‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

SOMMAIRE I

On ne reviendra pas, et pour cause, sur la réforme sanitaire.— L'importance de la question assure avant tout le succès de ce livre.— Il est inutile de discuter sur la contagion de la peste. — Clot-Bey l’admettait de bonne foi. — Ce que fut M. Mélier après son échec à l’Académie. — Mauvaise humeur de ses amis à ce sujet. — Son rapport était un ballon d’essai. — Est-il en droit de se dire de l’école de Pariset. — Faits où l’incubation de la peste a oscillé d’un jour à trois mois. — Passe-moi la rhubarbe , je te passerai le séné. — Cessation absolue de la peste dans le Levant, constatée par les médecins sanitaires. — À quelle cause l’on doit la rapporter. — L’opinion de Pariset sur l’étiologie de la peste n’était pas fondée. — Elle résultait d’un excès de confiance dans les moyens de l’hygiène. — La question des quarantaines. Les esprits frappeurs et les tables tournantes, etc.

Avant d’entamer l’histoire bien intéressante des importations de la fièvre jaune en Europe, et le récit de mes propres aventures médicales, qui n’est pas moins digne d’attention, je veux, pour achever de démontrer les inconvénients graves du système sanitaire Prus- Mélier, consigner ici quelques faits relatifs à la durée de l’incubation delà peste, qui forme, on le sait, le nœud de la question sanitaire. Je ferai suivre ces faits des aveux qui ont échappé à divers médecins non-contagionistes , plus ou moins connus , car en pa-

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reille occurrence il est toujours bon de mettre les novateurs en contradiction avec eux-mêmes ; c’est le meilleur de tous les moyens pour les réduire au silence. Si jamais la peste reparaissait dans le Levant, et je fais des vœux sincères pour que ce malheur îT arrive jamais, Marseille, à qui ce livre est pins particulièrement adressé, bien que le Corps médical lui-même puisse y trouver d’utiles enseignements, n’aurait qu’à faire valoir les faits et les aveux dont je parle pour faire ressortir les dangers auxquels elle est exposée par l’insuffisance de ses institutions sanitaires.

Oui, j’en ai l’espérance! la publication que je fais aujourd’hui a une grande portée d’utilité et d’opportunité ; elle ne pouvait sortir que de la plume d’un médecin du Midi ; on se le dira sans doute plus tard. Aussi, suis-je bien convaincu qu’elle me survivra quelles que soient ses imperfections et ses lacunes. La postérité y trouvera au moins la preuve de ma droiture , de mon abnégation et de mon dévouement à la cause sacrée de l’humanité , à laquelle je n’ai jamais failli.

Du reste, je ne me fais pas illusion , ma voix ne sera pas entendue ! Les faiseurs qui tripotent en ce moment nos destinées sanitaires sauront l’étouffer ; ils ne l’écouteront pas , et, l’entendraientiis, qu’ils feraient encore les sourds, parce qu’ils savent que, dans les hautes régions du pouvoir, les hommes qui dispensent les emplois et les honneurs ne veulent pas revenir sur l’absurde réforme sanitaire qui s’est progressivement effectuée, en dépit de la raison, pendant ces vingt dernières années.

Ce 11e sera donc que dans des temps plus ou moins éloignés de nous, lorsque la vérité aura complètement recouvré ses droits, que, rendant justice à mes efforts, à ma persévérance, on se dira : « L’historien provençal de l’Intendance sanitaire fut un des rares médecins du XIXe siècle qui , fidèle aux préceptes hippocratiques , aux devoirs sociaux qu’impose la profession médicale et à ses nobles traditions , sut faire le sacrifice de ses intérêts matériels pour défendre l’hygiène publique, si indignement outragée dans ce siècle qui, sous tant d’autres points de vues, fut celui du progrès et des lumières. Tourné en ridicule, insulté, persécuté par la coterie qui faisait à cette époque bon marché de la santé des masses dans le midi de la France, rien ne put le faire dévier du droit chemin,

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rien ne put le détacher de cette sainte cause. Son nom mérite, par suite, d’être conservé et honoré parmi nous. »

En m’entendant exprimer cet espoir, quelque peu ambitieux, je Favoue , mais qui se réalisera, je n’en doute pas, vu l’importance de la matière traitée dans ce livre, les épicuriens, les sensua listes, les matérialistes de toutes les écoles, les jouisseurs (qu’on me passe ce mot), si nombreux à cette époque dans notre belle France, lèveront les épaules en souriant de pitié ; ils me trouveront bien simple , bien naïf, bien arriéré. Mais je leur dirai à mon tour : « N’oubliez pas que tous les goûts sont dans la nature. Je vous laisse volontiers à vos beefsteacks , à votre vieux vin, etc., etc.; De votre côté, respectez mes idées, et souffrez que je trouve une récompense suffisante de mes peines et de mes épreuves dans cette pensée consolante de ne pas mourir tout entier. »

Mais j’en ai déjà trop dit à ce sujet , et je reviens à ce mal qui répand la terreur, que le ciel inventa pour punir les crimes de la terre, à la peste enfin !

Je ne dirai rien de sa contagion, moins subtile peut-ê tre que celle de la fièvre jaune, aucun doute ne s’élève plus aujourd’hui sur ce point ; on admet sans opposition qu’elle se propage par les malades, par les vêtements et les objets de literie; que les miasmes pestilentiels, qui ont toujours leur source primitive dans le corps vivant, peuvent s’accumuler dans l’intérieur des vaisseaux et y produire des foyers d’infection, etc., etc. On ne discute plus à présent sur ces vérités, et lorsqu’on lit les ouvrages des non-contagionistes, on constate qu’ils ne les adoptaient pas eux-mêmes sans restriction.

C’est ainsi que Clot-Bey, qui professe avec une grande conviction l’innocuité du contact des pestiférés , nous dit dans son Traité de la peste , page 290 :

« Il est des faits qui prouvent non seulement l’importation , mais la transmission de la maladie d’un individu à un autre ; ces faits sont ceux des gardes , des chirurgiens , etc., atteints dans les lazarets où ils étaient en rapport avec des pestiférés. Dans les cas de cette espèce, il n’est plus possible d’admettre l’importation, comme je l’ai établi, par V action de l’air épidémique contenu dans le navire , puisque l’affection a pris naissance hors de la sphère

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d’activité de la cause morbide. Mais ces quelques faits isolés , qui semblent contredire ce que nous avons avancé jusqu’ici sur la nature non-contagieuse de la peste, ces faits si opposés à tout ce que nous avons vu , sont-ils suffisants pour faire admettre la contagion ? Nous ne le pensons pas. »

Quel que soit le raisonnement sur lequel croit devoir s’appuyer notre honorable et savant ami pour repousser ces faits négatifs de sa doctrine, nous répétons ici que nous n’avons jamais mis en doute la réalité de sa conviction , et que partant nous la respectons sans la partager.

Gomment douter, en effet , de la sincérité de M. Clot-Bey dans cette grave question, lorsqu’il nous dit lui-même dans son résumé (page 8 de l’avant-propos) :

« Ce qui prouve que ma conviction est profonde, c’est qu’en 1841 le ciel m’avait donné une enfant, pour laquelle j’avais une tendresse extrême, et qui faisait mon bonheur. Eh bien! en venant de visiter les pestiférés, la première chose que je faisais en rentrant chez moi était de prendre ma petite Marie (aujourd’hui Mme F...) dans mes bras, sans user d’aucune précaution préalable , au point que sa mère, Marseillaise, imbue de la croyance à la contagion, comme on l’est dans ce pays, en éprouvait de vives alarmes. »

En effet, cette preuve que donne M. Clot-Bey de sa bonne foi est concluante ; mais avait-il raison d’agir ainsi ,, et n’est-ce pas uniquement au hasard que sa femme et sa fille ont dû d’échapper au fléau ? Nous ne saurions en douter .

Je le répète , je crois inutile d’insister ici davantage sur une question désormais vidée ; M. l’Inspecteur général vient de nous le dire lui-même implicitement dans son rapport à l’Académie de médecine; car tout ce qu’il a avancé sur la fièvre jaune est applicable à la peste, sans autre restriction que ce qui se rapporte cà l’influence de la chaleur atmosphérique sur la pathogénie respective de chacun de ces fléaux.

Après avoir considéré, en effet , le silence ou la tiédeur de l’Académie sur son œuvre comme un assentiment formel à toutes ses opinions ou assertions , il ajoute plus modestement : « Cette approbation n’est due ni au mérite de l’ouvrage, ni au talent de l au-

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leur ; elle tient à une cause plus haute , elle tient à la disposition actuelle des esprits, au mouvement qui s’est fait dans la science , et, pour tout dire en un mot, à l’opinion qui, en médecine, aussi bien qu’en autre chose, domine les questions, et est en définitive la souveraine à laquelle tout le monde obéit. Que de choses Von combattait , il y a vingt ou vingt-cinq ans, qui sont aujourd’hui généralement admises. La transmission de certaines maladies des animaux à l’homme, la contagion de différents maux de gorge, les contagions en général, etc., réaction véritable qui, comme toutes les réactions tend à aller trop loin. »

Je ne crois pas, pour ma part, que cette réaction que signale M. Mélier aille trop loin , parce que j’ai la conviction qu’unissant son influence sur l’Académie à celle de l’autorité , il ne néglige rien pour l’arrêter dans son essor, ou plutôt pour en neutraliser les conséquences sanitaires. Forcé , comme on le voit, d’admettre ces contagions (y compris celle du choléra) qu’il nous constestait jadis avec tant d’assurance, M. l’inspecteur général se dit sans doute in petto : « J’embrouillerai si bien les affaires à l’endroit de l’incubation, à l’aide de V infection des cales et des climats flottants que , substituant la maladie du vaisseau à celle des hommes, les quarantaines resteront encore ce que nous les fîmes il y a treize ans, c’est-à-dire un vain mot. »

Heureusement pour l’hygiène publique que nous sommes là, nous ses vieux défenseurs à titre onéreux, qui avons protesté pendant les vingt-cinq ans qu’à rappelés M. Mélier à l’Académie contre des théories erronées et périlleuses. Nous saurons dénoncer aux plus crédules la marche insidieuse que l’on suit dans cette grave affaire.

Déjà, du reste, M. Jules G-uérin , à remporté, de l’aveu môme des journaux de médecine , une véritable victoire ; il a mis l’Académie en considération ; faisant valoir l’expérience de M. Bélot père , et la mienne , il a fait accepter par la savante compagnie les principes généraux qui régissent l’incubation , et la période prodromique que M. l’inspecteur général contestait quand même. Enfin, adjoint lui-même, à la Commission de la fièvre jaune , par une décision qui fait honneur à l’impartialité et au jugement de M. le baron Larrey , nous avons tout lieu d’es-

pérer qu’il y fera valoir nos travaux, nos services, et qu’en l’engageant à ne pas trop se presser , il nous donnera le temps matériel nécessaire pour recueillir nos souvenirs et réfuter le néo-contagionisme de M. Mélier.

Ce succès de M. Jules Guérin, dont nous prenons notre part, n’a pas influencé le moins du monde M. l’Inspecteur général , il faut bien en convenir ; il a dit en terminant qu’il ne retirait aucune de ses assertions sur l’incubation et la période prodromique ; il est évident que l’expérience des autres compte pour peu de chose à ses yeux, n’a aucun droit à sa considération. Ayant tout vu , tout observé , tout résolu à Saint-Nazaire , il se drape dans son infaillibilité. Cette persistance, à n’admettre que les hypothèses qu'il a conçues et à repousser systématiquement, tout ce qui contrarie ses secrètes intentions , nous obligera donc à remonter sur la brèche ; quant à moi, je suis bien décidé à livrer combat à outrance, comme je le fis jadis. Quand on à lutté contre Ghervin on doit ne pas trop s’effrayer d’en venir aux mains avec son disciple.

La mauvaise humeur des amis de M. Mélier , à l’occasion de son échec, du succès qu’a obtenu M. Jules Guérin est manifeste. Aussi, V Union médicale du 20 août dernier, se hâte de nous apprendre dans son premier Paris, que la discussion qui vient d’avoir lieu à l’Académie n’a aucune portée, parce que « cette compagnie n'était pas officiellement saisie de la question t, que c’était officieusement ^ spontanément , à ses risques et périls que M. Mélier l'avait portée devant elle ; que l’honorable inspecteur général des services sanitaires , s’il n’a pas eu à se repentir de son honorable initiative , n’a pas à regretter qu’aucune décision ait été prise , puisqu'il n’en avait provoqué aucune.

« Que d’ailleurs l’Académie n’était pas prête pour une question de cette importance; seul, M. Mélier la possédait parfaitement et l’on n’improvise pas les études et les recherches nécessaires à l’élucidation de ces graves problèmes. »

Gela veut dire tout simplement que M. Mélier a fait beaucoup d’honneur à l’Académie, en la consultant, en lui soumettant bénévolement son rapport; mais qu’il peut se passer sans peine de son concours et que le Comité consultatif d’hygiène sera moins

diticile qu’elle. On demeure tout à fait convaincu de la justesse de cette interprétation, lorsqu’on rapproche cet article de l 'Union médicale , du ton péremptoire qu’à prisM. l’Inspecteur générai , en déclarant à la fin de la discussion , ainsi que je l’ai déjà dit,

qu’il maintenait nonobstant la décision de l’Académie , tous ses dires sur la fièvre jaune.

Ces Messieurs paraissent d’ailleurs se réunir dans une pensée commune, celle de faire étudier la question de l’incubation par les . médecins de notre armée du Mexique. Assurément , c’est ce qu’ils peuvent faire de mieux, et nous sommes sans inquiétude sur le résultat de cette enquête. En attendant, nous nous chargerons d’éclairer l’Académie, qui n’était pas prête ; il nous fallait avant tout gagner du temps empêcher une surprise et nous avons réussi.

Quelque chose m’a aussi frappé dans la lecture du dernier discours de M. Mélier à l’Académie, c’est l’insistance qu’il met à se donner comme le disciple, l’élève de Pariset. Cette prétention de sa part me paraîtrait véritablement incompréhensible, si je ne rélléchissais que M. Mélier l’a émise au sein d’une compagnie dont la plupart des membres actuels n’ont aucune idée de nos anciens débats sanitaires . « M. Jules Guérin, a-t-il dit, m’a renvoyé à l’école de Larrey et de Pariset, école excellente que personne n’estime plus que moi , à laquelle je crois avoir rendu justice et dont je me suis constamment inspiré. »

Je le demanderai ici! Comment rester impassible en face de pareilles assertions. Continuateur de Chervin et Prus, le Commissaire extraordinaire de Marseille qui vint en 1 850 se substituer à l’Intendance sanitaire , déclare qu’il s’est constamment inspiré de l’école de Pariset; mais alors qu’on nous le dise, serions-nous par hasard nous-mêmes les complices de MM. Aubert Roche, Fould et Dumas? de quelle école serions nous? Nos maîtres seuls doivent répondre à cette question, et lorsqu on connaîtra leur réponse on décidera, si, occupant encore leurs fauteuils à l’Académie, ils pourraient avouer M. Mélier comme leur élève.

« Qu’il nous soit permis, disent-ils en effet, dans leur immortel ouvrage sur la contagion de Barcelone, de louer la haute sagesse de l’administration de Marseille , qui prit des mesures énergiques et sévères en 1821 et qui sauva peut-être à cette époque ,

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cette grande et belle cité d’un lléau égal à celui de 1720 ; malheureusement les mesures sanitaires sont toutes arbitraires , elle sortent toutes de la règle commune ; on enleva une famille entière qui fut transportée au Lazaret et le médecin qui avait visité le malade soupçonné fut consigné chez lui pendant quinze jours. Nous gémissons nous-même sur cette fâcheuse nécessité ; mais nous louons le médecin , qui sans gardes , sans surveillants a consenti à s’isoler pendant ce longtemps au détriment de ses intérêts ; quel est V homme honnête qui voudrait être le fléau de sa patrie ? quel est l’homme qui pourrait survivre à un malheur provoqué par son obstination ou son esprit de rébellion (1) ?

Tels étaient les sentiments de Pariset envers l’Intendance sanitaire de Marseille ; qu’on les rapproche de ceux qui dirigeaient M. Mélier lorsqu’il vint parmi nous remplir samission subversive et on comprendra bien vite qu’il ne pouvait appartenir alors à notre école ou du moins qu’il Pavait, reniée si jamais il lui avait appartenu.

Cette citation suffira, je pense, pour faire justice d’une si étrange prétention. D’ailleurs, le vénérable Bally est encore parmi nous, si l’on invoquait son témoignage , quelle que fût sa courtoisie et sa considération pour M. l’Inspecteur général , il ne pourrait considérer comme de son école , le chef actuel d’une coterie médicale qui nous a fait une guerre acharnée pendant vingt-cinq ans et qui a abreuvé de dégoûts, comme je le raconterai bientôt, son compagnon de gloire et son ami.

Je n’en dirai pas d’avantage sur ce chapitre qui m’est très-sensihle ; je rends justice aux talents de M. Mélier; je veux même admettre qu’il n’a pas participé aux injures que reçurent mes maîtres ; mais il me semble qu’en passant dans notre camp comme il l’a fait , il y aurait eu plus de dignité de sa part à ne pas désavouer son passé sanitaire et à accepter notre doctrine purement et simplement en abjurant la sienne.

Revenons à l’incubation de la peste :

J’ai déjà dit, je crois, que la durée de la peste était très-variable et qu’il en était résulté de grandes dissidences entre les médecins

(!) Histoire médicale de l’épidémie de Barcelone ( chapitre unique, page 7).

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qui ont, vu ce fléau de près. Je vais citer quelques faits qui prouvent cette assertion : le premier d’entre eux est un peu vieux et personne n’ignore que l’école de Chervin n’a jamais pardonné ce défaut. Un fait est vieux donc il a été mal observé; il ne peut plus être vérifié , il ne vaut plus rien ; tel est le raisonnement par lequel cette école a toujours protesté contre le témoignage de nos devanciers. Toutefois, celui que je vais rappeler , a pour lui l’autorité de l’histoire et celle d’un nom célèbre et je crois pouvoir me risquera l’introduire ici.

Diemerbroëck, dans son histoire delà fameuse peste de Nimègue, affirme qu’un père de famille, craignant la maladie pour deux de ses enfants les envoya à Gorcum en Hollande , le troisième demeura à Nimègue près de lui. Les deux petits émigrés qui étaient dans un pays où la peste ne régnait pas se portèrent parfaitemen t pendant trois mois ; mais tout à coup ils furent atieints parle fléau , et, chose étrange, ils en moururent à peu près à la même époque que celle où le père et son troisième enfant succombaient à Nimègue.

Il y a dans ce fait deux enseignements : il preuve d’abord que dans des cas très-rares , très-exceptionnels , presque inouis , l’incubation pestilentielle peut durer trois mois ; il permet de supposer ensuite que la durée de l’incubation varie peu dans une même famille, sans doute à cause des aptitudes similaires dont jouissent ses membres. Je n’ai jamais fait , pour ma part , des observations de ce genre, mais j’ai en quelque sorte l’intuition de ces aptitudes et je suis par conséquent très-disposé à les admettre. Il est vrai que, nous autres contagionistes, nous sommes affectés d’une crédulité robuste, nous visons peu à ce scepticisme incurable dont s’honore l’école chervinienne.. On l’a fait observer à M. Jules Guérin dans les derniers débats académiques, mais l’éminent médecin ne s’est guère ému de ce reproche. Gomme je l’ai dit un peu plus haut , il a eu les honneurs de la séance , et c’est là un fait considérable qui peut avoir une grande portée sur la question sanitaire et sur les décisions du gouvernement , s’il se défie enfin de ses conseillers ordinaires.

Passons à des faits d’incubation moderne plus admissibles, moins contestables, comme le disent les non-contagionistes.

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Le i 91 juin 1786, au moment même où il venait de perdre un malade delà peste, le capitaine Pons part de Boue et arrive à Marseille le 1 2 du même mois ; le 20 , son écrivain est atteint du fléau ; voilà donc une incubation de vingt jours.

A bord du navire grec , San-Spiridion , la peste ne se développa que 17 jours après qu’il eut quitté Tunis , où cette maladie régnait. Arrivé à Zante , des gardes sanitaires mis sur ce batiment furent atteints parle fléau neuf jours après.

Un portefaix qui avait manipulé les effets d’un passager du même navire eut la peste onze jours après.

Un soldat cipaye arrive au Caire avec sa femme, en 1801, il accompagne cette dernière à l’hôpital des pestiférés où elle mourut ; ce soldat fait le spoglio , est mis immédiatement en quarantaine, dix-sept jours après, la peste se déclare aussi chez lui et il en meurt.

Le docteur Mac Grégor-Whit, qui a traité la peste en Moldavie et aux îles Ioniennes , affirme que son incubation y a été en moyenne de onze jours.

Le docteur Grassi, médecin du lazaret d’Alexandrie, a cité le fait d’une jeune fille qui fut reçue dans cet établissement après que tous ses parents eurent succombé à la peste. Le 11 juin 1821, dit le docteur , elle fit le spoglio ; le 21 au matin , elle eut les symptômes de la peste, et le 25 elle y succomba : ce qui fait une incubation de dix jours. t

D’après une lettre de M. Pollonera , inspecteur du lazaret d’Alexandrie, adressée au sécrétaire de lTntendance sanitaire , on peut considérer comme authentiques les faits suivants :

« Le portefaix Candil-Farase fut préposé à la garde d’effets compromis le 24 avril 1850, et fut atteint de peste le 5 mai , douze jours après.

» Aly-Museyde fut en contact , le 8 avril , avec le pestiféré Ibrahim Beleçu. Il fut atteint du fléau le 27 du même mois, vingt jours après.

» Le portefaix Aclimed-Abdu-Elher ayant été préposé à la garde d’effets souillés le 29 avril 1841 , fut atteint de peste le 29 mai, dix- huit jours après. »

L’incubation du cas du Léonidas , dont il a été question plus haut (celui de Touzet), fut au moins de dix jours.

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Dans le courant du mois d’août 1844, eut lieu le cas du passager Dauci , qui , débarqué au Lazaret, y eut la peste après dix-sep L jours d’incubation , et mourut avec des charbons et un bubon à l’aine. Ce fait a été contesté, mais une enquête faite sur les lieux par l’amiral Bruat a levé tous les doutes qu’on pouvait conserver.

Le Comité de santé de la même île a signalé, en 1841 (voyez le Journal de la Flotte , n° du 18 octobre), l’arrivée , dans le Lazaret , de soixante-douze passagers musulmans venant d’Alexandrie. L’état du navire n’inspirait aucune crainte , car durant la traversée il n’y avait eu ni malades ni morts ; cependant , seize jours après l’arrivée, un matelot tomba malade et mourut avec tous les symptômes de la peste. Il avait un bubon pestilentiel au pli de l’aine gauche. Les passagers ayant été débarqués au Lazaret, d’autres cas se déclarèrent , et un batelier maltais, qui avait aidé au débarquement de ces passagers , fut pris de peste et mourut avec un bubon.

On trouvera dans ce livre , aux pièces justificatives , un document important extrait des archives de l’office de santé d’Alexandrie (Égypte), où l’on voit des cas d’incubation de peste de 7, 8. 10, 12, 13, 14, 15, 16, 18, 19, 20 et 21 jours.

Ces derniers faits ont eu lieu, il est vrai, chez des individus qui , n’ayant pas fait de spoglio , et habitant des maisons où la peste avait pénétré, étaient soumis aux causes générales de la maladie . mais si cette circonstance leur ôte toute valeur aux veux des noncontagionistes , qui regardent la peste comme purement épidémique , ils conservent toute leur signification devant notre école , qui repousse formellement l’épidémie, pour ne considérer que la transmission miasmatique par les malades et les foyers qu’ils produisent. Cette doctrine, qui fut celle d’un passé qui n’est pas encore trop loin de nous , sera certainement encore (nous avons tout lieu de le penser), celle de l’avenir , si nous prenons en considération le mouvement si remarquable de réaction qui se produit de toutes parts en France et à l’étranger, ce même mouvement que M. Mélier signale comme capable de dépasser les bornes. Non , on ne saurait le répéter trop souvent ni le dire trop haut , la peste n’est pas une épidémie, c’est une contagion endémique, discontinue, et dont la génération absolument insaisissable,

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comme celle de la variole , de la scarlatine et de la rougeole , réclame sans doute un ensemble de conditions physiques et vitales

qui ne peuvent surgir que dans le Levant (surtout en Egypte) ; mais il y a cette différence entre le germe ou le miasme pestilentiel et ceux des maladies que je viens de nommer , qu’ils ne sont pas également persistants. Les premiers s’éteignent, se dissipent, renaissent alternativement et à des intervalles plus ou moins longs, tandis que les autres, essentiellement fixes et persistants, ne quittent plus une contrée du moment qu’ils y ont été importés.

Nées toutes les trois à côté de la peste dans les déserts de l’Arabie, la variole, la rougeole et la scarlatine, nous ont été apportées par les armées sarrazines qui envahirent les Espagnes après avoir étendu leur domination sur toute l’Afrique du nord, et depuis, ces fléaux ont été en permanence parmi nous , tandis que la peste , importée bien souvent dans nos régions, n’a jamais pu, Dieu merci ! y élire domicile. Dans les cas les plus graves, ses germes ont pu persister deux ou trois ans , presque toujours avec l’aide des Lombards et des Juifs, car ces derniers allaient jusqu'à acheter des fossoyeurs, la dépouille des morts ; mais en dépit de tout, ces germes ont toujours fini par s’éteindre.

C’est précisément sur cette particularité qu’on se base lorsqu’on nie l’existence de la peste sporadique , tandis que personne n’a jamais songé à mettre en doute les cas sporadiques de variole, de rougeole et de scarlatine qui se montrent dans toutes les saisons; car le propre des germes contagieux , en général , est de produire leurs effets dans toutes les saisons , pourvu que les localités et les aptitudes individuelles se prêtent à leur action. C’est ainsi que la fièvre jaune, par exemple, qui ne peut se passer du concours de la chaleur et du voisinage de la mer, pourrait prendre naissance au cœur de l’hiver le plus rigoureux, à bord d’un bateau à vapeur dont la température intérieure est toujours plus ou moins élevée. Que faudrait-il pour que ce fait se produisit ? Qu’on ouvrit , par exemple, une malle abandonnée dans quelque coin et contenant des effets infectés.

La peste et la fièvre jaune, je l’ai déjà dit , et nous aurons bien souvent encore l’occasion de le rappeler dans ce livre, sont des contagions essentiellement congénères, procédant à la fois de

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l’organisme et du milieu ambiant. Bien qu’elles se traduisent par des symptômes caractéristiques différents , qu’elles aient leur berceau dans des régions très-éloignées l’une de l’autre ; bien que la chaleur qui ranime la fièvre jaune éteigne ou assoupisse la peste , cette confraternité nosologique est frappante et ne peut être mise en doute.

Je n’ignore pas qu’à côté de ces cas de longue incubation de la peste , la science en possède d’autres en bien plus grand nombre , dans lesquels le même acte morbide n’a mis que quelques heures ou quelques jours à s’accomplir; mais, franchement, ces cas, les seuls que veulent admettre les non-contagionistes, doivent-ils seuls servir de base aux mesures prophylactiques? doit-on les prendre pour type , lorsqu’il s’agit de réformer une législation évidemment insuffisante et de donner des garanties convenables à la santé publique , si difficile à sauvegarder , alors même qu’on y regarde de plus près que ne le font nos gouvernants ? Lorsqu’il faut établir une règle en pareille occurrence , ne faut-il pas choisir celle qui compromet le moins la responsabilité des au torités? Faut-il imiter l’audace imprudente de Prus , qui a rapporté la plupart des cas dont je parle dans son travail, et , qui avec son idée fixe d’annihiler les mesures sanitaires contre la peste , conclut à ce sujet ainsi qu’il suit :

En résumé , s* il est vrai qu’on ne pourrait assigner une limite fixe et absolue à la durée de l’incubation de la peste , il parait cependant démontré, d’après les faits connus, que, loin des pays où la peste est endémique et en dehors des foyers épidémiques , cette maladie n’a jamais éclaté ehez les personnes compromises après un isolement de huit jours (y compris la traversée ). Les faits en petit nombre , qu’on pourrait regarder comme faisant exception à cette règle, sont tous susceptibles cl’une autre interprétation

Voilà , je l’affirme , un raisonnement qui brille par la fausseté ; car non seulement les faits que repousse Prus ne sont pas en petit nombre, puisque j ’en pourrais faire ici, si j’v tenais, un chapitre tout entier, mais encore, admettant qu’ils fussent aussi peu nombreux que le dit l’auteur du rapport, ils mériteraient d’être pris en grande considération par les législateurs en matière sanitaire.

OBSERVATIONS ET RRELEXIONS.

Je crois l’avoir déjà dit, dans cette matière, la plus petite exception, loin de confirmer la règle, 1a, détruit absolument. Qu’importe , en effet , que cette exception ne se produise que très-rarement , si elle 11e peut surgir sans enfanter d’affreuses calamités ?

D’ailleurs, nous l’avons déjà vu, les prétendus foyers épidémiques dont se servait avec tant d’habileté Prus pour repousser systématiquement tous les faits, soit de transmission d’individu à individu, soit d’incubation, ces foyers , dis-je, n’existent pas; il existe seulement des miasm.es ou des germes contagieux , voilà tout.

Aujourd’hui cette vérité étant enfin admise, il n’y a plus à ergoter, je crois, sur les faits qui la démontrent. Ces faits reprennent toute l’importance , toute la portée qui leur fut attribuée avant Ghervin et son école, et que nous n’avons jamais cessé de leur accorder nous-même.

Ne faut-il pas convenir, d’un autre côté , qu’il y a une fameuse dose d’outrecuidance scientifique dans cette phrase qui termine l’arrêt de Prus : Que tous les faits qui contrarient V opinion qu’il vient d’émettre sur l’incubation n’ont aucune valeur.

Ghervin , son maître , ne procédait jamais autrement, mais il niait la contagion d’une manière absolue, tandis que Prus et M. Mélier ont toujours déguisé leurs intentions subversives sous le manteau d’un contagionisme , qui les a rendus bien plus dangereux pour la cause de la vérité. Avec ‘l’aide de ce contagionisme, on ne saurait trop le rappeler, ils nous en ont imposé pendant longtemps, et sont arrivés d’autant plus facilement à détruire nos vieilles institutions sanitaires qu’on était en droit de les croire des nôtres.

Jamais Ghervin , avec sa conviction , sa fougue et sa rude franchise n’aurait réalisé le programme qu’il s’était proposé. Ses élèves ont été , il faut bien le reconnaître , plus habiles et plus heureux que lui; ils ont, je l’ai déjà dit, tiré les marrons du feu.

Cette manie de dénier tous les faits qui contrarient leur manière de voir est générale , d’ailleurs, chez les non-contagionistes. Mon savant et bien regrettable ami Brachet, de Lyon, le fait remarquer dans son travail sur la peste, à propos de M. Aubert-Roche.

« M. Aubert-Roche, dit-il dans ce mémoire si consciencieux et

si simple à la fois, s’est efforcé d’épiloguer les dates fournies sur les incubations prolongées, afin d’en démontrer l’inexactitude. Ce n’est point à nous à donner un démenti à des hommes aussi haut placés, aussi dignes de foi (ceux qui ont rapporté les cas contestés). M. Aubert, si sévère sur les documents des autres, nous semble accueillir avec une avidité inqualifiable tous ceux qu’on lui transmet. Il nous paraît même s’être fourvoyé quelquefois dans ses supputations. Ainsi, à propos du fait du brick Les Sept-Sœurs , pour éviter l’incubation de dix-sep t jours, constatée depuis le départ du navire jusqu’au premier cas, il fait dépendre le retard de cette apparition de la peste non de l’incubation, mais du foyer pestilentiel renfermé dans le vaisseau , puisqu’un mois avant son départ il avait eu un mort, ce qui supposerait une durée de quarante-sept jours pour l’infection du vaisseau. M. Aubert n’y a pas bien réfléchi; d’ailleurs la difficulté ne serait que reculée, et encore d’une manière bien plus déplorable , puisqu’il y aurait quarante-sept jours de foyer, au lieu de dix-sept jours d’incubation.

J’ai dit, je crois, que M. Clot-Bey assignait à la peste une incubation de un à cinq jours au plus. Mais voyez quel correctif il donne à son assertion : il nous dit, en effet, dans son résumé sur La peste, ouvrage qu’il considère comme ce qu’il a fait de plus solide et de plus substantiel sur le fléau qu’il a si courageusement combattu :

« II est impossible d’établir la durée de V incubation. Il existe des circonstances qui contribuent à retarder ou à précipiter la manifestation delà cause morbide . Les différences d’intensité que présente la maladie , celles d'âge, de constitution , d’impressionnabilité en apportent forcément dans la durée de l’incubation. »

On le voit : bien que Clot-Bey se soit laissé absorber, saisir, en quelque sorte, par les courtes incubations, il sait faire la part des longues, en rappelant les principes immuables qui régissent cet acte pathologique. Clot-Bey a au moins cette conscience; il n’a pas la prétention d’établir une règle fixe, invariable, comme l’a fait Prus, comme le fait encore en ce moment M. Mélier. Il ne veut pas qu’on puisse lui attribuer une prétention aussi ridicule qu’exorbitante et qu’il suffit d’énoncer pour eu faire justice.

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

J’ai déjà rappelé à diverses reprises qu’il n'existait plus un seul cas de peste dans le Levant , et que la prétendue forme sporadique de cette maladie que Ton y croyait endémique de temps immémorial n’avait été admise que par erreur. Je vais justifier, une fois pour toutes , cette assertion, en citant un passage du Dictionnaire d’hygiène publique , de M. Tardieu, ouvrage très-estimable sans doute , mais qui a été écrit évidemment sous l’influence de M. Mélier, car il n’est aucun de ses articles où le nom de ce médecin , surgissant sous sa plume, le savant professeur de Paris ne s’extasie sur son habileté , la précision , la rectitude de son jugement. M. l’Inspecteur général a du bonheur , je l'ai déjà fait remarquer; il a des amis chauds et dévoués, des journaux qui non seulement approuvent d'avance ses faits et gestes, mais encore qui refusent nettement d'insérer les articles scientifiques , où les théories, les doctiines de leur idole peuvent être mises en question. Leur impartialité 11e résiste pas à cette épreuve.

Il y a plus de dix-huit mois qu'ayant adressé quelques réflexions à un de ces journaux réclameurs sur les événements de Saint- Nazaire, dont j’avais, certes, bien le droit de m’occuper, il se permit d'insérer ma tartine, mais en supprimant de son propre chef tout ce qui pouvait être une allusion indirecte à M. l'Inspecteur général, car il n’était ni nommé, ni désigné.

Dans cette claque si bien organisée il convient, je le répète , de donner une place distinguée au Dictionnaire d’hygiène publique. C’est surtout lorsqu'il parle du travail de M. Mélier sur les Marais salants (il paraît que c’est là son œuvre capitale) que ses éloges ne connaissent plus de bornes et font regretter nécessairement au lecteur de 11e pas connaître ce livre. Voyez, en effet, ce que nous dit à ce sujet M. Tardieu :

« M. Mélier, dont les travaux d'hygiène publique méritent tous d’être cités comme des modèles , a consigné dans son admirable rapport suivies Marais salants , etc.... »

Un peu plus loin 011 lit :

« Suivant la profonde remarque de M. Mélier , il y a beaucoup de naissances , mais encore beaucoup plus de décès dans les pays paludéens , ce qui est en général la condition des populations malheureuses. Il est diilicile de saisir ce qu’il y a de profond dans cette remarque) . »

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

Un peu plus loin encore, mais toujours dans le même alinéa, on lit :

« Que dire de cette ville du brouage dont M. Mélier a peint si éloquemment la désolation et la ruine . »

À mon avis, M. Tardieu eût mieux fait, puisqu’à ses yeux M. Mélier personnifie en France l’hygiène publique, qu’il l’a comblée de ses bienfaits , et «qu’il lui consacre encore ses veilles et ses méditations; il eût mieux fait, dis-je, de lui consacrer dans son Dictionnaire un article spécial, dans lequel il se serait étendu à l’aise sur les travaux et les services de M. l’Inspecteur général. Qu’il me permette seulement de lui faire remarquer ici que les célébrités de l’école contagioniste , des hommes tels que les Pariset, les Bally, les Double, les Lordat, les Larrey, les Desgenettes, etc., n’ont jamais été traités avec autant de tendresse; certes! ou ne les a pas gâtés. Ainsi, c’est à peine si de loin en loin on rencontre leurs noms dans les écrits de leurs élèves ; leur biographie n’est pas encore en circulation, au grand regret de ces derniers, et la reconnaissance de l’humanité qu’ils ont si bien servie n’a pas encore élevé de monument à leur mémoire.

Au train dont vont les choses , nous pouvons prévoir que M. Mélier aura la satisfaction de contempler le sien, avant d’avoir «quitté ce monde qui le comble de ses encouragements, et qui a poursuivi de son ingratitude ou accablé de son indifférence ses plus grands bienfaiteurs.

Quoi qu’il en soit, voici ce que dit le Dictionnaire d’hygiène publique sur la dispari tion de la peste :

« Tous les documents réunis confirment l’opinion de la nonexistence de la peste en Orient. Nous les trouvons résumés avec une grande autorité dans le rapport présenté à la Conférence par le savant délégué de la Russie, le docteur Rosenberger. La disparition successive de la peste a eu lieu à Constantinople, dès 1838 (je dirai bientôt pourquoi); dans le reste de la Turquie d’Europe, dès 1840 ; en Asie-Mineure et en Syrie, en 1843 ; la dernière peste d’Odessa est de 1837-1838.

Quanta l’Egypte, Prus, dans sa lettre à M. le docteur Fauvel, à la date de 1848, s’exprime ainsi :

« Aucun cas de peste n’a été signalé en Egypte depuis la tin de

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

1844. Le docteur Raffalowitz qui, de 1846 à 1848, a parcouru toutes les parties du pays pour remplir la mission qu’il avait reçue du gouvernement russe , de rechercher les causes qni engendrent la peste en Egypte, vient de partir sans avoir rencontré une seule peste, soit épidémique, soit sporadique. Notre collègue Villemin, qui habite le Caire depuis six mois, et qui tout récemment a parcouru la Basse-Egypte , n’a vu aucun cas de maladie suspecte. Les renseignements fournis par moi depuis cinq mois que j’ai passés soit au Caire, soit à Alexandrie m’autorisent aussi à déclarer que la peste ne s’est pas montrée pendant ce laps de temps, même à l’état sporadique.

« En 1849, la commission autrichienne confirme le fait ; le docteur Burguières , l’un de nos médecins sanitaires, le confirme encore davantage. D’après lui, les derniers cas ont été officiellement constatés, le 10 octobre 1844, à Alexandrie, et le 8 décembre, même année, au Caire. Depuis cette époque on n’a observé la peste sur aucun point du territoire égyptien. En résumé , et pour nous servir de V expression saisissante de M. Métier , il existe une espèce de chaîne d’ affirmations qui constate que la peste n’existe plus depuis 1844, et conséquemment qu’ elle n’est pas permanente, grand fait qu’il importe de bien établir , et c’est ce grand fait qui a reçu une éclatante consécration du vote à peu près unanime de la conférence internationale. »

M. Tardieu aurait pu rappeler ici , pour la complète édification de nos élèves qui ont dans les mains son estimable ouvrage , que ce vote unanime du Congrès , que fait sonner si haut M. Méfier, les puissances méditerranéennes n’ont pas voulu le ratifier, ainsi que je l’ai dit moi-même dans un précédent chapitre.

Un peu plus loin , M. Tardieu ajoute, et j’ai toujours été de cet avis , que les faits de peste si souvent invoqués comme preuve de l’importation par les marchandises à Marseille, à Malte, à Noja, à Odessa n’ont pas résisté à l’enquête approfondie à laquelle ils ont été soumis par les membres de la Commission du Congrès sanitaire , et entre autres par notre consciencieux collègue, M. le docteur Mélier.

En apprenant de Prus lui-même l’absence totale de la peste en Egypte et dans le Levant, l’école non-contagioniste battit des

observations et réflexions.

mains , parce qu’elle vit dans ce fait la justification de ses témérités, de la suppression totale des quarantaines contre cette affreuse maladie. De son côté , notre école en fit sortir ce grand enseignement que la peste ne tient pas à des causes géologiques ou climatologiques (ce qu’elle avait pu admettre antérieurement). Elle acheva enfin de se prouver à elle-même que ce* fléau est le fait d'un germe morbide développant en nous un venin qui infecte à la fois dans l’économie les solides et les fluides , venin que les hommes seuls produisent , qu’ils exhalent par la transpiration et par leurs déjections , qui infecte leurs vêtements d’une manière insensible, mais positive, et qui , susceptible de s'accumuler dans les habitations et les vaisseaux , y crée des foyers si multipliés et d’une telle énergie qu'on a pu pendant longtemps considérer la peste comme une épidémie. D’autant plus que lorsque les miasmes de la peste sont ainsi accumulés et concentrés sur un point par le fait des malades , ces miasmes peuvent , on le conçoit , être portés par l’air sur d’autres points voisins, circonstance qui constitue la contagion médiate, et qui, mal appréciée dans le principe, a été mise en avant comme la plus forte preuve de l’épidémicité de la peste.

Je n’insisterai pas ici sur ces considérations ; je les reprendrai à la fin de ce livre , dans un chapitre qui sera spécialement adressé aux médecins, et dans lequel, ainsi que je l’ai déjà fait dans un autre travail, je démontrerai que la peste, la fièvre jaune et le choléra asiatique, bien que différents par les symptômes, sont des conta' gions qui procèdent de la même manière en nous, hors de nous, et qui réclament les mêmes mesures sanitaires ou à peu près. Il y a vingt ans , lorsque je fis ce parallèle , on put lever les épaules en me voyant associer ainsi ces trois maladies. Mais, ainsi que l’a dit M. Mélier , le siècle a marché, la lumière s’est faite. On trouvera donc tout naturel aujourd’hui ce qu’on trouvait ridicule ily a quelques années; on reconnaîtra que j’avais devancé la réaction qui se produit en ce moment de toutes parts, et l’on m’en tiendra compte. Je ne demande pas qu'on m'applaudisse ; je ne recherche ni places, ni récompenses d’aucun genre; je défends seulement mes droits de priorité; c’est bien le moins queje puisse faire, après ce que j’ai souffert pour le service de la vérité.

Après s’être félicitée sur la constatation du grand fait de la non-

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

existence de la peste dans le Levant, notre école s’est demandé,

avec raison , s’il était bien prudent de communiquer en toute li-

berté et en quelque sorte fraternellement avec l’Egypte , que les paquebots à vapeur mettent à huit jours de Marseille et à la faveur de cette trêve que nous accorde, depuis vingt-cinq ans au moins, le fléau oriental. Nous avons bien dans les médecins sanitaires des sentinelles vigilantes; mais outre que ces honorables confrères sortent presque tous de l’école de Ghervin , comme celui qui , nous le verrons bientôt, n’a vu, avec obstination , dans la fièvre jaune, qu’une fièvre pernicieuse non transmissible , il nous paraît difficile qu’ils soient renseignés assez tôt , le cas échéant , sur la réapparition de la peste dans les échelles du Levant , pour empêcher une surprise. Que faut-il pour rendre cette dernière possible? une incubation un peu plus longue que les incubations ordinaires. Dans ce cas , nous pourrons nous trouver empestés avant même que la présence du fléau , en Egypte, soit officiellement constatée.

Bally et Pariset nous l’ont dit dans leur Histoire médicale de r épidémie de Catalogne; « Chez les premiers malades atteints d’un fléau contagieux, les symptômes ne se dessinent pas d’une manière franche et nette , tout concourt à dérouter le médecin et l’autorité sur la nature de la maladie ainsi que sur son origine. Ce n’est , le plus souvent , qu’à force de recherches et après bien des disputes, qu’on apprend que le mal existe, qu’un individu qui en est atteint arrive d’un pays infecté ou suspect, etc. »

La commission française a raison ! Ces doutes, ces hésitations , ces disputes se sont reproduits au début de toutes les grandes calamités, je l’ai déjà dit : en 1720, on méconnut longtemps à Marseille l’existence du fléau , et il faut bien remarquer que les médecins Gmeyrard père et fils à qui l’Intendance avait soumis les malades du capitaine Chataud et les premiers cas de peste de la ville, étaient des praticiens qui avaient exercé dans le Levant et y avaient vu de près la contagion. Dans d’autres localités d’Europe où elle a été importée , elle a suivi la marche insidieuse que Bally et Pariset ont signalée dans l’épidémie de Barcelone; ce fut la même chose à Saint-Nazaire, et nous verrons bientôt que quinze jours après qu’il eut ouvert la porte au fléau , à son insu, le médecin sanitaire de ce port envoyait encore à la

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

préfecture de Nantes des rapports dans lesquels il continuait à affirmer que le mal qui avait mis en émoi toute la contrée n’était pas la peste américaine.

Sous ce dernier point de vue d’une erreur de diagnostic toujours possible même chez des médecins qui ont vu , encore plus à craindre chez ceux qui ne sont pas dans ce cas, j’estime que l’omnipotence laissée à ces mandataires de la santé publique constitue un grand péril. Je reviendrai ailleurs sur cette considération importante; qu’il me suffise, pour le moment, de dire que les consuls de France chargés jadis de renseigner le gouvernement et et les autorités sanitaires sur la présence ou l’absence de la peste , et que la nouvelle organisation semble avoir dépouillés de cette mission de confiance , devraient être invités désormais à la remplir de nouveau et en concurrence des médecins sanitaires. Rien de plus utile à la vérité que les enquêtes contradictoires , et il faut ajouter qu’un honnête homme , un fonctionnaire qui est à la hauteur de son mandat, ne doit jamais s’en offusquer. Les notaires, les receveurs généraux , les trésoriers , les administrations hospitalières, etc., etc., sont surveillés, contrôlés par l’autorité; pourquoi les médecins sanitaires ne le seraient-ils pas dans leurs assertions? La santé des masses est-elle trop peu importante pour qu’on la livre à un seul individu , qui , de la meilleure foi du monde et par ce seul motif qu’il est omnipotent , peut compromettre tout un grand pays? Je l’ai déjà dit , je crois que l’institution des médecins sanitaires ne rendra des services réels qu’autant qu’elle sera revue et corrigée. Je suis éminemment conservateur , mais grand partisan du progrès , du perfectionnement. J’estime donc qu’il y a quelque chose à faire à l’endroit de ces médecins , dans l’intérêt de la santé publique et même dans leur propre intérêt , celui de l’immense responsabilité qui pèsera sur ces fontionnaires en temps de peste.

Il y a des personnes qui vont assez peu au fond des questions pour admettre cette prétention de l’école chervivienne , que l’institution des médecins sanitaires a eu pour résultat la disparition même de la peste. Ce sont, disent-elles, les sages avis que ces médecins, grands amis de l’hygiène, ont donnés aux autorités et aux populations musulmanes, si arriérées, si ignorantes, qui ont

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

amené ce grand résultat, (Jn’il me soit permis de relever cette erreur et d’indiquer la cause qui , à l’exclusion de toutes les autres , a le plus contribué à éloigner la peste des pays du Levant.

Loin de moi la pensée de considérer comme inutiles, superflus, sans portée enfin , les conseils que donnent aux autorités égyptiennes et turques, nos honorables confrères du Levant. Leur influence, dans ces contrées, sera toujours très-heureuse; mais lorsqu’il s’agit d’une contagion comme la peste, d’une maladie miasmatique qui ne tient ni au sol ni au climat, mais à des conditions organo-dynamiques et sans doute aux habitudes sociales , au genre de civilisation des pays musulmans, lorsqu’il s’agit, disje, d’une contagion semblable, l’influence dont je parle peut, sans cesser d’être un bienfait , demeurer sans action sur la production , la persistance et la dissémination des germes pestilentiels.

U innovation hygiénique qui a le plus contribué à éteindre la peste dans le Levant, c'est, sans contredit , l'établissement des quarantaines contre l'Egypte qui a toujours été considérée comme le point de départ de la contagion.

On sait que Constantinople et l’Egypte se sont , pendant longtemps , renvoyé l’accusation d’être le berceau de la peste ; le fait était très-difficile à vérifier, par la raison que dans ces deux contrées il existait des provisions de germes dans une foule de lieux , dans les friperies, par exemple , etc., et que, du moment où ces dépôts étaient ouverts et remués , la contagion en rayonnait dans toutes les directions par les vaisseaux, les caravanes , les pèlerins, les voyageurs isolés, etc., qui la portaient même sans l’avoir, sans s’en douter , dans leurs sacs à vêtements , leurs valises , etc. Ces faits sont acquis à la science.

Or, en 1858, le gouvernement turc adopte le système des quarantaines contre l’Egypte, et dès que des émissions de miasmes s’opèrent des dépôts dont j’ai parlé, il fait enlever les individus compromis et les fait enfermer dans le Lazaret avec tout ce qui est à leur usage. Des procédés de désinfection sont opérés par des médecins européens , affectés aux établissements sanitaires ; bientôt la peste cesse tout à fait à Constantinople, il n’y a plus ni épidémie, ni cas sporadiques. Pourquoi cela? Parce que les provisions miasmatiques ont été successivement détruites dans cette

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ville, tandis qu’elle s’est, gardée avec soin de celles qui venaient du dehors. Rien n’a été changé à Constantinople en dehors de cela et la peste , dont on faisait honneur à l’infection de la voirie , à la saleté des populations grecque, maltaise, turque, etc., n’existe plus, bien que cette infection et cette saleté n’aient pas cessé.

Le même système adopté par Méhémet-Ali , après la grande peste de 1833, en Asie-Mineure , dans l’Archipel, en Grèce , etc., a eu les mêmes résultats et aujourd’hui la contagion pestilentielle, a passé , dans ces belles contrées, presque à l’état de mythe.

Voilà la véritable et , je ne crains pas de le dire , l’unique cause de l’assainissement de l’Egypte et du Levant, au point de vue de la peste , et il faudrait être aveugle ou de bien mauvaise foi pour la révoquer en doute; c’est en s’appliquant entre eux les mêmes mesures que notre Intendance Sanitaire leur appliquait jadis, que les peuples musulmans ont fini par se débarrasser d’un fléau qui était tellement en permanence parmi eux , que toute armée, toute flotte turque , le portait nécessairement avec lui et en gratifiait amis et ennemis. C’est ce dont Marseille , par parenthèse , fit l’épreuve lorsque l’escadre de Barberousse entra dans son port pour s’y réparer , sans avoir fait quarantaine ; les marins français et turcs, officiers et soldats, fraternisèrent ensemble en vertu de la singulière alliance qui était intervenue entre le

Sultan et François Ier. Nos nouveaux amis nous donnèrent donc

la peste , qui ne les quittait jamais ou à peu près.

Malheureusement , les quarantaines qui sont , je le répète , la seule mesure capable de combattre la contagion pestilentielle . d’en empêcher autant que possible la propagation et la persistance ne peuvent rien contre sa génération. Elles ne sont, à ce point de vue, qu’un palliatif puissant, mais qui ne peut avoir, on le comprend sans peine , aucune influence sur la réapparition d’un mal mystérieux dont la meilleure définition est peut-être celle qu’en a donnée le bon Lafontaine. Il faut donc que nos agents consulaires, nos médecins sanitaires, ne s’endormant pas dans une fausse sûreté , redoublent de vigilance , car plus l’absence de la peste en Egypte aura été longue , plus il faudra redouter de sa part une nouvelle levée de boucliers. De même après un calme prolongé et insolite, les marins doivent prévoir la tempête et se tenir prêts à lutter contre elle.

OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS

Mon illustre maître et ami Pariset , qui admettait et professait sur les quarantaines , des idées qui ne diffèrent en rien de celles que je viens de formuler, n’a commis qu’une erreur dans le cours de sa glorieuse carrière , celle de croire à la possibilité de l’extinction absolue de la peste dans les pays musulmans , à l’aide d’un système hygiénique bien entendu. Ici, il a été la dupe de ses bonnes intentions et de la foi qu’il avait dans la puissance de l’hygiène. Il est pénible de le reconnaître, et je ne cesserai de le répéter en toute occasion , l’hygiène sera toujours impuissante contre la renaissance de la peste. Ainsi , lorsque Pariset accusait le mauvais état des sépultures en Egypte et dans tous les pays turcs , du règne endémique du fléau , il 11e réfléchissait pas que dans une foule de contrées de l’Afrique les sépultures sont encore plus négligées , encore plus dangereuses , à cause de la chaleur extrême du climat, et que cependant la peste ne s’étend pas dans l’intérieur du continent africain. Après la grande épidémie de 1835 , si les sépultures mal faites avaient été la cause de la peste, ce fléau aurait-il cessé à l’époque où il s’assoupissait d’habitude, alors qu’ayant fait d’inombrables victimes , les cimetières étaient en quelque sorte gorgés de cadavres ?

Non , mille fois non ! la peste ne provient pas des cimetières ; les causes géologiques, climatologiques, bromatologiques , etc., etc., ne peuvent être que des auxiliaires de l’élément mystérieux qui produit cette maladie. Gomme dans la fièvre jaune , comme dans le choléra, il faut en revenir au grand principe d’Hippocrate, le sage des sages , c’est-à-dire au quid divinum ; tout ce que nous pouvons faire envers cette cause occulte , c’est d’en observer avec soin le réveil , c’est , une fois que le monstre pestilentiel lève la tête , de ne pas nous livrer à l’épouvante , à la terreur , de suivre une bonne hygiène, c’est-à-dire d’user de tout et de n’abuser de rien , de séquestrer les malades dans des locaux convenables , d’empêcher la propagation et l’accumulation des miasmes des germes; enfin , de combiner, dans une mesure convenable , l’emploi de l’eau et du feu , que l’expérience a démontré être les meilleurs moyens d’annihilation de ces principes morbifiques.

En vertu de cet adage, qu’il est toujours bon de mêler l’utile à l’agréable , je terminerai cette partie de mon travail par une

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anecdote curieuse, mais surtout authentique , puisque j’y ai joué un rôle :

Un médecin qui réside à Paris, distingué et estimé, du reste, quoique très-excentrique , grand ennemi des quarantaines dans les temps anciens ( il est un peu plus que mon contemporain ) , mais revenu aujourd’hui à des idées plus saines, vint passer quelques jours dans notre ville. Informé par des amis qu’il ferait volontiers ma connaissance , j’eus avec lui des relations dont la science seule était le but et la fin , car je n’avais personnellement aucun intérêt à cette liaison. Après quelques visites échangées , il cessa tout à coup de me voir et je dus être consigné à sa porte, car il 11e me fût plus possible d’arriver jusqu’à lui; en un mot , il quitta Marseille , sans même venir déposer une carte chez moi.

J’étais très-intrigué de cet incident et déjà mon imagination s’arrêtait à mille explications aussi improbables les unes que les autres , lorsque la solution du problème me fut donnée par les amis dont j’ai parlé et dont l’un vit encore.

Le médecin en question consultait les tables tournantes et les esprits frappeurs ; parmi ces derniers, il avait son familier qu’il interrogeait journellement sur les hommes et les choses; nouveau Faust, il avait son Méphistophélès. Or, l’esprit en question , lui avait dit que j’étais son ennemi personnel et , de plus , que j’étais destiné à sauver la France de la peste en faisant rétablir les quarantaines ( peut-être , avec le temps , y arriverai-je par mes écrits) ; enfin , qu’il devait me tenir à distance comme dangereux. Suffisamment averti, M. le docteur X. avait donc rompu illico toute relation avec moi.

Que faut-il induire de cette petite historiette , qui n’est pas une charge ? Ici bas , il faut touj ours extraire une morale quelconque des plus minces évènements; ce n’est qu’ainsi qu’on acquiert de l’expérience et qu’on en tire profit ; donc , après avoir fait la part de la crédulité et de l’excentricité du personnage , je 11e croirai pas trop m’avancer en supposant que l’esprit qui le dirigeait à cette époque (car il peut s’être ravisé depuis) était un esprit malfaisant, puisqu’il avait des sympathies pour la peste et le système de la non-contagion. Sans doute , il devait appartenir à ces puissances du mal que notre digne et si regrettable évêque Mgr Charles-

Eugène de Mazenod a si solidement stigmatisés dans son mandement sur les bons et les mauvais anges.

Quant à la mission que le susdit esprit m’a prédite et dont je suis fier à plus d’un titre , à l’exemple de Bridoison je ne sais trop qu’en dire ; mais si je 11e considère que les périls auxquels le système Prus-Mélier voue la santé publique, je ne regarde plus comme impossible quelle m’incombe d’ici à quelques années ; je ne suis pas encore bien vieux , et j'ai vu tant de choses inespérées se produire depuis 25 ans, que je pourrais bien encore voir celle-là. Le cas échéant, on peut compter que je ferai honneur à la prédiction de Méphistophélès et que je tiendrai peu de compte de ma personne, ainsi que je l’ai fait voir dan s d’autres circonstances.

Maintenant qu’il me soit permis de bien établir qu’en faisant surgir ici le nom vénéré de Monseigneur de Mazenod , et en rappelant son mandement, je n’ai pas eu la pensée de tourner ce dernier en ridicule ; Dieu m’en préserve !

Le digne Evêque que nous avons perdu et qui a laissé parmi nous des souvenirs ineffaçables, m’a toujours traité (je suis fier de le dire) avec une affection et une estime particulières. Lorsqu’il souscrivit pour 20 ou 30,000 fr. (je ne me rappelle pas bien le chiffre), à l’œuvre du percement de l’isthme de Suez, si utile aux missions , il dit à M. de Lesseps, qui avait été lui rendre visite : Je ne tiens pas à faire la connaissance d'aucun courtier , mais envoyez-moi votre parent le docteur , cela me fournira l'occasion de le voir et de causer avec lui et je souscrirai dans ses mains. » Toutes les fois qu’une cérémonie religieuse relative à la peste de 1720 avait lieu , il m’y invitait toujours, faisant remarquer qu’en ma qualité de défenseur des quarantaines, ma place y était marquée de droit. Enfin, chose assez rare chez un prêtre, il ne demanda jamais, ni a moi ni à personne, à quelle religion j 'appartenais , ni si catholique romain j ’eiTremplissais ostensiblement les devoirs, comme le font tant d’hommes convaincus, mais aussi tant de gens qui ne le sont pas et que je m’abstiens de qualifier.

Cette circonstance prouve que Monseigneur de Mazenod n’était pas tout à fait ennemi de la liberté de conscience. Voici d’ailleurs quelques lignes extraites du discours qu’il prononça sur

OBSERVATIONS ET REFLEXIONS

Pile de Ratonneau, le jour de l’inauguration de cet établissement par M. Mélier.

« Quand il est question de prévenir ou de faire cesser les maladies , il faut recourir aux moyens indiqués par b expérience; mais qui leur donne de F efficacité , si ce n’est , en mille occasion, une vertu d’en haut ? D’où vient souvent, au milieu des plus grandes hésitations , la pensée d’employer ce qui est salutaire , au lieu de ce qui serait mortel , si ce n’est d’une inspiration secrète, d’une sorte d’illumination soudaine , envoyée par celui qui est le maître de la vie et de la mort. C’est là ce que sentirent à toutes les époques de V antiquité les hommes les plus célèbres delà science , malgré les ténèbres de l’idolâtrie ; ils furent profondément religieux envers cette providence maternelle dont , dans leur art , ils reconnaissaient l’assistance , envers ce Dieu alors inconnu, auquel Athènes élevait un autel. En présence des phénomènes dont ils étaient constamment les témoins , ces grands et sincères observateurs ne se croyaient pas en droit de douter d’une intervention supérieure à leurs soins et à leur savoir. Il n’a fallu rien moins qu’une époque de vertige et de révolte contre Dieu , pour que dans le christianisme , au sein même delà lumière, l’art de guérir descendît de nos jours jusqu’à la profession des doctrines dégradantes , d’un matérialisme ennemi, croyons-le , des principes conservateurs delà vie humaine. Mais tout en aimant le médecin vraiment chrétien qui tient son âme en communication avec Dieu et pour ainsi dire toujours ouverte à ses inspirations , je conviens qu'il ne m'appartient pas de faire le procès de la science humaine en tant qu’elle n'est pas contraire à la vérité révélée, et que je n’ai rien à dire de tant de systèmes nouveaux qui se combattent et s’entre-détruisent en nous faisant courir les terribles chances de leurs erreurs. »

Il me paraît évident que l’on peut induire de cette citation , que Monseigneur de Mazenod ne croyait guère à la damnation éternelle d’hommes tels que Socrate, Hippocrate, Aristide, Platon, etc., etc.; qu’il entendait plus largement , que la plupart des prêtres , la question si importante de la liberté de conscience et qu’il était au nombre de ceux qui savent faire aimer la religion par la tolérance, en appliquant le fameux compelle intrare autrement qu’on ne le fait parmi nous.

OBSERVATIONS ET REELEXIONS.

Sa petite sortie contre le matérialisme médical, s'adressaitelle à M. le Commissaire extraordinaire, dont les doctrines médicales étaient déjà parfaitement connues de nous. C’est possible, mais je ne l’affirmerais pas : Monseigneur de Mazenod n’était pas homme à profiter d’une cérémonie religieuse et publique pour faire des allusions capables de froisser l’amour-propre de qui que ce fût.

Dans une autre circonstance , dont le souvenir ne peut être perdu, le même Evêque , fit fermer ou transférer ailleurs un couvent de femmes où des miracles , des visions , se produisaient journellement ; il estima que nous n’étions pas à une époque où des faits de ce genre pouvaient être interprétés d’une manière favorable à la religion ; il donna des ordres, et les miracles en question cessèrent.

En résumé Monseigneur de Mazenod, dont je n’ai pas à faire ici la biographie , fut à la fois un homme de cœur , un homme d’esprit et, de plus, un véritable gentilhomme, ce qui ne gâtait rien. On ne l’oubliera jamais à Marseille, et son mérite grandira à nos yeux avec le temps. On se dira de père en fils avec quelle aimable dignité il savait faire les honneurs de ses salons , combien sa conversation était pleine de gaîté , d’entrain , de piquantes saillies , enfin avec quelle noble aisance il remplissait ses devoirs épiscopaux et tenait sa place dans le monde officiel, par le seul fait de sa naissance et de ces habitudes de bon ton , qui sont héréditaires dans certaines familles. Puisse le souvenir, que je suis si heureux de donner ici à sa mémoire, devenir pour cet ouvrage, dont la publication lui aurait été sans doute agréable , un dernier gage de succès , et rappeler à la pudeur une foule de gens qui , comblés de ses bienfaits pendant sa vie , se sont hâtés de le décrier après sa mort.

D E UXIÈM E PA RT J E .

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