Marseille et ses industries, les cuirs et les peaux
U drr,n-„r le pria de :',w /ï,<,irs, sttr la fondation de M. la Btttoh Félix de Bcnujàur,
fi. ET I.IT1I HARLATIKR-VEISSAT PKRE ET FII.S
Rue Ventutè'j 19.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/marseilleetsesinOOchab
Par Mr Louis CHABAUD,
Ancien Chef d'Escadrons de Cavalerie, Officier de la Légion d'Honneur
Ouvrage à qui la Société de Statistique de Marseille
a décerné le prix de 2,000 francs, sur la fondation de M. le Baron Félix de Beaujour.
TYP. ET I.ITH. BARLATIER-FEISSAT PKRE ET Fil. S
Rue Venture, 10.
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DONNÉES GÉNÉKALES
L'industrie des cuirs et des peaux ne le cède ni pour l'importance, ni pour la variété de ses produits , à aucune de celles qui font l'honneur de notre- pays et de notre époque, et elle garde sur toutes sans exception le premier rang pour l'ancienneté des origines.
Des peuples pasteurs durent les premiers tirer des dépouilles des animaux la matière de leurs vêtements et de leurs moyens de défense ; et tout indique que cet art, que la nécessité avait fait naître dans les huttes et sous la tente, atteignit rapidement un haut degré de perfection. Ainsi , nous lisons dans la Bihle, ce livre par excellence, comme l'appelle M. Renan, que le Tahernacle construit par Moïse était couvert au dehors de peaux magnifiques capahles de résister à toutes les injures de l'air, retenues qu'elles étaient les unes aux autres par des hou-
des cl des anneaux fabriqués avec un art tout aussi merveilleux.
Dans cette recherche des origines, ni les lieux ni les dates ne peuvent être fixés avec la moindre exactitude. Nul ne peut dire en quelle contrée cette fabrication commence ni comment elle s'est propagée. Elle se retrouve, dans toutes les civilisations pastorales .comme un produit de l'instinct, même sans le mélange de l'imitation, sur tel point en avance, sur tel autre en retard, suivant le degré d'intelligence et de culture des tribus primitives.
Les Aztèques et les bordes de la Scythie et de la Mongolie y sont initiés, dès le principe, comme les peuples de la Bactriane et de la Cbaldëe, qu'unit un genre d'agrégation plus complexe. Seulement il est des pays où, dégagée de ses langes, elle marche à de prompts perfectionnements. Ainsi , d'après les traditions les mieux vérifiées, l'art de travailler les cuirs et les peaux dut être assez florissant en Egypte — où , sous la direction du Sacerdoce, la royauté dirigea de tout temps l'industrie — puisqu'on y faisait usage, sous les premiers Pharaons, du chevalet de rivière et du couteau demi-circulaire
dont on se sert partout encore de nos jours. Déjà cependant cette fabrication a changé de caractère; elle n'est plus l'industrie pastorale s'exerçant sur les abats du jour, et pour les seuls besoins de la famille ou de la tribu. Elle devient une industrie fixe dont le marché s'agrandit et où les modes d'exécution varient au gré des clients. L'Egypte, avec ses castes et ses faibles instincts cynégétiques , s'y serait mal prêtée. La Grèce, plus libre, plus peuplée de demi-dieux, de héros et de chasseresses, entra donc en plein la première dans cette voie, dont l'agrandissement souriait à ses aptitudes. Nulle part en effet l'industrie du tanneur ne fut poussée plus loin que dans cette terre classique et dans ses colonies. C'est du vieil Homère, qui reçut une hospitalité si touchante chez le tanneur Tychius, dont il a, par un généreux retour, immortalisé le nom, que nous tenons la preuve que dix siècles au moins avant notre ère, les Hellènes excellaient dans l'art de préparer les peaux et de les corroyer.
La même application à l'industrie du tanneur se retrouve chez le peuple romain, qui fit des emprunts si fréquents à la Grèce. Tous les docu-
ments s'accordent d'ailleurs sur l'abondance des troupeaux dont les provinces de l'Italie étaient couvertes. La Sicile et la Sardaigne en regorgeaient ; la Pouille n'était qu'une bouverie immense ; on citait le pays des Tarentins pour la perfection de ses cuirs et pour le mérite de ses races ovines et bovines. Au surplus, c'est par troupeaux innombrables que les fleuves, les gorges et les grands chemins delà Carinthie, du Tyrol et des Gaules déversaient sur la Péninsule les têtes de bétail destinées à nourrir, à vêtir et à couvrir au besoin d'une épaisse armure les populations romaines.
C'est là pour l'industrie qui nous occupe une longue période de faveur qu'elle ne retrouvera peut-être plus. L'abondance de la matière brute sollicitant sans cesse l'habileté de la main-d'œuvre, l'art d'ouvrer les cuirs et les peaux finit par ne plus connaître qu'un trèspetit nombre d'industries qui, sur les boxxls du Tibre, du Nil, en Phénicie, ou dans la Grèce entière, puissent marcher de pair avec elle. C'est ainsi qu'une des branches les plus délicates de l'art du tanneur, la par cheminer ie, était parvenue chez les anciens à un degré de
perfection qui ne sera peul être jamais dépassé L'on sait, d'après Hérodote, que les Grecs écri voient sur de petites peaux dépouillées de leur laine, et Josèphe affirme que c'esl sur une membrane merveilleusemenl fine que fut reproduite la copie des Livres Saints que le grand-prêtre Eléazar fit parvenir à Ptolémée Philadelphe. Pline l'Ancien croit cependant que Pergame fut le berceau de cette fabrication, à peu prés à l'époque ou Ptolémée Epiphane défendit l'exportation du papyrus d'Egypte. Ce qui nous semble pouvoir facilement concilier toutes les opinions , c'est que le parchemin , longtemps à l'état rudimentaire , reçut à Pergame de grands perfectionnements, et que c'est de là qu'il prit le nom de charta Pargamina. En France, du reste, son nom primitif était Pergami, nom qu'il porte encore dans plusieurs contrées méridionales. »
Quoiqu'il en soit, à Rome, suivant Martial, quelques auteurs écrivaient leurs ouvrages in membranis pellibus, et Gicéron dit avoir vu l'Iliade d'Homère écrite en entier sur une feuille de parchemin tellement fine qu'on avait pu la renfermer dans une coquille de noix.
Mais c'est par la teinture et le lustrage que,
dans la ville aux sept collines. les peaux destinées à un emploi somptuaire arrivèrentà leur plus haut point de renchérissement. Si Pline ne l'attestait, nous douterions du supplément do valeur que cette préparation donnait à la matière. Telle toison, plongée un plus ou moins grand nombre de luis dans la pourpre de Tyr, atteignait des prix que la plume se refuse à reproduire, tant ils semblent empruntés au monde des fables. Aussi, ne sommes-nous nullement surpris qu'Alaric, vainqueur du Latium en quelques semaines, ait exigé pour condition de son éloignement de la ville de Rome, tombée en son pouvoir, outre les métaux précieux que renfermait l'ancienne dominatrice du Monde, trois mille peaux teintes en pourpre et en écarlate. A vrai dire, c'était moins là une industrie de premier jet qu'une industrie de décoration, œuvre de mains d'esclaves desservant plutôt les fantaisies de quelques patriciens que les besoins de la généralité, et destinées à périr avec le luxe insolent qui lui avait donné naissance.
Après la chute de l'empire Romain, la Grèce et l'Italie, d'où venait l'inspiration, abandonné-
rent le inonde à lui-même, dès qu'elles cessèrent de s'appartenir. Plusieurs siècles s'écoulèrent avant qu'un nouveau souffle eût passe sur ces décombres, et que l'Europe, a demi-civilisée, eût vu un peu d'ordre se dégager du milieu de cette confusion. Pour l'industrie des cuirs et des peaux, ce fut l'Espagne qui la première fut tirée d'un long sommeil. Moins exposée aux coups des Barbares que le reste du midi de l'Europe, elle avait pu défendre avec plus de bonbeur les richesses naturelles de son sol ; et l'invasion des Sarrasins, dans sa durée, fut plus utile, au point de vue des arts nécessaires, que nuisible à leur développement. Ces sectaires des Califes, à qui l'Europe doit le secret de la fabrication du Filali, du cuir de Cor doue, du maroquin et des cuirs dorés et gaufrés étaient familiarisés depuis des siècles avec l'esprit d'industrie et le çénie des arts. Ils en ont, d'ail— leurs, laissé sur le sol, de Séville à Grenade, des témoignages dont on ne peut méconnaître la grandeur.
La République de Venise vient immédiatement après l'Espagne, dans l'ordre des dates et de la prééminence industrielle: Les anciens cuirs
de Venise ei les vieilles reliures en peaux ou en maroquin de toutes couleurs dénotent, en effel , chez les habitants des contrées où flottait autrefois le pavillon de Saint-Marc, une habileté rare.
Le tour de la France arrive ensuite. On n'y connaît point encore le procédé qui consiste à obtenir d'un cuir de chèvre ou de bouc le produit qui porté dans tous les pays soumis à l'Islam le nom de maroquin ; mais le cuir bouilli y supplée, et les ouvriers en ce genre portent dans tout le royaume le nom de gaîniers. Ces artisans du Moyen -âge et de la Renaissance nous ont laissé de splendides spécimens de leur art, qu'ils portèrent à un haut degré de perfection. Sur les ouvrages sortis de leurs mains, des ornements dont la délicatesse, la grâce et la variété font l'étonnement et le plaisir de nos yeux, ajoutent une richesse de plus et en relèvent le prix. Dès le IXe siècle, on taille à Marseille, et peut être ailleurs, le cuir bouilli â l'outil, et l'on relève les dessins en relief. Au XIV siècle, on le foule, on l'estampe, art difficile. On gaufre de larges surfaces, dont la dorure, l'argenture et la couleur embellissent lis décors.
De nos jours, il n'est pas un peuple, depuis le
plus inculte jusqu'à ceux qui sont arrivés à la plénitude île la vie manufacturière, qui n'ait ses
cuirs et ses peaux en même temps qu'un débouché toujours ouvert à ces riches produits de son agriculture pastorale. Ceux qui font à l'étranger les plus larges emprunts réservent toujours une part à leur propre fabrication, en vue d'habitudes et de goûts qui se refusent à toute imitation. Ce travail, à peu près sédentaire, a d'ailleurs un autre objet bien plus essentiel, celui d'utiliser sur place, sans charges accessoires et presque sans frais de transport, la dépouille des animaux qui sont consacrés à la nourriture et de ceux qu'on jette à la voirie. A ce point de vue, la France attache toujours un très grand prix aux peaux vertes qu'elle produit, par la raison qu'elles sont mieux traitées chez elle à la dépouille, moins trouées et moins pleines de coutalures que sur n'importe quel autre point du globe.
A tout prendre, aucune industrie ne permet au même point à un pays de vivre sur lui-même et de se suffire. Avec leurs tanneries, que l'emploi des abats des villes met sans cesse en mouvement, les populations laborieuses échappent aux
troubles et aux incertitudes d'un approvisionnement lointain. Le régime régulier de cette fabrication, qui de nos jours, donne lieu partout à des transactions considérables et suivies, exclut même, dans une certaine mesure, les alternatives d'abondance et de disette ; et il ne laisse jamais au dépourvu les travailleurs qui s'y sont confiés. Loin de lui nuire, la guerre ellemême, qui ne laisse ordinairement que des ruines après elle, lui profite au moins autant que la paix, comme nous l'avons vu naguère en France dans des jours de désastreuse mémoire.
A un autre titre, cette industrie, qui est parvenue à un point de perfection rare, depuis que le génie de la mécanique y a pénétré, se recommande par ses grands ménagements pour la vie et la santé des hommes. Dans la série des machines qu'elle met en mouvement et des opérations qu'elle embrasse, il n'en est pas une seule qui puisse exercer une influence nuisible, user les forces avant l'âge, altérer les organes. L'insalubrité n'y est que l'exception ; et là où elle subsiste, elle est moins dans la manipulation usuelle que dans la nature des lieux.
Aussi devons-nous croire qu'un retour mar-
que en sa faveur ne peut tarder à se produire dans Les contrées où cette industrie ne fait que sommeiller depuis un trop longtemps. Une des premières, l'Inde anglaise, a déjà donné le branle depuis quelques années. Ce pays, d'où l'on ne tirait autrefois que des peaux de chèvre en poil, brûlées par le soleil et altérées par la sèc/te, les tanne maintenant avec un art qui se développe à vue d'oeil, et trouve pour elles, jusque dans notre vieille Europe, des débouchés qui vont s'élargissant de jour en jour (1).
Dés lors aujourd'hui que, pour assurer l'alimentation de ses fabriques, la Fi'ance, dont les produits sont de plus en plus recherchés en tous lieux, est obligée de se mettre à la poursuite des peaux brutes dans presque tous les coins du monde (2), la vieille tannerie provençale,
(1) Ces peaux se placent facilement en Belgique, en Autriche, en Allemagne, et môme en France et en Angleterre.
(2) La Tannerie, représente à l'heure qu'il est un chiure de 105 millions, dans le mouvement commercial de la France, et l'on peut dire que cette industrie est vraiment nationale, car elle s'est répandue sur tout notre territoire, avec quelques différences dans la matière brute, que l'on travaille selon les ressources particulières à chaque contrée.
que favorise la qualité supérieure de nos écor ces. avec lesquelles on obtienl un tannage blanc et doux, ne saurait rester plus Longtemps dans L'immobilité. Conçoit-on, par exemple, qui les agents dont La vapeur a donné Le goût et inspire les modèles, ne soieni adaptés à l'usage de la tannerie que dans les seules usines de Marseille et de Toulon ? Cette vieille industrie n'ignore pas cependant que le progrès appelle La richesse. Elle a déjà vu que quelques changements apportés, depuis près de quarante ans , au travail de rivière, en même temps que l'utilisation de 1 ecorce de chêne vert pour les tiges, ont conduit notre corroyerie méridionale à un tel degré de supériorité que l'Angleterre elle-même est venu offrir à ses produits des débouchés inespérés. Lorsque l'Amérique et l'Australie, couvertes de plus en plus de pâturages, la mer Noire, l'Afrique centrale, celle-ci reliée par un chemin de fer à l'Algérie et à la Sénégamhie, enverront, avec un rabais considérable sur les prix, d'immenses approvisionnements de matières brutes à notre tannerie, il faut bien croire que, délivrée pour toujours des étreintes du fisc, eette industrie n'abandonnera plus les positions
que lui auront livrées sa bonne fortune et les progrès de la civilisation.
Pour rattacher ces données générales à notre sujet, qu'il nous suffise de dire que la tannerie — et sous ce titre nous comprenons les opérations diverses que les peaux subissent sous les noms de Mégisserie et de Chamoiserie — est une des plus anciennes industries de Marseille ; et qu'elle y reste , pour ainsi dire , comme un attribut local, aussi bien sous le rapport de la préparation des peaux de chèvres et de mouton qu'à cause de la fabrication du maroquin.
Les auteurs anciens parlent, en effet, de la beauté des cuirs qui se préparaient dans notre ville et dans une partie des Gaules. On peut, en dehors de ce témoignage? avancer sans témérité que les arts qu'embrasse la tannerie nous furent apportés par les Ioniens de l'Asie mineure, car la dénomination de coouqueïrah , que reçoivent en provençal les corroyeurs, dérive évidemment des mots grecs yoiyoc, poudre, et psuvo, je répands, par la raison que les anciens répan-