‹ Marseille et les marseillaisChapitre 9 sur 19 · G MARSEILLE · texte numérisé non relu

G MARSEILLE

le cloua zuv la pointe aiguë d'un rocher, où le vaisseau se fit rocher lui-même et ne remua plus.

Ce capitaine subit un procès à New- York, devant le Conseil de l'Amirauté ; on appela en témoignage les pilotes lamaneurs, et il fut condamné.

L'Ionia fut démoli sur place et vendu par débris, en détail. Janet Coriol acheta le grand mât; il avait son projet entête.

Fier de son achat et de son idée, il invita son ami Bertrandon, sculpteur de poulaines en rive neuve, à venir passer huit jours à sa bastide ; et là, il lui expliqua son idée et lui demanda l'aide de son talent.

Bertrandon, largement payé, trouva l'idée sublime, et il se mit à l'œuvre avec sa triple habileté de charpentier, de statuaire et de constructeur.

Un agachon de bois, tout recouvert de feuilles de pin, fut solidement assujetti à la cime du grand mât de Vlonia, et le mât fut planté dans un trou profond creusé en plein roc. Une échelle de longueur nécessaire descendait de l'agachon

aérien jusqu'à la racine du mât. C'était l'échelle de l'ascension.

Janet Goriol invita Bertrandon à la première expérience, mais le sculpteur refusa; il avait des affaires urgentes en ville. Il travaillait à la poulaine des Cinq Frères, trois-mâts de l'armateur M. Rougemont, doublé et chevillé en cuivre, en partance pour Batavia.

Montgolfier n'était pas plus heureux que Coriol, lorsqu'en 1 782, il voyait sa première ascension à la veille de se réaliser.

Son fusil à deux coups mis en bandoulière, Janet Coriol, muni d'abondantes munitions, escalada l'agachon du mât, un jour de mistral, avant le lever du soleil, Le. chasseur arrivé dans les hautes régions de l'air, dans le massif artificiel des branches de pin, éprouva un froid aigu de douze degrés au-dessous de zéro ; mais le bonheur dont il allait jouir lui fit regarder cet inconvénient comme bien léger. Cette fois, les pigeons allaient pleuvoir comme les cailles dans le désert des Hébreux. — Que ferai-je de tant de pigeons? se disait Coriol; et il en réglait une juste répartition dans sa famille et ses amis.

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Au lever du soleil, le veut redoubla de violence, selon L'usage, et le mat, quoique solidement établi par Bertrandon, prit un balancement criard, assez peu rassurant pour le chasseur.

Saisi d'un juste effroi à l'idée de voir le mât s'écrouler dans un coup de rafale,, il se mit en devoir de descendre; mais l'échelle se balançait aussi au gré du vent, et se dérobait aux pieds.

Janet Goriol se recommanda dans une prière mentale à saint Siméon Stylite, et il aurait bien voulu que son mât fût changé en colonne par une puissante intercession.

Un magnifique vol de pigeons vint faire une diversion heureuse dans cette triste péripétie. Ce nuage de plumes s'avançait vers le mât avec une rapidité prodigieuse. Coriol, toujours balancé sur son perchoir, saisit son fusil avec la certitude de tuer une foule de pigeons, malgré l'incertitude du tir, car la masse du gibier avait la circonférence de la coupole du Vatican.

Les vieux pigeons ouvraient la marche; en oiseaux qui connaissentle terrain et guident l'ignorance étourdie des conscrits de l'émigration. A la

vue de ce mât couronné d'un feuillage équivoque, ils s'abattirent tout à coup, entraînèrent toute la compagnie comme une chute d'aérolithes, et, rasant la terre et le pied du mât, ils se perdirent dans le bois de pins.

Coriol, toujours balancé au gré du vent, tira de haut en bas, et constella le roc de sa décharge de menu plomb. Le roc seul resta sur le champ de bataille. Tout le matin, ce fut une série de désastres pareils. On eût dit que les pigeons avaient formé une franc-maçonnerie et se donnaient le mot de passe. Cinq vols suivirent la même tactique, et cinq coups de fusil eurent le même résultat. Le roc était criblé.

— En aurais-je tué! s'écria Coriol, si j'avais eu l'idée de rester dans le vieux agachon !

Alors il voulut essayer encore une descente, mais le pied n'osait pas se hasarder sur le premier échelon. L'heure du premier repas sonnait dans l'estomac du chasseur : une soif ardente le dévorait, et le flacon d'eau-de-vie ne Lavait pas éteinte; au contraire. Le mistral dure trois jours au moins, et huit au plus. Le moins était aussi effrayant que le plus. Les cris de détresses poussés sur la cime du 'mât

se perdaient dans les mugissements de la tempête, comme le chant des colibris sur une caverne de lions. D'ailleurs, la bastide était déserte, et le paysan, qui connaissait peut-être la position de son bourgeois, feignit de l'ignorer et s'en amusait dans son cœur de paysan.

A l'approche de la nuit, trois maraudeurs, désignés sous le nom de ravageurs de postes, se montrèrent au pied du mât et se mirent en devoir de le renverser.

— Au nom des âmes du purgatoire. ! s'écria Coriol, laissez-moi vivre tranquille ici; je suis un ermite et je prierai pour vous; vous en avez besoin.

Les ravageurs de postes exécutèrent un trio d'éclats de rire et demandèrent, par signe, quelque chose de mieux que des prières d'ermite.

Coriol fouilla ses poches, et répondit qu'il n'avait pas le sou, mais il les pria de passer chez lui, rue Paradis, 122. Les ravageurs haussèrent les épaules et secouèrent le mât.

Le mistral, vent capricieux, qui fait souvent la révérence au soleil couchant, comme dit le proverbe marseillais, cessa tout à coup. La

colère animait Coriol, le plus doux des hommes.

11 prit son fusil, l'arma et fit feu sur le vol de maraudeurs.

Le plomb écarta, deux furent blessés et s'enfuirent avec le troisième, en poussant des cris de douleur et en laissant une trace de sangsur le roc. Le bon chasseur descendit aussitôt, et, dominé par un scrupule exagéré, il éprouva un vif remords de son action, comme s'il eût été coupable. Il faut tout attendre des imaginations méridionales. La vue de quelques gouttes de sang versé par lui, même dans un cas de légitime défense, lui inspira l'horreur de la chasse.

— On manque les oiseaux et on tue des chrétiens ! se dit-il en joignant les mains, comme pour demander pardon d'un crime.

De jour en jour, l'exaltation devint plus vive, et enfin, pour se mettre en repos avec sa conscience, Janet Coriol, le plus spirituel et le plus honnête des hommes , vendit ses fusils et tout son arsenal de chasse, et se condamna lui-même, comme un juge sévère, à une vie de pratiques religieuses et d'isolement.

L'agachon aérien fut perfectionné par d'autres

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chasseurs, etil est encore debout dans plusieurs bastides : mon ami Rougier lui a donné des proportions plus habitables et moins dangereuses, et je lui ai souvent fait compagnie dans ses chasses aériennes du château des Tours, près Marseille; c'est là que Fagachon de Coriol est regardé aujourd'hui comme le meilleur poste pour arrêter les pigeons. Respectons la foi.

C'est cette foi robuste qui est la vertu antique du chasseur marseillais : cette foi qui transporte les montagnes et ne transporte pas les oiseaux. Un dernier trait terminera dignement ce chapitre de vénerie honoraire. Oui, je ne vous oublierai pas ici, o commandeur des croyants, ô mon ami Cailhol, dit de la Madrague, pour le distinguer des innombrables Cailhols de ce pays des Cailhols. Ce chasseur invétéré avait un poste sur le bord de la mer : mauvais poste! disent les connaisseurs. Il y a donc de mauvais postes. Chaque matin M. Cailhol stationnait là, en fumant plusieurs pipes et lisant la Vie des suints du père Croizet: jamais la moindre plume ne venait troubler sa chasse, les échos de sa bastide étaient vierges.

Un voisin, mauvais plaisant, eut l'idée de placer dans la nuit un rouget sur un petit pin, qui invitait les oiseaux, ces éternels absents, à venir se faire tuer devant le poste. Donc, avant le jour, comme à l'ordinaire, M. Cailhol, entrant en chasse et jetant un coup d'œil dans les environs par l'innocente meurtrière du poste, aperçut dans une éclaircie de pin une forme insolite, un corps soupçonné d'être un oiseau, au milieu des ténèbres. 0 bonheur! le chasseur tira au jugé, et entendit ce bruit flatteur qui accompagne la chute d'un oiseau tué.

— La journée sera bonne, dit-il; bonne journée! lèvent est au nord.

Il se hâta d'aller à la curée et demeura pétrifié d'étonnement en voyant que l'oiseau était un poisson. M. Cailhol savait, par tradition romaine, qu'il fut un temps où les poissons montaient sur les arbres, ainsi que le prouve un vers d'Horace, et, après réflexion, il finit par trouver ce rouget fort naturel.

Le voisin s'amusa longtemps de cette mystification, et comme la plaisanterie lui coûtait assez cher, il résolut de la dénouer, en posant

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un matin dans le même arbre un renard empaillé. Pour le coup, M. Gailhol douta ; ce doute était un progrès énorme. Quinze jours après, il douta même de la bonté de son poste, et perdit presque l'espoir de tuer un lourdré vivant; mais il a chassé jusqu'à la veille de sa mort, par respect pour la mémoire de son père. Toutefois le doute a troublé la fin de ses jours. Le renard empaillé décorait la cheminée du salon, à la place de la pendule. Oh! ces hommes de nos anciens jours ne reviendront plus! Le chasseur marseillais commence à prendre le chemin de fer pour venir chasser dans la plaine Saint-Denis.

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