‹ Marseille et les marseillaisChapitre 8 sur 19 · M MARSEILLE · texte numérisé non relu

M MARSEILLE

menl déserté notre territoire.

n'esl pas le chasseur qui manque nu gibier, r qui manque au chasseur.

Au mois il' . une grive indépendante

se montre parfois aux environs de Marseille, el cinquante mille chasseurs se lèvent comme un seul homme, pour la manqw

lièvre est un animal fabuleux dans la mythologie des paysans de Marseille. Il y a pourtant des lièvres sur cette zone. Le chasseor qui a tuè un lièvre dans sa vie l'ait une de cel événement : il dit : C'est f année me on dit : G'esl Tannée où je me mariai.

La passion de la chasse est donc platonique à Marseille; cette noble ville méritait mieux. Espérons que le reboisement produit par les saignées du canal de la Durance amèneront un état de choses plus conforme au goût des chasseurs marseillais.

Leurs aïeux avaient bâti un temple à Diane chass i ss . :> , el ils la priaient

de leur accorder du gibier aux calendes d'octobre ; c'est toujours les calendes grecques pour les suppliants. Un jour on démolit 1^

temple. Érostrate en fit autant. Cet incendiaire devait être un chasseur irrité contre Diane, déesse honoraire de la chasse, et peu propice à ses fervents adorateurs.

Dans toutes les bastides de Marseille, il y a un poste.

Un poste est un cabanon recouvert de feuillages et percé de meurtrières. Le chasseur va s'y installer avant le lever du soleil, pour ne pas effrayer les oiseaux absents. C'est là que, son fusil à la main, et muni de la patience de Job, il attend les grives, les pigeons, les chastres et les darnagasses. Il a un cldlé dans la bouche : le cldlé est un instrument de musique inconnu de Meyerbeer. inventé à Marseille et dont le chasseur se sert habilement pour imiter le chant de tous les oiseaux. Si les oiseaux existaient, ils donneraient dans le piège probablement et seraient dupes du chileur. Mais cette perfide harmonie d'imitation s'évapore dans les airs et ne trompe que les échos. N'importe, le chasseur trouve un plaisir extrême à contrefaire la cavatine de l'alouette, le point d'orgue du chardonneret, la gamme stupide de la caille, la note sourde de

la grive et tout le répertoire ornithologique. il s'avoue à lui-même, avec une sorte d'orgueil, qu'il est un oiseau universel, et cette pensée le dédommage du malheur de ne jamais voir un oiseau.

A onze heures, le chasseur, dont le fusil a gardé son innocence, ferme son poste à double tour et descend à la bastide pour déjeuner. Son gibier se nomme l'appétit.

11 y a aux environs de Marseille des postes qui coûtent fort cher. En général, le Marseillais est économe : mais, lorsqu'il s'agit d'un poste, il jette l'argent par les fenêtres de sa bastide. Le cabanon est alors un monument: il est décoré à l'intérieur comme un salon de ville ; on y trouve même des sophas où le chasseur dort, sans être éveillé par des oiseaux importuns. Une cheminée élégante orne un angle du poste. Sïl fait froid en novembre, le chasseur y allume son feu et se réchauffe en lisant un roman ; quelquefois il y prépare son déjeuner, composé de deux grives tuées dans le Var, et qu'il a achetées la veille au marché des capucins. Une bibliothèque choisie est suspendue au mur. Quatre gravures corn-

plètent l'ameublement; elles représentent les chasses au tigre, au lion, à l'éléphant. Depuis peu, les postes bien établis exposent le portrait de Gérard.

Souvent les. grands pins manquent autour des postes. Point de bons postes sans pins. On achète alors de vieux pins dans le voisinage, et on les transplante. Mais le pin est un arbre capricieux ; il ne prend racine cpie sur le terrain qu'il choisit lui-même. On a beau le planter, il se moque du planteur, et perd ses aiguilles vertes et sa résine. Au bout de quinze jours, c'est un cadavre embaumé. Le propriétaire ne se décourage pas ; il consulte un pépiniériste et plante de nouveaux pins toute sa vie. Un jour il meurt, et ses enfants continuent la plantation des pins.

Gomme auxiliaire des pins, le chasseur marseillais a inventé lecimean.

Je me rappellerai toujours la stupéfaction d'Alexandre Dumas, lorsqu'il aperçut un cimea/u pour la première fois.

Je lui donnai des explications et il se rassura un peu.

Lecimeau est un mât ou une perche, mais

sans antennes, sans le moindre rameau à la tige. Seulement, à son sommet, le eimeau est orné de petites branches sèches, clouées, et assez semblables à des bois de cerf.

Le chasseur vit dans l'espoir que les oiseaux, cherchant des arbres pour se reposer et n'en découvrant point, sont obligés de faire une halte sur ce faux arbre d'occasion.

Il y a des collines plantées de cimeaux; il y a même des forêts de cimeaux, en certains endroits. Si elles ne donnent pas des oiseaux, elles donnent de l'ombre. Plusieurs Tityres se couchent à Fombre d'un eimeau et respirent un peu dans les ardeurs de l'été.

Une des plus considérables dépenses du chasseur marseillais est l'achat et l'entretien des eippeaux.

Les eippeaux sont des oiseaux mis en cage, et destinés à appeler les oiseaux libres autour des postes. Le département du Yar, fournit les eippeaux à Marseille, c'est une branche de commerce.

11 y a en septembre et en octobre, à Marseille, la bourse des oiseaux, avec hausse

et baisse , comme la bourse du trois pour cent.

Cette bourse se tient en plein air sur la place aux Œufs, au milieu de la foule des partisanes (marchandes des environs). Les grives du Var et de Manosque s'y vendent à un prix fou ou à bas prix, selon les nouvelles, comme à la Bourse. Il ne s'agit pas de nouvelles politiques, bien entendu. Cependant, en 1840, le bombardement de Beiruth, qui fit baisser la rente de trois francs, opéra une hausse énorme à la bourse de la place aux Œufs. Cela s'explique aisément. Les boursiers ornithologues prétendirent avec raison que les grives, qui abondent à Beiruth, surprises par le fracas de ce bombardement, émigreraient vers Damas, en Syrie, et le détroit d"Ormus, et qu'ainsi aucun de ces oiseaux voyageurs, ayant manqué leur saison, ne devait plus traverser la Méditerranée en 1840. Le fait justifia la prévision, chose rare à la Bourse. Les grives manquèrent aux chasseurs et aux rôtis. On vendit jusqu'à cinquante francs une grive de 1839, mais un appeau plein d'expérience. Elle fut achetée par actions.

Un chasseur bien monté se trouve quelquefois à la tête de quarante grives? et il s'estime plus heureux qu'un président d'académie. On le montre dans la foule un jour de promenade, et lui se rengorge dans son bonheur, le fat!

Ces grives, achetées pour appeler leurs sœurs de passage, ont un défaut capital : elles sont muettes. Elles ont perdu le chant avec la liberté. Un directeur de théâtre lyrique qui engagerait des cantatrices pour appeler le public, et qui, à la première représentation, découvrirait que ses pensionnaires sont muettes, leur ferait un procès en résiliation et gagnerait sa cause. Mais l'acheteur de grives aphones recule devant un procès par esprit d'économie ; un avocat est plus cher qu'une centaine de grives. Alors il se résigne, mais il n'en fait pas moins son devoir; tant pis pour les grives muettes, si elles ne font pas le leur. 11 place toujours ses cages aux environs du poste, et se sert de son chilé pour appeler. La brise de la mer répond seule dans les bois de pins. Un jour, le chasseur, irrité contre ses grives muettes, et rougissant de l'oisiveté de son

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fusil, fait une exécution en masse ; il tue toutes ses premières chanteuses, chose défendue aux directeurs de l'Opéra, qui en abuseraient, et ramassant sous les cages veuves cette chasse menteuse, il remplit son carnier et rentre triomphant en ville, comme un joueur qui a gagné un terne à la tôlerie, et montre son gain à tous les incrédules, fils de saint Thomas.

Le fusil est encore pour le chasseur marseillais un objet de forte dépense. Les premiers armuriers de Marseille sont Vergnes et Vasselon. C'est dans leurs magasins que les riches amateurs vont se munir d'un arsenal complet. Il faut au moins cinq fusils à un chasseur, et tous à deux coups. On comprend l'importance de cette précaution double. Si, par hasard, une grive passait, avis rara, et si le chasseur, ébloui par le phénomène, avait le malheur de la manquer, il lui resterait un coup de réserve avec la chance de manquer une seconde fois, ce qui double l'émotion. Quand on passe devant les armuriers Vergnes et Vasselon, on voit toujours un chasseur qui essaye le point de mire d'un fusil, en couchant enjoué

le tuyau d'une cheminée sur le toit voisin, pour ne pas effrayer les passants.

En additionnant les dépenses d'un poste, on les évalue à quinze mille francs, avec mille écus de casuel par an. Une grive tuée, avec l'aide du hasard, a coûté quelquefois deux mille louis à un propriétaire ; mais le bonheur ne saurait trop se payer.

La chasse aux pigeons est aussi fort en vogue à Marseille, et les martyrs de la légende n'ont rien souffert de plus que les solitaires des a gâchons et des postes aériens.

Ombre de Janet Goriol, sors de ta tombe, el approuve mon assertion.

Ceux qui n'ont pas connu Janet Coriol n'ont pas connu l'homme de Diogène. Ce Marseillais n'a pas laissé de successeur. Gavoty seul pouvait en donner une idée, et Gavoty a payé aussi le commun tribut à la maigre (la magré, la mort!)

Janet Coriol était doué de toutes les passions, et les dissimulait toutes sous cette apparence de flegme méridional qui trompe si bien les observateurs du Nord : volcan sous glace; les créoles sont le type de ces carac-

téres. Janet Coriol avait plus d'esprit que le premier homme d'esprit venu, mais il ne le traduisait jamais en langue française. Je ne ferai jamais l'aumône à cette mendiante, disait-il en parlant de la langue de Boileau ! Excusons ces excentricités du Midi. Il est vrai de dire que le provençal est un millionnaire de mots.

Arrivé à l'âge mûr, Janet Coriol renonça au démon, à ses pompes et à ses œuvres, et, avec une mince fortune loyalement acquise, il sortit du monde et ne fit plus parler de lui.

Retiré dans sa bastide, au bord de la mer, il ne conserva que la plus innocente de ses passions nombreuses, la chasse aux pigeons; une chasse d'anachorète ou de Siméon stylite, ainsi qu'on va le voir.

— Il faut bien que j'expie mes péchés de jeunesse, disait-il, lorsqu'un douanier compatissant passait devant Yagachon et lui conseillait une chasse plus amusante.

C'était donc une pénitence que s'imposait Coriol. Plus tard, il devait se convertir tout à fait après un événement sinistre que je raconterai, bien rare dans l'innocente vie du chasseur marseillais.

Sur un rocher qui domine la mer, Janet Coriol avait construit un agachon , qui passait pour un chef-d'œuvre tfagachonnerie. Tous les

autres chasseurs riverains l'enviaient, excepté le douanier railleur, homme du Nord, qui veille, sur le chemin de ronde, à la contrebande du sel; excepté le marin, qui, ne connaissant d'autre gibier que le rouget, le rowcaou (para maris), la rascasso, l'oursin, s'extasie devant sa bouill-abaïsso, composée par lui, comme un poëme, dans une cabane au bord de la mer.

Janet Coriol ne s'était servi que de pierres sèches pour bâtir son agachon, dans le style des stalles de chœur des églises. La banquette sur laquelle il s'asseyait était en fréjaoa, sorte de granit froid, tiré des carrières de Cassis. Placé sur ce siège dur et fruste, le chasseur voit devant lui l'immensité de la mer, ce grand chemin des palombes et des ramiers voyageurs.

Les pigeons n'arrivent sur les côtes de Marseille qu'à la faveur du mistral; il faut donc les attendre avant le lever du soleil, sur la pierre froide de l'agachon.

Le mistral apporte avec lui l'hiver, même au mois de juin : sa violence est extrême, mais au bord de la mer elle est intolérable. C'est une bise glacée qui brûle le visage, le front, les lèvres, et contraint les yeux à se fermer. Un tyran de Sicile qui aurait condamné un coupable à rester exposé, dans un agachon, au bord de la mer, par un jour de mistral aurait été deux fois ignominieusement flétri par la postérité vengeresse.

Janet Coriol quittait les douceurs du lit à quatre heures du matin, allumait un cigare pour se réchauffer les sensibles membranes du nez, et, enveloppé d'une roupe et d'une faquine, il allait s'asseoir dans son agachon, avec son fusil à deux coups.

Le vent agitait la pinède voisine, et en faisait sortir des plaintes harmonieuses : arguta pinus, comme dit Virgile; la mer roulait des vagues énormes et ressemblait à une collection horizontale de Niagaras; on voyait luire dans le lointain le phare de Planié, recueil ou le salut des matelots.

— Un temps superbe pour les pigeons ! disait Coriol en se frottant les mains pour les

réchauffer un peu et, en enfonçant ses pieds dans les stivaous, ces bottes des pêcheurs marseillais.

Par intervalle, Coriol entendait un coup de fusil dans le voisinage :

— Bon ! se disait-il ; les pigeons commencent à passer. Et il armait la double détente de son fusil Vasselon, pour ne pas être pris au dépourvu. Hélas ! ce coup de fusil était tiré par un voisin mystificateur : triste plaisanterie que le Code de la chasse ne prévoit pas !

Au point du jour, le mistral devenait froid comme un vent polaire, et ses flèches aiguës traversaient la faquine et la roupe du chasseur et glaçaient la moelle des os.

— Temps superbe ! disait Coriol ; et il rôtissait en imagination deux palombes superbes pour son déjeuner.

Un bruit de pas retentissait dans cette atmosphère de cristal qui flotte sur nos rivages maritimes, et Coriol s'irritait contre le passant t profane qui montrait son épouvantait au moment même où les pigeons allaient couvrir la colline.

Ce passant était le douanier, représentant

de la loi et de l'autorité, homme plus respecté par le chasseur que le gendarme ou le garde champêtre. Impossible de s'insurger.

Coriol saluait poliment, avec l'espoir que cette urbanité mettrait le douanier vert en en fuite. Mauvais calcul. Le douanier, naturellement mélancolique, aime à échanger quelques paroles avec un être humain dans la solitude qu'il traverse.

— Faites-vous bonne chasse ? demandait-il avec cet accent du Nord qui donnait une injuste mais continuelle irritation à Janet Coriol.

— C'a n'ira pas mal, répondait le chasseur; le temps est bon !

— Eh bien ! nous, dans le Nord, disait le douanier, nous avons tant de gibier que nous ne prenons pas garde aux pigeons.

— Séis un arléri, disait à part Coriol.

— Plaît-il ? demandait le douanier.

— Je me parlais à moi, répliquait le chasseur en crispant ses doigts sur le canon glacé de son fusil.

Le mot arléri est l'insulte la plus grave qu'un Marseillais puisse lancer à la face d'un

homme du Nord. Heureusement le ponantuis ne le comprend pas.

Alors Coriol prononçait entre ses dents ce monologue strident; Se s'en va pas aqueou darnagas, li garci un caou de fusion. Menace fanfaronne que le chasseur aime à faire, mais qu'il n'exécute jamais. Si ce sansonnet ne se retire pas, je lui tire un coup de fusil. Le provençal est beaucoup plus expressif.

Le douanier ne comprenait pas le monologue, mais il en devinait vaguement le sens aux signes d'impatience donnés par le chasseur, et il s'éloignait en faisant d'amères réflexions sur les mœurs sauvages des Provençaux.

Ici j'ouvre une parenthèse pour hasarder une théorie qui se rattache à la complète destruction des ruines romaines sur le littoral maritime de Marseille et du Var. Le jour où il me fut donné de voir à Pomponiana, près d'IIyères, un douanier lançant des cailloux à la mer pour tuer le temps, je compris l'absence des monuments romains. Depuis Gabélus, banquier de Tobie, la gabelle a eu ses agents. Le sel a été de tout temps une chose

fiscale, un objet de contrebande, une denrée soumise à la surveillance. Que voulez-vous que fasse un pauvre douanier, posé en sentinelle sur le bord d'une mer, où les rochers même ne fournissent pas un caillou pour un ricochet? Le douanier, ainsi isolé, n'a qu"un jeu et une distraction. 11 y avait à Versailles des vicomtes ennuyés qui crachaient dans un puits pour faire des ronds : on ne crache pas dans la mer, mais on y lance des pierres ; et, de douaniers en douaniers, tous les temples de Neptune, d'Àmphitrite, de Thétis, de Vénus Aphrodite, se sont fondus en ricochets. Le chasseur marseillais, amateur des arts, connaît et devine ces choses par instinct. De là, peutêtre la vieille rancune qu'il garde au fond du cœur contre le douanier.

Janet Coriol, comme tous les chasseurs de pigeons, était chaque jour dupe des mêmes hallucinations. Quand le soleil éclairait enfin la mer bouleversée par les vagues, Coriol tressaillait de joie et apprêtait son fusil, en disant :

— Les voilà!

Un immense vol de pigeons couvrait la mer,

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et se dirigeait vers les agachons. Avant 1 invention des capsules, Goriol frottait avec l'ongle du pouce le tranchant de la pierre à fusil; précaution excellente pour prévenir la fatale chance du long feu.

Tout à coup, ce vol de pigeons, arrivé delà haute mer, se précipitait sur les lignes de la citadelle de Marseille, et se réfugiait dans le port, comme une flotte de petits navires ailés chassés par la tempête.

« — Es dé gabians ! disait Coriol avec mélancolie ; et il regardait tristement la mer et son fusil ; ce sont des gabions !

Les gabions, dit l'ornithologie provençale, sont des espèces d'alcyons; on les nomme aussi goélands. Ces oiseaux n'ont que des plumes, et pas de chair. Ils annoncent la tempête lorsqu'ils entrent dans le port» Les plaisants disent que les gabions sont les pigeons du capitaine de port de Marseille.

Es dé gabions ! redisait vingt fois Coriol, et toujours sur un air nouveau, car le chasseur marseillais est musicien né ; il improvise une mélodie sur toutes les paroles d'un monologue ; il se chante ses réflexions. Aujour-

dhui le chasseur fredonne es de gabians sur l'air de Sinon la mort, de Robert; ou bien il improvise des paroles sur 10 mon Femand

de la Favorite, et chante tout l'air de Léonor, jusqu'à la stretta exclusivement.

Es dé gabians, ha troun de Mou lei rare!

Cette malédiction lancée sur ce vol de plume le soulage un peu, et il admire les vagues blanches qui se brisent sur recueil de Planié, et sur les rochers du cap Couronne, où s'élevait autrefois le temple de Vénus Pyrrène, détruit par le jeu mélancolique des ricochets.

Ce qui charmait surtout Coriol dans ces chasses aux pigeons, c'était le spectacle dune tartane sortie de la baie de Morgiou, et luttant avec sa voile latine contre la tempête pour entrer dans le port. Il y avait là un pauvre pêcheur de Saint-Jean, un honnête homme* toujours avec ses fils; et là-bas, sur l'esplanade dé la Tourette, une femme, une mère, pleurait en reconnaissant la barque, et priait Xotre- Dame-de-la- Garde de veiller sur sa famille en péril de mort.

Alors, sur toute la ligne, les chasseurs de pigeons suivaient avec un intérêt fiévreux cette

coquille ballottée par les vagues, et qui menaçait de s'engloutir à chaque instant. Tantôt on la voyait disparaître entre deux lames énormes, et les cœurs se serraient de compassion ; tantôt on la voyait rebondir à la cime d'une vague, et secouer au soleil des cascades d'écume. Les heures s'écoulaient dans cette lutte de l'atome contre L'ouragan, et quand la Providence avait tenu le gouvernail de la barque et conduit la pauvre famille de pêcheurs dans les eaux calmes du port, les chasseurs, échelonnés sur la rive, souriaient à ce dénoûment heureux, et, chargés démotions, légers de gibier, ils rentraient à la bastide pour raconter ce terrible duel de la tartane et de la mer.

Ainsi se passait la chasse aux pigeons, et chaque matin Janet Coriol allait chez l'armurier Yergnes, pour se plaindre d'un nouveau défaut découvert dans l'organisation de son fusil.

Quand la journée était heureuse, Coriol voyait arriver à lui un véritable vol de pigeons dans la direction la plus favorable. Quel massacre! A vue (Vceil, on pouvait estimer le nombre à deux mille. Le fusil tremblait sous

les mains de Coriol : il allait faire pleuvoir du sang. Enfin, voilà l'hécatombe! Hélas! les pigeons s'aiment d'amour tendre, et ils se sont bien raffinés depuis la fable de La Fontaine. Au moment de toucher à la terre et de raser de l'aile l'agachon, ils voyaient un piège dans cette stalle, sur un rocher où la nature ne creuse pas de stalles, et, prenant le vol des aigles, ils s'élevaient à de telles hauteurs que les fusils de Vergnes ne pouvaient les atteindre. Toutefois, Coriol, pour se mettre à l'aise avec sa conscience, couchait en joue les nuages, et tirait un coup de fusil de bas en haut, comme fit Xemrod dans sa belle chasse racontée dans le Talmud.

Coriol venait d'éprouver .un vif plaisir en entendant la voix de son fusil; mais au fond du cœur, il s'irritait de voir ces insolents pigeons se perdre dans les nuages, et lui refuser le plaisir d'être tués en passant à portée du petit plomb: Serai] lus couquin qu'aqueli marrias! disait-il : Je serai plus rusé que ces misérables ! Pensée et expression révoltantes d'injustice; mais le chasseur aux pigeons est intraitable; il est sans ritiè, comme l'enfant

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de In fable de La Fontaine. Voilà où conduisent les innocentes passions.

Alors Coriol inventa l'agachon aérien; c'est le cimeau perfectionné. Vraiment on ne saurait trop reconnaître tout ce que le chasseur marseillais a fait pour élever chez lui la chasse à la dignité d'un art. Le ciel aurait dû récompenser tant d'efforts par un peu de gibier. N'importe ! la science doit faire son devoir et négliger le résultat futile.

Revenons à Coriol.

En ce temps-là, un navire américain, nommé riOtoia, entrait dans le golfe par la plus terrible des tempêtes; il fut signalé par la vigie de Xotre-Dame-de-la-Garde, et les pilotes lamaneurs, ces intrépides marins marseillais, toujours prêts à courir au secours des vaisseaux en péril, même par les nuits les plus orageuses, se mirent aussitôt en mer pour conduire Vlonia sur de dangereux parages dont ils connaissaient seuls tous les écueils.

Quand la tempête bouleverse le golfe et creuse une tombe clans chaque vague, rien n'est touchant à voir comme cette petite embarcation qui porte aux limites de Fhorizon

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nos braves pilotes lamaneurs. Leurs actes d'héroïsme sont aussi nombreux que les jours de tempête, mais l'histoire ne les enregistre jamais ; Dieu seul en tient compte là-haut.

Les pilotes lamaneurs abordèrent donc VIon ia et s'offrirent, selon l'usage, pour tenir la barre du gouvernail et conduire le vaisseau dans le port. Alors un fait inouï eut lieu. Le capitaine de rionia refusa brusquement le secours offert.

— C'est que, voyez-vous, capitaine, dit un pilote, le temps est bien mauvais.

— Bien mauvais pour un Français, oui, reprit le capitaine, c'est possible ; mais pour un Américain, non.

11 n'y avait rien à répliquer; les pilotes lamaneurs saluèrent et descendirent dans leur embarcation.

11 faut pourtant rendre justice au capitaine de rionia ; les efforts qu'il fit pour vaincre les obstacles amoncelés devant l'étroit goulet du port et le môle du Pilon furent extraordinaires. Mais le malheur se mit de la partie; une trombe de vent souleva VIonia comme une coquille de noix, et, en le laissant retomber, elle

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