POUJOULAT
PIÈGES JUSTIFICATIVES
Les réflexions suivantes que le savant rédacteur de la Gazette du Midi fit à l’occasion de cette lettre ne peuvent laisser aucun doute sur ce point, que la prétendue demande en révocation de l’Intendance sanitaire n’a jamais existé, ou que du moins si elle fut formulée par le gouvernement britannique, ce ne fut qu’à la sollicitation des meneurs non-contagionistes de France qui ne furent pas fâchés d’avoir ce prétexte à invoquer.
« Si nous ne savions pas, dit M. Henri Abel , à quel point les hommes les plus capables de Paris sont étrangers aux premières notions du bons sens et de l’expérience en matière sanitaire , nous ne comprendrions pas qu’un conseil de ministres tout entier, eût trouvé chose très-naturelle d’ouvrir la porte au choléra sous pavillon britannique , tandis qu’on la lui refusait sous pavillon national (on se rappelle qu’il s’agissait de deux paquebots , ayant la provenance de Malte , l’un français , l’autre anglais ) : cela rappelle les anciennes quarantaines de Tunis, où la canaille seule, restait à bord , tandis que les gens 'comme il faut débarquaient librement , la peste étant trop polie de sa nature pour s'attaquer a eux.
« Gomment MM. les Ministres, qui doivent être au courant des mesures administratives et autres , prises par l’Angleterre , ne se sont-ils pas souvenus qu’elle venait d’établir dans les ports des îles Ioniennes, une quarantaine de dix jours pour les provenances de Malte, et que lord Palmerston , quelque revêche qidon le suppose , ne pouvait , sans être absurde , se fâcher de ce qu'on imposait à ces mêmes provenances . une quarantaine de moitié plus faible que celle du gouvernement anglais.
« Quant à la malle delTnde, MM. les Ministres connaissent-ils si peu les réglements et usages des lazarets, qu’ils ignorent que les correspondances peuvent entrer immédiatement après les parfums d’usage, et que les retards , auraient été insignifiants. N’est-ce pas d’ailleurs, quelque chose de caractérisque des temps où nous vivons que cette grande sollicitude des ministres français pour la correspondance delTnde et pour les affaires de la Cité ; comme si elle devaient être plus chères à notre pays que les affaires et les correspondances de Marseille et de la France.
« Venons maintenant à la partie sérieuse de la conversation ministérielle :
« Après le témoignage formel , de M. Poujoulat , nous devons croire que M. le Ministre du commerce, est personnellement favorable aux idées de prudence en matière de santé publique ; mais comment a-t-il été assez mal inspiré, pour nous donner comme
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son agent ne confiance, en pareille occurrence, un médecin dont les convictions sont à la hauteur de celles des Chervinetdes Aubert- Roche ? Mais comment surtout, au lieu d’établir provisoirement à Marseille quelque chose , qui se rapprochât , autant que possible, de ce qui existait, a-t-il confié à un agent du pouvoir le soin de nous préserver ?
» Que M. le Ministre du commerce ne se fasse pas illusion, son commissaire extraordinaire , n’aura jamais la confiance des états méditerranéens , et l’adjonction des trois conseillers municipaux qui peut avoir quelque portée à Marseille , n’en aura point au dehors. Ces mots funestes à titre consultatif , auraient beau demeurer lettre morte dans les rapports antérieurs , l’étranger les interprétera dans le sens le plus rigoureux. M. Mélier quoiqu’il fasse ne sera pour lui qu’un agent de démolition à peine masquée par l’association passive de trois citoyens sans pouvoir. D’un bout de l’Europe à l’autre, ce sont des assemblées qui président aux établissements sanitaires ; si vous ne présentez quelque chose de semblable n’espérez pas qu’on ait confiance en vous; créez une intendance provisoire, composez-la de membres de divers corps électifs de la localité, on y croira ; car on sait la force d’un mandat populaire et d’une responsabilité morale, volontairement et gratuitement acceptée. »
Opinion émise au Congrès sanitaire de Paris par le docteur
Pierre-Philippe lonlau,
membre du conseil supérieur de santé d’Espagne, etc., etc., Sir les quarantaines contre le choléra asiatique.
« J’arrive trop tard pour pouvoir ajouter quelque chose de nouveau à tout ce qui a été dit dans cette discussion presque épuisée. D’ailleurs , l’autorité de ma parole est si faible, qu’elle n’a pas le droit de fixer votre attention. Mais votre Commission a appelé le débat , elle désire qu’il soit approfondi et complet , afin que la résolution , quelle qu’elle soit qui en sortira , 11e laisse dans l’esprit ni doutes , ni incertitudes. La conférence partage ce désir ,
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j’espère donc qu'elle sera assez bienveillante pour m’écouter quelques instants :
« Je commencerai , Messieurs , par relever un reproche que l’on adresse très-souvent aux médecins, et qui a été répété l’autre jour par notre collègue, M. le consul général de Sardaigne : « Le choléra est-il contagieux ou ne l’est-il pas , demande-t-on ? Commencez par vous mettre d’accord sur ce point , et ensuite ‘nous pourrons juger avec quelque certitude , ce qu'il y a à faire pour nous préserver de cette maladie .» Eh bien ! Messieurs , il est impossible de donner une réponse catégorique et absolue comme on le désire. Le choléra-morhus asiatique , de même que la peste et la fièvre jaune n’est pas constamment , essentiellement et universellement contagieux ; mais comme ces maladies , il est contagieux ou le devient , dans des circonstances que la science humaine ne saurait déterminer avec certitude. Telle est la vérité.
« Dès lors, vous voyez que dans l’histoire du choléra on trouve nécessairement des faits pour et contre la contagion ; par conséquent , le désaccord qu’on nous reproche n’existe pas. Chacun raisonne d’après les faits qu’il connaît , et chacun raisonne bien. Les conclusions sont différentes et même opposées , parce que les points de départ eux-mêmes étaient opposés. Mais on voudrait une solution unique, absolue ; cela est impossible, et nous ne pouvons façonner à notre gré la nature des choses. L’observation impartiale des faits nous a démontré, que le choléra est quelquefois contagieux , et que d’autres fois il ne l’est pas , nous ne pouvons faire qu’il en soit autrement. Ainsi se passent les choses , et il faut bien les accepter telles qu’elles s’offrent à notre observation. D’après ces considérations, vous voyez, Messieurs, que l’homme impartial ne doit ni ne peut raisonnablement se déclarer exclusivement contagioniste ou anti-contagioniste, et qu’en descendant sur le terrain de l’application sanitaire , la prudence dit que les mesures quarantenaires sont indispensables pour sauvegarder les pays sains des invasions du choléra.
a La majorité de votre commission vous dit : Les quarantaines ne peuvent rien contre le choléra , et nous voici encore une fois dans l’argumentatiou exclusive. Oui, vous avez raison : dans certains cas, dans telle ou telle invasion du choléra que vous avez observée, les quarantaines n’ont pas servi à grand’chose ; mais, dans d’autres cas, les quarantaines ont beaucoup servi, et elles sont encore en ce moment d’une grande utilité. Interrogez les Etats romains, et notre honorable collègue le docteur Capello vous répondra au nom du jjays qui l’a envoyé; interrogez l’Espagne, et elle vous dira par ma voix qu’en 1832, lors de la première invasion du choléra dans la Péninsule ibérique, cette maladie pénétra par
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Oporto, qui était le seul endroit qui entretint des communications libres et fréquentes avec les pays alors infectés, et que dans la dernière invasion de 1848, elle a établi des quarantaines, et le choléra l’a épargnée. Interrogez la Russie, et l’honorable docteur Rosenberger vous dira ce qui s’y est passé pendant l’invasion de 1848, dans laquelle des quarantaines ont été omises, et pendant celle de 1829, où elles ont été adoptées. M. le rapporteur vient de faire allusion à ces deux invasions du choléra ; mais il a oublié de vous dire qu’en 1848, sans quarantaine, l’épidémie a été bien plus intense et plus meurtrière qu’en 1829, avec les quarantaines. Et qu'on ne vienne pas contester ces faits ; car , fussent-ils mal avérés, ce quil serait fort difficile de prouver , ils n’en ont pas moins enraciné dans la masse des esprits une conviction qu’on chercherait vainement à ébranler . Qu'on ne nous reproche pas non plus de tomber dans l’argument post hoc ergo propter hoc. Non, Messieurs, permettez-moi de vous répondre que nous argumentons en parfaite logique, lorsque nous attribuons l’innocuité à une chose qui , fort probablement , en est la cause; entre la quarantaine contre une maladie et la préservation de cette maladie , il y a un rapport de causalité très-évident. On tombe dans le sophisme en question, lorsque l’on affirme qu’une guerre, une disette, ou quelque autre calamité a eu pour cause l’apparition d'une comète, ou bien une éclipse phénomène, qui n’ont aucun rapport de causalité avec de semblables malheurs, nonobstant leur coïncidence; voilà pourquoi l’on donne encore à ce vice de raisonnement le nom de sophisme par non causa pro causa. Nous ne sommes pas coupables d’un semblable sophisme, Messieurs; on y tomberait bien plutôt en argumentant, comme je l’ai entendu faire dans une de nos dernières séances, pour soutenir qu’il n’y a pas de danger à ne pas faire de quarantaines. « Le choléra éclata à Marseille, disait un de nos savants collègues, des milliers de Marseillais se réfugièrent à Lyon, sans être assujettis à aucune quarantaine, et, malgré cette circonstance, ils n’importèrent pas le choléra à Lyon. » Vous voyez, Messieurs, que ce fait n’est pas bien extraordinaire : il se reproduit presque toujours dans les grandes villes, quand il vient à s’y déclarer une maladie épidémique ou contagieuse. Les fuyards sont ordinairement en très-bonne santé, et dès-lors il est assez naturel qu’ils ne transmettent aucun germe morbifique. Si, dans l’exemple qu’on nous a cité, un certain nombre de cholériques de Marseille eussent été transportés à Lyon, sans être soumis à aucune quarantaine, et que, malgré cela, pas un seul Lyonnais n’eùt été atteint du choléra, voilà ce qui prouverait quelque chose en faveur de la nonquarantaine.
« Je soutiens donc , contre la majorité de la commission, que les
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quarantaines , dans beaucoup de cas, peuvent quelque chose contre le choléra, et que c'est professer une doctrine fataliste , que d’affirmer qu'il est humainement possible de rien faire d’utile et d' efficace contre un tel fléau.
« Ce fléau, ajoute le rapport de votre Commission, marche dans ses invasions à la manière des épidémies en général , et tombe comme un orage sur les pays qu’il atteint : il y arrive on ne sait comment, sans avoir parcouru les pays intermédiaires et nullement de proche en proche.... Tout cela est vrai dans certains cas, mais il est vrai aussi que dans d’autres cas, ce fléau marche à la façon des contagions, et qu’il arrive au pays qu’il atteint de proche en proche, et en suivant un itinéraire parfaitement constaté. Or si ces deux faits, sont certains (et dans cette salle il y a des témoins des deux ordres de faits) quel est le devoir des gouvernements ? Serait-il sage d’abolir immédiatement et complètement les quarantaines ? Non; cette abolitonne serait pas prudente, et dans certains pays elle serait cruelle, parce qu'elle ravirait aux populations une illusion , si vous voulez que c'en soit une, mais une illusion qui rassure les esprits, une illusion qui s’approche beaucoup de la vérité et par conséquent une illusion qui préserve. Dans certains pays , enfin dans certaines localités , V abolition de la quarantaine serait bien plus que cruelle , elle serait impossible.
« Après avoir épuisé les arguments scientifiques et les faits favorables à la quarantaine, on nous représente les plaintes delà navigation, et du commerce et les entraves que le système quarantenaire apporte à la rapidité des communications et aux transactions commerciales ; les quarantaines font perdre du temps, et ce temps est de l’argent, nous répète- t-on, selon le proverbe anglais ; à quoi je réponds d'abord, qu’en effet le temps est de V argent, mais que la santé publique est de l'or. Ensuite je dirai au commerce que dans la navigation qui est son principal élément, il n’a rien fait pour qu’on lui accorde l'affranchissement complet des mesures sanitaires qu’il réclame avec tant de persévérance. Voulez-vous savoir l’état hygiénique des batiments de la marine marchande ? Lisez le rapport sur la quarantaine présenté au parlement par le Conseil général de santé d’Angleterre, et là, à la page 86 de la traduction française, vous trouverez copié textuellement ce que disait notre savant collègue le docteur Sutherland, après avoir visité les batiments du portdeGdascow; et il faut savoir que toutes les marines marchandes se ressemblent, Oui, messieurs, la plupart des navires du commerce ne prennent aucune mesure hygiénique ; ils n’ont ni aération, ni ventilation ; ils sont, en général, dans un état de saleté extrême. On trouve souvent le fond de ces vaisseaux couvert d’une houe putride ; les [marins du commerce ne sont pas assujétis au
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régime convenable ; les conditions hygiéniques de leur demeure sont, aussi déplorables et parfois même plus dangereuses que dans les pires quartiers de nos plus populeuses cités. Gomment donc accorder un bill de salubrité à ces petits villages bottants et infects, surtout lorsqu’ils veulent être admis dans un port dont beau est en partie stagnante, et où débouchent des égouts plus ou moins infects. Non ! les plaintes du commerce ne seront pas fondées tant qu’il ne fera rien pour assainir ses vaisseaux. Qu’il reporte aux frais d’assainissement ce qu’à présent lui coûtent lus quarantaines, et alors nous lui ferons bon marché de ces entraves parfaitement rationnelles dans l’état actuel des choses , pour la préservation des maladies en général et du choléra en particulier.
« A quoi bon tant de quarantaines par mer, nous dit-on, quand il est presque impossible de fermer la porte au choléra par la voie de terre ? A cela il faut répondre : quand l’ennemi veut entrer par deux portes, il vaut toujours mieux en fermer une que laisser les deux ouvertes. D’ailleurs, les provenances par terre ne sont jamais aussi dangereuses que les provenances par mer. Dans les premières, il y a le bâtiment de moins et la ventilation de plus ; ensuite nous ne demandons que ce qui est possible ; nous demandons qu’on fasse ce que l’on peut faire ; nous ne voulons que des mesures sanitaires, rationnelles, suffisantes, sérieuses et toujours réelles dans la pratique. Si l’on parvient à démontrer qu’une mesure sanitaire est inapplicable, inefficace, ou inutile, nous y renonçons volontiers. Voila pourquoi l’Espagne, qui tient tant aux quarantaines par mer, a fait justice des cordons par terre. Ils sont abolis depuis longtemps chez nous.
« D’après ce qui vient d’être exposé, et d’après les arguments déjà allégués par les honorables membres qui partagent mes opinions, je crois pouvoir établir : 1° que l’exclusion des quarantaines pour le choléra est inadmissible en principe, et qu’en fait elle serait impossible surtout dans certains pays; 2° que les mesures hygiéniques que la commission propose seraient nulles ou devraient se rapprocher beaucoup de ce que nous entendons par quarantaines, et 3° que ces mesures hygiéniques, fussent-elles sérieuses, ne sont plus une garantie pour la santé publique dès qu’on les déclare facultatives ; déclaration qui détruit l’uniformité à laquelle on vise, et qui laisse subsister le statu quo actuel. »
D’après ce fragment du discours du docteur Monlau. on jugera qu’il serait impossible d’être à la fois plus logique, plus sage, plus éclairé. Heureuses les nations qui confient leurs destinées sanitaires à des hommes de cette trempe. Voyez avec quel mépris le noble médecin espagnol traite la raison d’argent ; et comme il réduit à
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leur juste valeur les plaintes du commerce, terme la bouche à celui-ci, en lui intimant de commencer par faire preuve d’humanité envers ses matelots, et de faire quelques sacrifices en faveur de l’hygiène navale ! Les sentiments hautement professés sur la même question par l’école de Chervin, peuvent-ils tenir contre une telle déclaration de principes ? Non, certes, il n’y pas à lutter contre eux, on est forcé de le reconnaître, et pour ma part je ne peux qu’engager les médecins qui se préoccupent tant en France des intérêts du commerce et toujours prêts à leur sacrifier la santé des masses, à méditer les diver discours prononcés au congrès sanitaire par M. Monlau, et à se nourrir des sentiments qu’il y a exprimés avec tant d’éloquence et de conviction
Note sur ia peste du Léonidas.
Tous les documents relatifs à cette importation , le fait de la gastrite et du bobo , celui de la menace faite au I)r Robert de lui démolir sa baraque , etc., sont consignés dans le Sémaphore , la Gazette du Midi el le Garde national (numéros du 19 juillet 1837 et suivants). Je ne crois pas utile de les reproduire ici et il doit me suffire de signaler leur existence en indiquant les recueils où on peut en prendre connaissance.
Lettre de M. Mélier sur le choléra de 1850 et l’enquête
du docteur Dugas.
(Extrait de la Gazette du Midi du 20 septembre 1850;.
J’ai parlé, à la page 95, d’une lettre adressée par M. Mélier à l’Académie de médecine et dans laquelle il faisait valoir contre
piè( :es j ustif icat r ves .
l’enquêtedenotre Société de médecine u ne contre-enquête qu’il avait demandée lui-même à M. le D' Uugas , médecin des épidémies.
Voici ce document et les réflexions qu’en tirait la Gazette du Midi , dans son numéro du 20 septembre 1850 :
a Monsieur le Président , très-cher collègue ,
« Vous savez la mission qui m’a été donnée et que je m’efforce en ce moment d’accomplir. Je ne saurais oublier que l’honneur d’appartenir à l’Académie et la part qu’il m’a été donné de prendre à ses travaux sur la peste et les quarantaines ont dû être , aux yeux de M. le Ministre , mon premier et principal titre à ce témoignage de haute confiance.
« Je regarde, en conséquence, comme un devoir pour moi de porter à la connaissance de l’Académie tout ce qui , au point de vue médical , pourra 1 intéresser dans cette mission, el je tâcherai d’en faire un jour le sujet d’une communication spéciale.
« En attendant, et pour faire dès à présent preuve de bonne volonté , je vous adresse, avec prière de le mettre sous les yeux de l’Académie, un travail plein d’intérêt, qui a été fait à ma demande, sur les cas de choléra récemment observés à Marseille. Gomme il arrive presque toujours dans les circonstances analogues, on en avait singulièrement grossi le nombre. On avait, de plus , répandu dans la population cette idée que les premiers malades étaient le produit de l’importation. Ijes suivants, en quelque sorte engendrés par eux, n’en auraient été que la propagation successive et de proche en proche, par voie de communication directe ou indirecte.
« En fait de choléra, c'est , il faut le dire , /’ opinion dominante ici et dans tou, te la Mediterranée.
(( On comprend la portée de pareilles assertions, les conséquences auxquelles elles conduisent, et combien , dès lors, il importe, chaque fois que l’occasion s’en présente, d’en vérifier l’exactitude ou d’en démontrer l’erreur.
« Tel a été le but de l’espèce d’enquête à laquelle a bien voulu se livrer M. le docteur Dugas. Faite sans idée préconçue, et uniquement dans le but de savoir la vérité , cette enquête a mis hors de doute, en ce qui concerne les cas en question, les deux propositions suivantes, savoir : 1° que des dix cas de choléra dont il s’agit dans la note, aucun ne s’est montré sur des personnes venant des lieux où régnât actuellement le choléra; que tous, au contraire, se sont déclarés sur des personnes habitant depuis plus ou moins longtemps, quelques-unes depuis très-longtemps, la ville de Marseille et ne l’ayant pas quittée ; 2° que tous sont isolés, étrangers les uns aux autres, et nullement engendrés les uns par les autres.
P I È ( î ES J U S T I F I C A T I VE S .
u Comme on le pense Lien, je n’entends nullement tirer d'un fait particulier une conclusion générale; je ne veux qu’établir ce fait. Je dirai seulement et avec une entière conviction , que si, dans toutes les épidémies de choléra, on eût pu procéder à une enquête semblable à celle que j’ai fait faire ici, il est probable que dans beaucoup de celLes où l’on a cru voir de l’importation, on aurait acquis la preuve que cette importation n’existait pas réellement, et que la maladie était née comme naissent tant d’autres maladies, par l’effet de circonstances inconnues.
« Un jour viendra, sans doute , où cette grave question , portée devant V Académie, pourra y être examinée à fond et avec tout le soin qu'elle mérite.
« Il n’en est pas de plus grave et qui mette en jeu de plus grands intérêts.
<c Vous remarquerez que M. Dugas est à la fois médecin des épidémies et membre du conseil de salubrité. Cette double position, et surtout le caractère honorable de ce confrère, donnent à son travail toute la valeur d’une pièce officielle.
« Toutefois, je dois dire que, pour plus de rigueur, M. Dugas, allant au devant de toutes les objections, a provoqué lui-même une contre-enquête et un débat contradictoire. Une commission a été désignée à cet effet. Dès qu’elle aura fait son travail, quel qu’en soit le résultat, je l’enverrai à l’Académie.
« Recevez, cher président, etc.
« Mélier. »
« C’est le 10 août que l’on a demandé àM. le docteur Dugas un rapport sur les cas de choléra signalés à Marseille ; dès le 14, pour satisfaire à l’impatience de M. Mélier, une première note est communiquée à celui-ci, et c’est le 30, c'est-à-dire seize jours après, que M. le commissaire la transmet au président de l’Académie.
« Les lecteurs de V Union médicale , qui ont vu la lettre d’envoi, et non le rapport, ne doivent-ils pas conclure du premier de ces documents qu’à la date du 30 août on comptait seulement dix cas de choléra à Marseille. Cependant, à la date du 30 août, il y avait au moins trente décès officiels. Le rapport de M. Dugas en fera foi quand il sera imprimé. Nous ne parlons pas ici des cas non suivis de mort. A cet égard, aucune déclaration n’a été demandée par l’autorité, et cependant on ne peut pas admettre que, cette fois, tous les cas, sans exception, aient été mortels.
« De bonne foi, était-ce d’après un document incomplet, conlidentiel, n’ayant d'autre but que de satisfaire l’impatience d’un administrateur, préparé et rédigé en quatre jours et ne comprenant pas la moitié du laps de temps dont il devrait tracer l’historique,
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était-ce d’après cette communication de complaisance que l’on devait écrire au président d une académie une lettre dont la publication était, en quelque sorte, assurée? Fallait-il surtout que cette lettre fut rédigée de manière à laisser croire qu’à la date du 30 août il n’v avait eu à Marseille que dix cas de choléra, tandis que le chiffre, non des cas, mais des décès officiels , était triple de ce nombre? Fallait-il enfin se hâter de tirer des conclusions de ces dix faits, colligés en quatre jours , et sur lesquels nul contrôle public n’avait pu être exercé? Ce sont là des questions que nous soumettons sans crainte, non seulement aux médecins, mais à toute personne à même de comprendre la gravité d’une décision précipitée et sans motifs suffisants, alors qu’il s’agit de l’existence de populations entières.
« Le rapport complet deM. le docteur Dugas devant bientôt être publié, il serait inutile de discuter ici les dix cas mortels exposés dans la première partie et qui ne comprennent, d’ailleurs, que la période la moins meurtrière du mois d’août. Il nous est cependant impossible de ne pas faire observer que le marin corse, mort rue Tamaris, 6, et dont le véritable nom était Antoine Francioni, est mort bien réellement du choléra, quoiqu’il soit inscrit comme ayant succombé à une maladie ordinaire. M. le docteur de Cfarani a certifié le fait, et l’expérience de cet honorable médecin dans le traitement du choléra ne peut laisser aucun doute à cet égard. Francioni habitait, non pas le même appartement que la dame Marie Léandra, morte quatre jours après lui , mais le môme étage.
« Il est bon aussi d’observer que les bâtiments mouillés dans le port ont offert, comparativement, des cas plus nombreux et une mortalité plus prompte : ainsi le navire f Heureuse-Clémence a fourni à lui seul deux décès et deux cas non mortels, la Marie- Joséphine, un, la Gazelle , (de Zanzibar) un.
« D’autres cas assez nombreux, se sont manifestés depuis le 1 4 août à bord des navires mouillés dans le bassin. Un seul en a eu
trois.
« Ce navire est VAnita sous pavillon espagnol. Le 15 août, le frère du capitaine a été atteint à bord et soigné per MM. de Graram etCartoux.Le 17, le capitaine lui même a été attaqué, on l’a porté rue des Aufïiers, n° 10, où il est mort, asisté des deux médecins cidessus; enfin, le 19, un matelot est tombé malade, et a été porté à l’Hôtel-Dieu.
« Le navire suédois Y Amphion a eu deux cholériques à 5 jours d’intervalle, l’un le 10, et l’autre le 15 août : portés à l'hôpital sur le certificat de M. Ch. Behm, tous deux sont morts peu de temps après leur entrée.
« Enfin, depuis le 31 août, il y a toujours eu des cas de choléra ;
PIÈCES J USTIFICATI VES .
trois mortels ont été signalés à l’hospice des insensés à St Pierre. L’ Hôtel-Dieu a reçu plusieurs cholériques ; et un marin, frappé à bord de son navire, a succombé avant qu’on put le transporter à terre.
« Enfin la petite ville de La Giotat vient d'être témoin d’un fait qui révèle la communication de la manière la moins douteuse. Une femme de cette commune vient à Marseille à l’occasion de la foire de Saint-Lazare. Elle retourne chez elle, est attaquée du choléra, dont La Giotat était tout à fait excempte, et succombe : deux personnes meurent après elle et le mal s’éteint.
« N’oublions pas enfin qu’Alger avait le choléra depuis un mois quand on a bien voulu l’avouer : que, dans cet intervalle, tous les arrivages ont été reçus en libre pratique. Ainsi en est-il toutes les fois qu’une épidémie n’est pas absolument déclarée. Est-il donc surprenant que l’on ait tant de peine à retrouver le premier germe du mal et le moment précis de l’invasion. »
L’hygiène navale dans ses rapports avec le commerce et l’hygiène publique, et proposition de créer un corps de médecins sanitaires, par le D1 Bertulus.
■ ( Octobre 1845).
Ge fut vers le milieu du dix-huitième siècle que l'on vit paraître les premiers écrits sur l’hygiène navale. Lind, Mead, Duhamel, Dumonceau, Poissonnier, Desperierres, Rouppe , Milmann , Priugle et Huxham , écrivirent sur les maladies des gens de mer et semèrent , dans leurs ouvrages, quelque préceptes d’hygiène ; mais les seuls traités un peu étendus et véritablement estimables que nous possédions sur cette science appartiennent à notre époque, et sont dus à trois médecins de la marine royale , MM. Déli— vet, Kéraudre.i et F orge t, le premier qui est très-peu connu à cause de l’extrême rareté de son travail , et qui a du reste précédé les deux autres, a traité la matière avec beaucoup de méthode, de soin et de discernement; c'est une justice que je lui rends d’autant plus volontiers, que les auteurs qui l’ont suivi semblent avoir pris à tâche de n’en pas dire un seul mot, de le vouer à un profond oubli ; son ouvrage qui a été imprimé à Gênes en 1808
et qui était digne d’un meilleur sort, est un fort volume in 8° de 500 pages, qui a pour titre: Principes d’hygiène navale. Notre illustre Larrey en a fait un éloge bien mérité dans un long rapport présenté à la Société de médecine de Paris , au nom d’une commission composée de MM. Double , Emonnot et Sédillot jeune. Or, le jugement de Larrey, en matière d’hygiène navale, mérite d’être pris en haute considération ; si l’on se rappelle qu’avant de servir dans les armées de terre, cet immortel praticien avait navigué long-temps dans la marine comme chirurgien-major.
Je ne dois pas oublier de citer aussi , parmi les meilleurs ouvrages d’hygiène navale qui appartiennent à notre époque, le travail intéressant publié en 1828 par M. Da-Olmi ; on y trouve des documents d’une haute importance et qui se rattachent à l’hvgiène publique, d’excellentes descriptions du scorbut, du tétanos, de la fièvre jaune, du choléra-morbus de l’Inde, etc.
Les travaux de MM. Délivet , Kéraudren , Da-Olmi et Forget, ont rendu de grands services à la marine et sont les seuls qui méritent d’être consultés aujourd’hui , parce qu’ils sont, le dernier surtout, à la hauteur de nos connaissances physiques et en rapport avec les premiers besoins des navigateurs de notre époque. Toutefois je ne craindrai pas d’avancer ici que ces savants médecins n’ ont pas exactement apprécié la matière de l’hygiène navale, et n’ont, par suite, comblé que d’une manière incomplète, l’une des plus fâcheuses lacunes de la médecine.
En effet : comme sujet de l’hygiène , l’homme de mer doit être considéré de deux manières différentes : 1° sous le rapport des divers climats que sa rude profession l’oblige à fréquenter ; 2° sous celui de l’habitation du vaisseau lui-même, et par conséquent des influences physiques et morales qui eu sont le résultat. Or, cette dernière partie de V hygiène navale est la seule dont, se soient occupés les auteurs que je viens de citer , et je n1 aurai pas de peine à démontrer qu' abstraction faite de son utilité , qui est incontestable , elle est la plus restreinte , la moins intéressante , puisqu'elle ne considère le marin que pendant qu'il est à la mer et dans les meilleures conditions pour conserver sa santé.
J’ai navigué 15 ans et, pendant ce long intervalle , je n’ai pas vu une seule épidémie se développer spontanément à la mer ; chose plus remarquable encore , je n’ai pas vu surgir un seul cas de scorbut: j’ai fait cependant de longues traversées et de pénibles croisières.
D’un autre côté, j’ai pu vérifier aussi, pendant le cours de mes pérégrinations, que le séjour des ports n’est jamais sans inconvénient pour les matelots. La gale, la syphilis ont quelquefois envahi sur certaines parties du littoral de l’Espagne , de l’Italie ,
PI ÈGES J USTIFIGAT I VES .
du Portugal, etc., l 'équipage qui m'était conlié ; dans d'autres circonstances, la fréquentation de parages malsains a fait naître sur mon bord le scorbut, le choléra-morbus, la fièvrejaune, les lièvres intermittentes simples et pernicieuses.
Mais si, au lieu de considérer simplement le marin comme /'habitant de la mer , V hygiène navale l’envisage comme le citoyen du monde entier , comme le cosmopolite par excellence; elle franchit alors les limites étroites dans lesquelles on Va injustement retenue jusqu'ici et son domaine ne connaît plus de bornes. Il renferme, en effet , l'hygiène générale et par conséquent la topographie médicale de toutes les contrées maritimes du globe où peuvent aborder nos vaisseaux, V étiologie et la prophylactique des maladies qui leur sont propres. S’il est vrai, ainsi que je viens de le dire, que l’atmosphère de certains pays , la nature de leur sol, les mœurs de leurs habitants, le genre de vie qu’y mènent les équipages , sont les seules causes des épidémies qui les moissonnent ou des infirmités qui les affligent ; pourquoi borner l'hygiène navale au soin de la tenue du personnel et du matériel du vaisseau, pourquoi s'obstiner à ne pas reconnaître que son point de départ obligé est l’hygiène générale et la topographie médicale des côtes ?
JJ immortel Hyppocrate . dont le génie a posé les fondements de f art de guérir , naurait pas procédé autrement, et on ne saurait en douter lorsqu'on a lu et médité son sublime traité des airs , des eaux et des lieux, qui peut être considéré comme V introduction à I hygiène de tous les peuples et de tous les temps. La topographie médicale dont le père de la médecine nous a tracé les principes et les règles, doit être l'étude principale des hommes de fart, s'ils veulent arriver non-seulement à prévenir les maladies, mais encore à en arrêter la marche lorsqu' elles se sont développées. Cette vérité n'est pas seulement applicable à la médecine navale, mais encore à celle de toutes les contrées, de toutes les localités, de toutes les classes de la société.
Si la matière de l’hygiène navale avait été comprise ainsi que je viens de le dire , l’Asie, l’Afrique et l’Amérique n’auraient pas englouti des millions de nos semblables qui ont trouvé la mort dans des pays où ils étaient allés chercher la fortune ou la gloire. De nos jours encore, que d’individus moissonnés dans de lointains climats et par des maladies inconnues, quiauraientévitécetriste sort, si les causes de ces maladies leur eussent été dévoilées!
Il serait donc à souhaiter, pour la conservation du genre humain et pour la prospérité du commerce, que les médecins qui habitent ou qui fréquentent les contrées maritimes des deux hémisphères, ne négligeassent jamais d’en faire connaître la topographie
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médicale. L'hygiène derhommede mer, fondée sur une baseaussi solide , aussi intéressante, serait désormais la véritable science de rhumanité. Quels avantages sociaux ne découleraient pas de son perfectionnement et de son application ! Je vais énumérer les plus saillants :
D’abord, grande économie d'hommes résultant de V appréciation exacte de la nature des endémies propres à certaines contrées , des saisons où elles sévissent , des circonstances atmosphériques qui les réveillent ou les compriment , des meilleurs moyens de s1 en préserver. Ensuite, adoption dé un système sanitaire général , basé, non sur des probabilités , mais bien : 1° sur la connaissance précise du mode de propagation ou de reproduction des maladies dites pestilentielles ; 2° sur la surveillance particulière qiï exerceraient des médecins spécialement versés en hygiène navale, et dont la mission serait d'indiquer aux capitaines toutes les mesures susceptibles dé empêcher /' importation deces maladies sur les vaisseaux et par suite dans nos climats.
Certes, ces résultats sont assez importants pour mériter d’être pris en considération. Que sont-ils néanmoins auprès de ceux que nous promettrait l’avenir ? Celui-ci ne nous amènerait rien moins que V assainissement complet des contrées les plus insalubres du globe , parce que l'hygiène navale , en recherchant les sources des épidémies , des endémies , et en les indiquant à l'autorité , mettrait celle-ci sur la voie des mesures à prendre pour les détruire; et de V application graduelle , éclairée , de ces mesures, résulterait de toute nécessité , et au bout d'un temps variable , V abolition complète des quarantaines , abolition qui sera intempestive tant que l'hygiène navale ne sera pas constituée, ainsi que je l'ai dit , et tant que des médecins spéciaux ne seront pas chargés d'en faire exécuter les lois à bord des bâtiments qui trafiquent aux Antilles, dans l'Inde j en Egypte , etc.
Si l’on m’opposait , à propos de l’embarquement de ces médecins, que les charges qui pèsent sur les armateurs sont déjà assez fortes pour qu’on ne cherche pas à les augmenter encore, je répondrais que la présence de ces praticiens serait , dans la grande majorité des cas, un élément d’économie. J’ai vu, pendant mon séjour à la Havane, des équipages du commerce frappés par la fièvre jaune et transportés dans des maisons de santé , où les armateurs payaient jusqu’à dix ou quinze francs par jour pour chaque malade ; si l’on joint à cette énorme dépense les frais que nécessitaient le déchargement et le chargement des marchandises par les gens du pays, on verra qu’il eut été préférable pour les armateurs d’avoir des médecins. II faut noter aussi, que, pendant que ces bâtiments du commerce étaient ainsi travaillés par la lièvre jaune , les
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bâtiments de guerre mouillés dans le même port conservaient une santé parfaite. Pourquoi ? Parce qu’il y avait sur tous ces bâtiments des médecins qui faisaient respecter les lois de l’hygiène, qui indiquaient aux commandants l’heure du travail, celle du repos , la nourriture et l’habillement nécessité par le climat, enfin les foyers d’infection qui existaient dans telle ou telle autre partie de la rade, et dont il était prudent de s’éloigner.
Du reste , les médecins qui suivraient les bâtiments du commerce dans les pays malsains ne devraient pas être absolument à la charge des armateurs ; T Etat leur devrait au moins autant que ces derniers , si Von considère que leur principal devoir serait d'assurer la stricte exécution des lois sanitaires , et de garantir la salubrité publique dont ils seraient les véritables agents . Arrêtonsnous quelques minutes sur cette dernière idée.
La question des quarantaines, qui est toute palpitante d’intérêt et d’actualité , est autant du ressort de l’hygiène navale que decelui de l’hygiène publique. Pour s’en convaincre il suffit de lire l’histoire des plus grands fléaux qui , dans les temps anciens et modernes, ont affligé l’Europe. Tous reconnaissent pour cause l’importation.
La lèpre qui désola nos pères et qui couvrit la France d: hôpitaux , est originaire de l'Egypte et de l'Arabie.
La variole a été importée en Europe par les Sarrasins et transportée en Amérique par les Européens
Selon une opinion très-accréditée , la syphilis nous a été apportée du Nouveau-Monde par les compagnons de Christophe Colomb.
Tous les médecins amis de la vérité , admettent la possibilité de l’importation de la peste , de la fièvre jaune, et même du choléramorbus , de V Inde, puisque les annales de la médecine renferment des milliers de faits qui la consacrent. Or , que peuvent contre ces faits toutes les dénégations, tous les raisonnements.
Il est donc évident que les libres communications de l’Europe aveccertains pays ontdetout temps compromis son état sanitaire, et qu’aujourd’hui encore elles méritent une grande défiance. Cependant le besoin d’un nouveau code quarantenaire est généralement senti , et tout fait présumer qu’on y admettra la traversée comme temps de séquestration. Mais sur quelles garanties s’appuiera-t-on pour juger l’état sanitaire d’un vaisseau? Se contentera-t-on du simple énoncé de la patente? Des faits nombreux prouvent qu’elle peut à peine établir une simple présomption. La peste et la fièvre jaune ont éclaté très-souvent pendant la traversée sur des bâtiments qui avaient patente nette. Ce dernier cas échéant , qui pourra , du reste , apprécier le caractère delà maladie qui naîtra ainsi spontanément , établir une comparaison entre
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elle et celle qui est endémique dans le pays qu'on vient de quitter ? Qui pourra , en un mot , éclairer les autorités sanitaires par une déclaration exacte et consciencieuse ? Sera-ce le capitaine qui, etranger à Vart de guérir , a de plus un grand intérêt à taire la vérité, ou bien des médecins spéciaux qui ne seront placés sur le s bâtiments que pour y surveiller avec attention la provenance , l’état des passagers et des marchandises, et qui, ternis par les réglements d’entrer en relation avec les autorités médicales des divers ports où ils aborderont, seront toujours parfaitement au courant de leur état sanitaire général ? La réponse est-elle difficile pour quelqu’un ?
Du reste, abstraction laite de ce qui a trait à la question sanitaire, rembarquement de médecins sur les navires du commerce qui fréquentent certains parages est souhaité par tous les amis de l’humanité, et tous s’accordent à dire qu’il ne doit pas être subordonné au chiffre de l’équipage, mais bien à la nature de la campagne. Telle est l’opinion qu’exprimait dernièrement, dans une réunion de médecins, le savant et modeste Gaimard, dont la compétence 11e pourra, je l’espère, être mise en doute. « Il est ridicule, nous disait-il, de voir souvent des navires destinés pour les pays les plus malsains et les plus éloignés s’affranchir de l’embarquement du médecin, par ce seul motif, que le nombre de leurs matelots 11’atteint pas le chiffre déterminé par le réglement, tandis que, dans d’autres circonstances, ce même médecin est imposé à des bâtiments qui ne fréquentent que des contrées tout à fait exemptes de maladies, et cela parce qu’ils ont un ou deux matelots de plus que les autres. » Notre législation maritime est, en effet, vicieuse sous ce rapport, facile à éluder et permet une foule d’abus qu'il serait trop long de signaler ici, mais qui sont à la connaissance de tout le monde.
Ainsi, la nécessité de rembarquement de médecins sur certains bâtiments du commerce me paraît une vérité démontrée et il devient évident, d’après ce que je viens d’exposer à ce sujet, que ces médecins seraient plutôt des fonctionnaires publics que des employés particuliers; le gouvernement aurait au moins autant à faire pour eux que les armateurs, et il ne faut pas perdre de vue un seul instant que les progrès de l’hygiène navale et la création d’un corps d’officiers de santé du commerce devant amener d’importantes réformes dans le système sanitaire, et épargner, soit aux armateurs, soit à l’État, les dépenses les plus onéreuses, on pourrait rétribuer convenablement ces médecins, et réaliser néanmoins une immense économie. Il me serait facile de prouver, par des chiffres, l’exactitude de cette assertion ; mais, outre que les bornes de ce travail s’y opposent, je ne crois pas nécessaire de m’appe-
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santir davantage sur un point qui ne sera pas contesté. Les frais énormes qu’entraîne notre système sanitaire actuel sont assez, connus de chacun, pour qu’il me soitpermis de n’en rien dire ici.
La question des quarantaines se rattache donc très-intimement à l’hygiène navale, etje ne saurais m’empêcher, en terminant mes réflexions à ce sujet, de faire observer ici que mon amour des mesures sanitaires est loin d’être aussi ridicule, aussi exagéré que cherchent à le faire croire quelques médecins. Rien dans les écrits que j’ai publiés sur cette matière n’autorise à penser ainsi. M. de Segur-Dupeyron, inspecteur-général des Lazarets de France , me Va exprimé à son passage à Marseille , et a pu, du reste , apprécier mon désintéressement dans la question. Loin de vouloir entraver le mouvement qui pousse à la suppression des quarantaines, je m'y associe de grand cœur, mais en indiquant la seule voie par laquelle on peut arriver à la solution cle ce problème important, sans compromettre la santé publique et la responsabilité du gouvernement.
Maintenant que j’ai démontré en peu de lignes combien est vaste et intéressant le domaine de l’hygiène navale, et combien il importe au gouvernement d'en favoriser les progrès, je demanderai sur quoi l’on peut raisonnablement s’appuyer, lorsqu’on affirme avec assurance que cette science peut être enseignée en cinq ou
six leçons? Une assertion aussi extraordinaire doit être définitive- *
ment relevée, et pour la faire rentrer dans le néant, il me suffira d’exposer en peu de mots le plan auquel je m’efforcerai de me conformer pendant mon cours d’hygiène navale à l’école de médecine (1).
Je l’ai divisé en trois parties principales.
Dans la première, je traiterai : de l’hygiène navale sur la côte orientale du Mexique (Vera-Gruz et Tampico), à la nouvelle Orléans, aux grandes et petites Antilles, à Cayenne , au Sénégal, sur la côte de Guinée, à Madagascar, dans l’Inde , enfin dans toutes les contrées chaudes et humides de la zone torride que fréquentent le plus les marins de Marseille.
Je rattacherai , à cette partie de mon cours, une histoire de la fièvre jaune, sous le rapport de l’hygiène publique. V étiologie et la prophylactique de ce fléau, de la fièvre typhoïde, des fièvres intermittentes simples et pernicieuses , du choléra-morbus , de la dyssentene épidémique et de toutes les ma’adies qui sont particulières aux contrées intertropicales. J’en signalerai même quelques -
(1) Des Zoïies qui étaient opposés à la création projetée par M. do Salvandy affectaient de dire que l’hygiène navale n’existait pas comme science et quelle se résumait dans la simple étude du vaisseau.
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unes qui ne sont en général connues que des médecins de la marine , et dont les livres ne font pas mention.
T examinerai ensuite l’action particulière qu'exerce sur l'économie la lumière et ! électricité . J’étudierai les effets de ce premier agent sur l’homme sain et sur l’homme malade. Je rechercherai le rôle qu’il joue dans V étiologie des maladies intertropicales, et dans la production des épidémies. Je n’omettrai pas , du reste , de parler de certains phénomènes physiques qui se rattachent évidemment à h électricité, tels sont, par exemple , les tremblements de terre, les ouragans, qui précèdent trop souvent les plus affreuses épidémies.
Dans la seconde partie, je m’ occuperai de l’hygiène navale dans les contrées les plus malsaines du littoral méditerranéen , telles que : V Egypte , la Syrie, h Asie mineure, Constantinople, certains points de V Archipel, de la Grèce, des îles de Corse et de Sardaigne, de l’Algérie, etc., etc.; V étiologie, la prophylactique de la peste, une histoire de cette maladie, depuis Hippocrate jusqu’à notre époque , trouveront leur place dans cette partie de mon cours; j'y traiterai aussi de la lèpre , de V éléphantiasis , du bouton d’Alep, de l'ophtalmie d'Egypte et des nombreuses affections cutanées qui sont si communes dans les villes d'Orient.
Enfin, dans la troisième partie, je traiterai de l’hygiène navale sur le grand banc de Terre-Neuve, dans les contrées où les marins vont pêcher la baleine, et en général dans tous les climats froids et humides. Ici , je parlerai de la prophylactique du rhumatisme, du scorbut, des affections catarrhales et d’autres maladies qui se développent dans ces climats avec une violence et une rapidité étonnantes. Je terminerai par l'hygiène navale, telle que l’ont conçue MM. Délivet , Kéraudren et Forget, c'est-à-dire, qu’ après avoir fait la topographie médicale du vaisseau en général, je parlerai des influences physiques et morales qui résultent de son habitation.
La matière est à la fois si vaste et si neuve, qu’après avoir épuisé les documents que j’ai recueillis, ceux qu’ont bien voulu me fournir mes honorables chefs et collègues de la marine, les corps savants auxquels j’appartiens, ma tâche restera encore incomplète; mais j’aurai indiqué la route à suivre pour constituer définitivement l’hygiène navale, pour donner à cette science la place qu'elle mérite d'occuper parmi les plus importantes branches de la médecine, et dès lors j’aurai rendu un grand service , nonseulement aux marins , mais encore à la société tout entière. Je suis convaincu, du reste, que la haute perspicacité de Son Exc. Monsieur le Ministre de l’instruction publique et sa sollicitude pour les progrès des lumières, le porteront à diriger sur l’école de Marseille tous les documents d’hygiène nautique dont il
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pourra disposer. Une foule de topographies médicales qui se rattachent à mon sujet, dorment enfouies dans les bibliothèques. II sera facile de les faire rassembler et de me les confier, ne fut-ce que pour quelques mois; avec ce secours et ceux que le département delà marine pourra me fournir, je ne crains pas d’avancer que j’arriverai à réaliser une œuvre scientifique d’un haut intérêt dont je m’occupe depuis longtemps, mais qu’entrave le manque de matériaux. Cette œuvre, qui est digne de tous les encouragements de l’autorité, est un traité complet d’hygiène navale qui manque encore à la science et à l’humanité (1). Jusqu’ici les navigateurs n’ont pu se préserver que des seuls dangers de la mer, à l'aide de la boussole, des cartes, des portulans et du baromètre qui leur prédit la tempête; quand donc pourront-ils emporter, avec ces guides précieux, un autre guide non moins indispensable, qui pourra leur apprendre à éviter les innombrables écueils qui menacent leur santé et leur vie dans les régions lointaines où les conduisent les spéculations du commerce et le service de l’état?
Quelques mots sur les questions suivantes :
Est-il bon que les intérêts de la santé publique ressortissent du Ministère du commerce? — Un commerce extérieur immense est-il la source de l’aisance et du bonheur des masses?
Quelques esprits défiants ou timorés se sont émus de la nomination au ministère du commerce de l’honorable M. Béhic. La haute position qu’occupait cet homme d’Etat dans une compagnie
(!) Trois ministères me paraissent appelés à contribuer aux progrès et à l’application de l’hygiène navale : ie ministère delà marine doit charger ses médecins voyageurs de recueillir tous les documents de topographie médicale
qui nous manquent encore et qui, réunis à ceux que peuvent fournir les annales maritimes et les archives des divers ports, doivent compléter l’hygiène navale. Au ministère du commerce appartient la création des médecins sanitaires, et tout ce quia rapport à leur embarquement. Enfin, le ministère de l’instruction publique, après avoir reçu tous les documents qui concernent l’hygiène navale, doit en confier la mise en ordre à des hommes spéciaux, et prendre toutes les mesures propres à assurer l’enseignement de cotte science dans les écoles médicales maritimes et même dans les Facultés.
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commerciale aussi riche que puissante, leur fait craindre sans doute qu’il ne brise les dernières entraves que la question sanitaire impose encore au commerce, ou du moins qu’il ne ferme l'oreille à cette réorganisation des quarantaines, que l’inefficacité, l’insuffisance patentes du système inauguré en 1851 fait généralement désirer au moins dans le midi de la France.
Ces craintes peuvent avoir en elles-mêmes quelque chose de spécieux, mais je 11e crois pas pour ma part quelles se réalisent, et j’espère bien autre chose de l’intelligence, de la droiture et de l'esprit éminemment pratique de M. Béhic.Si les intérêts commerciaux lui sont chers, le soin de sa responsabilité dans une question si importante ne lui sera pas moins précieux. Il n’aura pas de peine à comprendre que les mesures qu’il vient de prescrire dans l’ouest de la France, ne peuvent convenir le moins du monde dans le midi, spécialement à Marseille, dont la latitude se rapproche tant de celle de la côte d’Espagne, où se montra si sou vent le vomito avant l’organisation d’un service sanitaire convenable. Espérons surtout qu’avant le printemps prochain, la quarantaine contre les provenances des Antilles sera réglée à notre entière satisfaction.
Au reste, je le dirai en passant et sans faire la moindre allusion à l’excellent choix de l’Empereur, ce fut une idée assez étrange que celle qui, sous le gouvernement de Juillet, attribua la haute direction des établissements et des mesures sanitaires au ministre du commerce. Les intérêts de ce dernier et ceux de la santé publique sont diamétralement opposés, parfaitement antagonistes ; il n’était donc ni logique ni équitable d’en confier la garde au même fonctionnaire. De grands inconvénients devaient résulter de cette faute, et il n’est pas inutile de faire remarquer ici que le chervinisme 11’a réellement commencé à progresser dans les hautes régions du pouvoir, qu’à partir de l’époque où la direction de la santé publique fut enlevée au ministère de l’intérieur. Qu’on réfléchisse quelque peu à ce fait, qu’on en recherche les causes, et on adoptera sans peine ma manière de voir.
Le savant rédacteur de 1 1 Union médicale a paru s’étonner beaucoup, dans le numéro de ce journal du 1er octobre dernier, que je fasse si bon marché des intérêts généraux du commerce dans les questions d’hygiène publique, et m’a demandé à ce sujet un exposé des motifs. Qu’il me soit, permis de lui répondre brièvement.
Je n’ai certes pas la prétention de me poser en économiste, car l’étude de la médecine a seule occupé ma vie; mais la simple réflexion m’a suggéré que c’est un paradoxe que de soutenir que la puissance, la prospérité et surtout le bonheur d’un peuple sont en raison directe de l’accroissement de son commerce extérieur, surtout dans un pays tel que le nôtre. Si, à certains points de vue.
P I È l : E S J US T IEI( -A T I VE S .
le commerce peut être regardé comme la grande mamelle des peuples, il devient manifestement pour eux une sorte de fléau, lorsque, n’ayant plus seulemeut pour but l’échange des produits naturels et industriels des diverses contrées, il intronise l’esnrit si funeste de la spéculation, substitue aux besoins véritables des besoins factices, ne néglige rien pour multiplier ces derniers, au grand détriment des masses, et finit par leur apporter en outre la peste ou la lièvre jaune .
Tel est pourtant le caractère du commerce de l’époque, et je m’étonne que l’esprit sagace de M. Amédée Latour ne l’ait pas compris comme moi, ou du moins qu’il n’en calcule pas les tristes conséquences. Que voyons-nous, en effet, en ce moment autour de nous? Des fortunes de spéculateurs véritablement fabuleuses, et à côté d’elles des misères inouies, effroyables. L’abandon absolu des campagnes et des travaux agricoles, qui influent si favorablement sur le physique et le moral de l’homme, et sont la source de la véritable richesse, en faveur des travaux industriels dans les grandes villes; la cherté toujours croissante des denrées alimentaires, des objets de première nécessité, et le bon marché relatif d’une foule de choses inutiles que le commerce importe parmi nous. Ajoutons au tableau l’amour du luxe s’insinuant dans toutes les classes de la société et y portant la démoralisation, enfin la grande et incessante lutte des patrons et des ouvriers, de ceux qui n’ont rien contre ceux qui possèdent.
Sans en revenir aux principes delà civilisation lacédémonienne, il est permis de regretter un tel état de choses, et lorsqu’on réfléchit que l’exagération de l’idée commerciale en est la cause essentielle, fondamentale, on peut en venir à se dire que nous avons trop de commerce extérieur, et que, loin de lui donner de nouveaux encouragements, on devrait plutôt chercher à le restreindre. Que nous importe, en effet, qu’une foule de futilités qui nous viennent de l’Inde, du Levant ou des Antilles, soient arrivées à un prix très-bas, si le pain, la viande, le vin, les produits de la terre, ne sont pas abordables pour les classes pauvres; si cette prospérité factice est cause qu’il existe dans les grands centres, tels que Londres, Paris, Lyon, une classe nombreuse d'individus qui n’ont que de l’eau rousse dans les veines, au lieu de sang, par le seul fait d’une alimentation insuffisante ; si enfin la fureur des relations commerciales nous gratifie, par dessus le marché, de la peste, de la fièvre jaune ou du choléra.
Toutefois, je veux bien admettre un instant, avec mon honorable confrère, que notre commerce extérieur, n’étant pas encore suffisamment étendu, doit être encouragé à tout prix. Est-ce bien aux médecins à se préoccuper de cette question ?. Doivent-ils, eux
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qui exercent la profession la plus noble et la plus indépendante, venir en aide à l’esprit de lucre et de cupidité, et lui subordonner les droits sacrés de l’hygiène publique?
Il me semble qu’en entrant dans cette voie, la médecine française méconnaîtrait son origine, ses traditions et le plus grand de tous ses devoirs. C’est aux gouvernants à se préoccuper des barrières à opposer à la corruption et à la démoralisation des peuples; mais c’est aux médecins à les préserver des contagions. Sur ce chapitre, ils ne doivent faire aucune concession ; car, si le danger est grand, la responsabilité est immense. Qu’ont à gagner les médecins qui ont la faiblesse de se prêter aux vues abolitionnistes des gouvernements? Quelques places plus ou moins lucratives, quelques distinctions honorifiques, qui deviennent trop souvent pour eux la source de jalousies, d’inimitiés que rien ne peut vaincre. Que sont ces faveurs à côté de la responsabilité qu’ils endossent? et puis, en prenant le parti des négociants, des banquiers, des industriels dans la question sanitaire, ne doivent-ils pas craindre que ces derniers, à l’occasion de quelque grande calamité publique, ne s'en lavent les mains en disant : c’est la science médicale qui nous a induits en erreur, la responsabilité de la catastrophe lui appartient tout entière; nous lui avions exposé nos vœux, et, les prenant en considération, elle nous avait donné des conseils que nous n’avons pu que suivre.
Du reste, je l’ai déjà fait remarquer dans la première partie de ce livre , et je crois devoir le proclamer de nouveau ici : à Marseille , ville très-soigneuse de ses intérêts matériels à tous les points de vue , lé commerce est favorable aux mesures sanitaires; l’argent est beaucoup à ses yeux, mais la conservation de la santé et de la vie ne le trouvent pas indifférent. C’est là un fait notoire, et on peut facilemen t s’en convaincre , en demandant au premier négociant venu son opinion sur les quarantaines. Tous acceptent la nécessité des mesures sanitaires raisonnables et dont les frais ont été réduits le plus possible. Il faut ce qu'il faut , disent-ils , et si Marseille recevait la peste ou la fièvre jaune, nous perdrions bien plus dans une seule année que par les frais sanitaires pendant vingt ans. Ce raisonnement me paraît assez serré, et si M. Amédée Latour y réfléchit un peu il le trouvera très-juste.
Du reste , en 1850 , qui lutta énergiquement à Marseille contre la réforme sanitaire? N’est-ce pas le commerce tout entier, dont la résistance fut générale? Le Conseil municipal , la Chambre de commerce , le Conseil général , le Conseil d’arrondissement , peuplés de négociants, de courtiers, de fabricants, ne furent-ils pas unanimes contre cette réforme, et ne vit-on pas un jour à l’heure de la Bourse, la foule des commerçants qui la remplit, et en
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obstrue même les abords , se porter en masse à la préfecture pour demander le rapport du décret présidentiel ? Pourquoi donc serait-on meilleur juge à Paris qu’à Marseille des besoins et des intérêts de notre commerce ?
A ces faits si éloquents , les défenseurs quand même des intérêts commerciaux , semblables à ces individus que l’on accusait , sous la Restauration , d’être plus royalistes que le roi lui-même , finissent pas opposer que le commerce de Marseille est absurde , arriéré , qu'il méconnaît ses véritables intérêts et qu’il faut le faire marcher malgré lui dans la voie du progrès sanitaire. Je m’abstiendrai d’apprécier ici cette argumentation. Qu’il me suffise de dire que si Marseille est inférieure , sous un certain rapport , ce n’est certes pas sous celui de l’intelligence. En cette matière , elle a fait ses preuves il y a longtemps. J’ajouterai que dans notre Midi , nous avons des instincts de liberté et d’indépendance qui se font jour en toute occasion , qui sont la meilleure preuve que nous puissions exhiber de notre intelligence naturelle et qui devraient engager Paris à mettre de côté, lorsqu’il s’agit de nous , ces procédés autocratiques que les Provençaux de tous les temps ne trouvèrent jamais de leur goût.
M. Mélier, s’est beaucoup apitoyé dans son rapport sur le compte d’un négociant de Marseille, qui se trouva un jour complètement ruiné par le fait d’une quarantaine , imposée à ses marchandises au point d’arrivée. Cette histoire est bien vague, car elle ne présente aucun détail qui puisse faire présumer son authenticité ; M. Mélier nous la raconte sans doute comme on la lui a racontée à lui-même. Admettons un instant qu’elle est exacte : ce négociant fut sans doute bien à plaindre ; mais si son navire avait importé le choléra au point d’arrivée, il en serait résulté des malheurs bien plus nombreux et bien plus regrettables. Croit-on , par exemple , que la mort des 21 individus qui, à Saint-Nazaire, ont été victimes de l’insuffisance de notre code sanitaire ne soit pas un évènement mille fois plus fâcheux, plus grave, que la ruine possible du négociant ou de l’armateur de V Anne-Marie par le fait de la quarantaine ?
En terminant , je ferai remarquer à M. le docteur Amédée Latour que, du moment qu’on admet en principe , comme je le fais moi-même, l’innocuité absolue des marchandises, et le danger seul des hommes , des vêtements , des objets de literie , etc. , les frais qui incombent aux négociants dans les établissements sanitaires , deviennent bien peu de chose. Débarqués sur un chaland , purifiés et ventilés pendant trois ou quatre jours au plus, les ballots peuvent être admis , être jetés sur les chemins de fer ou déposés dans les docks selon le cas. N’est-ce pas là un pro-
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grès réel, un résultat très-appréciable, et puis, je le répète, pourquoi attacherions-nous tant d’importance à ces frais de quarantaine , puisqu’ils ont été considérablement réduits et que le commerce honnête les accepte comme une de ces nécessités avec lesquelles on ne transige pas.
Je n'insisterai pas davantage sur la question de la subordination des intérêts sanitaires aux intérêts commerciaux. Elle ne saurait être admise , et tout vrai médecin doit protester contre elle. Que les gouvernements fassent sous ce rapport ce qui leur convient , qu’ils se refusent absolument à en revenir à un régime sanitaire plus sévère , qu’ils laissent la porte ouverte aux fléaux pestilentiels , ce sera déplorable sans doute ; mais laissons-les faire tout seuls et n’abritons pas leur responsabilité sous notre robe médicale , qui ne couvre déjà que trop de plaies; laissons enfin à qui veut la prendre la devise Times is money , et ne nous départissons pas de celle-ci : Salas populi suprema lex.
Je n’ajouterai plus qu’un mot : je n’espère pas avoir modifié les idées de mon distingué confrère , et je n’ai jamais eu la pensée d’arriver à ce résultat; de même il ne parviendra jamais à changer les miennes sur la question que je viens de rappeler , en faisant connaître ici en quelques lignes le fond de ma pensée sur les droits antagonistes du commerce et de l’hygiène publique , je n’ai voulu que répondre à la question qu’il m’a adressée dans son journal et lui prouver que je n’avance rien que je n’aie bien médité ou raisonne ; je n’ai pas , d’ailleurs , la prétention d’être infaillible, errare humanum est , et je reconnaîtrai volontiers que je me suis trompé , si l’honorable rédacteur de V Union médicale , examinant à son tour la question à son point de vue, me démontre par un de ces solides articles que je lis si volontiers, que les intérêts du commerce et de l’hygiène publique ne sont pas, ainsi que je viens de le dire, tout à fait inconciliables.
Hotice historique sur le chevalier Rose.
llli ?o bar et cor triple a Circa pectus erat.
J’ai dit dans de ce livre, à la page 23, que : si T illustre chevalier Rose avait été évêque , il aurait depuis longtemps sa statue à Marseille , et qu’il serait d’une haute convenance de la part de nos
édiles de profiter de la construction de la rue Impériale, qui a fait disparaître la place qui portait le nom de ce grand citoyen, pour lui ériger enfin un monument digne de lui.
Augustin Fabre avait dit avant moi, dans son histoire des rues de Marseille (page 44) : « Qui n’a pas admiré la figure et le rôle du chevalier Rose dans le drame lamentable de 1720 ? Ils sont bien grands et bien dignes d'éloges , l’évêque et les échevinsde Marseille; mais, il faut bien le dire, leur position officielle leur imposait des obligations impérieuses et la religion du devoir les poussait dans les voies du sacrifice ; rien n obligeait le chevalier Rose. Libre de toutes fonctions publiques, il pouvait ne penser qu’à sa sûreté personnelle, sans encourir aucun blâme, et il paya une dette qu'il ne devait pas rigoureusement ; il ne s'épargna pas, et son abnégation fut sublime. Il affronta en volontaire la mort sous ses formes les plus hideuses et fit de l'héroïsme en amateur. Gloire à son nom ! Honneur éternel à sa mémoire ! »
Mu parles memes sentiments que le savant historien qui a écrit ces lignes, j’ai pensé que mes lecteurs me sauraient gré de leur donner ici une courte notice historique sur le chevalier Rose. Je l’ai extraite en partie de l’éloge qu’en a fait, en 1821, à l’Académie de Marseille, M. Paul Autran, secrétaire perpétuel de cette Compagnie.
« Nicolas Rose (d’autres écrivent Roze). naquit à Marseille le 15 février 1671; il était le second fils de Firmin Rose et de Virginie Barthélemy. Sa famille, depuis longtemps attachée au commerce jouissait de cette considération que peut donner la fortune, mais que la probité seule rend héréditaire. »
Après son éducation, ilfutenvoyé à Alicante, où son frère aîné, Claude Rose, établit une maison de commerce; mais bien que Marseillais, il n’avait, pas les goûts mercantiles, et se sentait attiré vers la profession des armes ; il prit donc du service dans l’armée que commandait en Espagne le maréchal Berwick, après avoir levé à ses frais une compagnie d’infanterie et une autre de cavalerie, dansle commandement desquelles sa bravoure lui tint d’abord lieu d’expérience.
Mais celle-ci ne fut pas longtemps à faire faute à Rose, chargé de la défense du château d'Alicante, il s’enferma dans cette place, y soutint plusieurs assauts et n’en sortit qu’au bout de trois mois, avec les honneurs de la guerre et blessé par un éclat de grenade qui l’obligea à rentrer à Maseille dans sa famille pour se faire soigner.
Après sa guérison, appelé à Paris par Louis XIV, il reçut de ce grand prince l’accueil le plus flatteur , une pension de dix mille francs et le titre de chevalier de l’ordre religieux et militaire de
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Saint-Lazare. Legrand roi, dit M. Au Iran, qui distinguait tous ceux qui se signalaient et ne prodiguait point sa faveur à un ordre de mérite à V exclusion des autres , voulut que le nouveau chevalier, fût reçu dans le sein de sa ville natale par M. de Vintimille du Luc, qui était alors évêque de Marseille, et fut depuis archevêque d’Aix. La cérémonie eut lieu au bruit du canon et avec une grande pompe. On se figure aisément combien un tel honneur et celui d’appartenir désormais à l’une des plus anciennes milices de la chrétienté, dut enflammer le cœur d’un homme déjà si propre aux grandes choses.
En 1707, Rose fut envoyé en Espagne et replacé sous les ordres du maréchal Berwick. Il débarqua à Garthagèue, assista à la bataille d’Almanza, où il fit, de nouveau, preuve de la plus grande intrépidité. Quelque temps après, ayant formé une compagnie de cavalerie, il contribua à la prise d’assaut et à la destruction de Xativa, dont le siège était dirigé par le chevalier d’Asfeld ; il s’embarqua ensuite à Carthagène avec sa troupe pour aller au secours d’Oran, qui appartenait alors aux Espagnols et que les Algériens assiégeaient.
Prisonnier des Anglais d’abord à Alicante, puis à Barcelone, il 11e dut sa liberté qu’à un échange général. « On l’estimait tant, dit son panégyriste, qu’on rendit à sa place un secrétaire du prince de Darmstadt et quatre capitaines de cavalerie. »
Les affaires d’Espagne ayant reçu leur solution, ou à peu près, en 1710, par les succès du duc de Vendôme, le chevalier Rose revint à Marseille ; mais il 11’y resta pas longtemps, carie consulat de Modon étant devenu vacant, le roi lui confia ce poste. Pendant trois ans qu’il passa dans cette ville, la peste ne cessa presque jamais d’y régner, et il put se familiariser en quelque sorte avec cet affreux fléau qu’il devait bientôt combattre avec tant de gloire dans sa ville natale. Obligé, en effet, de quitter la Morée pour des affaires particulières, il rentra à Marseille en mai 1720, presqu’au même moment que le capitaine Chataud, et fit sa quarantaine au Lazaret avec l’équipage du navire qui avait apporté de Syrie le germe fatal.
Dès que la peste eut éclaté en ville, et qu’il 11’y eut plus de doutes à conserver sur l’imminence d’une grande calamité publique, le chevalier Rose alla offrir ses services au marquis de Pilles, gouverneur viguier de Marseille, qui, sachant tout ce qu’ils pouvaient valoir, les accepta avec empressement; il le nomma commissaire général du quartier de Rive-Neuve, depuis l’Arsenal (aujourd’hui l’île) jusqu’à l’abbaye de Saint-Victor. « Qui pourrait suivre le chevalier Rose, dit le savant M. Autran, dans les détails d’une telle administration ? Non content de ces soins, qui eussent accablé
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un homme ordinaire, il forme à ses propres frais, sous les voûtes de laCorderie, un hôpital où sont reçus tous les pestiférés qui se présentent, fait ouvrir des fosses dans les champs voisins, préside à toute heure aux distributions de secours, aux inhumations et use de tant d'activité et de prévoyance, crue cette portion de la ville semble la moins malheureuse.
« Son zèle ne se borne point là ; deux ou trois fois, chaque jour, il se rend à l’hotel de ville, où la fécondité de ses ressources est devenue indispensable. Il parcourt même la campagne, et si c’est quelques fois pour y rétablir l’ordre, plus souvent c’est pour y semer des bienfaits ; tantôt il se dirige vers des chaumières isolées sur les coteaux qui nous avoisinent, tantôt vers les rivages de la mer; partoutil apparaitcomme un génie tutélaire, etsa présence suffirait à consoler ceux qu’il visite, s’ils pouvaient être consolés. »
Mais voici l’acte le plus éclatant cle la carrière civile du brave chevalier Rose, la preuve de dévouement la plus grande qu’il donne pendant la terrible catastrophe de 1720.
Le service des inhuminations ayant été interrompu par terreur, et les rues, les places publiques, regorgeant de cadavre en putréfaction, il fallut aviser aux moyens de les faire disparaître. Dans ce but, on nomma une Commission, composée de trois échevins et de l’indispensable chevalier Rose, qui fut chargé d’urgence de prendre toutes les mesures nécessaires k l’enlèvement des cadavres.
Le chevalier commença par faire ouvrir trois fosses larges et * profondes en dehors de la ville, entre les portes d’Aix et de la Joliet.te, et trois autres derrière la cathédrale ; les échevins en firent autant de leur côté dans divers quartiers.
Après ces travaux préalables, la Commission, suivie d’une corvée de forçats, que leur avait accordée M. de Rancé, commandant des galères, et de tout le matériel nécessaire, procéda incessamment à l’enlèvement de ces corps morts dont l’infection fournissait un nouvel aliment à la peste. Plusieurs fois, ces généreux citoyens furent dans le cas de mettre l’épée à la main pour vaincre les symptômes d’insubordination qui se manifestèrent parmi les forçats, sous rintluence du dégoût et de l’horreur.
Mais il existait un point de la ville que personne n’osait aborder, tantle spectacle qu’il présentait était effroyable : sur l’esplanade dite de la Tourrette , qui s’étendait alors depuis le fort Saint-Jean jusqu’à la cathédrale, plus de 1,200 cadavres dont les moins anciens dataient au moins de trois semaines, empoisonnaient l’air de leurs miasmes putrides ; leur décomposition activée dans ce vaste pourrissoir par les rayons du soleil provençal, était si avancée que lorsqu’on les examinait de loin, ou voyait des mouvements s’y produire sans doute par le développement des gaz putrides,
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(( De ces corps morts, dit Bertrand, dans sa relation historique, combien y en avait-il dont, les membres étaient déjà séparés par la pourriture, et qu’il fallait enlever à pièces ! combien d’autres fourmillaient de vers ! »
Donc , lorsqu’il fallut attaquer cette terrible esplanade, le cœur manqua aux échevins, même à Moustiers , dont l'énergie n’était certes pas suspecte. L’embarras était grand , et on se demandait de quelle manière on pourrait mener à bonne fin cette terrible corvée , lorsque le chevalier Rose annonça qu'il se chargeait de l’accomplir.
« Aussi fécond en expédients que prompt à les exécuter , dit Bertrand , il se porte sur les lieux , et visitant les remparts qui soutiennent la place de la Tourette , au pied desquels la mer battait alors, il s’aperçut qu’il y avait deux bastions, et regardant par une ouverture , il vit qu’ils étaient creux en dedans et que si on pouvait les découvrir par la voûte , il serait aisé de débarrasser la place des cadavres. Il fit donc enlever deux ou trois pieds de terre qu’il y avait au-dessus des bastions , puis abattre la voûte , qui découvrit un abîme , capable de contenir tous les cadavres. Gela fait , il dispose son monde si à propos et presse le travail avec tant de vigueur, que dans quelques heures ces abîmes furent comblés et que cette place, si formidable par l’infection, fut entièrement nette. On jeta ensuite de la chaux sur les corps morts , la terre provenant du déblaiement, et tout fut consommé.»
Bertrand , dans son ouvrage dont le caractère critique est trèsconnu, ne donnait des éloges qu’à bon escient , en quelque sorte lorqu’il y était forcé. Le chevalier Rose est un des personnages de son histoire qu’il a traités sous ce rapport avec le plus de largesse ; mais pourquoi a-t-il omis de mentionner le fait capital de cet épisode , celui dont la postérité conservera éternellement le souvenir ? Lorsque ce grand citoyen arriva sur l’esplanade , à la tête de sa corvée de forçats, il était à cheval , et s’apercevant que ces malheureux hésitaient à exécuter ses ordres et à accomplir leur horrible tâche , il mit aussitôt piecl à terre , et , saisissant par une jambe le premier cadavre à sa portée , il commença à le traîner lui-même dans la direction des bastions. A cette vue, ces hommes flétris par la loi , mais que leur obéissance dans cette terrible calamité, réhabilitait assurément , se sentirent comme électrisés , et, imitant leur généreux commandant, ils eurent bientôt déblayé la place.
C’est cet acte si éclatant de civisme, pue plusieurs peintres de l’époque ont reproduit sur la toile. Un de ces tableaux de grande dimension ornait naguère la salle des séances de l'Intendance où il existe peut-être encore. Car, malgré la suppression de notre
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ancienne administration sanitaire, ce local ira pas changé tout-àfait de destination , c’est encore là que se réunit la Commission sanitaire consultative dont j’ai fait ressortir les inconvénients dans cet ouvrage.
« Tant que dura la contagion, le chevalier Rose ne cessa de se dévouer avec le plus grand courage et la plus complète abnégation au salut de notre ville affligée, et la Providence , qui protège et soutient toujours les grands cœurs, le couvrit constamment de son égide. Après la redoutable opération de la Tourrette , presque tous les forçats et les soldats qui y avaient pris part , périrent de la peste. Le chevalier fut à peine indisposé et ne tarda pas à retrouver son état normal (1). »
Il faudrait un volume pour détailler tous les services que rendit à sa patrie ce citoyen dévoué , ce brave et digne soldat ; non-seulement pendant la longue catastrophe de 1720 il exposa journellement sa vie comme le dernier des forçats de M. de Rancé, mais encore sa bourse devint l’inépuisable ressource des pestiférés indigents qui s’étaient alités à domicile. On le trouvait partout où il y avait du danger à courir ou une bonne œuvre à faire , rien ne l’arrêtait , et il suffisait à tout par lui-même , à l’aide de cet esprit d’initiative si précieux qu’il n’est pas donné à tout le monde de posséder. « A Marseille, pendant la peste de 1720, dit Gautier de Fiberton , on vit le chevalier Rose former un hôpital de ses propres fonds (2), le fournir de lits , linges et outils , choses nécessaires à un semblable établissement , courir lui-même aux confesseurs , médecins , chirurgiens , visiter , avec une chaloupe équipée à ses frais . les vaisseaux qui étaient dans le port , faire transporter les malades dans les hôpitaux et les morts à leur sépulture, y)
Tel fut le chevalier Rose , la plus grande figure, sans contredit, de l’épouvantable drame de 1720. Loin de moi la pensée de m’as socier au jugement injuste qu’a porté sur Belsunce M. Michelet , dans son Histoire de la Régence ; ce n’est pas moi qui pourrais mettre en doute les vertus de cet illustre prélat , dont le nom est, cher à tous les cœurs Marseillais ; mais qu’il me soit permis de souhaiter ardemment que l’héroïsme, le dévouement, l’inépuisable humanité du chevalier Rose, reçoivent enfin leur récompense. Puisse Marseille qui se couvre à grands frais de monuments somptueux , revendiquer enfin comme sienne la gloire de ce grand citoyen ! puisse sa statue équestre , surgir bientôt sur un de nos squares ou sur cette même place de la Tourrette où ses vertus civiques se montrèrent avec tant d’éclat, comme une dernière
(I) Citation extraite de l'éloge du chevalier Ruse . par M. Vutran. ;2) Cet hôpital recul plus de 3,01)0 individus pendant la contagion.
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protestation du Midi de la France contre le times is money , et les systèmes sanitaires qui ont adopté cette devise! Dieu le veut, notre reconnaissance l’exige , l’intelligence de nos magistrats nous en donne le légitime espoir!
Le chevalier Rose mourut à Marseille , à l’âge de 63 ans , sans laisser d’enfants , ainsi que cela est arrivé pour beaucoup d’hommes de sa trempe. Il passa les dernières années de sa vie dans une retraite profonde , et je n’ai pu savoir où furent reçus ses restes précieux. «Sa physionomie, a dit son savant panégyriste M. Autran , était spirituelle et prévenante , la douceur y dominait. Si malgré tant de qualités remarquables , il eut à souffrir de V envie , ne sait-on pas que cette vile passion , dont le temps seul fait justice , s'éloigne rarement du vrai mérite . »
De l’état du sang dans la fièvre jaune et du véritable siège
de cette maladie
Cette question, que je ne pouvais traiter dans le corps de cet ouvrage, parce qu’elle exigeait certains développements qui m’auraient forcé à interrompre le récit des faits historiques nombreux et variés que j’avais à exposer, a une importance qui sera facilement sentie.
Si on me demandait pourquoi je n’ai pas rapporté également ici la description sympl oenologique de la maladie de la Caravane , et un aperçu du traitement que je lui opposais, je répondrais d’abord que je me suis acquitté de cette tâche en 1840, dans ma première publication ; ensuite que de ces observations, pas plus que de celles des médecins qui m’ont précédé ou suivi, il ne peut rien résulter de positif ou d'absolu sur la nature et la curation de la peste américaine (1).
(1) Il y a encore une raison, c’est que l’espace et le temps m’ont manqué pendant que j’écrivais ce livre, des dérangements de tout genre me sont survenus; j’ai fait deux voyages à Paris, et sans le secours que m’ont prêté mes élèves, MM. Roques et T ras tour, qui ont bien voulu écrire sous ma dictée ou copier les documents que je leur indiquais , ma tache ne serait pas encore finie.
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Je l’ai déjà dit : j’ai perdu à bord de la corvette trente-trois malades sur cent seize qui y furent frappés, et si le résultat aurait pu être bien plus désastreux, vu les circonstances cri ligues au milieu desquelles j’exerçais, ma franchise ne m’oblige pas moins à avouer en toute humilité que la nature a du faire en grande partie les frais de ces guérisons. Je l’ai aidée de mon mieux, sans doute ; mais voilà tout ce dont il m’est permis de me vanter. Lorsque, pour alimenter des convalescents épuisés, anhémiques, dont la rechute est la chose du monde la pins imminente, on n’a à sa disposition que des viandes salées, des légumes secs, pins ou moins échauffés ou avariés, du pain mal levé, mal cuit, et un peu de décoction de café, il faut faire une grande part au vis medicatrix dans les cures que l’on a obtenues
Du reste, la médication que j’opposai à la fièvre jaune fut assez variée ; elle se ressentit manifestement de mes tendances instinctives vers la méthode analytique, dont la lecture des écrits de Barthez et de mon illustre et vénéré maître le professeur Ijordat, me dévoila plus lard les règles et la haute importance ; bien que la fièvre jaune, comme la peste et le choléra, ait des symptômes pathognomoniques invariables, dans ses premières périodes, elle affecte des formes très-variées qui ne permettent pas aux praticiens de lui opposer les mêmes moyens. Ainsi, j’ai usé alternativement de la saignée générale, modérée ou poussée jusqu’à la syncope, des vomitifs et des purgatifs, du sulfate de quinine, des diurétiques et des anti-spasmodiques, fondamentalement des révulsifs et des dérivatifs de toute espèce ; jamais de l’opium, parce que je ne pouvais oublier la fréquence et la gravité des congestions cérébrales dans la fièvre jaune.
Or, on en convaindra, un pareil luxe de moyens indique toujours la faiblesse de l’art et la pauvreté des résultats. Lorsqu1 on ne peut opposer ci 'une maladie aucun moyen spécifique, on se débrouille comme on peut , en suivant le vieil adage des marins : « Selon le temps , il faut faire voile. »
Donc, n’ayant rien de particulier à émettre ici sur la symptomatologie et la thérapie du fléau américain, et bien convaincu qu’on aura de la peine à découvrir quelque moyen qui en triomphe radicalement, j’estime qu’il est préférable de se retourner du côté de son hygiène , et, pour avoir sur celle-ci des données rationnelles, il est indispensable d’être bien fixé sur le siège de la fièvre jaune.
Quels sont les organes qui sont principalement affectés dans cette maladie, et dont la lésion, à la fois grave et constante, peut en expliquer l'issue si fréquemment et si promptement funeste?
C'est vainement, je fai déjà dit dans plusieurs occasions, qu’on a tenté, à diverses époques, de localiser le fléau américain : tous
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les efforts que l’on a faits dans ce but se sont brisés, comme ils se briseront toujours, contre les résultats négatifs des nécropsi es. Ici, en effet, l’organicisme pur est oblig é d’avouer son insuffisance et il y a encore une inconnue qui n’a jamais été extraite.
Qu’on n’aille pas croire que je ne fais aucun cas des nécropsies, et que je dédaigne les enseignements de l’anatomie pathologique, de la science fondée par 1 illustre Morgagni et continuée par Bichat; peu de médecins, j’ose le dire, l’estiment plus que moi ; seulement je ne m’aveugle pas sur son importance.
Les lésions observées sur les cadavres d’individus qui ont succombé aux pestes, sont généialemen.t presque nulles, ou si peu en rapport avec le cortège formidable des symptômes qu’on a observés, qu’elles ne peuvent servir dans la plupart des cas à expliquer la mort. Plus ces maladies sont graves, courtes, sidérantes, moins elles laissent de traces après elles. Dans ces derniers cas, on a supposé qu’il y avait asphyxie véritable par la respiration d’un air profondément altéré ou impropre à l’hématose et au jeu des poumons; mais cette explication, mise en avant par des médecins qui ont voulu faire delà localisation quand même, n’est pas admissible. Il est plus rationnel de penser que l’effet de sidération dans les pestes est dû spécialement à la résolution des forces vitales, par le développement même du contagium, à b impossibilité de la • réaction et des crises dépuratoires qu’elle suscite.
Gomment, je le demande, pourrait-on se rendre compte des immunités et des résistances pendant les épidémies miasmatiques, si les malades étaient asphyxiés en quelque sorte progressivement par l’inspiration d’un air impropre à l’hématose et au jeu de l’organe pulmonaire? Dans ce cas , pourquoi les personnes qui les soignent et qui vivent dans le même milieu ne présenteraient-elles pas les mêmes symptômes? N’est-il pas évident qu’il est plus rationnel d’admettre que le germe ou le miasme, après une incubation variable, qui le plus souvent même n’ aboutit pas, puisque le vis medicatrix peut l’interrompre, porte directement son action sur les forces à la manière de presque tous les poisons.
D’autres pathologistes ont avancé que les maladies pestilentielles sont dues à des lésions moléculaires du système nerveux cérébrospinal; d’autres ont placé le siège de la lésion dans le grand sympathique; d’autres, et ceux-là étaient plus près delà vérité, ont cru à des altérations du sang, de la bile, de la pituite, du fluide nerveux, etc.
Broussais a défini ces maladies des gastro-entérites par empoisonnement miasmatique; mais, je l’ai déjà dit, il n’v a pas d’inflammation gastro-intestinale dans la fièvre jaune, il n’y a qu’une fluxion intense, terrible sur le tube digestif, cette fluxion , dont
on trouve les restes à l’autopsie et qu’expriment avec éloquence, pendant la vie, la chaleur mordicante de l’abdomen, les battements du tronc cœliaque, le vomissement mélanique.
Non! il n’y a pas d’inflammation dans la fièvre jaune, comme dans toute autre maladie miasmatique, et la meilleure preuve qu’on puisse eu donner, c’est la prudence avec laquelle on doit employer contre elle le plus puissant des anti-phlogistiques, la saignée. Si, au début de la fièvre jaune en particulier, on est autorisé à user quelquefois largement de ce moyen chez certains malades, très- vigoureux , sanguins et pléthoriques, il faut bien prendre garde à ne pas aller au-delà de ce qui est indispensable. J’ai parfaitement supporté moi-même, pendant ma maladie, une saignée du pied ad deliquinm ; mais je dois faire connaître ici que, suivant les préceptes de M. Bélot, ce n’était pas à titre d’antiphlogistique que je recourais à ce moyen ; je l’employais, comme lui dans certains cas, dans deux buts différents, quoique liés entre eux, inséparables : 1° soustraire de l’économie la plus grande quantité possible d’un sang souillé, vicié, devenu impropre à la vie, atteint luimême dans ses propriétés vitales; 2° obtenir, à l’aide de la syncope finale, un mouvement de détente générale que caractérisaient des évacuations alvines, des vomissements involontaires et une diaphorèse générale.
Qu’on ne se récrie pas contre la première de ces indications, que M. Bélot considérait comme plus particulièrement importante; elle a plus de portée qu’on ne peut être tenté de le croire de prime abord, et ce que je vais dire sur l’état du sang dans la fièvre jaune le prouvera, je l’espère. Ce n’est pas d’ailleurs un roman que j’écris ici : je raconte ce que j’ai vu, ce que m’a appris un des premiers praticiens d’Amérique, et je ne peux que souhaiter une chose avant tout, c’est que ceux de mes confrères qui se trouvent maintenant au Mexique en face du fléau, vérifient mes observations, et apportent dans cette vérification l’impartialité nécessaire.
Je commencerai par formuler ici la proposition suivante, qui rend nettement ma manière de voir, déjà exprimée en 1843 dans ma thèse inaugurale sur le siège, le point de départ de toute peste : Le seul organe affecté réellement dans ces terribles maladies , Lest le sang ; la seule lésion pathognomonique qu’elles manifestent est celle de ce fluide ; toutes les autres sont consécutives , secondaires , n'en sont que V effet évident. Les pestes sont des affections générales donc elles doivent avoir leur siège dans le sang, comme le cancer, comme les tubercules, comme le scorbut, etc., etc.
M. Bally s’est assez peu préoccupé, dans son Traité du typhus américain , de la lésion du sang; il nous a dit seulement, dans la relation de la fièvre jaune de Barcelone, mais d’une manière
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assez dubitative, « qu’il semblait que dans la peste américaine le poison se dirigeait plus spécialement sur le fluide sanguin ; que ce fluide était très-noir, ce qui arrivait du reste assez souvent après d’autres maladies. » A ces quelques mots se bornent les réflexions de M. Bally, sur l’état du sang dans la fièvre jaune. Il est probable qu’influencé par les idées localisa trices de Broussais, il dirigeait ses recherches vers le système digestif, les centre nerveux, etc., etc. C’était la tendance générale de l’époque.
Audouard, qui fut envoyé, je l’ai déjà dit, à Barcelone, parle ministre de la guerre, qui a publié un travail estimable sur la même épidémie, et qui y fit aussi des recherches cadavériques, a entrevu la lésion capitale de la fièvre jaune, mais ne s’y est pas arrêté davantage, après avoir admis, en effet, que dans cette contagion il y a dissolution du sang , il ajoute comme correctif : « L’explication que je donne ici de cette dissolution est hypothétique, comme toutes celles qui se rattachent au même sujet. »
« La fièvre jaune est caractérisée par l’hémorragie gastrique chez tous les sujets qui en sont atteints. Aussi, me paraît-il plus raisonnable d’attribuer la maladie aux désordres physiologiques de la membrane muqueuse qu'à la dissolution du sang. J’admets cette dissolution comme secondaire et non pas comme primitive. »
C’est précisément sur ce dernier point qu’Audouard, qui était un médecin sérieux et capable, s’est trompé. Il s’est posé le problème, il a touché à sa solution, mais les tendances localisatrices de son temps ont agi, sans doute, sur lui comme sur M. Bally. Il a préféré placer la cause de la fièvre jaune dans un état particulier de la muqueuse gastro-intestinale, oubliant d’abord que l’autopsie cadavérique n’a jamais pu démontrer dans cette maladie aucune lésion constante et caractéristique ; ensuite, que les signes de l’irritation gastro-intestinale sont symptomatiques d’une foule d’affections générales très-différentes les unes des autres par leurs causes et leur nature, si bien que Broussais, profitant de cette circonstance, les avait toutes réduites à son grand cheval de bataille, c’est-à-dire à la gastro-entérite. Enfin , en se rappelant la constance de V hémorragie gastrique , Audouard n’ oubliait-il pas un peu trop que dans la fièvre jaune la tendance hémorragique est générale , et que partant le vomissement mélanique ne peut être invoqué pour faire de la fièvre jaune une maladie du tube digestif?
Frappé des caractères que m’offrit le sang tiré de la veine chez les sujets atteints de la peste d’Amérique, que je regardais de longue date, même avant de l’avoir observée comme une affection générale, je m’arrêtai tout d’abord à l’idée que c’était dans le fluide sanguin qu’il fallait en placer le siège. Dans mon travail sur les causes et la nature de la fièvre jaune, publié en 1841, je disais à
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ce sujet que l’odeur cadavéreuse que répandaient autour d’eux les Individus atteints de vomito,e st un des indices les plus certains du mouvement de décomposition dont l’économie devient le siège. Dans cette maladie, le sang, saturé de principes infects, ne tarde pas à communiquer son altération aux solides, et il en résulte sans doute une fermentation générale de tous les éléments organiques, peut-être même un commencement de putréfaction pendant la vie. Quelque difficulté qu’on puisse avoir à admettre cette assertion, il faut bien reconnaîtra que mille faits la rendent probable : la sueur, les diverses déjections répandent une odeur infecte, et les cadavres se putréfient avec tant de rapidité, qu’il faut les inhumer dans le le plus bref délai. »
Plus tard, c’est-à-dire, en 1843, reprenant la même idée, je disais dans mon mémoire, sur l’intoxication miasmatique :
c Je suis loin de croire à la possibilité d’une localisation des fièvres pestilentielles, je pense qu’on doit les considérer comme des états pathologiques généraux , dus à l’action d’une cause qui porte à la fois sur tous les systèmes organiques, en prenant pour point de départ le sang et les nerfs. La lésion primitive est sans doute celle du sang. Devenu le véhicule du poison , il perd ses propriétés réparatrices vivifiantes , il devient un agent de mort. Loin de modérer l’action du système nerveux, il impressionne de la manière la plus fâcheuse ce système si important; dès lors la vie est atteinte dans ses sources premières, car le système nerveux entrant à son tour en scène, toutes les fonctions sont profondément troublées, et il en résulte un état morbide, général, des plus redoutables.
« J’estime, ajoutais-je que la lésion du sang est primitive, parce que c’est lui qui reçoit tout d’abord le poison par les absorptions pulmonaire et digestive, et que ce n'est évidemment qu’après qu’il a été élaboré en lui, qu’il peut agir sur le système nerveux.
« J’étais tout jeune médecin, lorsque je formulais si carrément ma manière de voir sur la cause et le siège de la fièvre jaune , et sans les convictions profondes que j ’avais acquises au lit du malade , on eut pu m’accuser d’audace ou d’outrecuidance ; pourtant personne ne fut tenté de le faire. Déjà, du reste, j’avais soutenu à Montpellier ma thèse sur le même sujet, et si cette séance avait été orageuse pour moi, j’en étais sorti à mon honneur. J’avais pour juges, MM. Lordat, Jaumes et feu le professeur Recli.
Telle est, en effet, la véritable, la seule lésion anatomique qui, dans la fièvre jaune, puisse donner quelque lumière sur sa nature, sur sa gravité, sur sa prophylaxie et je n’ose pas dire sur son traitement, car lorsqu’elle est une fois bien déclarée, je fai déjà dit ailleurs, il reste à l’art bien peu de puissance pour la combattre. Je
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n’entends pas (lire, sans doute, que les pestes n’eu traînent pas souvent des lésions viscérales, plus ou moins graves; le contraire, est observé trop souvent pour qu’on puisse soutenir cette thèse ; mais il ne faut pas perdre de vue que ces lésions, lorsqu’elles surgissent, résultent toujours des prédispositions individuelles. Selon la susceptibilité plus ou moins grande de tel ou tel autre appareil organique, l’action du virus, du contagiurn , se porte de préférence sur tel ou tel point de l’économie. Sans doute, il n’est pas rare de voir des cas de fièvre jaune dans lesquels prédominent des symptômes de pneumonie, de gastro-enterite, d’hépatite dont les recherches nécropsiques démontrent la réalité; mais ces lésions ne font pas que la fièvre jaune puisse être considérée comme une maladie locale; elles expriment seulement les prédispositions morbides, la faiblesse en quelque sorte congéniale, la susceptibilité plus exquise de certains systèmes organiques. »
Je crois inutile de rappeler ici que les médecins modernes, qui ont écrit sur la peste d’Orient, se sont préoccupés plus ou moins de l’état du sang dans cette maladie. Billard qui est de ce nombre, affirme, quesoi£à V invasion, soit huit jours après, ce fluide ne présente jamais la couenne inflammatoire , qu’il exhale une odeur particulière , quHl est livide ou rouge obscur , surmonté par des gouttelettes huileuses semblables aux yeux du bouillon; il ajoute ensuite : « la peste est une maladie générale produite par une altération du sang qui amène dans l’économie un mouvement de décomposition putride qui n’attend pas la mort pour devenir manifeste. »
Clot-Bey, nous dit, de son côté (delà peste en Egypte), l’aspect particulier du sang des pestiférés , sa teinte noire, vineuse , l’état qu’il présente dans les saignées , sa prompte décomposition , le développement des pétéchies , des charbons , les épanchements hémorragiques , le ramollissement des organes , sont autant de phénomènes qui démontrent l’altération du sang et ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.
Les signes fournis par l’examen du sang chez les sujets atteints du choléra pestilentiel , sont bien différents sans doute , mais ils établissent également que son véritable siège est dans ce fluide ; je crois inutile , du reste, de signaler ici ces signes, qu’une triste expérience a rendus vulgaires.
Plusieurs des grands médecins du XVIIIe siècle ont signalé, personne ne l’ignore , l’odeur fétide du sang tiré de la veine , dans certains cas de fièvre maligne ou de typhus , et ce n’est pas à tort, quoi qu’en ait dit M. Mélier, que dans ma clinique de la fièvre jaune j’ai attaché une si grande importance : 1° à l’odeur de l’haleine pendant la période prodromique ; 2° à l’odeur générale cada-
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véreuse pendant le cours de la maladie ; 3° à rôdeur infecte des excrétions chez les convalescents ; 4° enfin à la putréfaction presque instantanée des cadavres. Toute cette séméiologie olfactive s’enchaîne en effet, et lorsqu’on y réfléchit bien on se l’explique sans effort, tout naturellement par la lésion primitive fondamentale du sang , et saisissant avec conviction ce trait de lumière dans un sujet si obscur , considérant qu’aucune autre lésion ne peut mieux s’accorder avec la cause et la nature probables de la peste américaine , on s’y arrête définitivement. J’ajouterai , qu’en l'admettant^ la prophylactique de cette maladie, le traitement de sa période prodromique , se dessinent aussitôt d’une manière claire et nette, car l’odeur sui generis de fhaleine , que M. Mélier ne veut pas admettre en dépit de l’expérience de M. Belot père, signale le commencement, l’originede lalésion du sang. Jele disais naguère à l’Académie : Qu’est-ce qu’un prodrome , sinon un dérangement fonctionnel , un fait anormal qui , se manifestant dans un appareil organique en apparence sain , se transformera bientôt en symptôme véritable , à mesure que la lésion à laquelle il se rattache prendra plus de gravité. Un prodrome , c’est la fumée qui annonce le feu qui couve , et qu’on peut encore éteindre en le recherchant avec soin .
D’ailleurs , quel est le médecin quelque peu praticien qui , à l’exemple de M. le docteur Mélier, ne fait aucun cas des signes fournis à l’art par l’appareil olfactif. Qu’on ouvre les ouvrages des grands pathologistes , et on ne tardera pas à se convaincre qu’ils attachent tous une grande importance à ces signes , que souvent même ils leur suffisent pour diagnostiquer la nature de certaines affections générales , sur lesquelles ils hésitaient à se prononcer. Qui ne sait, que l’odeur d’un cholérique , d’un pestiféré , d’un typhique, d’un sujet atteint de fièvre jaune ou de suette miliaire, de fièvre puerpérale, etc., etc., est bien différente? que l’existence de la gangrène, du cancer ulcéré , dans une salle d’hôpital, peut-être devinée en quelque sorte sans voir le malade.
Sans remonter jusqu’ à Hippocrate, dans les ouvrages duquel on retrouve les éléments de la séméiologie olfactive , spécialement dans son Traité de l1 Art , dans le livre des Précautions et dans le 6e Livre des Epidémies , je citerai parmi les médecins qui ont le mieux tiré parti des signes fournis par l’odorat : Baglivi, Bordeu , Huxham , Sarcone, Morton, Fernel et Baillou.
Voilà, certes, des autorités qui peuvent contrebalancer celle de M. Mélier ; je pourrais en faire valoir bien d’autres , si je ne craignais d’étendre beaucoup trop un livre déjà volumineux.
Il est évident , qu’une odeur générale , inlecte , cadavéreuse , sui generis , lorsqu’elle ne se rapporte pas , soit à une dyssenterie,
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soit à une expectoration purulente, etc., doit avoir sa source dans le sang et les autres humeurs. Elle est un signe' certain de l’altération du premier que l’on peut appeler , non sans raison , le roi des organes , puisqu’il est la force vitale matérialisée , le créateur et le réparateur de l’organisme. Toute affection générale , ayant son point de départ , son siège dans le sang, peut se trahir par une odeur particulière suigeneris ; que l’on retrouverait dans les diverses excrétions , si on y prenait garde, ce qui ne serait pas sans portée sur le diagnostic.
Je n’ai jamais compris, je l’avoue, pourquoi les solidistes, les chimiàtres , en un mot tous les sectateurs du matérialisme médical, ont cru devoir contester la vie au sang. C’est à mon avis une énormité incompréhensible, et qui ne pouvait résulter que de l’aveuglement ou de l’exagération propre à l’esprit de système. Non seulement, en effet, le sang est vivant, mais encore, je le proclame ici avec conviction , il constitue âmes yeux, je l’ai déjà dit, la partie matérielle, assimilable de la force vitale, puisqu’il anime, nourrit, répare tout. Lorsqu’il est malade cette force est atteinte. Dans son essence, le système nerveux seul semblerait de prime abord pouvoir lutter d’importance avec lui; mais l’étude des phénomènes vitaux chez l’homme sain et chez l’homme malade ne tarde pas à établir la suprématie du système vasculaire, du sang. Cette suprématie découle aussi, on le sait, des expériences des vivisecteurs , des recherches des embryologistes et des cliniciens.
Oui! tout véritable médecin rompu à l’étude des phénomènes physiologiques et pathologiques sera forcé de croire à la vie du sang, il se dira que ce fluide, avec des attributs si importants et qui embrassent toutes ou presque toutes les fonctions de l’animalité , puisqu’on peut les résumer par les mots : respiration , calorification, réparation, dépuration , reproduction , etc., etc., doit être nécessairement une partie intégrante de la vie, sa partie corporisée ( qu’on me passe ce mot).
Certes , il n’y a pas que des maladies générales ayant leur signe et leur cause dans le sang; il y a aussi des lésions organiques locales dans lesquelles il 11e s’affecte que secondairement, et par les seuls obstacles que ces lésions apportent à la nutrition de l’individu (gastralgies invétérées, gastrites chroniques , affections du foie, etc., etc.), et lorsque ces maladies locales sont promptement mortelles avant que la constitution du sang ait subi aucune atteinte, c’est sans doute parce qu’elles mettent enjeu, cette grande loi d’unité, de solidarité, qui unit étroitement toutes les parties de l’organisme humain , loi qui est la source des sympathies physiologiques et pathologiques.
Ce qui achève de démontrer que le fluide sanguin est primiti-
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veinent et uniquement affecté dans cette contagion; ce sont les analogies symptomatologiques qui existent entre elle et certaines formes du scorbut, analogies que j’ai rappelée dans ma thèse inaugurale en 1853 (page 53), bien que les causes du scorbut soient principalement extérieures et qu’elles aient leur source connue dans les ingesta et les circumfusa ; tandis que dans la fièvre jaune les mêmes causes ne sont qu’adjuvantes, fanalogie-symptomatologique entre ces deux maladies est si frappante qu’il faut admettre nécessairement qu’il doit y avoir en elle quelque chose de commun. Dans le scorbut, comme dans la fièvre jaune, il y a, en effet , les douleurs contusives dans les membres , l’odeur générale cadavéreuse, la coloration jaune de la peau, les taches livides ou bleues, les ecchymoses, la dépression des forces vitales, les hémorragies passives par toutes les voies, etc. , etc. ; seulement la fièvre jaune est une maladie aiguë , rapide, fébrile qui éclate et se termine en peu d’heures ou peu de jours , tandis que le scorbut a une marche lente, chronique, est ordinairement apyrétique, excepté dans certains cas compliqués, et peut être guéri avec la plus grande facilité, lorsqu’on l’attaque à temps. Il n’est pas jusqu’à la contagion qui ne se soit montrée assez souvent dans le scorbut , ce qui a donné lieu à de vives discussions entre les médecins. Hâtonsnous d’ajouter que cette contagion ne paraît avoir lieu eu général que par l’usage imprudent que l’on peut faire , sans les avoir purifiés , des verres, des cuillères, des vêtements qui ont servi aux scorbutiques dont les gencives ou les jambes présentent des ulcères qui rendent une sanie sordide.
Huxham , qui s’est préoccupé des relations du scorbut non pas avec la fièvre jaune qu’il ne connaissait pas, dont on ne parlait pasà son époque, mais bien avec le typhus d’Europe, les fièvres malignes et putrides, nous dit dans son excellent traité des fièvres : « Les viandes salées dont on nourrit les matelots dans les voyages de long-cours occasionnent une si grande âcreté dans le sang , qu’il en résulte des maux de tête , des douleurs vagues , la puanteur de l’haleine, la corrosion des gencives , des taches bleues et livides ; ces sortes de scorbutiques tombent souvent dans des fièvres pétéchiales, des hémorragies passives, etc. »
Ces quelques mots nous font comprendre tout ce qu’il peut y avoir de commun entre la fièvre jaune et le scorbut, le point par lequel ces deux maladies si différentes se tiennent; évidemment, elles ont un siège commun qui est le sang. La première est une intoxication aiguë, spontanée, rapide, qui se produit de toutes pièces dans nos voies ; la seconde est une intoxication chronique, graduelle , lente, qui résulte du séjour prolongé dans une atmosphère humide, chargée de miasmes et de principes malsains,
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