‹ Marseille et ses industries, les cuirs et les peauxChapitre 2 sur 14 · IS · texte numérisé non relu

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daient le tannin en poudre sur les peaux, pour leur faire subir les premiers apprêts. Il est vrai qu'a l'origine les Grecs pratiquaient une sorte dehongroyage, n'employanl alors que leselet l'alun pour convertir en cuir les peaux desséchées par provision ; mais plus tard ils tannèrent, en saupoudrant les cuirs en poil, comme on le faisait à Rome, avec des substances riches en tannin, telles que la noix de galle et l'écorce du grenadier.

Quoiqu'il en soit, les tanneries marseillaises occupaient, au moyen-âge, un quartier de la ville assez vaste, où se trouvait une rue qui porte encore aujourd'hui le nom de la eu i rater ie. Leur importance était telle que le corps des fabricants tanneurs , très-riche et très-considéré (1) , remplissait une partie des charges

(1) Nous lisons dans un mémoire conservé dans les archives départementales des Bouches-du-Rhône que : « les deux tiers des plus opulentes maisons de la Provence, « et plus particulièrement de Marseille, avaient élevé l'édi- « fice île leur fortune dans I t préparation des cuirs, dont « la bonne qualité avait établi avec les pays étrangers une o des plus importantes branches du commerce de Mar- « seille. » (Archives de l'Intendance de Provence, série CI, n° 303.)

de consuls de la ville et d'échevins, et bien souvent encore plusieurs autres fonctions municipales, celles entr'autres de recteurs de l'hôpital du Saint-Esprit. On peut, d'ailleurs, se faire une idée de la richesse de leur industrie par ce fait seul , consigné dans nos annales , que , pour assurer en toute saison le fonctionnement de leurs fabriques, ils fournirent une partie des fonds nécessaires à la construction de l'aqueduc qui amène les eaux de l'Huveaune à Marseille.

Un tel degré de prospérité s'explique, quand on se souvient que de toutes les provinces du royaume, la Provence était celle où, pour la préparation en grand des cuirs et des peaux, l'homme trouvait réunies sous sa main le plus de ressources naturelles. Ainsi, sur presque tous les points du territoire croissaient spontanément le myrthe, le fanoi,,le pêtelin, X herbe du Faury, la fleur de glanens, seules substances que l'industrie du peaussier utilisait alors.

L'écorce du chêne vert (querk'us kermès), dont la racine porte encore de nos jours le nom de garouille, s'y recueillait en si grande quantité dans les campagnes que la fraude en approvi-

sionnail toute la côte d'Italie (1) et que les manu factures de Marseille dédaignaient d'employer pour leur fabrication l'écorcedu chêne blanc de uotre région (2).

Indépendamment des facilités que la mer offre en tout temps pour recevoir à l'étal brut les matières premières.et pour les répandre une fois ouvrées, sur tous les points du globe, ajoutez l'abondance et la qualité des eaux propres à la

1 1 1 Les Querkus Kermès ayant presque entièrement disparu de nos contrées, notamment de la plaine de La Crau, où les gelées de l'hiver de 1709 les tuèrent presque tous, la garouille se tire aujourd'hui de la province d'Oran. Produites par des terres que calcine un soleil ardent, cesècorces, qui sont douées d'une vigueur extraordinaire, communiquent au cuir une fermeté remarquable et une bonté que celle du cuir à la jusée ne surpasse pas. Elles lui donnent aussi cette couleur acajou que les consommateurs préfèrent à la couleur noirâtre, que le tannage avec la garouille du midi de la France communiquait aux cuirs.

(2) Les propriétés styptiques en sont cependant plus grandes que celles des écorces de chêne blanc du Nord dont les tanneurs de Liège, de l'Angleterre et de la Suisse font généralement usage. Encore moins favorisés, tous les autres pays d'Europe et d'Outre-Mer emploient de nos jours, en grande partie, la noix de Galle, le libidivi, le cachou, la terra japonica, le hemloc, ou d'autres écorces provenant de diverses variétés de végétaux. Toutes ces substances contiennent du tannin en assez grande quantité; mais elles donnent au cuir un aspect terreux et moins de souplesse.

fabrication tics cuirs, ainsi que la beauté d'un climat éminemment favorable à L'application des couleurs, et vous regretterez, comme nous, que dans le cours du dernier siècle, les rigueurs inintelligentes du fisc aient détruit deux fois de suite au profit des nations rivales, une industrie si pleine de sève et de vigueur.

Gharlemagne, qui fit tant pour la prospérité de Marseille (1), voulut, en promulguant de sages ordonnances, activer dans son empire l'essor de l'industrie, qui, depuis longtemps, ne progressait plus. Les fabriques qui, jusqu'à lui, n'avaient existé que dans les cloîtres, se répandirent dès lors dans les campagnes. Aussi, la description des procédés en usage de son temps pour la fabrication des*peaux et des cuirs, au

(?) Personne n'ignore qu'il encouragea notre commerce maritime, el que, par ses ordres, une flotte fut construite

et armée à Marseille, contre les pirates sarrasins. Il fit de plus, avec l'Empereur de Constantinople et les Califes de Bagdad et de Cordoue, des traités qui assuraient des exemptions de droits et divers privilèges aux Marseillais.

mini comme au midi de ses vastes Etats, est-elle renfermée tout au long dans le capitulaire de Villis, celui qui intéresse le plus l'histoire de la science économique.

D'autre part, nous voyons <jue, dans les cartulaires de l'abbaye de Sainl -Victor de Marseille, ainsi que clans le registre de Charles 1er, plusieurs allusions sont faites aux apprêts que les peaux et les cuirs recevaient en Provence au XIlIme siècle, comme aux droits dont ils étaient passibles. Le cuir de Gordoue , ou Gordouan (cordebîsus Alutà), qui, depuis leXImc siècle, était le principal objet des importations de peaux espagnoles à Marseille, est ordinairement placé dans une classe à part. Celui de Flandre, corroyé au fan, était absolument proscrit. Au surplus, les lois relatives aux'opérations des blanqueriers (tanneurs) et des cuiratiers (corroyem's) sont renfermées dans le second livre du manuscrit des statuts municipaux de Marseille qui porte le nom de Livre Roinje ; et l'on assigne généralement la date de 1255 à la coordination complète de ces manuscrits.

D'après ces règlements, quatre inspecteurs, dont deux choisis parmi les cuiratiers et deux

parmi les cordonniers, devaient être nommés chaque année pour exercer la surveillance des fabriques dans la ville et la banlieue.

An siècle suivant, s'il faut s'en rapporter aux ailleurs do la Statistique des Botidws-du- Rhônc , les peaux brutes de boucherie n'arrivaient encore en Provence que de l'intérieur du royaume, et étaient tannées et corroyées à Marseille.

Les grandes transactions en cuirs et en peaux se faisaient généralement à la foire de Beaucaire, où l'on voit figurer, au commencement du XIII0 siècle, les pelleteries de Blois, le cuir d'Irlande et le cordouan de Provence.

Le goût des fourrures, si prononcé chez les Romains de la décadence, n'avait rien perdu de sa vivacité dans notre pays aux XII0 et XIII9 siècles, entretenu qu'il était par le contact des Juifs et des Grecs établis à Marseille et à Arles, et qui avaient toujours *un pied dans le Levant. Ces fourrures servaient tantôt à faire des vêtements complets, comme le pâlichon, tantôt à doubler les vêtements ou le chaperon, tantôt enfin à garnir l'extérieur des manches, des collets, etc. On s'en servait aussi, jusque dans les

couvents, pour faire des vannes ou couvertures de lits; de là vieni le reproche que Saint-Bernard adressai à ses moines de ne pouvoir dormir que SOUS des couvertures qui viennent de loin.

"L'hermine, dont Les Arméniens approvisionnaient l'Europe par le port de Marseille, la martre-zibeline, le vair, le sable, le lérot et le petit-gris étaient au rang des pelleteries les plus précieuses. Le profit sur le trafic de ces fourrures devait être si grand que les Etats réunis à Aix , au mois de septembre 1348 , fixèrent à 2 sols par livre le bénéfice que les pelletiers pouvaient réaliser sur leurs marchandises (1).

D'autres règlements relatifs à la tannerie étaient intervenus à Marseille le 6 mars 1331. Soixante-cinq ans plus tard, de graves contestations s'étant élevées entre le corps des tanneurs et celui des cordonniers, à qui l'on reprochait plusieurs empiétements, le Conseil municipal, devant qui fut porté le litige, réglementa, dans sa séance du 19 avril 1396, par un

(I) Comme au temps des Croisades, dit Augustin Falue. tous les Marseillais distingués par leurs richesses avaient leurs habits de cérémonie garnis de fourrures.

statut nouveau , les attributions et la police do chacune des deux communautés. Comme les cuirs et les peaux qu'on commençait à recevoir des pays étrangers étaient préparés avec négli genec , le même statut porta qu'on ne pourrait vendre à l'avenir à Marseille que «les marchandises marquées du sceau des commissaires de la commune. Les contraventions étaient punies avec une excessive rigueur.

Les vêtements de cuir étaient très-répandus en Europe, au moyen-âge, même dans les provinces méridionales. Une partie du clergé n'en revêtait jamais d'autre. Ainsi Geoffroy, chroniqueur du XIIe siècle, et prieur d'une abbaye située aux environs de Brives-la-Gaillarde, nous fait connaître qu'un évêque de Limoges, mort en 1137, portait des vêtements taillés dans des peaux de renard et de bélier. Le musée de Garpentras conserve d'ailleurs le veston de cuir sur lequel Pétrarque écrivait parfois les vers qu'il jugeait prudent de ne pas confier à sa seule mémoire. Cependant, pour éviter que le prestige des fonctions sacerdotales fût amoindri, dans la pensée des fidèles, par le port d'un costume aussi grossier, les conciles et les évêques prescrivirent

aux ecclésiastiques de recouvrir d'une robe courte de lin leurs habits façonnés avec, des peaux, toutes les l'ois qu'ils assisteraient aux cérémonies de l'Eglise. Ce vêtement obligatoire, qui fat mis par dessus le pélichon ou pellicium {saper pellicium) prit et conserva le nom de surplis. Suivant la remarque de don Claude de Vert, connue le pélichon avait des manches larges, il fallut faire au surplis des manches plus larges encore ou les supprimer tout à lait.

Un mémoire daté de la fin du dernier siècle nous apprend que, vers 17G0, on fabriquait encore dans notre province des vestes en chamois, avec les peaux des boucs, qu'on trouvait de meilleure qualité que les peaux des chèvres ordinaires.

Les outres ou peaux do bouc, dont on fait encore un si grand usage dans les contrées méridionales, pour la conservation des huiles et des vins , étaient fréquemment employées en France au moyen-âge. On s'en servait surtout dans les voyages et les expéditions militaires ; c'est ce qui fait que les chevaliers, qui traînaient à leur suite, dans le bagage des armées, des chevaux chargés d'outrés pleines de vin, sont si

sévèrement gourmandes par Pierre de Blois.

Au XIV" siècle, on voit encore les outres apparaître sur les tables les plus somptueuses : c'est ainsi qu'au repas qui fui donné par Philippe de Valois aux souverains d'Ecosse, de Majorque, de Bohême et de Navarre, figurait un ôultre de cuir, où quel estait le vin du Roy.

Ces détails, dans lesquels nous avons cru devoir entrer, témoignent de l'activité que la fabrication des peaux et des cuirs dut conserver dans notre ville pendant une longue suite de siècles.

Sous le bon roi René, les tanneries provençales, qui n'existaient guère alors qu'à Marseille, se multiplièrent dans plusieurs bourgs et villages de la région. Voici comment avait été réglé, sous ce régne paisible, le prix des objets suivants : ( 1) Les souliers d'homme, faits de cuir de chèvre et

proprement, 2 sols et 6 deniers, ou F. 1 25 En cuir de mouton, 2 s. 3 den. on ... . 1 12 1/2

Ceux de femme, 20 den. ou 85

Ceux de paysans, faits pour l'usage de

la campagne , 5 sols les plus chers , ou 2 50

(1) Papon, tome III, livre IX, page 432.

Vers la lin du même règne, la tannerie, libre toujours de se mouvoir à son gré, avait encore une telle importance qu'elle fut appréciée lors de l'affouagemenl général de l ni (1).

Malheureusement, en 1585, le pouvoir Royal imagina les droits sur les cuirs, droits qui furent la cause première de la décadence de nos fabriques. Une police apparente l'ut le prétexte de l'innovation. On voulait empêcher que des cuirs mal apprêtés no fussent mis en vente : « Etant « notoire, disait le préambule de l'Edit, que, en « toutes choses nécessaires à l'entretiennement « des hommes, le cuir est une des principales, « étant impossible de s'en passer, non plus que « de vivres et aliments ; que les tanneurs et « mëyissiers commettent de si grands abus à a. l'appareil d'iceluy que le public en souffre « grand détriment. »

En 1595, un second arrêt du Conseil, fondé sur le statut de Provence, qui permettait aux com-

1 1 ) L'Italie envoyait à cette époque des cuirs en Provence; et le Conseil municipal continua de nommer des commissaires super facto blancarie. L'usage de marquer d"une empreinte officielle les cuirs livres au commerce et à la consommation lut aussi strictement maintenu.

munautés d'établir une imposition sur les fruits et les marchandises, autorisa les villes d'Aix e1 de Marseille à étendre cette redevance aux cuirs et aux peaux fabriqués dans leur enceinte. La preuve de l'effet destructeur cpie produisirent coup sur coup ces deux arrêts, se manifeste dans le silence qui remplit la période suivante.

En 1687, pour relever les tanneries provençales de leur longue déchéance, un arrêt du Conseil d'Etat, daté du 8 novembre , établit un droit de 20 0/0 sur les cuirs tannés, quels qu'ils fussent, arrivant des pays étrangers. Les cuirs tannés d'Angleterre , qu'on importait à cette époque de plus en plus à Marseille, étaient surtout visés par l'arrêt protecteur. Le Conseil ne pouvait voir d'un œil, tranquille qu'on ouvrît nos frontières à une industrie dont il connaissait la force, et qui au mérite du produit joignait la beauté de l'apprêt. Cependant, dès l'année suivante, ce régime de rigueurs s'accommodait de quelques inconséquences ; et le pays, avec la prétention avouée de se suffire , continuait à

faire îles emprunts à l'Etranger. Le cuir dont on fabriquail . dans toutes nos provinces, les dessus de souliers était loin d'avoir la finesse du similaire anglais, objet depuis longtemps de l'engouement de l'Europe. L'exclusion de celui-ci soulevait des murmures dans les classes aisées. L'administration fiscale dut abaisser dés lors à un ehilïre de convention, pour le paiement des droits , le prix réel des veaux d'Angleterre, afin de ne pas rendre l'introduction de cette matière (1) impossible dans le Royaume. Cette introduction ne laissait pas que d'être considérable, puisque, dans l'année même qui suivit la promulgation de l'arrêt du Conseil, Marseille recevait par les frontières de terre, 450 quintaux de ces veaux anglais partout si recherchés. Le 15 mars 1689, les peaux de chèvres et de moutons passées en blanc, en jaune, ou de toute autre couleur en façon de chamois, propres aux manufactures de gants, furent, à leur tour,

(I) Combien l'industrie française a progressé depuis ! De nos jours, les veaux de France, surtout les vernis, sont plus bordés que ceux d'Angleterre, plus soutenus dans leurs flancs, et conviennent davantage aux souliers de luxe, qui conservent mieux leur forme et leur brillant.

exceptées, par un arrêt du Conseil, du droit de 20 %, et ne furent soumises qu'aux droits ordinaires et accoutumés.

L'arrêt de 1687 coupa court cependant aux arrivages clans notre ville des raquettes de Srnyrne et des cuirs tannés du Levant, de l'Angleterre et du Maroc, comme le prouve le tableau suivant que nous empruntons à l'ouvrage du célèbre négociant marseillais Gaspard Garfueil. En fournissant à une étude comparée ses meilleurs éléments, ce curieux tableau pourra servir à faire apprécier avec exactitude le mouvement général des tanneries de la Provence, dans Tannée qui suivit celle où le droit de 20 °/0 fut établi sur les cuirs ouvrés.

/'\ //,' UT DE L'ÉTAT GÉNÉRAI do toutes les marchand

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