CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
Position que m’a faite, dans la question de la fièvre jaune, l'injustice de Chervin et les hostilités de sa coterie.— M. Mélier aurait dû citer mes travaux, qu’il n’ignorait pas.™ Inductions qui prouvaient à priori , l’origine américaine de la fièvre jaune.— Importations de Cadix, en 1800; deMalaga, en 1803. — Opinion de l’école de Montpellier.— Chaptal, Berthe, Broussonnet, Caizergues, Arejula. — Importation de Brest, en 1802 ; le baron Keraudron. — Importation de Marseille à la meme époque; conduite de l’Intendance Sanitaire et du docteur Robert.— Importation de Livourne, en 1804.— Palloni etTomasini. — Le docteur anglais Howel , au Conseil général de la Grande-Bretagne , ce qu’il pense des médecins espagnols , opinion de ces derniers sur la question. — Il n’y a rien de commun que les symptômes entre la fièvre jaune et la rémittente bilieuse, etc. — Garanties qu’offrait l’Intendance de Marseille, comment elle procédait , etc.
Il m’est permis de le dire et je l’ai déjà fait remarquer dans l’avant-propos de ce livre , peu de médecins en France , après M. Bally, pourraient faire , avec plus d’autorité que moi , l’histoire médicale de la fièvre jaune d’Amérique. Non seulement j’ai étudié
LINTENDANGË ET LA FIÈVRE JAUNE
ce fléau au lit du malade dans diverses localités et sous des latitudes bien différentes , mais , de plus , il m’a été donné de visiter la plupart des ports d’Europe , où il a été importé depuis 1800, d’y interroger l’opinion des médecins et des personnes éclairées , sur ces grandes calamités qui , jadis , émurent à un si haut point et à si bon droit les populations méditerranéennes, en d’autres termes, depuis 24 ans je n’ai pas cessé de m’occuper de cette matière.
Pariset connaissait si bien toutes ces circonstances que, peu de temps avant qu'il quittât ce monde pervers (1), il m’avait chargé, comme je l’ai déjà dit , vu ma jeunesse (par rapport à lui) et mon dévouement , du soin de défendre après sa mort la vérité si conspuée, si outragée, à l’endroit de la fièvre jaune, et de venger tous les affronts qu’elle avait reçus dans sa personne, dans celle de M. Bally et (je dois le dire avec un certain orgueil) dans la mienne; car, sous ce rapport, malgré mon obscurité, j’ai acquis le droit d’être cité , à la suite des deux illustres médecins dont je parle. Oui ! en me poursuivant avec acharnement pour mes seules opinions médicales , pour mes sympathies envers mes maîtres, et cela , au moment même où je venais de payer ma dette à l’humanité , dans la plus grave des épidémies ; enfin , en léguant à sa coterie le soin de me poursuivre après sa mort, d’entraver ma carrière scientifique par des mesures inqualifiables , Ghervin m’a placé , en quelque sorte , à la suite des glorieux membres de la Commission française de Barcelone , qu’il honora sa vie durant d’une profonde antipathie et qui fut l’objet continuel de ses attaques.
Si mes amis et mes maîtres reconnaissent ce résultat sans diffh culté et le considèrent comme la plus belle récompense que j’aurais pu rêver, mes ennemis parmi la gent moutonnière dont j’aime tant rappeler les absurdes palinodies, ne pourront jamais , quoi qu’ils fassent , l’empêcher d’être accepté comme réel.
Une grande conformité d’idées existait entre Bally, Pariset et moi et, chose étrange de ma part, elle était toute d’intuition; car, lorsque je partis pour Vera-Cruz, je n’avais pas encore lu leur
(1) Dernières paroles de Pariset à son lit de mort : « Ah que je suis heureux de quitter enfin ce monde pervers. »
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relation historique de la maladie de Barcelone. Cet ouvrage ne tomba dans mes mains que lors de la publication de mon travail sur V importation de la fièvre jaune en Europe. Ce fut précisément cette publication qui commença ma liaison avecPariset d’abord , puis avec le vénérable Bally. Nous nous écrivîmes, dès ce moment, avec le premier, au moins deux fois le mois, et comme l’attestent les nombreuses lettres restées dans mes mains, cette correspondance fut toute scientifique. Mes relations avec son ami furent moins intimes , et cette circonstance tint, peut-être , à son caractère sec et même un peu dur en apparence. Mais la mort de Pariset eut pour effet de me le faire mieux connaître; après l’avoir vu de près, je 11e tardai pas à comprendre que sous le rapport de la probité médicale , de l’intelligence et des qualités de coeur , il n’était pas au-dessous du vieil ami que je venais de perdre et , dès lors , il me devint aussi cher que lui.
Si on me demandait ici un parallèle entre Pariset et Bally, je commencerais par dire que mon amitié n’a jamais pensé à le faire. Toutefois, si on me pressait le bouton , je répondrais sans hésiter : Pariset était un brillant orateur et un écrivain hors ligne, mais son caractère était peut-être un peu trop ardent , trop enclin à la poésie. M. Bally, avec un mérite littéraire incontestable a un esprit plus froid , plus positif, plus pratique que son compagnon ; j’estime que ce jugement sera ratifié par les personnes compétentes, il 11’a rien en lui-même , d’ailleurs, qui puisse porter atteinte au mérite respectif de ces deux illustres maîtres , qui se complétèrent l’un par l’autre , dans la grande mission qu’ils remplirent ensemble.
J’ai déjà dit que ma première entrevue avec M. Bally, eut lieu à Marseille, en 1844, après la mort de Ghervin et avant celle de Pariset; lorsque] nous nous quittâmes, je lui demandai la permission de l’embrasser et il me dit alors , en me serrant la main : « Je suis heureux de vous voir si jeune et si vigoureusement constitué , l’avenir de la question est à vous , ce sera vous qui 1a, reprendrez en sous-œuvre et qui nous ferez rendre justice, car, Pariset et moi-même ne pouvons guère avoir l’espérance de voir cette réaction. »
Si les craintes de ce noble médecin se sont réalisées pour son
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ami , elles étaient sans fondement pour lui , puisqu’il est encore plein de vie et en jouissance d’une verte vieillesse. Quelle satisfaction pour lui et quel bonheur pour moi-même, lorsque je lui ai envoyé, pour les lui soumettre, les premières épreuves de ce livre ! Il a vu que je ne l’ai pas oublié ; qu’en dépit des vicissitudes que j’ai souffertes, en dépit de l’influence d’un milieu mercantile et sans me préoccuper en rien des nouvelles hostilités que me suscitera cette publication , je suis resté fidèle à mes croyances , à mon passé; que je continue à mettre le témoignage de ma conscience au-dessus de toutes les considérations ; il s’est donc hâté , non seulement de m’écrire pour me donner ses conseils, pour m’encourager, mais encore de m’envoyer, sur l’épidémie de Barcelone, des documents importants qui achèvent d’en bien établir l’origine et qui trouveront place . naturellement , dans ce travail.
Je l’ai déjà dit, vu ma compétence dans la matière, j’ai dû traiter avec plus de détails , tant au point de vue historique que sous le rapport médical , la partie de cet ouvrage que l’on va lire ; n’ayant jamais vu la peste, je ne pouvais traiter ex prof esso de cette maladie sans me faire considérer comme un compilateur ou me faire taxer de hardiesse ; aussi , n’ai-je touché qu’à quelques points de l’histoire de ce fléau , relatifs : 1 0 à sa contagion , qui ne fait plus doute aujourd’hui, et à son incubation. Je serai moins réservé, on le comprend, quant à la fièvre jaune , parce que, l’ayant vue et traitée , je pourrai aborder les questions d’étiologie, de symptomatologie , de thérapeutique et d’hygiène.
Que M. Mélier me permette de le lui dire ici : lorsque, dans ces derniers temps, il est venu lire à l’Académie un rapport dans lequel il a reproduit (excepté dans ses applications) la doctrine de Bally et de Pariset , que je défendais tout seul en France, il y a 25 ans, et qu’il a émis, en outre, des théories étiologiques que j’ai le premier conçues à la même époque, théories qui sont tellement connues que notre honorable et savant confrère, M. Jules Gruérin, a cru devoir les rappeler à l’Académie; lorsque , dis-je , M. Mélier a fait cette démarche, devait-il attendre que l’éminent rédacteur de la Gazette médicale , rappelât à cette compagnie un nom qui , ainsi qu’il Va dit lui-même après coup , a trop souvent retenti dans les discussions sur la fièvre jaune , pour qu'il eut à rappeler les titres et les travaux qui s’y rattachent.
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Je laisse le corps médical juge de cette conduite et je commence mon histoire du fléau américain , que je recommande à ceux de mes confrères qui , ayant eu le bonheur de ne jamais le voir, ne sont pas fâchés de s’en faire une idée. Ce que je vais raconter est le fruit d’une expérience chèrement acquise , je le corroborerai par la citation de pièces ou lettres inédites, émanées de Pariset, Bally, Kéraudren et autres praticiens distingués , dont l’opinion sur la fièvre jaune est incontestablement du plus grand poids.
L’apparition de la fièvre jaune sous nos latitudes ayant coïncidé, à toutes les époques , avec le réveil des épidémies américaines et avec l’arrivée dans nos ports , de navires provenant des Antilles ou du Mexique ; les premiers cas s’étant toujours montrés sur les équipages de ces navires ou bien sur des personnes ayant eu avec eux des relations directes ou indirectes , n’était-il pas naturel , logique , d’admettre en principe , l’origine exotique de ce fléau et la possibilité de son importation dans certaines circonstances données?
De même, en réfléchissant à la singulière préférence quïl affecta , dans tous les temps , pour la côte d’Espagne , tandis qu’elle fut toujours inconnue sur la côte septentrionale d’Afrique, en dépit d’une grande similitude dans les conditions hygiéniques, n’est-on pas forcé de s’arrêter tout d’abord à ce fait si simple et si spécieux à la fois , que le littoral de la Péninsule a des relations incessantes avec l’Amérique , tandis que celui de l’Afrique n'en a pas?
Ajoutons , pour donner encore plus de poids à cette induction , que les deux seuls points de la côte africaine où se soit jamais montrée la fièvre jaune , sont précisément les seuls , après Ceuta, qui aient des communications avec les ports d’Andalousie ; je veux parler T El Penon de Veles et de las Alhucemas , que le fléau a ravagés , mais d’où il n’est jamais sorti pour se répandre chez les Maures du voisinage , l’état de guerre mettant obstacle à cette communication. Il faudrait être bien aveugle ou de bien mauvaise foi , pour ne pas interpréter ces circonstances d’une manière favorable au système de l’importation. Mais , avec les savants en général et les médecins en particulier, il n'est pas toujours possible de faire reconnaître V évidence . Trop souvent ils lui préfèrent les hypothèses , les théories systématiques .
l'intendance et la fièvre jaune.
Je ne dirai rien dans ce travail des épidémies de fièvre jaune qui ont eu lieu avant le xixe siècle et qui ont dû, sans doute, suggérer à ceux qui les observèrent les mêmes réflexions. Cette tâche m’entraînerait trop loin; je me bornerai à jeter un coup d’œil rapide sur les importations qui se sont succédé depuis 1800 jusqu’à nos jours, encore ne m’arrêterai-je que sur les principales , sur celles qui ont eu le plus de célébrité et dont il est plus facile partant de faire le contrôle. Cette longue période de soixante-cinq ans dont je m'efforcerai de faire l’histoire consciencieuse, je la diviserai, pour plus de commodité et pour l’intelligence de mes lecteurs, en deux parties distinctes. La première commencera à la grande importation de fièvre jaune qui eut lieu dans la Péninsule, en 1800, et qui , débutant par Cadix , envahit successivement 59 localités en Andalousie, 16 dans le royaume de Murcie , 11 dans celui de Valence , 8 en Catalogne , 2 en Aragon , le port de Saint-Ander, dans la V ieille-Castille , et celui du Passage dans la province de Guypuscoa. La seconde partie s’étendra de 1828 ou de la grande épidémie qui fut importée à cette époque à Gibraltar, que MM. Louis et Trousseau furent chargés d’étudier et dont le chirurgien anglais Gilkrest nous a donné la relation. Elle se terminera enl861, c’està-dire à l’épidémie de Saint-Nazaire et à la conversion du docteur Mélier.
Entre ces deux chapitres ou plutôt dans le cours du second, je consacrerai quelques pages à Chervin , à l’examen de sa doctrine et de l’influence qu’il a exercée sur la médecine contemporaine. Je dirai quelques mots de sa manière de procéder, des motifs qui le portèrent à nier d’une manière générale et absolue toutes les importations de fièvre jaune, sans tenir compte de l’expérience de ses devanciers et de L’autorité de l’histoire ; j’expliquerai pourquoi , s’arrogeant en quelque sorte le monopole du fléau américain dans le sein de l’Académie , il tenta de faire disparaître le mot contagion du vocabulaire médical et parvint à faire supprimer à peu près complètement les quarantaines au grand péril de l’hygiène publique. Enfin, je me poserai cette question que je résoudrai selon mes convictions : Chervin fut-il un falsificateur ou un homme de génie ? J’aime à croire que ceux de ses disciples qui sont restés fidèles quand même à ses principes, ne me con-