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qu’une mauvaise alimentation produit. Dans les deux maladies, le point de départ des désordres, c’est le sang ; or, si la connaisnaissance de ce grand fait a fourni les moyens de combattre et de prévenir le scorbut, pourquoi ne donnerait-il pas au moins quelques chances d’empêcher le développement de la fièvre jaune ? M. Belot, que j’ai beaucoup questionné sur ce chapitre, car en médecine, j’ai toujours été comme un enfant terrible dont les questions ne cessent pas; M. Bélot, dis-je, pensait qu’en suivant une hygiène sévère, les Européens inacclimatés dont le sang riche et le tempérament pléthorique éminemment favorables à la production spontanée ou à l’élaboration du germe de la fièvre jaune, peuvent assez facilement lui devenir réfractaires. Mais ce régime de vie, qui doit être continué pendant deux ans environ et qu’on doit commencer en Europe un mois avant de la quitter , exige une patience, une résignation, une persévérance queue possèdent pas toujours les sujets, et le succès dépend néanmoins de cette condition. Pendant que j’étais à la Havane, M. Bélot le faisait suivre sous mes yeux à M.le docteur J..., fils du professeur d’obstétrique à l’Université de Leipsick , dont il avait fait son adjoint et qui, un peu plus tard, devint son gendre.

L’espace me manque aujourd’hui pour entrer dans les détails du régime de vie, que doivent suivre les Européens dans les pays à fièvre jaune, avant et après leur acclimatement : je compte traiter cette matière au premier moment et dans les colonnes d’un de nos principaux journaux de médecine, afin de lui assurer une plus grande publicité ; car cet ouvrage tiré seulement à 300 exemplaires, n’arrivera pas sans doute dans les mains de toutes les personnes qui peuvent avoir intérêt à le lire. Qu’il me suffise donc de formuler ici les deux principales indications hygiéniques qu’il y a à remplir aux Antilles et au Mexique chez les inacclimatés.

1° Un mois au moins avant le départ, pendant la traversée et pendant les dix-huit premiers mois de séjour aux Antilles, s'attacher à affaiblir autant que possible l’action de la chaleur tropicale, et à combattre cet état de pléthore factice quelle développe chez les Européens et qui est éminemment favorable , soit au développement spontané, soit à l’élaboration rapide du germe contagieux.

2° S’attacher tant que durent les grandes transpirations, à restituer au sang le sérum et les sels qu’il perd en abondance, soit en bornant autant que possible les transpirations, soit en réparant les pertes dont il s’agit par des boissons ad hoc prises, le soir et aux heures où leur assimilation présente le moins de difficulté ; ce précepte est à considérer, car si la pléthore favorise le développement ou l’action du contagium, les vices de composition qu’offre e sang chez les inacclimatés diminuent la résistance de la force

médicatrice contre la lièvre jaune lorsqu’une fois elle s’est développée.

3° Lorsque le sujet, après dix-huit mois ou deux ans, est parvenu à se créoliser sans trop d’orages, modifier de nouveau son hygiène, afin de le mettre à l’abri de faction secondaire du climat des Antilles, qui n’est pas favorable aux attaques de la fièvre jaune, mais qui expose à des maladies la plupart chroniques qui ont aussi leurs dangers.

Notice sur le Dr Victor Bally, dereier membre survivant de la Commission française de Barcelone.

Le docteur Victor Bally, ancien premier médecin en chef de 1 armée française à Saint-Domingue, ancien président de l’Académie impériale de médecine, chevalier des ordres de Saint-Michel, de la Légion d’honneur et de Charles III d’Espagne, etc., etc., est né à Beaurepaire (Isère) le 2 avril 1778.

En 1792, au moment où il venait de terminer ses études au collège de Grenoble, il tenta de s’engager comme volontaire, pour se joindre aux bandes de patriotes qui se rendaient à la frontière des Alpes que l’ennemi venait d’envahir; mais le commandant de la place de Grenoble, qui était un ami de son père, le trouvant trop jeune pour supporter les fatigues de la guerre, le ht entrer à l’hôpital militaire en qualité d’élève en chirurgie. Quelques mois après, il fut envoyé comme sous-aide aux ambulances de farinée.

En 1794, il prit le grade de docteur en médecine dans la Faculté de Montpellier, après avoir soutenu sa thèse sur la gangrène.

Après avoir servi à l’armée d’Italie et assisté à la bataille de Marengo, il fut employé successivement, comme chef de service, dans les hôpitaux militaires de Pavie et de Toulon, puis dirigé sur l’armee d’Espagne et chargé en chef de la direction de l’hôpital de Valladolid. Après la campagne de Portugal, qui fut trèscourte, il fut attaché comme premier médecin en chef adjoint au corps cfarmée du général Leclerc avec lequel il s’embarqua pour Sain t-Doming ue .

Peu de temps après son arrivée dans cette colonie, une intrigue de mauvais aloi ayant amené le renvoi en France du docteur Gil-

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bert, premier médecin en chef, M. Bail y fut appelé à le remplacer et chargé, à vingt-sept ans, du service de sauté civil et militaire de Saint-Domingue.

Il ne resta pas au-dessous de cette haute position ; et la lièvre jaune commençant à sévir sur l’armée, qu elle devait détruire à peu près complètement, il se réserva d’une manière absolue le service de l’hôpital affecté à cette maladie. Il s’y dévoua jour et nuit aux malades, se livrant à des études assidues sur la peste américaine et ne négligeant pas les ouvertures cadavériques. Ce fut dans cet hôpital qu’il se lia d’amité avec le docteur François placé sous ses ordres et qui devint plus tard son compagnon de gloire à Barcelone.

Après la capitulation de l’armée, il resta quelques temps prisonnier des Anglais à la Jamaïque; puis, ayant obtenu sa liberté, il revint en France, après avoir visité successivement la Havane, les Etats-Unis et la Hollande.

En 1805, il reçut la mission d’explorer les villes du littoral de l’Espagne qu’avait ravagées la fièvre jaune. La pratique qu’il lui avait été donné d’acquérir à Saint-Domingue le rendit en quelque sorte l’âme de cette commission, qui se livra, pendant six mois, à des recherches sérieuses depuis Barcelone jusqu’à Gibraltar, où le fléau venait de s’introduire encore, et qui démontra qu’en cinq an nées la fièvre jaune avait enlevé à l’Espagne un million d’individus.

M. Bally voyagea ensuite en Italie, en Angleterre, en France dans un but scientifique et spécialement pour interroger l’opinion des médecins sur la contagion et l’importation des maladies pestilentielles, puis il donna sa démission de son grade daus l’armée et vint s’établir à Paris, où il mit la première main à son beau travail sur le typhus d’Amérique, qui témoigne à la fois de son expérience , de sa vaste érudition, de son esprit éminemment observateur, enfin de son extrême modestie. Dans la préface , il semble , en effet, vouloir s’excuser d’avoir entrepris cette publication. « Il y a peut-être delà témérité, dit-il, à entreprendre un travail sur le typhus d’Amérique; j’ai donc hésité; mais la crainte de voir cette maladie pénétrer dans notre patrie a dù me décider. »

Cet ouvrage, devenu fort rare aujourd’hui, mais qui sera immanquablement réédité, ne parut qn’en 1814. Il compte 720 pages, et on y trouve entre autres matériaux importants, une histoire complète du fléau, depuis la découverte de l’Amérique jusqu’en 1812. De grandes recherches étiologiques, enfin, une étude complète de la fièvre jaune sous les rapports symptomatologique et thérapeutique. De l’avis de tous les connaisseurs, c’est la meilleure monographie que nous possédions sur cette maladie. Je n’ai pas

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besoin d’ajouter que l’auteur y défend avec conviction l’opinion de l’origine exotique de la péninsule.

Dans l’été de 1821, la fièvre jaune ayant été importée à Barcelone, le gouvernement français s’inquiéta à bon droit de ce voisinage, à cause du commerce que la Catalogne fait avec Marseille, et se décida à envoyer sur les lieux une commission médicale pour y observer le fléau , sa nature, ses causes, ses moyens de traitement, sa prophylactique. Le ministre de l’intérieur avait d’abord choisi d’office Pariset qui s’était adjoint aussitôt l’infortuné Mazet, son ami et son élève; mais, par déférence pour l’Académie de médecine, on décida que deux autres médecins seraient proposés par elle pour compléter la Commission.

L’Académie porta aussitôt ses vues surM. Bally, qui offrait toutes les garanties désirables et lui inspirait une confiance bien naturelle. Après avoir accepté, l’ex-médecin en chef de l’armée de Saint- Domingue, s’étant rappelé les bons services, l’aptitude et le courage modeste du docteur François, son collègue dans les hôpitaux du Cap, et ses connaissances spéciales en matière de fièvre jaune, décida l’Académie à le lui adjoindre. Comme ce médecin n’appartenait pas à la compagnie, on leva cette difficulté en le nommant d’urgence.

Les services que rendit cette Commission célèbre sont connus de tous les médecins ; mais il y a un point qu’ils ignorent presque tous, c’est que Bally en fut Pâme ; sous ce rapport, une part trop large fut faite à Pariset, il est aujourd’hui avéré que ce dernier, spécialement chargé de la correspondance, de la rédaction et du classement des documents, dut laisser à MM. Bally et François le soin de visiter journellement les hôpitaux de Barcelone, défaire les ouvertures des cadavres, enfin celui de s’aboucher avec les praticiens espagnols qui firent noblement leur devoir dans cette grande calamité.

Ami de Pariset et appréciateur de son mérite, je n’ai certes pas la pensée de nuire à sa mémoire en insistant sur le rôle important joué à Barcelone par M. Bally; mais la qualité d’historien, je l’ai déjà dit ailleurs, impose, comme premier devoir, de rechercher la vérité et de rétablir impartialement tous les faits qui ont été mal appréciés ou altérés. Je trouve, d’ailleurs, la preuve de ce que j’avance dans l’ouvrage de feu Audouard qui, personne ne l’ignore, fut aussi envoyé à Barcelone dans les mêmes circonstances par le ministre de la guerre. Il dit, en effet, dans l’avant-propos dosa relation historique.

« En arrivant à Barcelone, j’appris que M. Mazet était mort la veille; que depuis huit jours M. Rochoux s’était retiré à la campagne. Je me rendis aussitôt au consulat où la Commission logeait ;

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j’y trouvai M. Pariset qui était tout entier à la douleur que lui causait la mort de son ami. M. Bally visitait des malades en ville, et M. François était à l’hôpital. Le lendemain, je retournai chez eux et j’eus la satisfaction d’y rencontrer M. Bally; il me parla de l’objet qui nous réunissait à Barcelone, et je compris bientôt que le travail de la Commission reposait principalement sur lui. »

M. Bally se prodigua tellement dans cette épidémie, que, bien qu’il eût déjà payé un premier tribut à la fièvre jaune, pendant son séjour à Saint-Domingue, il en fut atteint une seconde fois et très-gravement, si l’on s’en rapporte à M. Audouard qui le visita journellement pendant sa maladie. Mais sa forte constitution put encore triompher d’elle. Dès qu'il fut guéri, il recommença ses travaux et se livra de nouveau à des recherches nécroscopiques qui achevèrent de mettre en lumière les lésions que laisse le plus souvent après elle la fièvre jaune. Ainsi, toute la partie solide de l’histoire médicale de l’épidémie de Barcelone, c’est-à-dire les observations faites dans les hôpitaux, les recherches cadavériques sont le fruit de son dévouement, que partagea son ami, le docteur François; les considérations étiologiques, topographiques, météorologiques, fordonnance du livre, etc., etc., appartiennent à Pariset.

A son retour à Paris, M. Ballv fut nommé membre du conseil supérieur de santé du royaume et élu président de l’Académie de médecine. Honoré de la confiance du gouvernement, environné de Y estime et de la considération générales, il était parvenu, dans la capitale, à une position aussi solide que brillante dont il jouirait encore à cette heure. Mais ses goûts modestes et tranquilles, son amour de la retraite et de l’étude le poussaient incessamment à fuir le tourbillon de la vie parisienne. Il ne tarda donc pas à se retirer à sa campagne de Ville-Neuve-sur-Yonne où il réside encore en ce moment, et où son digne neveu, le docteur Bally et son excellente compagne s’efforcent, par des soins pleins d’affection et de sollicitude, de lui faire oublier la perte cruelle qu’il vient d’éprouver, celle de sa femme.

C’est dans cette retraite où il ne cesse pas de se livrer à ses études favorites, qu’avant de publier ce livre, j’ai eu l’avantage d’être reçu par cet illustre médecin, par ce maître vénéré. C’est là que j’ai reçu ses avis, ses conseils, que nous avons causé ensemble des événements de Saint-Domingue et de Barcelone, et qu’il m’a communiqué des documents précieux sur la question. Puisse- t-il être satisfait de cette publication et applaudir aux efforts que j’ai faits pour rétablir, dans toute leur vérité, les évènements de 1821, auxquels son nom glorieux sera éternellement at taché.

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Note relative an Chapitre IV de la Deuxième partie.

Dans ce chapitre , j'ai dù esquisser rapidement à grands traits les événements qui se produisirent sous mes yeux au milieu de la mer des Antilles et de l’Atlantique, du 14 avril au 21 juin 1839. J’ai élagué une foule d’épisodes qui sans doute auraient donné à mon récit beaucoup plus d’intérêt, mais dont l’inconvénient capital aurait été de faire perdre de vue les principes d’hygiène publique que le grand fait de la Caravane avait remis en lumière. Cette épidémie fut en effet un drame des plus émouvants, surtout pendant la traversée de la Havane à Brest, car notre relâche à Cuba lui fut une sorte d’entr’acte.

Les médecins qui ont pratiqué dans les hôpitaux , dans les camps, ont presque tous assisté sans doute à des scènes terribles ou attendrissantes ; mais nul théâtre , on peut l’affirmer hautement, n’est plus fécond en grandes et solennelles émotions qu’un vaisseau qui porte dans ses flancs une maladie pestilentielle , séquestré , du reste , du monde vivant et comme perdu dans l’immensité de la mer contre laquelle il est déjà en lutte incessante et dont les caprices seuls gouvernent en réalité son hygiène , éloigné de tout secours humain ; tous les événements, tous les faits même les plus simples qui y surgissent y prennent un caractère particulier de gravité et de tristesse. Dans une localité si restreinte , on ne peut rien ignorer, rien cacher ; nul ne saurait échapper aux autres ou à lui-même ; enfin il faut boire jusqu’à la lie le calice amer de la calamité.

Après tant de morts rapides , la persistance du fléau à bord de la corvette, en dépit de toutes les mesures et de toutes les prévisions , avait démoralisé nos jeunes marins , qui , je l’ai déjà fait remarquer, appartenaient presque tous à nos départements méridionaux. Déjà nostalgiques ou à peu près lorsqu’ils étaient atteints , dès qu’ils s’alitaient, ils se laissaient dominer par les souvenirs du foyer paternel , d’une part , et , de l’autre , par la pensée funeste de la mer dans laquelle nous avions déjà inhumé tant de nos compagnons.

Un de nos anciens sous-officiers qui s’est fixé à Marseille, M. Lager, premier maître d’équipage en retraite, chevalier de la Légion-d’Honneur, me rappelait, il y a peu de jours encore , cette démoralisation dans le langage, énergique et pittoresque qui est propre aux gens de mer.

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Si une inquiétude incessante pèse sut l’homme qui habite une localité contagiée, que peut être cette inquiétude en comparaison de la lourde responsabilité qui incombe alors au médecin ? La pensée de la mort n’a sans doute rien d’agréable , et il est pénible, vivant au jour le jour, de se savoir incessamment menacé par un ennemi terrible et invisible. Mais qu’est cette crainte à côté des soucis qui découlent de la responsabilité médicale ? A bord de la Caravane , j’avais , dès les premiers jours de cette terrible épidémie , fait le sacrifice de ma vie ; cette question ne m’occupait plus le moins du monde ; mais combien de fois alors et combien de fois depuis, n’ai-je pas interrogé ma conscience pour me rassurer sur la manière dont j’entendis mes devoirs de médecin ?

C’est- une tâche bien difficile que celle qui résulte des soins à donner à tant de malades , qui , n’ayant auprès d’eux ni parents ni amis , éloignés de toute consolation , au milieu du vaste Océan, mettent leur dernière espérance dans l’intervention de l’art et tendent vers son ministre leurs bras suppliants ; il faut avoir été élevé dans les principes de l’école hippocratique , être l’élève du vertueux Bally, de l’illustre Lordat, pour comprendre , le cas échéant , la gravité de cette position. Les pseudo-médecins seuls , les gens de métier qui ne travaillent ni pour la science ni pour l’humanité, peuvent se mettre au-dessus de cette écrasante responsabilité, sur laquelle , je le répète , la conscience rassure celui à qui elle incombe, bien mieux encore que tous les témoignages d’estime qu’il peut avoir reçus de ses chefs directs et du gouvernement.

Certes je pourrais en insérant ici le rapport que fit sur ma conduite M. Foullioy, celui qu’adressa, sur mon compte , au Ministre du Commerce, l’Intendance sanitaire de Brest, à l’issue de la quarantaine, établir d’une manière éclatante mon dévouement ; mais je préfère garder ces pièces en portefeuille; outre qu’il y aurait peu de modestie de ma part à les exhiber : je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas accorder trop d’importance à de pareils titres, car Dieu seul ici-bas peut savoir ce que vaut un homme et ce qu’il en est réellement du blâme ou de l’éloge que lui ont accordé ses semblables.

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Résumé de la discussion à l’Académie du rapport de M. Métier.

( Extrait des journaux de médecine).

« Nous avons dit que, jusqu’à ce jour, deux orateurs , M. Rufz et M. Beau , avaient pris part à la discussion soulevée par le rapport de M. Mëlier, pour en approuver l’esprit et les déductions pratiques. Voici comment M. Beau s’est exprimé au sujet des faits de transmission contagieuse , partant d’un individu malade isolé, laits qui , selon le savant académicien , seraient moins rares qu’on ne le pense généralement (1)

« 11 y a peu de foyers épidémiques notables autour desquels on ne puisse observer de ces traînées contagieuses, a dit M. Beau; mais de pareils faits sont difficiles à isoler, car s’ils deviennent multiples dans la même localité , on n’ose plus les rattacher à la contagion. En effet, supposons qu’à Saint-Nazaire, il y eût une grande aptitude dans les habitants , dans l’air, dans la température , etc., à recevoir les miasmes contagieux de la fièvre jaune ; que Saint-Nazaire, en un mot, se fût trouvé dans les mêmes conditions d’aptitude à la contagion que Lisbonne en 1860, que Cadix, que Barcelone , au commencement de ce siècle, que fût-il arrivé? Des miasmes fournis par le foyer de contagion du navire eussent affecté un plus grand nombre de personnes , et ces personnes affectées eussent à leur tour communiqué leur mal à un grand nombre d’individus sains. Bref, il fût résulté de là une épidémie considérable. Le cas de contagion isolé qui a emporté notre confrère Chaillou se fût pour ainsi dire perdu au milieu de cas analogues. 11 eut été difficile de l’isoler, et on eût expliqué tous ces cas de transmission individuelle . non plus par la contagion , mais bien par le génie épidémique.

(1) Je ne crois pas devoir reproduire ici le discours de M. Rufz, parle motif qu’il n’est que la confirmation de tout ce que M. Mélier a avancé dans son rapport , et que d’ailleurs je m’en suis déjà occupé à la fin de cet ouvrage. Le passage suivant, extrait du numéro de juin du Journal de Médecine et de Chirurgie , corrobore mon opinion sur le travail de M. Rufz :

« La discussion sur la fièvre jaune a commencé , à l'Académie de Médecine , par une dissertation de M. Rufz. En qualité d’ancien habitant des Antilles, ce savant ôtait très-capable d’éclairer les diverses faces do la question ; mais il s'est montré, sous beaucoup de rapports , plus sobre que ses collègues ne l’auraient voulu, et, en définitive, il s’est rallié aux conclusions du rapport de M. Mélier. »

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« Voilà doue comment il se fait que les communications de la lièvre jaune par individus isolés sont difficiles à observer ou à isoler. Quand la localité n’est pas apte à la contagion de la fièvre jaune ; comme à Brest en 1855 , il n’y a pas de transmission après celle qui provient du foyer morbide du navire ; et quand , au contraire , le pays est excessivement apte au développement de la fièvre jaune, alors les secondes transmissions d’individu à individu se multiplient tellement que , pour les expliquer, on s’adresse uniquement à la cause épidémique et nullement au miasme contagieux... Les épidémies de fièvre jaune qui sévissent en Europe existent en dehors de leur cause américaine ; elles sont dues à l’importation des miasmes qui résultent de la maladie , c’est-àdire à la contagion. Il est difficile , dès lors , de 11e pas considérer ces épidémies d’Europe comme un lacis inextricable de transmissions contagieuses qui ont toutes pour foyer le vaisseau qui a transporté les malades sur le sol européen.

« En niant d’une manière positive la contagion de la fièvre jaune , Chervin s’appuyait sur un faux principe; il 11'acceptait la contagion d’une maladie que dans le cas où la transmission affectait la totalité ou au moins la majorité des personnes soumises à l’influence de l’agent contagieux. Or, dans les contagions miasmatiques, c’est la minorité , et ordinairement la petite minorité , qui se trouve affectée. »

« M. Beau a terminé en rappelant deux circonstances qui ont puissamment contribué, à cette époque , à faire méconnaître la contagion : ce sont , d'une part , l’influence de la doctrine de Broussais , et d’autre part l’influence politique (1), à laquelle on rattachait alors les mesures prises en vue de l’idée de la contagion.

« Gomme on le voit donc, a-t-il dit, les difficultés qui, pendant quelque temps , ont obscurci la véri té en ce qui concerne la contagion de la lièvre jaune, étaient d’une nature multiple et complexe. Félicitons-nous , dans l’intérêt de la vérité et de la science , d’ètre affranchis actuellement de ces mauvaises influences , de pouvoir, en toute liberté d’esprit, observer les choses telles qu’elles sont , et surtout de pouvoir les appeler par leur nom. »

(Extrait du Journal de Médecine , de Lucas Championnière.)

(1) Sous la Restauration et sous Louis-Philippe , comme sous la République’ les contagionistes appartinrent généralement au parti conservateur, (T les noncontagionistes au parti libéral ou républicain. Pourquoi cela? C’est, que les premiers occupaient alors tous les emplois du gouvernement ou étaient arrivés à une haute position, à laquelle les autres voulaient arriver à leur tour. Je ne saurais trouver une meilleure raison que celle-là.

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Extrait dn discours de M. Jules Guérin à l’Académie.

Séance du 18 Août 1863.

M. Mélier dans la séance du 11 août 1863, ayant défendu son rapport par un nouveau mémoire lu à l’Académie, mémoire dans lequel il avait cru devoir maintenir toutes ses assertions sur la lièvre jaune sans aucune concession, M. Jules Guérin lui riposta à son tour par une improvisation dont voici le résumé :

A propos de la période d’incubation, qu'il importe de déterminer, parce qu’il s’agit d’un principe général duquel ressortent des applications pratiques , M. Guérin fait voir comment M. Mélier, qui s’était montré dans son rapport peu décidé sur la détermination de la durée de la période d’incubation de la fièvre jaune , a été dans son dernier discours beaucoup plus affirmatif, et sur ce point il l’a été encore plus que M. Guérin.

Il y a des faits précis , des faits discutables et des faits vagues parmi ceux qu’a rapportés M. Mélier. Les malades du Chastang , ou les faits d’Indret, sont des faits précis; les marins sont restés avec leur navire du 25 au 29 juillet dans le voisinage de Y Anne- Marie] Ils ont eu des rapports avec ce dernier navire, qu’ils ont visité, et avec les marins. Or le premier malade a été pris trois jours après le 29 juillet ; le deuxième , le troisième et le quatrième malades , six jours après ; le cinquième , sept jours après.

L’exposition à la contamination a duré quatre jours ; les malades n’ont point été exposés en même temps aux émanations du navire. M. Guérin a pris la moyenne du temps écoulé entre l’arrivée et le départ du navire , ce qui lui a donné dans le premier cas trois jours au moins , six jours au plus, et neuf jours au plus et six jours au moins, et il est arrivé aux moyennes de quatre, sept et huit jours d’incubation pour les farts d’Indret.

M. Mélier n’a pas voulu accepter cette manière de compter ; dans ses deux discours, il a semblé hésiter sur leur interprétation. Il compte les malades comme ayant été pris tous le 1er août , c’està dire trois jours après le départ du Chastang. Il avait dit d’abord que les malades avaient été atteints le troisième , le quatrième, le cinquième et le sixième jour.

Si l’on se reporteaux observations fournies par M. Guérin, on voit bien que les deuxième , troisième et quatrième malades , à partir

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du Ier août, ont eu des symptômes maladifs , mais M. Guérin laimême ne les déclarait point atteints de fièvre jaune ; les accidents sérieux ne se sont montrés que le 4 et le 5.

Ces faits sont précisément ceux sur lesquels M. Guérin s’est appuyé dans sa première argumentation pour établir l’existence des prodromes dans la fièvre. M. Mélier, qui a repoussé la doctrine des prodromes , a cru voir la maladie confirmée alors qu’il n’v avait que des prodromes se manifestant à la fin delà période d’incubation. Sur ces faits donc , l’incertitude n’est point permise: l’incubation a une durée plus voisine des chiffres de l’orateur que de ceux de M. Mélier.

Pour ce qui est de l’observatiou du regrettable Chaillon , elle est du nombre des faits contestables. Quatre versions plus ou moins complètes , plus ou moins douteuses, en ont été données. Il y a la relation de Mme Chaillon et celle de deux médecins. M. Mélier a pris celle de Mme Chaillon, M. Guérin celles des médecins. Or. un des médecins dit que c’est, du 4 au 5 août que Chaillon a frictionné luimème un malade ; un autre médecin dit que Chaillon était malade le 9 , tandis que Mme Chaillon place la longue visite et les frictions répétées à un malade le 11 .

Il y a là une erreur, bien naturelle' chez la veuve de Chaillon. Le récit des médecins doit faire foi , et il est facile de voir comment la période d’incubation ici a duré huit jours. M. Guérin montre comment on peut déterminer que la période d’incubation de la fièvre a duré de huit à onze jours chez le commandant de V Anne-Marie.

L’orateur pense que le tableau des malades de l’épidémie de Saint-Nazaire, qui lui a valu quelques-unes des critiques de M. Mélier, est un travail qui peut être utile plus tard; il servira a compléter d’autres tableaux. Il déclare que dans ce résumé analytique, les chiffres sont au-dessous de la vérité, et surtout au-dessous des convictions qu’il conserve. Pour lui , lorsqu’une maladie infectieuse se montre dans un pays, elle se fait sentir sur tous les individus dès le début; et comme l’a très-bien dit La Fontaine en parlant de la peste :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ;

de même dans les épidémies , chacun, dès l’invasion du mal , ressent quelque atteinte, plus ou moins définie.

La période prodromique que M. Mélier ne reconnaît point, et qu’il a déjà mise sur le compte de la maladie confirmée , est établie par le fait même que l’on démontre une période d’invasion plus longue.

C’est , M. Guérin l’a déjà dit , une série de phénomènes produits dans une économie empoisonnée , dans une période de temps où le poison commence à agir.

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II s’est appuyé sur l’analyse et l’induction pour démontrer l’existence d’uue période prodromique; mais il s’est aussi appuyé sur des faits, sur l’expérience transmise de Bellot père , delà Havane, et de Al. Bertulus. Que M. Métier n’ait pas vu de prodromes, cela ne prouve pas qu’ils n’existaient pas, et à supposer même que l’on pût considérer ce qu’il a observé comme exceptionnel, ne sait-on pas la valeur des faits exceptionnels , derrière lesquels , en cherchant avec persévérance, on trouve bien des renseignements? Et pour faire une digression , dans le choléra , dit M. Guérin , on a trouvé des diarrhées prémonitoires chez plus d’un malade où, disait-on , la maladie avait été foudroyante. On a vu Barthélemy nier avec passion la possibilité de la transmission de la morve des animaux à l’homme. Dans toutes ces critiques de la période prodromique il y a de simples négations. Si l’on se reporte même aux propres paroles de M. Méfier, on trouve qu’il signale plusieurs fois des faits singuliers dans la manifestation première de la fièvre jaune, et ce sont des prodromes qu’il a plus d’une fois ainsi indiqués.

Du reste, bien que M. Guérin ait un puissant appui dans des analogies entre la fièvre jaune et les autres maladies infectieuses , il n'a pas affirmé sans faits , et il disait dans son premier travail, qu’il manquait encore quelque chose à la théorie . tout en reconnaissant qu’elle ne tarderait pas à se compléter.

L’orateur aborde ensuite la question de doctrine , à savoir, si ce sont les hommes ou le navire qui infectent. Il pense que si ce sont les navires, il faudrait qu’il eut pu se présenter au moins une fois le fait suivant : Un navire infecté dans un port insalubre, sans avoir eu de malades à son bord, apportant dans unautre port salubre la fièvre jaune. Ce fait n’a jamais été constaté.

Au contraire, en procédant par voie d’analogie, on sait que ce sont les malades qui rendent les salles insalubres , et c’est là une loi générale.

M. Guérin dit que souvent on a vu des enfants gagner la rougeole dans une chambre où depuis un mois il n’y avait plus de malades atteints de rougeole, et que dans ce cas. l’infection, quoique peu susceptible d’être attribuée en apparence à un malade, ne reconnaît pourtant pas d’autre cause. Il rappelle aussi que, dans les épidémies , ce sont les malades qui infectent les rues et les villages.

Pour ce qui est de 1 Anne-Marie , il suppose que les matelots avaient pris à la Havane le germe de la maladie , le principe de la fièvre jaune ; qu’ils la transpiraient, l’exhalaient par les voies pulmonaires, et que ces malheureux matelots étaient devenus pour eux-mêmes un foyer d’infection. Si les marins qui étaient sur le tillac ont été pris de préférence à ceux qui étaient sur le pont, c'est que la première chambre était plus malsaine.

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M. Guérin termine eu réfutant M. Mélier par ses propres arguments. Il lui renvoie le reproche que ce dernier lui avait adressé, de prendre l’effet pour la cause , et il lui semble étonnant que le climat flottant, comme l’a répété M. Mélier, n’ait produit la lièvre jaune que le dix-septième jour, sous des influences climatériques contestables,

M. Métier n’accorde pas beaucoup d’importance à l’idéal , soit ; les conceptions objectives ne le séduisent pas ; mais l’orateur ne les cultive pas seules , il croit que les idées qui en sont les conséquences ne dérivent pas de conceptions pures , mais bien qu’elles complètent leur corrélatif, l’examen subjectif des faits qui engendrent les premières. M. Guérin n’a pas d'autre manière deprocéder. Il pense que si les yeux et les sens sont pour beaucoup dans la découverte des vérités, l’esprit, lui aussi, y a bien sa part.

M. Mélier. — Te ne crois pas avoir à répondre à ce que vient de dire M. J. Guérin, je persiste dans les doutes que j’ai émis. J’ai longuement traité toute les questions sur lesquelles a insisté mon contradicteur ; M. J. Guérin a assez de talent pour faire écouter deux fois les mêmes choses, mais cela ne m’oblige pas à reprendre ce que j’ai déjà dit. Le public jugera. Des recherches, du reste, seront faites et se font même en ce moment. Les esprits chercheurs ne manqueront pas de poursuivre en dehors de l’Académie l’étude des idées qui ont été émises à la tribune académique.

— Sur la proposition de M. le président, M. J. Guérin est adjoint à la commission de la fièvre jaune.

Le »né«Micni et la période prodromique

de la fièvre jaune.

(Extrait du numéro de novembre 1863).

« La fièvre jaune , qui n’a jamais pu parvenir aux honneurs d’une discussion complète et suivie, cherche à s’insinuera travers les interstices que la succession des orateurs et le retour hebdomadaire des séances imposent forcément aux autres débats. C’est ainsi qu’un médecin de Marseille, un de nos collaborateurs les plus estimés, M. le professeur Bertulus, a voulu apporter a la tribune

PIÈCES J USTIF II ! ATI VES .

de la rue des Saints-Pères le tribut tardif de ses lumières personnelles et d’une compétence chèrement payée dans cette question. Mais, à l’Académie comme ailleurs, le tort est aux retardataires , et son intervention officieuse, môme en ce qu’elle a de favorable aux idées de M. J. Guérin, ne rallumera pas les feux éteints d’une forteresse que personne n’a voulu emporter ni défendre sérieusement. Ses remarques judicieuses sur la période prodromique de la fièvre jaune n’ont pas converti M. Métier, qui trouve vague et insuffisants les caractères qu’il y assigne , ni satisfait M. Guérin , dont elles compromettent les droits à la priorité de l’idée. Nous n’avons pas à intervenir dans les discussions de personnes, où les intéressés sauront , avec la courtoisie propre aux esprits d’élite, fixer la limite de leurs revendications réciproques ; mais, en restant dans la sphère des données scientifiques, nous maintiendrons contre M. Mélier la vérité et l’importance des phénomènes que M. Bertulus assigne à l’imminence du vomito negro : odeur particulière , sulfureuse , de l’haleine sécheresse de la peau, avec enchifrènement , sécheresse de la gorge et amygdalite concomitante, éréthisme nerveux, battements du tronc cœliaque , tels sont les symptômes habituels qui préludent à l’invasion de la maladie ou qui en annoncent la prochaine explosion ; ils ont surtout cette valeur quand ils se déclarent chez les individus compris dans le foyer de l'épidémie , placés au milieu des conditions habituelles de l’apparition de cette dernière , ou chez ceux qui ont eu quelque communication avec des personnes et des objets ayant déjà séjourné dans un centre infecté. C’est peut-être parce que M. Bertulus a voulu trop détacher le caractéristique de la période prodromique du tableau général de l’affection , qu’elle a semblé peu significative aux auteurs mal disposés à l’admettre; de même qu’une figure expressive devient une énigme dès qu’elle est isolée de la scène dramatique où elle contribue autant à donner du relief à l’ensemble qu’elle en reçoit elle-même. «

Extrait de Y union métUeuie du 20 août 1863.

L’Académie de médecine ne s’étant pas hâtée de sanctionner le rapport Mélier on l’avertit qu’on se passera de cette sanction, on

PIÈCES JUSTIFICATIVES

lui donne à entendre clairement que l’autorité ii’en a que faire en justifiant une fois de plus ce mot fameux de Lafontaine : ils sont trop verts, etc., etc.

« Après un discours de M. J. Guérin et une très-courte réplique de M. Mélier, la discussion sur la fièvre jaune a été close. Cette discussion, ainsi que nous l’avions dit dès son début, ne pouvait amener et n’a amené , en effet, aucune conclusion du fait de C Académie. Cette Compagnie ri était pas officiellement saisie de la question ; c’est officieusement et spontanément , à ses risques et périls, que M. Mélier l’a portée devant elle, et V honorable inspecteur général des services sanitaires , sdl n’a pas à se repentir de son initiative, si elle lui a valu un véritable et grand succès académique, ria pas à regretter qri aucune décision ait été prise, puisqu'il rien avait provoqué aucune. Il faut d'ailleurs le reconnaître , V Académie - ri était pas préparée pour une question de cette importance ; seul, M. Mélier la possédait parfaitement, et V on ri improvise pas les études et les recherches nécessaires à V élucidation de ces graves problèmes. Aussi, les opinions de M. Mélier n’ont-elles trouvé qu’un seul contradicteur, M. J. Guérin. Avec une grande habileté d’argumentation, cet orateur a de nouveau présenté les considérations et les faits qui militent, selon lui, en faveur de l’existence d’une période d’incubation de la fièvre jaune et d’accidents prodromiques, en faveur aussi de la théorie de l’infection des navires par les malades et non des malades par le navire, ainsi que le soutient M. Mélier. Sans avoir apporté des arguments nouveaux à son premier discours, M. Guérin les a représentés avec un tour plus vif, et l’on voyait que la. critique de M. Mélier, malgré l’aménité de la forme, avait été profondément sentie.

» Mais cela n’est pas de grande importance, et la science n’a que faire des susceptibilités plus ou moins vives des orateurs, ou que tel ou tel académicien se montre plus ou moins impatient de la critique. Ce qui importe, c’est l’argumentation môme, et de voir si les faits sont en concordance avec les théories émises. Or, pour nous qui savons mettre les intérêts de la science bien audessus de nos griefs personnels, il ne nous coûte pas de reconnaître que M. Guérin a soulevé des questions de la plus haute gravité, Peut-être croit-il les avoir résolues ; là Serait son tort. M. Guérin doit se contenter d’avoir indiqué un programme trèsintéressant de recherches et d’études. Il est évident que, malgré quelques vues et indications vagues, la lièvre jaune, au point de vue delà durée de la période d’incubation et de l’existence ou de la non-existence d’accidents prodromiques et prémonitoires, n’a pas été étudiée. M. Guérin aura le mérite d’avoir appelé f at-

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teiitioii sur ce sujet ; il est dès aujourd’hui à l’étude, et nous nous en rapportons surtout à nos confrères de l’armée mexicaine pour qu’il soit bientôt élucidé. Peu importe que M. Guérin ait été conduit à la doctrine qu’il professe par des idées théoriques et qu’il * se soit laissé guider par la lumière souvent perfide de l’analogie. Les hommes d’idées et d’initiative devancent souvent l’observation des faits, et, comme M. Guérin l’a dit avec justesse, on ne voit souvent les choses que lorsqu’on a été averti de les regarder.

M. Guérin a découvert la période prémonitoire du choléra, l’analogie le pousse irrésistiblement à la chercher dans toutes maladies pestilentielles et virulentes. Le raisonnement n’indique pas qu’il ait tort, mais c’est l’observation seule et faite sur une grande échelle qui dira s’il a tort ou raison.

» C’est ce que M. Mêlier s’est borné à répondre en quelques mots, ne voulant pas prolonger une discussion dans laquelle font défaut des faits d’observation suffisamment nombreux.

» Quant à la théorie de l'infection des navires par les malades euxmêmes, M. Guérin a été beaucoup moins heureux. Il a ergoté sur les faits d’une façon spécieuse, mais il n’a rien produit au fond qui détruise la doctrine si rationnellement exposée par M. Mélier et d’où il doit découler, et d’où découle déjà, au grand avantage du commerce et de la navigation, tout un système de mesures sanitaires en harmonie avec les progrès de la locomotion. M. Guérin a passé, sans en être frappé, sur ce fait si gros, si concluant de l’équipage de V Anne-Marie, dont les hommes, arrivés à Saint- Nazaire, se dispersent dans toutes les directions, sans qu’un seul soit atteint de fièvre jaune ou la porte autour de lui, tandis que les ouvriers du port qui opèrent le débarquement du navire, tandis que l’officier qui y préside, que les navires et les habitants du quai placés sous le vent du bâtiment infecté, subissent seuls l’influence nocive. Ce fait seul — et il n’est pas le seul — suffirait pour légitimer la doctrine de M. Mélier et les mesures qu’en sa qualité d’inspecteur général du service sanitaire, il a indiquées à f Administration. »

Question posée par l’auteur.

J’ai dit à la page 262 , que c’était dans la marine et au co ne tact des otliciers de la flotte , que j’avais pris l’habitude de la franchise

PIECES JUSTIFICATIVES

et que je m’étais élevé eu quelque sorte dans l’ horreur de la duplicité. Ai-je gagné ou perdu à cette éducation ? C’est ce que je me suis demandé bien souvent.

Dans notre civilisation ? la franchise n’étant pas du goût de beaucoup de personnes , on ne la recherche pas , on la craint bien plus qu’on ne Faime. Enfin, on a manifestement une plus grande tendance à la réprimer qu’à l’encourager.

Qu’est-ce que la franchise ?

Si je demande cette définition aux philosophes , aux moralistes, je constate aussitôt qu’ils sont bien loin de s’entendre.

L’un me dit, en effet, qu’elle est le complément obligé du courage, ce dont in petto je suis parfaitement convaincu.

Un autre , et celui-ci n’est rien moins que le fameux lord Verulam (François Bacon) , affirme qu 'elle est une indécence comme la nudité. Mais Bacon était-il assez pur, assez honnête lui-même pour bien comprendre la valeur de la franchise , il m’est permis d’eu douter (1).

« Confesser sa foi et ses croyances avec franchise , a dit Jean- Jacques Rousseau , déclarer ce que l’on regarde comme une vérité importante , le faire , lors même quon n’est pas certain d’une approbation , le faire , quand même on ne saurait éviter certains ennuis , c'est un devoir indispensable .»

Je suis bien de l’avis du solitaire de Montmorency ; mais je ne saurais oublier qu’il fut accusé de sauvagerie , d’insociabilité , et qu’il s’aliéna beaucoup d’amis dévoués. Est-ce seulement à sa franchise ou à d’autres motifs , qu’il dut les nombreuses vicissitudes auxquelles il fut en butte ? J’estime que les causes de ses malheurs furent très-complexes.

Un autre philosophe a dit que la franchise était à la politesse ce que l’ingénuité est à la beauté. A-t-il entendu par cette comparaison , que la franchise augmentait le prix de la politesse ? ou bien a-t-il voulu prouver le contraire ?

Enfin , un cinquième auteur , n’envisageant sans doute que les inconvénients de la franchise envers ceux qui la pratiquent , pro-

(1) Bacon , qui fût successivement Procureur général, garde des Sceaux et Chancelier d’Angleterre , souffrait , par une complaisance criminelle , que ses domestiques prissent de l’argent des personnes dont les affaires étaient pendantes devant lui . Il fut accusé au Parlement , et ayant avoué une partie des faits et nié les autres , il fut privé des Sceaux , dépouillé de ses biens et renfermé à la Tour de Londres d’où il sortit quelque temps après. Réduit à une extrême pauvreté , il écrivit une lettre très-touchante à Jacques Ier, roi d’Angleterre , par laquelle il le priait de le secourir , de peur , disait-il , qu’il ne fût contraint de porter la besace. Ce fut après sa disgrâce , qu’il composa pour vivre la plupart de ses ouvrages.

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nonce contre elle cette terrible sentence : La franchise , dit-il, n'est

que la vertu des sots . Ici je me tâte , je rentre en moi-même ,

et trouvant que cette parole ne manque pas de profondeur à un certain point de vue, je me demande sérieusement si je ne n’appartiendrais pas, sans m’en douter, à la catégorie d’individus signalée par le susdit moraliste , en compagnie d’une foule de personnes , qu’à cause de leur loyauté et de leur franchise , je m’étais habitué à aimer et à vénérer.

Toutefois , réfléchissant plus mûrement à ces opinions si différentes les unes des autres , je finis par reconnaître que les appréciations de la franchise, ne peuvent que varier avec l’état , la nature du milieu social dans lequel on vit, et de plus avec la psychologie des individus qui les émettent.

Si l’on avait des idées très-justes , très-arrêtées sur le bien , sur le mal, sur ce qui est convenable et sur ce qui ne l’est pas ; si l’on vivait surtout dans un milieu très-pur , on n’hésiterait pas à professer que la franchise , fille de la conscience . est une vertu d:en Haut , qui s'est quelque peu fourvoyée dans ce monde sublunaire , et que la perversité, l'injustice , V immoralité deshommesne souffrent qu'avec impatience , parce que dans le seul intérêt de la vérité et du droit , elle leur arrache le masque en toute occasion.

On la repousse ici-bas avec une unanimité systématique et significative , en l’accusant alternativement de rudesse, d’inconvenance , de sottise , parce qu’elle aime à rétribuer , chacun selon sa valeur intrinsèque , selon ses œuvres , parce qu’avec elle nul ne peut paraître ce qu’il n’ est pas en réalité. Or , à notre époque , c’est là surtout l’immense tort que l’on reproche à la franchise ; est-ce en effet dans une civilisation, dont le caractère foncièrement charlatanesque , se décèle parla fureur et l’universalité de la réclame , que la franchise peut-être considérée , recherchée, appréciée ? Est-ce dans une société , dont les membres, même les plus humbles , n’ont qu’un seul but , celui de paraître quand même , qu’on peut estimer une vertu qui fait une guerre impitoyable à la fraude , au mensonge , à l’hypocrisie , au charlatanisme. Que peut être dans une telle société une pareille vertu , sinon une arme à double tranchant , qui blesse à la fois ceux qu’elle frappe et ceux qui la manient.

Déjà , à une certaine époque de notre histoire , il fallait simuler la folie pour faire tolérer la franchise , elle s’était réfugiée chez les Triboulet, etc. , qui la couvraient de leur marotte ; mais aujourd’hui, les fous de cette espèce ne sont plus de mode, et c’est à peine si l’on tolère ceux dont on reçoit les boutades dans les colonnes du Figaro et du Charivari.

Non, la franchise n’est pas la vertu des sots, mais plutôt celle

P IÈ CES J US T I FIC ATI VES .

des martyrs. Jésus-Christ fut mis en croix, parce qu’il prêcha contre les prêtres, les pharisiens, les docteurs de la loi ; Socrate but la ciguë et Cicéron futassassiné parce qu’ils avaient trop cultivé l’un et l’autre la franchise ; Jérôme Sa vonarole fut brûlé vivant pour avoir prêché contreun pape exécrable, couvert de crimes etdont on avait dit qu’il était Satan sous la thiare... Enfin, qui ne sait que les bûchers delà très-sainte inquisition trouvèrent leur principal aliment parmi les avocats, les médecins, les docteurs en théologie , les philosophes et les libres penseurs dans tous les genres. A cette époque néfaste, on ne recherchait pas seulement la franchise de la parole, mais encore celle de la pensée. On était revêtu du san benito et brûlé ad majorera Dei gloriam, le plus souvent parce qu'on avait dit ou écrit telle chose, mais quelquefois aussi parce qu’on en avait dû en concevoir la pensée. Ija preuve de ce dernier crime résultait toujours de la question , moyen parfait pour l’obtenir.

Est-il possible de confondre la grossièreté avec la franchise, et ces deux mots sont-ils synonymes, ainsi que cherchent journellement à le démont rer des ergoteurs intéressés ?

Enoncer la vérité nettement, lorsqu’il s'agit de débattre des questions de doctrine, des questions d’hygiène publique par exemple, apprécier sévèrement les hommes et les choses, lorsqu’on fait de l’histoire, c’est le droit imprescriptible de la franchise. Personne n’a jamais songé à taxer Tacite de grossièreté, lorsqu’il flétrit rudement les vices et les crimes de Tibère , ceux de Séjan, etc., etc. Or, le burin de la science, celui de l’histoire ne doivent pas être moins inflexibles dans les mains du plus humble des écrivains que dans celles d’un Tacite, d’un Tliiers ou d’un Cuvier.

La grossièreté n’existe précisément que là où il n’y a pas de véritable franchise ; elle n’est familière qu à ceux qui, fuyant le raisonnement, trouvent tout simple, au lieu de débattre les questions, de les trancher soit par de mauvaises plaisanteries , soit par des injures. Naguère, dans une de nos facultés, un professeur de chimie disait dans sa chaire, en parlant du vitalisme de Montpellier que sans doute il ne connaissait que de nom, que c’était le critérium de la sottise humaine : ceci n/est pas, on le comprend , de la franchise mais tout simplement delà grossièreté, une grossièreté adressée à pure perte à une école illustre, qui, depuis près de neuf cents ans, n’a pas cessé de propager et de fomenter parmi nous les saines doc trines médicales. On peut en dire autant d’une foule d’autres insultes du même genre, qui nous arrivent chaque jour des hautes régions de l’organicisme et que je m’abstiens de citer; elle ne sont pas le fait de la franchise, je le répète, mais celle d’une grossièreté qui cherche vainement à s’abriter sous le manteau de celle-ci.

Je le dirai en passant, et pour finir cette dissertation sur la fran-

PIÈCES JUSTIFICATIVES

chise , les insultes dont on gratifie avec tant de libéralité l’école hippocratique sont', à mes yeux , un signe des temps ; rien ne prouve mieux son avenir et la faiblesse de ses ennemis. Ainsi que l’a dit M. le professeur Grueneau de Mussy, en ouvrant son cours de clinique dans ia Faculté de Paris, enavril dernier : « Le temps est venu où les distinctions de sectes et d’écoles doivent se fondre et disparaitre dans un amour commun de la vérité ; si Montpellier peut nous emprunter plus de connaissances des détails , plus de rigueur dans l’observation des phénomèmes, plus de science anatomique, plus de précision dans le diagnostic des localisations morbides, nous pouvons reconnaître que Montpellier à conservé mieux que nous le respect des grandes traditions et les goûts des études doctrinales.... Toute science doit reposer sur la base d’une doctrine en dehors de laquelle V esprit humain ne peut ni la fonder ni même la concevoir .»

C’est dire assez clairement que l’école de Paris n’a pas de doctrine; telle est du reste l’opinion qu’expriment avec regret, à l’exemple de M. Grueneau de Mussy, ses membres les plus éminents ; quant à la fameuse méthode expérimentale que font sonner bien haut les organiciens qui ne veulent pas d’amende honorable , outre qu’elle n'a rien de nouveau, ainsi que le prouve l’histoire de la médecine, elle ne saurait constituer une doctrine : elle n’est qu’un empirisme éclairé auquel l’art ne pourrait être réduit qu’en renonçant d’une manière absolue aux lumières du raisonnement

philosophique à ses immenses ressources et en se contentant enfin d’un terre à terre aussi honteux pour lui que pour les médecins eux-mêmes. Dieu nous a donné la raison pour guide, ne dédaignons jamais de nous en servir : ce serait nous méconnaître et nous dégrader.

De l’immunité des nègres contre la fièvre jaune.

J’ai dit à la page 348 que l’immunité des nègres aux Antilles était tout simplement une affaire de race.

Voici ce que dit le Montpellier médical à ce sujet, dans sou numéro de décembre, à l’occasion de la communication faite à Y A-

cadémie de médecine tout récemment par M. Raynaud, inspecteur général du service de santé de la marine :

M . Raynaud à envoyé à l’Académie un exposé de ses observations sur les épidémies de fièvre jaune, qui ont fait tant de vides dans notre corps expéditionnaire du Mexique. Après avoir constaté une fois de plus que les nègres provenant des Antilles et les hommes de couleur recrutés dans ces colonies, étaient complètement épargnés par le terrible vomito negro , le savant inspecteur général du service de santé ajoute ces mots :

« Dans l’épidémie de 1862, on s’était demandé si cette résistance complète de la race nègre et de ses dérivés, aux causes pathogéniques du typhus amaril ne devait pas être particulièrement attribuée à l’acclimatement, car tous nos hommes des Antilles avaient une assuétude ancienne des régions tropicales. Une appréciation comparative a pu être faite cette année sur une grande échelle, par l’arrivée à Vera-Cruz du bataillon égyptien. Plus de 400 nègres tout à fait étrangers à l’Amérique ont , comme nos matelots des Antilles, traversé sans aucune perte la période épidémique, qui touche à sa fin. »

« Cette remarque, quoique bonne à enregistrer, ne nous parait pas de nature à exciter une grande surprise. Depuis longtemps, en effet, on savait que ce n’était pas à l’acclimatement seul que les nègres des Antilles devaient leur immunité presque complète , puisque, d’une part les nègres nouveaux venus étaient presque exempts des atteintes du mal et que, d’autre part , les nègres habitant certaines régions de l’Afrique où la fièvre jaune est endémique, se montraient pareillement réfractaires aux influences qui déterminent l’explosion de cette cruelle maladie. Dans notre colonie du Sénégal , par exemple, on a constaté à satiété l’immunité des nègres de cette station à l’égard de ce fléau inexorable pour les Européens. M. Raynaud vient d’écrire dans les annales delà science une notion de plus, en assurant que ce privilège est étendu aux nègres originaires de l’Abyssinieet delà hauteEgyte. Il devient donc de plus en plus évident que c’est affaire de race Quelque singulier que soit le fait dans l’état actuel de la science , il faut bien l’admettre provisoirement dénué de commentaire , sans renoncer cependant, à en chercher l’explication.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Opinion de M. le docteur Brochin, rédacteur eu chef de ia Gfs^esse foêwlutwæ, sur la nocuité et ia phosphorescence des eaux de ia mer

au lexique.

(Gazette du 13 août 1863)

« M. Métier, dit M. Brochin, tout en distribuant à M. Jules Guérin des élogeÈ mérité pour son esprit généralisateur , lui a reproché de voir trop dans la fièvre jaune le côté idéal. Ce dernier académicien a donné, on le sait, plusieurs de ses conceptions comme des hypothèses ; mais il nous semble que M. Mélier luimême a produit une interprétation assez extraordinaire : il soupçonne qu’une phosphorescence de la mer voisine des ports où sévit la fièvre jaune pourrait bien être en relation avec la production de cette fièvre.

« A moins de supposer que ce sont des infusoires qui donnent cette phosphorescence à la mer, qu’ils sont des produits provenant de la putréfaction des matières animales desséchées au voisinage des ports, à l’embouchure des fleuves, et possèdent ainsi une action délétère, nous ne saisissons pas absolument la relation. La lésion du foie dans l’empoisonnement parle phosphore , voisine de la lésion du foie caractérisque de la fièvre jaune, ne peut être considérée jusqu’ici que comme une ressemblance d’effets sans analogie de cause. »

FIN DES PIECES JUSTIFICATIVES

TABLE UES MATIÈRES

Pages.

Dédicace . 5

Avant-Propos . . 9

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