‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 2 sur 35 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le souvenir d’une grande assemblée qui, pendant plus de quatre siècles , présida en souveraine et à titre onéreux a nos destinées sanitaires, qui nous préserva si souvent de l’atteinte des fléaux pestilentiels doit-il périr tout entier?

Et lorsque cette assemblée, monument de la sagesse de nos pères et de la sollicitude du meilleur des princes (1), après avoir rendu à l’hygiène publique des services éminents et incontestés, a été récompensée de son dévouement par la plus injuste et la plus criante des révocations ; lorsque surtout l’impitoyable justicier qu’on appelle le temps, lui donnant raison, vient au bout de très-peu d’années (13 ans) remettre en lumière l’excellence des principes qu’elle défendait et les impostures qui ont pesé sur elle, ne faut-il pas enfin que l’histoire impartiale s’émouvant inscrive à la fois sur ses tables de bronze son apothéose et les palinodies de ses détracteurs?

(1) Le bon roi Réné d’Anjou, comte de Provence.

Tl me semble que ces questions n'ont pas besoin d’étre débattues, que le moment ne saurait être plus propice, mieux choisi, pour procéder à ce grand acte de justice marseillaise, pour apprendre à nos fils ce que fut l’Intendance Sanitaire dont l’histoire est inséparable de celle de la fièvre jaune , de la peste et du choléra.

A qui doit incomber cette tache à la fois si honorable et si délicate, si ce n’est à un médecin, à celui-là surtout qui, de 1845 à 1850, appréciant l’hostilité de Paris contre nos vieilles franchises locales, et découvrant ses tendances subversives , s’était voué courageusement à la défense de l’hygiène publique, au détriment de ses intérêts, et qui, depuis la chute de l’Intendance Sanitaire , n’a jamais cessé de protester, soit à l’Académie, soit dans les journaux de médecine, contre des théories décevantes et périlleuses?

D’ailleurs, pourrais-je hésiter un seul instant et ne dois-je pas voir le doigt de la Providence dans la réaction qui se produit de toutes parts en faveur des anciennes doctrines sanitaires? Ne suis-je pas forcé de reconnaître la profonde justesse de ce vieil adage : « Tout vient à point à qui sait attendre? »

Libre penseur, il y a vingt ans j’étais accusé d’immobilité par les uns, de mauvaise foi parles autres, parce que j’avais l’audace de soutenir que la peste, la fièvre jaune et le choléra étaient transmissibles et par conséquent importables par les vaisseaux, les caravanes, les armées; aujourd’hui, non seulement je n’ai plus à me taire, à cacher mes convictions, mais j’ai en outre l’insigne satisfaction de les voir adopter et professer par ceux-là même qui me poursuivaient jadis de leurs moqueries et de leurs hostilités.

Etrange retour des choses d’ici bas! Le venin si subtil de ces fléaux, celui de la fièvre jaune surtout, dont on

niait naguère l’existence, s’est enfin révélé aux plus sceptiques; on reconnaît que le chef de l’école non contagioniste, l’ardent ennemi des mesures sanitaires, feu le docteur Chervin, obéissait à de faux principes , qu'il avait mal vu, mal apprécié les faits : bien plus, désormais convaincus que ses erreurs ont, pendant un quart de siècle , compromis les intérêts sacrés de l’hygiène publique, ses disciples réclament du Gouvernement étonné, des lazarets et des quarantaines. Ces mesures des anciens temps que l’expérience de nos pères avait consacrées et que l’on stigmatisait comme un effet de la peur et de l’ignorance du moyen-âge, on y revient, on en comprend la nécessité ; on en usera le moins possible, dit-on , mais on

ne pourra malheureusement sen passer . Pouvait-il en

être autrement?

Quelques cas de fièvre jaune importés, en 1861, à l’embouchure de la Loire, par le navire Y Anne-Marie, parmi lesquels 21 ont été suivis de mort, ont suffi pour opérer ce revirement miraculeux, pour démontrer que Marseille a eu raison de résister en 1850, pour justifier la noble protestation de son Intendance Sanitaire expirante, pour prouver, enfin, que j’étais moi-même dans le vrai en professant la possibilité de l’importation des fléaux exotiques.

Mais est-ce bien ta petite épidémie de Saint-Nazaire- en - Loire qui a amené ce coup-d' état ; avait-on réellement besoin (V elle pour la solution des grands problèmes sanitaires , pour être fixé surtout sur la contagion de la fièvre jaune ? A-t-elle mis en lumière quelque fait nouveau , inconnu jusqu'à ce jour, un de ces faits qui saisissent et surprennent les esprits , bouleversent et ruinent les doctrines en apparence les plus solides? Qu'on se garde bien de le croire.

Parvenue au faite des honneurs, grâce à la protection de M. Fould et un peu aussi par l’intluence du gouver-

nement britannique , disposant d’emplois lucratifs dont elle éloignait systématiquement les médecins contagionistes , admise dans les conseils du Gouvernement , qui lui avait livré nos destinées sanitaire s parce qu’il la croyait le progrès , l’école de Chervin n’avait pas oublié que le Capitole est près de la roche tarpéienne ; elle n’ignorait pas qu’elle vivait au jour le jour, et sa fortune rapide, inespérée, lui faisait peur. L émané thecel phares des anciens lui apparaissait parfois sur l’édifice quelle avait élevé avec tant d’audace sur les ruines de nos vieilles et sages institutions, et elle sentait instinctivement que cet édifice bâti sur le sable l’écraserait quelque jour.

Donc, trop inquiète pour s’endormir au milieu des grandeurs et craignant de se réveiller dans quelque terrible cataclysme, elle cherchait une occasion propice d’entrer en accommodement avec la rivale qu’elle avait réduite au silence à force de calomnies , de dénégations , d’injures inqualifiables. Cette occasion longtemps at tendue s’est présentée en juillet 1861, pendant le cours de ce mois véritablement fatidique qui a vu tomber la Bastille, le prestige de la royauté; périr misérablement un prince, l’espoir de la France et de sa race (1), et qui semble destiné enfin à fournir date aux chutes les plus célèbres, aux événements les plus considérables et les moins prévus .

M. le docteur Méfier, inspecteur général des établissements sanitaires de France, médecin consultant de

l’Empereur, etc., etc., à qui les destinées de la fausse doctrine de la non-contagion étaient confiées, a joué le rôle d’un nouveau Monck; il a passé à F ennemi avec armes et bagages, conduisant cette opération si délicate avec une telle habileté, que personne ne s’en est douté dans notre

(1) Le duc d’Orléans.

camp endormi, jusqu’au moment où il s’est décidé à emboucher la trompette et à faire son rapport à l’Académie de médecine. Ce rapport, il a mis deux années entières à l’élaborer, à en peser les termes, et des journaux de médecine dont les sympathies en faveur de la fusion des deux écoles ne sont pas douteuses , affirment que c’est un véritable chef-d’œuvre et qu’il ne rencontrera partout que des adhésions.

L’Académie impériale de médecine, dans le sein de laquelle le chef du non-contagionisme a fait ses aveux, épanché ses inquiétudes sanitaires (depuis longtemps elles n’étaient pas un mystère pour nous), semble frappée de stupeur; les mots quarantaine, lazaret , contagion, infection, qui jadis y suscitaient de furieuses tempêtes, ont produit sur elle l’effet de l’opium ou du chloroforme : elle a gardé le silence, car je n’estime pas qu’on puisse considérer comme une discussion suffisante les discours, d’ailleurs très-estimables, de MM. les docteurs Beau , Rufz , Poiseuille et Jules Guérin . Or, ce silence signifi¬

catif est considéré, par les amis du rapporteur, et notamment par les nombreux médecins qui relèvent de son autorité dans les établissements sanitaires et thermaux, comme une approbation tacite, sans doute en vertu du vieux proverbe : Qui ne dit mot consent.

Pour ma part, je me hâte de le dire, je ne suis pas de cet avis , je crois au contraire que si V Académie a V air de dormir , si elle ne parle pas , elle n en pense pas moins. D'abord V illustre compagnie se demande si elle peut accueillir, sur la foi de M. Métier , la grande découverte de V impossibilité delà transmission, en troisième main, de la fièvre jaune , découverte qu infirment , comme on le verra dans ce livre, toutes les grandes importations , Doit-elle abriter sous son manteau cette découverte et les mesures sanitaires qu’on en fait découler? Voilà une première question pour

l’Académie. Se rappelant ensuite les critiques que lui attira le patronage imprudent qu’elle accorda au fameux rapport sur la peste, elle hésite évidemment à rendre le même service à un travail ejusdern farinœ, pour ne rien dire de plus.

Telles sont probablement les causes du silence de l’Académie et de la tiédeur de la discussion dans une affaire si importante, si grave, et qui touche aux plus chers intérêts de nos populations maritimes. Si je ne prenais sur moi, vu mes antécédents et l’autorité qui m’appartient incontestablement dans la question de la fièvre jaune, de m’en mêler un peu et de suppléer à cette discussion qui a fait fiasco , le rapport de M. l’Inspecteur général dont le premier corps médical de France n’a rien voulu dire, tandis qu’une foule de personnes plus ou moins intéressées, en font un éloge pompeux, serait considéré comme orthodoxe; le Gouvernement ferait des découvertes de M. Mélier la base de la réforme sanitaire qu’il médite, et l’hygiène publique serait de nouveau exposée aux plus tristes aventures. Or, j’ai averti le gouvernement sous Louis-Philippe, je l’avertirai encore aujourd’hui, dussé-je ne pas être écouté comme jadis et faire le second tome de Cassandre .

J’ai de plus un grand devoir à remplir, je l’ai déjà dit, celui de prouver à nos détracteurs de Paris que l’ignorante Marseille avait mille fois raison de résister, en 1851 , à d’imprudentes innovations.

Mais sous quelle forme donnerai-je cet avertissement? Comment procéderai-je pour établir le parallèle entre l’Intendance sanitaire défunte et l’administration qui l’a remplacée?

L’illustre Pariset, qui avait pour moi l’affection d’un père et avec qui j’ai entretenu, depuis 1840 jusqu’à sa mort, une correspondance très-active, me disait dans une

do ses lettres, datées de Lucicnnes, en 1847 : «L’esprit » public a ses caprices. Si jamais on revient , mon cher » enfant, sur la question de la fièvre jaune (et on y re- » viendra sûrement) , pensez aux affronts , aux démentis » que Bally, vous et moi avons reçus, et si vous en faites » justice, que ce ne soit pas en spéculateur de cabinet, » mais en historien sévère, impartial.»

En s’exprimant ainsi, mon vieil ami m’indiquait la marche que je devais suivre dans ce livre. Le droit de faire de l’histoire appartient à tous , sans contredit ; celle que je me décide à écrire, à la sollicitation de quelques personnes notables de Marseille qui veulent bien lui accorder une utilité de circonstance , ne sera pas dénuée d’intérêt, j’ose le dire, surtout pour la génération actuelle qui n’a pas assisté aux luttes que je vais raconter et qui a pu se demander quelquefois ce que fut l’Intendance Sanitaire.

Je rappellerai donc dans cet ouvrage l’origine de cette institution, ses services, les circonstances qui marquèrent son abolition ; les diverses phases par lesquelles a passé la question des quarantaines , depuis 1800 jusqu’en 1861 . Dans le cours de ma revue historique, je saurai dire la vérité sur les hommes et sur les choses ; je la dirai à Chemin et à P rus , qui ne sont plus , à MM. Fould et Mélier qui comptent encore parmi nous ; car, en parlant des morts qui ne peuvent me répondre , je ne dois pas oublier les vivants, ceux-là surtout qui, arrivés à l’apogée de leur fortune , disposent d’un certain crédit. Il y aurait de la lâcheté, je crois, à agir autrement, et ce défaut fut toujours étranger à ma nature. Je n’ai jamais connu, dans le cours de ma carrière que la ligne droite , et la publication que je fais aujourd’hui, dans le seul intérêt de Marseille et de la chose publique , le prouvera , je l’espère, une fois de plus. Je l’ai divisée en trois parties

distinctes : dans la première j’ai fait l’histoire de l’Intendance Sanitaire et de ses luttes contre la peste et le choléra ; dans la seconde, destinée spécialement au fléau des Antilles, j’ai raconté ses principales importations et fait ressortir l’excellence du système des quarantaines contre lui ; enfin, dans la troisième partie, j’ai fait une appréciation exacte des évènements de Saint-Nazaire, surlesquels je me suis procuré les documents les plus précis, les plus authentiques, et j’ai prouvé jusqu’à l’évidence les dangers qu’offre le régime sanitaire substitué aux intendances par l’école non-contagioniste.

La grande morale de mon livre est que la vérité, semblable sous ce rapport à l’huile , finit, toujours par surnager , et que l’histoire , ainsi que l’a dit Du Rozoir, nous montre trop souvent le triomphe de la violence et de V intrigue sur le droit et la vertu, les vices et les travers des hommes plutôt que leurs qualités. Je n’ajouterai pas , avec cet auteur, qu’elle tend quelquefois à nous faire douter de la Providence ; car s’il est une question dans laquelle le doigt de cette dernière se soit montré d’une manière visible, c’est certainement la question sanitaire : comment en douter, je le demande , après ce qui s’est passé à Saint-Nazaire , sous le 47° de latitude boréale, et la leçon qu’a reçue dans cette petite bourgade la coterie non-contagioniste?

ET

première: partie

L’INTENDANCE ET T, A PESTE

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