerranée, cette baignoire du soleil.

Vue de la haute mer, la plage du Prado doit donner une idée de ces fantasques perspectives de> villes chinoises, étagées sur les rives du Peï-Ho. Seulement l'avantage est pour la pro-

menade marseillaise, car la nier remplace le Céleste Empire ou le canal impérial. Sur les rochers arides du Roucas-Blanc, le chemin du Douanier, et la sémite de la Chèvre ont été changés en voie carrossable; les collines couvertes de pins; les villas de la mer, où se distingent le château de M, Talabot, avec sa tourelle féodale, et la villa Pastré avec son architecture de fantaisie; et sur les premiers plans, l'embouchure de la petite rivière PHuveaune et l'embarcadère du Prado. — Voilà le tableau. Ajoutez, par l'imagination, à ce tableau, l'azur de la mer et l'irradiation du soleil, et vous aurez encore le plus splendide et le plus original des Claude Lorrain.

Peu de temps après son inauguration, la promenade du Prado a été illustrée par de glorieux visiteurs, qui en firent, pour ainsi dire, leur domicile de jour. Les grands artistes voyageurs surtout se sont épris de belle passion pour ces champs-éiysées de la mer, et, en toute saison, ils sont venus s'asseoir aux tables du restaurant Courty, se promener en bateau sur la petite rivière, ou à pied sur le sable qui borde la nier.

Quant à moi, je me suis fait souvent un véritable plaisir de conduire Le* voyageurs célèbres au Prado et de jouir de leur surprise, car, en général, il est admis que l'arbre et la verdure sont inconnus dans notre midi phocéen, et que les oliviers sans ombre ont seuls le droit de nous ombrager.

Le plus fervent enthousiaste du Prado a été Alexandre Dumas : pendant ses premières stations à Marseille, l'illustre écrivain s'y installait et n'en sortait plus; il oubliait même alors de travailler! chose qui paraît invraisemblable!

Pendant l'été de 1843, M»* Rachel fit un long séjour à Marseille, et Alexandre Dumas s'y trouvait aussi, arrivant de Naples. Notre grande tragédienne était alors dans tout l'éclat de la jeunesse, du talent et de la beauté; Melpomène prenait le masque de Thalie, et jouait comme une adorable enfant, à l'ombre ou au soleil, devant cette mer qui la rendait si joyeuse, et lui faisait oublier ses soucis dramatiques. A cinq heures du soir, le classique Courty, qui se donnait le titre de cuisinier d'Alexandre Dumas, servait à Mlle Rachel tous les plats du midi, sur une table ombragée par

des lauriers romains et des platanes de Jéricho: Ilermione faisait honneur à cette cuisine méridionale, comme la Thestylis de Virgile, ou comme Mme Dorval, autre cliente du Prado. Le drame et la tragédie adorent les plats grecs : allia contundunt; Sophocle et Sénèque, Roscius et Roscia, poètes et artistes de l'antiquité, vivaient avec délices delà cuisine bourgeoise de Thestylis. Excusons le mauvais goût des anciens. Au coup de six heures, Alexandre Dumas et moi, nous unisions nos vives instances pour supplier Mlle Rachel de vouloir bien se souvenir qu'elle jouait Phèdre ou Camille, à huit heures, au grand théâtre, et qu'il était temps de remonter en calèche. Gourty, luimême, qui avait loué une stalle pour la représentation du soir, suspendait malicieusement le service, dans l'intérêt de la tragédie et du public. Peines perdues! L'adorable enfant de génie était si heureuse, non pas de ce festin, mais si heureuse de vivre dans la verdure, les fleurs, les brises marines, les parfums des jardins, dans ce divin décor de la nature, qu'elle oubliait l'art, son autre idole, et attendait la dernière minute pour savourer ces extases des

beaux soirs d'été, sous un dôme de lauriers, dans le voisinage de la mer. Ces fleurs, que les pieds de la jeune et belle Hermione ont effleurées sans les flétrir, vivent encore; l'initiale Vf est encore visible sur l'écorce du platane des festins, et Rachel a disparu î

A mon dernier voyage à Marseille, je n'ai trouvé que le cadre, sans la divine image. Malgré le soleil, il y avait un crêpe noir sur le Prado.

La division entre la vieille ville et la ville neuve est toujours très-distincte. C'est un contraste déjà séculaire, et que je verrai disparaître à regret au souffle niveleur de la civilisation. Le Marseillais de pure origine est l'enfant des vieux quartiers: c"est lui qui conserve la tradition de sa belle langue, faite de grec et de latin; c'est lui qui garde les antiques souvenirs, les croyances héréditaires et les chères superstitions : nous ferons plus tard le portrait de ce Marseillais, Phocéen baptisé. Sa vieille ville n'a pas été tirée au cordeau; elle n'a pas de belles maisons, sa grande rue est fort petite; ses places sont étroites ; ses fontaines sont de modestes bornes ; son pavé fait sentir le roc

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sous le pied. Elle monte et descend sur les collines et dans les vallons du territoire de Protis; elle semble n'avoir d'autre souci que celui de se donner de 1" ombre, et de se défendre contre le mistral.

La nouvelle ville est un échiquier; les rues sont droites comme des 1, et bordées de maisons assez belles : celles qui sont percées dans la direction du nord-ouest sont labourées par le mistral, dans toute la longueur de leurs numéros pairs et impairs. 11 faut dire que ce mistral, dont les étrangers et les contrefacteurs parlent tant, a été enfin accepté par les indigènes, comme un bienfait d'hygiène. C'est comme un balai céleste qui nettoie l'air et le rend sain. Ajoutons aussi que le mistral s'est beaucoup humanisé, comme tous les fléaux qui vieillissent. Du temps de Strabon, la bise noire (bis) était si violente, que le mistral d'aujourd'hui n'est plus qu'un zéphyr, en comparaison. Dans la plaine de la Crau, dit Strabon, le mistral soulevait les cailloux comme des grains de sable , et renversait les cavaliers du haut de leurs chevaux. Ainsi, il a bien dégénéré ;" nos pères ne le reconnaîtraient plus. L'empereur

Constantin, que l'admirable situation d'Arles avait séduit, a voulu faire de cette ville sa Constantinople, et on sait de quels soins paternels et prodigues il environna cette jeune reine du delta du Rhône et de la mer. Puis, tout à coup, Constantin et sa cour prirent Arles en dégoût mortel, à cause de l'intolérable tyrannie du mistral de Strabon, et Constantinople fut fondée à Byzance, de l'autre côté de la mer.

Une croix démesurée, faite par les lignes de maisons et des promenades intérieures, rend aux étrangers un signalé service : elle leur permet de connaître, au premier coup d'œil, la grande ville neuve. De la porte d'Aix à l'obélisque, une seule rue tirée au cordeau et seulement interrompue par les arbres du cours, traverse tout Marseille. L'autre rue transversale part de l'extrémité des allées de Meilhan et ne finit qu'au port.

Dans ce court tableau de Marseille, esquissé au point de vue matériel et historique , n'oublions pas une troisième ville, qu'on peut appeler la ville de la campagne. En aucun autre lieu du monde on ne voit une si nombreuse agglomération de maisons de plaisance. La loi

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agraire, ce rêve cle Tiberins Gracchus, a fini par trouver sa réalisation dans la banlieue marseillaise. Chaque citoyen possède son arpent de terre au soleil : c'est l'Édende son dimanche. La passion de la bastide est innée chez le Marseillais. L'ouvrier qui n'est pas assez riche pour se donner quatre murailles ornées d'un toit à tuiles rouges et de quatre pins à cigales se donne le cabanon. Il y a des rochers arides semés de cabanons, brûlés par le soleil, secoués par le mistral, mais toujours chers à leurs heureux propriétaires. Ce cabanon est à moi, pensée enivrante qui change le désert en oasis, et la pierre en velours. Aujourd'hui, le canal de la Durance, avec ses mille saignées d'irrigation, a complètement changé l'aspect de cette ville delà campagne. Sur quinze mille bastides , comptées par nos pères , les deux tiers au plus ne connaissaient les arbres et la verdure que de réputation. Les enfants s'abritaient de la chaleur à l'ombre des cannes paternelles. On buvait de l'eau de citerne dans une plaine hydrophobe; mais on jouait au boston et au reversis dans un salon nocturne, décoré des images des quatre saisons. Main-

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tenant, la verdure et les arbres sont partout. ïl y a même trop d'ombre : les anciens fervents, et j'appartiens à cette secte d'incas, soutiennent que les arbres ont le tort de cacher le soleil. Si la végétation devient trop exubérante, on arrivera donc au déboisement partiel. Le canal abuse de sa fécondité.

11 faut maintenant passer de Marseille aux Marseillais. Ici l'étude se complique. Le Marseillais ne peut être défini, dans une étude synthétique, comme l'Athénien. Nous sommes dans le pays où les contrastes physiques créent les contrastes moraux: nous sommes sur le sol qui place les gorges stériles d'Ollioules à côté des cascades et des orangers; il y a des caractères tranchés, des individualités originales, à côté d'imitateurs servîtes. On respire, à Marseille, l'air de tous les pays, ont dit Chapelle et Bachaumont; c'est que tous les pays ont laissé leurs alluvions sur cette terre impressionnable, et ont fait du peuple marseillais le peuple compatriote de l'univers. De là ces nuances infinies, ces variétés de types et d'organisations qui induisent si souvent en erreur l'observateur étranger et superficiel ; celui-ci juge tous les

habitants d'après le premier qu'il rencontre,

selon le procédé de ce voyageur qui, traversant Berne et rencontrant une femme rousse et acariâtre, écrivit sur son album: « Toutes les femmes à Berne sont rousses et acariâtres. » A la naïve époque des comparaisons, des parallèles et des portraits, le bon père Rapin disait: — « L'Athénien est spirituel, railleur, cauteleux, idoine au bien comme au mal; oublieux des affronts reçus, contempteur des autres nations, impatient du joug, propre aux armes et terrible à 1" ennemi. » Quand un peuple a cette monotonie de caractère, l'historien n'a pas besoin de faire une galerie, il s'arrête au portrait. Athènes, selon le père Rapin, n'avait qu'un habitant. Par malheur, les descendants des Athéniens donneraient beaucoup plus de besogne au père Rapin, et si le savant jésuite s'avisait aujourd'hui de commencer un portrait par ces mots: Le Marseillais; est contempteur de ses voisins, impatient du... tous les Marseillais l'arrêteraient en lui criant qu'il va peindre un Marseillais de Levassor. Nous allons essayer un autre procédé peu connu du père Rapin.

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