‹ Marseille et son intendance sanitaireChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Lè crime de l’Intendance fut d’être contagioniste , comme l'est aujourd’hui M, Mélier. — La loi du talion devrait être appliquée à ses détracteurs , mais elle ne le sera pas. — Embarras qui résultèrent, en 1850, de sa suppression. Congrès sanitaire de Paris. — Esprit fie la nouvelle législatiou sanitaire qu’il adopte. — Elle résulte de la doctrine Prus-Mélier. — Six puissances sur onze signent la convention sanitaire internationale. — Comparaison entre la nouvelle et l’ancienne législation sanitaire. — Prédictions de l’auteur, etc.

L’Intendance , que le commissaire extraordinaire du gouvernement, M. le docteur Mélier, avait éconduite avec l’exquise politesse qui lui est propre, non sans la complimenter beaucoup sur son dévouement et ses services , était composée d’avocats , de médecins, de négociants et de propriétaires. Son seul crime, nous l’avons vu, était, aux yeux des novateurs, le même que celui du Conseil supérieur de santé (1) , et il était irrémissible. Atteinte et convaincue

(1) Les membres du Conseil supérieur étaient au nombre de vingt-un. Parmi eux on distinguait MM. Gay-Lussac, Fleuriau de Bellevue , Moreau de donnés, membres de l’Institut; les docteurs Bally, Keraudren, Foullioy, Moizin, Ferras, et M. de Ségur-Dupeyron , qui en ôtait le secrétaire , et qui , je l’ai déjà fait observer, avait rempli plusieurs missions sanitaires dans le Levant, en Afrique, etc., etc.

L' INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

comme ce dernier de contagionisme et de royalisme, elle devait eu subir la peine. Seulement l’Intendance sanitaire étant une institution toute marseillaise , et , ne relevant pas absolument du Ministre ? on avait été obligé d’en faire le siège pendant deux ans avant de la démolir ; il n’avait fallu rien moins pour cela que l’intervention du choléra-morbus asiatique. Ce fléau avait été, dans cette occasion, la providence de l’école non-contagioniste.

Je l’ai déjà fait remarquer, l’armée dont M. Fould dirigeait les opérations avait foulé aux pieds sa vieille ennemie après l’avoir vaincue à force de mensonges et d’impostures, et tous les gens de cœur (on sait qu’ils abondent en France) avaient protesté contre ce manque de générosité après la victoire.

Que diraient aujourd’hui M. Mélier, qui fut à Marseille l’exécuteur des œuvres du Comité consultatif, et tous ceux de ses coreligionnaires dont l’erreur non-contagioniste a fait la fortune , si le gouvernement agissait envers eux comme il le fit contre l’Intendance et le Conseil supérieur ; s’il leur disait , par exemple : « J'ai eu confiance en vous , et vous avez compromis ma responsabilité en exposant les populations maritimes aux plus grands dangers ; la Providence seule a pu conjurer les funestes effets de votre imprudence , et , à ce point de vue, vous n'avez pas le moindre mérite à revendiquer . Je vous croyais sur parole lorsque vous affirmiez , il y a quelques années, que la contagion n'était qu'un mot qui ne répondait à rien, et cependant vous tenez, à cette heure, un langage bien différent. Que signifie cette palinodie? Pour reconnaître les prétendus services que vous rendiez au commerce et que vous faisiez sonner bien liant, je vous ai traités avec largesse , sous le rapport des emplois , des honneurs, des attributions; pourtant vous n’étiez que des théoriciens systématiques et dangereux . Je vous remercie donc comme j'ai remercié, à votre instigation , V Intendance sanitaire de Marseille qu'il m' appartient au moins de réhabiliter par cet acte de justice, puisque , de votre propre aveu , les principes qu'elle défendait étaient bons. Je dois faire cet exemple, afin qu’à l'avenir personne ne s’ avise de marcher sur vos traces dans une voie si hérissée de périls pour la santé publique. »

Quelque confiance que nous ayons dans la justice du souverain, nous n’admettons pas qu’elle ait cet effet de réaction, parce que la

l’intendance et le choléra.

France est la terre classique des laits accomplis; mais on n’aura pas de peine, je l’espère, à apprécier à sa juste valeur le sentiment qui me porte à rappeler à mes lecteurs la loi du talion, et l’usage qu’on pourrait en faire dans la circonstance actuelle. C’est bien le moins que je puisse dire carrément dans ce livre ma façon de penser sur les hommes et les choses, après avoir tant souffert pour la défense de la vérité, comme je le prouverai en temps et lieu.

Non, je le répète! de pareils actes de justice ne sont pas de ce monde, et il y a cela de fatal ici-bas dans la lutte incessante du bien et du mal , lutte qui conduit au scepticisme et à l’ athéisme les esprits faibles , que le premier a toujours le dessous , et que lorsque le temps vient mettre en lumière la vérité , il n'y a plus qu'un souvenir à accorder à ceux qui ont péri en la défendant .

Ce fait est, hélas ! acquis à Fhistoire. Socrate, Aristide , Galilée, Christophe Colomb , Jérôme Savonarole , Salomon de Caus , etc. , et tous les bienfaiteurs de l’humanité ont pu se convaincre à leurs dépens que le royaume du génie n’est pas de ce monde. Quant aux moyens de prospérer ici-bas, le Figaro de Beaumarchais a arrangé à ce sujet quelques proverbes assez crus que je ne rappellerai pas ici. L’histoire seule se charge de venger la vertu opprimée, la vérité obscurcie , et voilà sans doute pourquoi Pariset m’a tant recommandé de confier à Fhistoire la vengeance de notre doctrine.

Mais je reviens à mon récit.

lé Intendance , une fois morte et enterrée , comme le disait gaîment Jean Raymond , il fallait la remplacer par quelque chose. L’embarras était grand. Nous avions bien M. le Commissaire extraordinaire , l'arbitre de nos destinées sanitaires ; mais on savait qu’il n'avait jamais vu , en fait de maladies pestilentielles , que le choléra , à la transmission duquel il ne croyait pas. La peste et la fièvre jaune , ces fléaux si insidieux, véritables protées qui pénètrent partout sous mille formes différentes, il ne les connaissait nullement.

M. Mélier n’inspirait donc aucune confiance. Pour s’attirer celle-ci il avait l’air, de temps en temps, de faire appel aux lumières des médecins de Marseille, dans le but évident d’alléger sa responsabité. Il les consultait , mais avec l’intention bien arrêtée de n’adopter aucune de leurs opinions et de conserver toute son autocratie sanitaire.

l’intendance et le choléra.

.Te le demanderai ici , comment aurait-on douté de cette arrièrepensée chez M. le Commissaire . et que pouvait-on attendre de mieux d’un médecin qui, se laissant aveugler parle prestige de sa position officielle , et ne tenant aucun compte de l’émotion de tout un peuple , avait profité de la publication faite par la Société de médecine de Marseille sur le choléra de 1849, pour envoyer au

gouvernement et à l’Académie un rapport contradictoire. D’ailleurs, les dispositions dans lesquelles se trouvait M. le Commissaire extraordinaire lors de sa venue à Marseille relativement aux mesures à prendre contre le choléra , n’a-t-il pas pris soin de nous les révéler lui-même un an plus tard , au Congrès sanitaire , lorsque , prenant la parole comme rapporteur sur la septième question du programme , celle des maladies contre lesquelles doivent être mises en pratique les quarantaines, il dit à l’Assemblée :

« En faisant figurer le choléra à côté de la peste et de la fièvre jaune, la France a eu beaucoup plus en vue de témoigner de sa déférence et de ses égards pour les opinions d’autrui que de manifester sa propre opinion. On sait, en effet, qu’en France on ne cr*oit guère à la nécessité et à la possibilité des mesures sanitaires contre le choléra, et si, dans ces derniers temps (allusion aux affaires de Marseille) , la France a cru devoir instituer sur les ports de la Méditerranée une quarantaine cV observation contre le choléra , quarantaine , d’ailleurs sérieusement et rigoureusement observée, c’est surtout pour écarter les appréhensions qu’aurait pu faire naître une conduite contraire ; c’est , en un mot, une satisfaction donnée par la France à une opinion encore dominante ailleurs , et pour laquelle la France n’a reculé devant aucun des sacrifices et des embarras qui devaient lui revenir ? »

Du reste, dans les cas assez rares où M. le Commissaire extraordinaire fit appel au corps médical de Marseille, les motifs qu’il mit en avant ne furent pas toujours faciles à saisir.

Ainsi , vers la fin d’octobre 1850 , nous fûmes convoqués inopinément à la Préfecture par M. de Suleau et sur la demande de M. Méfier. Ce médecin nous déclara qu’il était dans un grand embarras pour déterminer le caractère réel de la patente , lorsque MM. les consuls des puissances étrangères lui demandaient des renseignements sur l’état sanitaire de Marseille où des décès cho-

L'INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

lériques avaient lieu journellement , et en particulier dans l’hospice de Saint-Pierre; qu’après avoir bien réfléchi il s’était décidé, afin d’assurer cette partie capitale de son service, à recourir à nous à provoquer la création d’un bureau sanitaire composé de douze praticiens et destiné a ie renseigner. C’est à ce bureau, disait-il, que dorénavant seraient faites les déclarations de décès cholériques , il comptait sur notre zèle , sur notre amour du bien public pour remplir ses intentions.

Gomment M. Mélier pouvait-il se trouver dans un si grand embarras ? Les registres de l’état civil n’étaient-ils pas à sa disposition pour savoir, jour par jour, heure par heure, en quelque sorte , le nombre et la nature des décès ? Ce moyen d’information était-il donc insuffisant aux yeux de notre honorable confrère , ou bien l’état civil de Marseille ne fonctionnait-il pas à sa satisfaction ?

On aurait compris la formation d’un bureau sanitaire chargé de colliger, de comparer les faits , d’en préparer l’examen pour l’Académie de médecine, assez mal renseignée dans ce moment sur ce qui se passait à Marseille; mais , même dans ce cas , M. Mélier n’avait-il pas sous la main le Conseil d’hygiène dont il pouvait disposer à son aise ? Pouvait-il trouver préférable de déranger de leurs occupations douze médecins plus ou moins affairés, en les transformant , d’un coup de baguette , en véritables commis de l’état civil?

On dira peut-être que la responsabilité faisait peur à M. le Commissaire extraordinaire, et que la crainte de gratifier, à son insu, quelque port méditerranéen du choléra , en délivrant aux navires en partance des patentes n’ayant aucun caractère d’exactitude , l’avait porté à s’adresser au corps médical. Mais je répondrai à cela que M. Mélier ayant déclaré à satiété que le choléra n’était pas transmissible, partant importable, ne pouvait avoir la crainte et l’inquiétude dont il s’agit.

En définitive , je m’arrêtai , pour mon compte, à cette idée que M. Mélier constatant chaque jour, dans sa correspondance officielle avec les juntes et les bureaux sanitaires de la Méditerranée , qu’on n’avait pas dans ses assertions ou déclarations la confiance qui s’attacha de tout temps à celles de la défunte Intendance, espéra

appeler à lui cette confiance par la création du bureau dont il est question. Pour fonder ce bureau il avait invoqué auprès du corps médical le motif dont j’ai parlé. Mais pourquoi donner à un bureau des décès ou inhumations la qualification impropre, presque ironique de sanitaire ? Derrière cette qualification ne se cachait- t-il pas le véritable motif de la création, le motif qu’on ne voulait pas avouer, celui d’en imposer aux juntes et bureaux de santé de la Méditerranée , de les rendre plus traitables en leur présentant désormais le commissariat extraordinaire flanqué d’une assemblée composée de douze des premiers médecins de Marseille , c’est-àdire d’une sorte de simulacre de l’Intendance?

Oui, c’est indubitable! ce fut là le fond de la pensée de MM. Méiier et de Suleau. Je dois ajouter, d’ailleurs, que le premier a toujours eu beaucoup de goût pour les conférences médicales. C’est dans notre ville que ce goût s’est manifesté pour la première fois. Depuis il a persisté, et, dans toutes les missions officielles qu’a remplies M. l’Inspecteur général, il s’est montré au grand jour; il n’est pas jusqu’au corps médical de Saint-Nazaire-en-Loire , composé d’un si petit nombre de confrères , qui ne puisse en témoigner.

On m’objectera sans doute que ce goût est une conséquence naturelle de la position de M. l’Inspecteur général, qui, chargé de la mission si difficile de prévenir l’introduction enFrance des maladies exotiques et de renseigner le gouvernement sur la nature des épidémies, a besoin du concours des médecins. Mais , je le demande' rai à mon tour, pourquoi M. Mélier ne s’en rapporterait-il pas quelquefois à ses propres yeux ? Pourquoi, lorsqu’il arrive dans une localité épidémisée , lui, le grand médecin hygiéniste par excellence, ne voit-il que parles yeux de ses confrères ? Pourquoi s’est-il borné , par exemple , à envoyer à Lisbonne un médecin qui connaissait déjà le fléau américain ? Au lieu d’aller acquérir lui -même cette connaissance , serait-il vrai , comme on l’affirme tout haut , qu’à Saint-Nazaire il n’aurait visité aucun des malades dont il a entretenu l’Académie dans ces derniers temps? C'était bien le moins, quoique arrivé si tard , qu’il tentât d’en voir quelques-uns (1) !

(1) Il résulte de divers renseignements venus de Saint-Nazaire, que M. l’Inspecteur général se serait borné à s’occuper de Y Anne-Mar ie , qu’il n’aurait

Cependant le temps s’écoulait , l’hiver s’avançait à grands pas 7 les épidémies se taisaient, et les embarras qu’avait légués à M. le commissaire extraordinaire la suppression de l’Intendance sanitaire ne se dissipaient nullement ; ils ne faisaient , au contraire , que s’accroître. Vainement avait-il quitté la Consigne (1) pour aller s’entendre avec nos voisins; ils continuaient à nous tenir la dragée haute. Il fallait donc en venir promptement à une mesure radicale capable d’assurer l’entente générale , de mettre un terme à toutes ces difficultés , et de faire sortir enfin la chose sanitaire de ce déplorable provisoire où on la tenait depuis la destruction de l’Intendance.

Cette mesure , on le devine , fut le Congrès sanitaire auquel on convia toutes les puissances maritimes, et qui s’assembla à Paris, au Ministère des affaires étrangères, le 23 juillet 1851, à 11 heures du matin.

Figuraient dans cette assemblée, comme délégués de l’Autriche :

M. Lavison, consul général de S. M. l’Empereur et M. le docteur Guillaume Ménis, conseiller du gouvernement, proto - médecin de Dalmatie ;

Comme délégués du gouvernement espagnol :

Don Antonio-Maria Ségovia, consul de S. M. Catholique, etM. le docteur Monlau , ancien secrétaire du Conseil roval de santé et membre du Conseil municipal de Madrid ;

Gomme délégué de Naples :

Le docteur Carbonaro, secrétaire de la Magistrature sanitaire de Naples ;

Comme délégués du gouvernement pontifical :

M. Escalon, consul général, et le docteur Capello, membre de la Magistrature suprême de santé ;

Comme délégués de la France :

M. David, ministre plénipotentiaire , et M. le docteur Méfier, membre du Comité consultatif d’hygiène, etc. ;

visité aucun malade , pas'même M. Chaillon , et qu’il se serait borné à réunir en conférence les praticiens de cette petite ville.

(1) On appelle Consigne le bureau de la Santé dans les ports où sont reçues les déclarations des capitaines de navire.

l’intendance et le choléra.

Comme délégués de l’Angleterre :

M. Anthony Perrier, consul, et M. le docteur Sutherland, surintendant général du Conseil de santé britannique ;

Comme délégués du gouvernement grec :

M. Vitalis, consul, et M. le docteur Costi, médecin du roi Othon, professeur à l’Université d’Athènes;

Comme délégué du Portugal :

M. le docteur Grande, membre du Conseil de S. M. Très-Fidèle;

Comme délégués du gouvernement russe :

M. d’Ebeling, consul général, et le docteur Rosenberger, membre du Conseil supérieur de santé de Saint-Pétersbourg ;

Gomme délégués de la Sardaigne :

M. Magnetto, consul général et M. le docteur Bo , professeur à l’Université de Gênes, le même que M. Prosper Pirondi père a si bien réfuté dans son ouvrage intitulé : Considerazioni sulla contagiosita del choléra morbus asiatico (1).

Comme délégués de la Toscane :

M. Cecconi , consul général , et le docteur Botti , conseiller d’Etat.

Enfin , comme délégués de la Sublime-Porte :

M. Halphen, consul général à Paris et M. le docteur Bartoletti, membre du conseil de santé de Constantinople.

Comme les enseignements qui ressortent de ce Congrès , ont une grande portée , je prie mes lecteurs de prêter beaucoup d’attention à mon récit ; iis se demanderont ensuite comment le gouvernement français , qui en fut le promoteur, a pu continuer sa confiance à M. Mélier et à son école , après un fiasco si complet et si décourageant; ils rechercheront aussi les causes de cette longanimité ou de cet aveuglement, et, probablement qu’ils s’arrêteront aux mêmes suppositions que moi, car il ne peut y avoir, à ce sujet, deux opinions différentes.

(1) Je suis heureux de trouver une occasion de signaler ici un excellent ouvrage , malheureusement écrit en italien, de M. le docteur Pirondi père, l’un des praticiens les plus estimés de Marseille , et aussi capable qu’érudit ; il a prouvé avec la plus grande logique et un grand luxe de preuves, la contagion du choléra morbus.

l'intendance et le choléra.

Les Ministres des affaires étrangères et du commerce, assistèrent à la première séance du Congrès et prononcèrent chacun une allocution de circonstance.

Le premier insista spécialement sur les inconvénients qui résultaient de la diversité des règlements sanitaires et qui établissaient , au préjudice du commerce des différentes nations , tant de gêne et souvent une si fâcheuse inégalité.

Quant au Ministre du commerce , plus particulièrement intéressé à l’œuvre du Congrès , voici la substance de son discours ;

« Placé à la tète de l’administration sanitaire et commerciale de ce pays, dit M. Dumas , il est de mon devoir de me préoccuper du double intérêt que vous a signalé mon collègue; mais je n’hésite pas , dans la circonstance* actuelle , à donner la première place à l’intérêt sanitaire. C’est d’abord la santé publique que nous avons, que nous devons avoir en vue de protéger efficacement. Vous donnerez donc , sans aucun doute , à la satisfaction de cet intérêt supérieur, tout ce qui doit lui être légitimement accordé ; mais , vous n'hésiterez pas , j’en suis convaincu , à considérer toute mesure qui dépasserait ce but , comme un sacrifice sans compensation et dès lors profondément regrettable , imposé au commerce et aux rapports internationaux. Le temps , messieurs , comme on a coutume de le dire dans un pays voisin , le temps est de l’argent : Times is money. Toute entrave inutile apportée aux transactions commerciales, se résout pour les négociants qui s’y livrent, en pertes

souvent considérables. Vous ne l’oublierez pas .

» Ce résultat, messieurs , ne sera probablement obtenu , qu’au moyen d'une transaction entre des systèmes et des principes opposés. La haute confiance qu’inspirent vos lumières et votre expérience, donnent certainement , à cette transaction , un grand crédit auprès de vos gouvernements respectifs et , ce qui est aussi fort essentiel , auprès de l’opinion publique du pays que vous représentez. »

11 y a, à mon avis , dans ce discours, deux choses qui tout d’abord saisissent l’attention : 1° l’importance extrême accordée à la question d’argent , question qui , par pudeur, ne devait pas même être soulevée, en présence des intérêts suprêmes de l’hygiène publique; 2° la fausse idée d’une transaction probable entre des systèmes et des principes opposés. Je ne dirai rien ici sur la ques-

l’intendance et le choléra.

lion d’argent; je me bornerai à déclarer, qu’en ma qualité de véritable médecin, elle disparait à mes yeux; que je comprends , du reste , qu’un Ministre du commerce ait pu la mettre en avant, mais que le reproche qui pèsera toujours sur l’école non-contagioniste , dans les temps à venir ., sera de s’en être préoccupée , de l’avoir mise au-dessus des dangers de l’hygiène publique ; d’avoir, enfin, inscrit sur sa bannière la fameuse devise : Times is money. On n’est pas à la hauteur du sacerdoce médical , lorsqu’on suit une telle bannière; elle était digne de servir de guide aux juifs et aux Lombards du moyen-âge , à ces fripiers avides qui, en 1387. distribuaient la peste à Marseille , en vendant , secrètement et fort cher, des vêtements contaminés, qu’ils s’étaient procurés à vil prix , dans les pays du Levant.

Quant à cette conciliation entre la contagion et la non-contagion, que M. le Ministre se flattait d’obtenir avec l’aide du Congrès , de bonne foi , était-elle possible en présence du mystère qui règne sur les causes des pestes et surtout , en présence de l’impossibilité de fixer, d’une manière exacte , la durée de leur période d’incubation? La médecine, si calomniée de nos jours, principalement par la faute de ceux qui l’exercent , a sa certitude , mais seulement une certitude de probabilité, ressortant essentiellement de l’observation ; il est de ces questions sur lesquelles elle ne fera jamais que balbutier , ce sont celles de pathogénie ( étude des causes morbides) ; je souligne le mot jamais , car, je le déclare ici, toutes les sciences dont s’occupe l’entendement humain, marcheront , excepté celle-là. On ne connaîtra jamais la durée exacte de la période d’incubation de la rage, de la vaccine, de la variole, de la peste, de la fièvre jaune, du choléra , etc., etc., par ce seul motif que, tous les tempéraments ne suscitent pas les mêmes aptitudes , les mêmes prédispositions et que l’énergie vitale varie beaucoup, selon les individus. C’est la nature , Dieu , Jéhovah, Wichnou , qu’on choisisse le nom qu’on voudra , qui s’est réservé la disposition de ce grand secret et jamais il ne sera donné à l’intelligence humaine de le découvrir.

Donc, comment concilier ensemble pour en faire l’application aux quarantaines , la doctrine vitaliste de l’incubation , la seule admissible , avec la prétention qu’ont les organiciens, de fixer cet

l’intendance et le choléra.

acte morbide, si mystérieux et si bizarre? Gomment M. le Ministre pouvait-il ignorer que cet accord qu’il poursuivait était impossible; ou bien , se figurait-il que toutes les opérations vitales qui ont lieu dans l’économie vivante, peuvent être déterminées avec la même exactitude que celles que les chimistes effectuent dans leurs creusets ?

A part ces considérations médico-philosophiques (et pour parler un langage plus à la portée des gens du monde , dans les mains desquels ce livre pourra tomber) , comment pouvait-on père r d’amener une transition entre deux sectes ennemies irréconciliables? Y a-t-il un juste-milieu entre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal? Si ce juste-milieu pouvait exister, serait-ce autre chose que le doute? Or, qu’est-ce que le doute, et peut-il servir de base à des institutions sanitaires ?

Le Congrès avait pour mission de rédiger un projet de convention sanitaire internationale , qui devait être soumis à la rectification respective des puissances. Sa première séance ayant été très-orageuse, à cause de la difficulté immense de la matière, il s’arrêta à l’idée, bien naturelle, de charger une Commission de lui présenter un rapport, dans lequel seraient successivement traitées les diverses questions du programme , avec les solutions qu’elle aurait adoptées et que le Congrès débattrait de nouveau dans son sein, accepterait ou refuserait à son gré. Cette Commission fut composée de quatre médecins, MM. Bo, Costi, Botti. Mélier, et de trois consuls, MM. Lavison , Perrier et Ségovia ; elle choisit, à son tour, M. Mélier pour rapporteur, et ce médecin lut, vingt-quatre jours après , dans la septième séance du Congrès, le six septembre, un travail qui fut annoncé d’avance à l’assemblée , comme excellent , qui forme aujourd’hui la base de notre système sanitaire actuel et qui fourmille des plus grandes hérésies médicales. Ce travail , qui suscita de très-vives discussions dans le Congrès et auquel M. Mélier fait aujourd’hui, lui-mème, le procès, en ce qui concerne la fièvre jaune, n’avait rien de médical; fauteur fait d’ailleurs observer lui-même qu’il s’était entendu avec ses confrères de la Commission « pour éviter , autant que possible les questions de science pure et de théorie , non pas que la science , ses déductions , ses observations et ses résultats ne doivent pas

l’intendance et le choléra.

être considérés comme le meilleur guide à suivre en toute chose , mais parce qu'il fallait éviter des discussions qui ne pouvaient être à leur place dans une semblable assemblée et que comportent seules les réunions académiques . »

Je ne dois pas oublier de faire remarquer, en passant, que M. l’Inspecteur général des établissements sanitaires , jouit d'un rare privilège que lui envient, sans doute, tous les hommes de science, ceux-là surtout qui s’occupent spécialement d’hygiène publique. Tout ce qui sort de sa plume ou de son cerveau est accueilli avec admiration ; lorsqu’il a écrit contre les quarantaines et le système sanitaire vermoulu qui était encore en vigueur en

1850, on a exalté jusqu’aux nues son mérite et son dévouement ; en

1851, le rapport qu’il a lu au Congrès sanitaire et qui a servi de base à la législation périlleuse qui nous régit encore, a été déclaré excellent par tous ses collègues ; pas un d’eux ( on peut s’en convaincre) n’a pris la parole sans commencer par faire son éloge. Enfin, aujourd’hui , ainsi que je l’ai déjà dit dans l’avant-propos de ce livre , le rapport contradictoire, c’est-à-dire contagioniste , que vient de présenter M. Métier à l’Académie, ne rencontre que des adhésions dans certaines feuilles médicales, parmi lesquelles plusieurs attaquèrent jadis impitoyablement les mêmes doctrines, lorsque nous les défendions contre M. l’Inspecteur général et son école. Ainsi, j’ai sous les yeux le cahier de juin du journal de M. Lucas Championnière , et voici ce que j’y lis, page 245 :

« Le rapport de M. Méfier, qui ne peut être résumé ici , est un chef-d’œuvre. Précision dans l’exposé des faits , prudence et sagacité dans les déductions ; tels sont les caractères qui distinguent ce beau travail du savant , auquel incombe la lourde charge de prévenir, en France, l’introduction des épidémies exotiques, et de concilier avec les mesures sanitaires à prendre , les grands intérêts du commerce et de la liberté individuelle. »

Six mois au moins avant que M. Métier présentât son mémoire

à l’Académie, un membre du Comité d’hygiène publique m’avait

annoncé qu’il serait excellent et mettrait en lumière des découvertes importantes, sur la nature et le mode de transmission de la lièvre jaune, découvertes faites à Saint-Nazaire, au lit du malade, par M. l’Inspecteur général. Cet honorable membre du Gomilé

parut ébahi, lorsque je lui annonçai que j’attendais la publication de ces découvertes pour les apprécier à leur juste valeur.

Il faut avouer que M. l’Inspecteur général , est heureusement doué. S’il prêche le non-contagionisme et la suppression des quarantaines, on l'applaudit; s’il soutient la thèse contagioniste et la nécessité de rétablir les quarantaines, on l’applaudit encore, et ce sont ses anciens adeptes surtout qui donnent le signal de ces applaudissements; mais ils ne se bornent pas à cette approbation: dans leur zèle , il vont plus loin , ils s’associent à l’immense responsabilité qui pèse sur lui , ils s’apitoyent sur sa position pleine d’exigences , de difficultés; ils font enfin ressortir le dévouement dont il a besoin pour sauver son pays de la peste , du choléra, de la fièvre jaune, etc. Il est bien vrai que cette dernière s’est glissée, naguère, sans qu’il s’en doutât et malgré sa vigilance , à Sain t- Nazaire-en-Loire , à la faveur de V excellent système sanitaire , de ce système si éminemment conciliateur de tous les intérêts, dont nous a dotés M. l’Inspecteur général; mais cette circonstance achève , sans doute, de faire ressortir la sollicitude et la reconnaissance que nous lui devons , pour la position pleine d’exigences et de responsabilité , qu’il a acceptée dans notre seul intérêt.

Certes , nous n’avons pas rencontré tant d’égards , de tendresse, de justice, lorsque nous soutenions la cause de notre Intendance sanitaire , celle des Bally, des Pariset et les principes hippocratiques. Tout ce que nous avons écrit dans l’intérêt de l’hygiène publique, non seulement ne nous a rapporté ni titres ni honneurs, ni pensions , ni encouragements d’aucun genre, mais encore, on l’a vu, tout ce que nous avons tenté loyalement, dans le but d’éclairer le monde savant sur les dangers qu’on faisait courir à nos populations, a été déclaré ridicule, absurde, rétrograde ; nous avons été vilipendés, honnis, bâillonnés enfin, de par MM. Fould, Chervin, Prus, Aubert-Roche, et c’est à peine si , après nous avoir ainsi forcé au silence , on a daigné nous oublier et ne pas nous achever par la persécution. Bientôt , on le verra dans la seconde partie de ce travail , j’étalerai mes blessures, qui saignent encore, et j’exhiberai les preuves irréfragables des injures que j’ai reçues, pour avoir su reconnaître , sous le règne de Chervin et vingt-cinq ans avant M. Mélier, que la fièvre jaune était transmissible.

l’intendance et le choléra.

En faisant ainsi ressortir ce contraste frappant, entre la destinée de M. Métier et la nôtre , entre l’accueil en quelque sorte stéréotypé qu’il rencontre invariablement dans le monde médical, quoi qu’il écrive ou entreprenne , et les affronts , les avanies qui furent notre partage, je n’ai nullement la pensée de lui en faire un crime ; non ! Je fais seulement la critique de cette abominable gent moutonnière , à la fois servile et odieuse dont je rappellerai souvent , dans ce livre , les tristes palinodies , et qui est , pour 1a. vérité , comme une sorte de peste. C’est d’elle , en effet, que lui reviennent toujours les plus sanglants outrages. Dans toutes les circonstances , elle se précipite comme un torrent sur les pas de l’erreur puissante et heureuse , et se fait l’instrument aveugle de ses iniquités. Hélas ! ne l’ai-je pas déjà dit ? L’organisation du mal est formidable ici-bas; j’ai pu l’éprouver à mes dépens, dans diverses occasions , et l’on est forcé de la croire providentielle, lorsqu’on ne veut pas tomber dans l’athéisme. Cette effrayante franc-maçonnerie , mille fois plus terrible que celle du poignard italien , qui compte d’innombrables adeptes dans tous les rangs sociaux, même parmi les ministres d’un Dieu de paix, explique cette exclamation d’un homme célèbre et malheureux à la fois : O vertu , tu n'es qu’un nom / Cette exclamation, qui partait du cœur, n’était pas, en effet, le résultat d’un scepticisme exagéré, comme on pourrait le croire de prime abord ; elle se rapportait , tout simplement à la constatation de la puissance extrême du mal en ce monde , puissance qui s’était révélée à Brutus , dans les derniers temps de sa vie. N’est-ce pas aussi en faisant la même découverte à force d’épreuves et de déceptions que le père de famille, pensant à la bonne nature aux sentiments élevés de ses enfants et aux misères qui les attendent , peut se prendre parfois à regretter de leur avoir donné le jour ?

N’oublions pas de le faire remarquer, M. Mélier est très-reconnaissant envers l’Académie, de son extrême bienveillance pour son travail, il est vrai qu’elle a gardé le silence et que parmi les quatre orateurs qui ont parlé sur le rapport , deux n’en ont pas paru très-satisfaits. N’importe , M. l’Inspecteur général se déclare content : « Pas le moindre orage ne s’est élevé , dit-il ; j’ai eu, au contraire cette bonne fortune que si , dans certains détails , ma

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lecture a donné lieu à quelques observations , elle a obtenu, dans son ensemble, une adhésion générale. Les faits exposés n’ont été contestés par personne. On a applaudi à peu près sans restriction aux mesures prises; les conclusions déduites ont paru généralement acceptées.

Un peu plus loin, M. Mélier fait ressortir que le résultat de sou rapport, a été de démontrer que la fièvre jaune était une maladie exotique, qu’elle était importable , transmissible et qu’il faut,

contre elle, un bon système de mesures. »

Ges vérités sont-elles nouvelles , et la sagacité seule de M. l’Inspecteur général les a-t-elles saisies ? C’est ce qu’on pourra voir dans une autre partie de ce livre , sur laquelle je n’anticiperai pas.

Je ne ferai pas ici l’examen détaillé du long rapport de M. Mélier, au Congrès sanitaire et des discussions qu’il a susciteés ; pour en avoir une idée exacte , il faut le lire tout entier. Qu’il me suffise de dire qu’il a servi de base à la Convention sanitaire internationale , comme le rapport Prus, fut le père de l’ordonnance du 18 avril 1847 ; or, la Convention sanitaire dont je parle, a été à son tour, convertie en décret parle gouvernement français, le 4 août 1853. Il est donc naturel d’induire de cette filiation que la législation sanitaire qui nous régit et dont l’excellence vient de se révéler aux plus aveugles , dans la petite ville de Saint-Nazaire, est due en grande partie , aux inspirations de M. l’inspecteur général ; disons ici, en peu de mots, que les points capitaux de ce travail étaient, quant à la peste :

La fixation à huit jours delà durée de l’incubation de cette maladie, mais avec l'aveu , que dans certains cas qui ne sont que des exceptions , elle dure plus longtemps ;

L’abandon absolu, déjà effectué du reste, en 1847, du régime de la patente suspecte, qui n’avait besoin que d’ètre adouci et qui constituait le meilleur de tous les paratonnerres de la santé publique.

L’admission en libre pratique des provenances du Levant moyennant la patente nette , sans quarantaine d’observation ni mesures hygiéniques préalables ;

L’admission du principe dangereux de la traversée comptée comme temps de quarantaine en temps de peste, moyennant la présence à bord d’un médecin sanitaire;

l’intendance et le choléra,

Une quarantaine de 15 jours au maximum si de 10 jours au minimum pour les navires arrivant du Levant sous patente brute, la peste régnant au point du départ , découlait aussi de cette loi ;

La suppression de toute quarantaine, contre le choléra morbus, mais l’autorisation de séquestrer dans certaines circonstances les navires à bord desquels se sont montrés des cas de cette maladie (1);

Enfin la suppression de toute quarantaine ou mesure hygiénique contre le typhus et la variole maligne , que Marseille reçut de l’Algérie en 1826, qui fit tant de victimes dans ses murs et se propagea jusqu’à Toulon , où je la gagnai moi-même , dans les hôpitaux.

Dans ce rapport il ne fut pas question , comme on le pense bien , du rétablissement du principe de l’Intendance sanitaire ; il proposait en effet , comme autorités sanitaires dans tous les ports de l’empire, un directeur omnipotent, flanqué d’un conseil n'ayant que voix consultative, que le directeur seul aurait le droit de convoquer même dans les circonstances les plus graves et qui ne devai t pas être composé, comme l’Intendance sanitaire, de citoyens libres, indépendants, mais des principaux employés du gouvernement central dans la localité, de membres du corps consulaire , enfin d’une délégation du conseil d’hygiène lorsqu’il en existerait un. Cette organisation dont nous constaterons les vices , lorsque je traiterai la question de la fièvre jaune , sujet principal de ce livre, est celle qui fonctionne aujourd’hui à Marseille. Toutefois cette ville a une garantie (je dois me hâter de le dire) , dont ne jouissent pas la plupart des autres et cette garantie qui n’est pas illusoire, se trouve tout simplement dans la haute prudence , le profond savoir et les opinions contagionistes deM. le docteur Blache, directeur de la santé publique. Il y a plus de 30 ans que nous

fl) Cette restriction n’est-elle pas absurde? De deux choses l’une , ou le choléra est transmissible ou il ne l’est pas; or, dans ce dernier cas, à quoi bon séquestrer les navires où a régné cette maladie. Du reste , cet article n'a pas été adopté par le gouvernement, qui a maintenu dans le décret de 1823, une quarantaine de trois à cinq jours, contre les navires cholérisés, précaution parfaitement insuffisante , mais qui est encore préférable, au régime proposé par M. Mélier

l'intendance et le choléra

nous connaissons, et il est digne en tous points de la confiance de Marseille. Mais quels fruits tirerons-nous de son expérience et de ses bonnes intentions , si la peste vient jamais à renaître dans le Levant , telle est la question que nous devons nous adresser ? Les opinions de M. Blache, peuvent être fort rassurantes, mais ne fautil pas qu’une nouvelle législation lui donne les moyens d’agir dans notre intérêt ?

J’ajouterai que ce qui m’a surtout frappé dans le rapport de M. Mélier , en dehors des hautes imprudences qui y sont proposées , et que le gouvernement à acceptées sur la foi du Comité consultatif et du Congrès , c’est le soin extrême qu’à mis l’auteur à dépouiller sa qualité de médecin et à s’assimiler à ses autres confrères, aux membres du Congrès étrangers à l’art. Evidemment en agissant ainsi , il s’est inspiré des précédents crées par le rapport Prus, et du système inauguré à l’Académie, par ce médecin : A quoi sert la science médicale , lorsqu’ on a à recher cher les bases d’un système sanitaire efficace ? A rien du tout sans doute ; les questions sanitaires ont deux côtés , le côté scientifique et le côté administratif. Pourquoi s'occuper du premier lorsqu'il ne s’agit que de réglementer une administration , que l’on ne maintient que pour donner satisfaction ‘ à de vieux préjugés sans portée ? Pourquoi discuter préalablement des principes médicaux , dont le débat aboutirait seulement à démontrer que la science n’est pas assez avancée pour trancher les questions sanitaires, partant pour éclairer le gouvernement ? Si ce fait venait à sauter aux yeux d’une assemblée délibérante , il lui ferait entrevoir le fantôme de la responsabilité et le moindre inconvénient qui résulterait de cette découverte , de cette apparition , serait la dissolution immédiate de l'assemblée dont il s’agit ; donc il faut proscrire d’une manière absolue la discussion des points de doctrine , et se passer du concours de la science , pour établir la législation sanitaire.

Ainsi, par exemple , si un grand nombre d’observations prouvent que l’incubation delà peste excède rarement huit jours , il n’y a qu’à prendre ce chiffre comme base de la durée de la quarantaine et faire compter la traversée dans cette dernière. Nous savons bien que la peste peut dans certains cas , couver plus de huit jours, ainsi que le professaient le conseil supérieur de santé,

L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

MM. Bally , Pariset, Gaëtani Bey, Bulard , Grassi , et M. Clot-Bey lui-même ; mais ce n’est là que la grande exception , qui par suite doit confirmer la règle générale. Adoptons donc les huit jours dont il s’agit et ne débattons pas la question , ce débat pourrait mettre les honorables votants en considération et faire manquer V affaire .

Tels étaient les raisonnements et la manière de procéder de M. Prus , et M. Mélier à eu à cœur de marcher sur ses traces , il les à suivies au Congrès avec une religieuse fidélité. Ce qu’il voulait avant tout c’était une convention internationale , le remplacement des Intendances par des directeurs, la création d’un corps de médecins sanitaires , qu'il serait naturellement appelé à diriger comme inspecteur général , mais il ne croyait pas devoir se préoccuper de la question de savoir si cette convention serait en harmonie avec les principes médicaux qui régissent de droit la matière, cette question il en a fait bon marché. Pourtant s’il n’avait pas agi ainsi, il se serait évité, il doit le reconnaître aujourd’hui , la grande leçon de Saint-Nazaire et celles que l’avenir lui réserve encore , ce que je n’hésite pas à lui prédire.

Sans doute il est juste de dire, qu’en procédant comme je l’ai fait remarquer, en se conformant à la lettre du programme que le Ministre du commerce avait soumis lui-même au Congrès, M.le rapporteur ne faisait que remplir un devoir imprescriptible ; mais qui avait rédigé, établi ce programme, était-cœM. le Ministre ou le Comité consultatif d’hygiène, dans lequel M. le rapporteur jouait un rôle si actif et si influent ; et si cette supposition est juste, ne peut-on pas en induire que le Comité consultatif composé en grande majorité de novateurs , de médecins non-con tagionistes , avait l’arrière-pensée d’imposer , sans une discussion qu’il redoutait, ses idées sur le régime sanitaire ? Quoi ! Vous voulez faire sanctionner des mesures prophylactiques contre la peste , la fièvre jaune , le choléra, la variole maligne , le typhus no stras , et vous posez tout d’abord, comme principe de la réforme sanitaire, que le débat des questions de contagion , d’infection , d’incubation , n’aura pas lieu ; mais alors qui pourra éclairer les diplomates qui siègent au Congrès à côté des gens de l’art , avec voix délibérative , bien qu’ils soient étrangers à la pathologie , faudra-t-il compter seulement sur leur intuition, sur leur sens commun ?

l'intendance et le choléra.

Quant à la faute immense , commise par le Congrès, de remplacer une assemblée telle que rintendance , par un directeur salarié et un Comité consultatif sans initiative , on ne peut s’empêcher d’v reconnaître encore l’influence très-grande du rapporteur. C’est là en effet , un des points de son travail que M. Mélier, a défendu avec le plus d’ardeur et d’insistance dans le sein du Congrès. Dans une de ses séances, par exemple, il dit : « Pour ma part je ne tiens nullement à l’existence d’un conseil , même consultatif , j'aimerais autant qu'il n’y en eût pas et que la santé fût placée sous le régime de toutes les administrations , c’est-à-dire , dirigée par des agents responsables du gouvernement et en référant à ce dernier dans les cas douteux. »

Je comprends à merveille, que M. l’Inspecteur général ne tînt nullement à la création de la Commission consultative aussi bien ne devait-il guère s’inquiéter de cette création , qui ne saurait être un embarras pour MM. les directeurs , comme l’a prouvé dans ces derniers temps celui de Saint-Nazaire ; mais qu’il, nous explique pourquoi la responsabilité d’un agent salarié lui inspire plus de confiance que celle des anciens intendants; l’un ne court que le risque de perdre sa place si son impéritie occasionne quelque grande calamité , les autres n’auraient pas perdu leurs appointements, puisqu’ils n’en avaient point. En outre, en compromettant l’existence de leurs concitoyens , celle de leur famille entière , ils auraient été marqués au front d’une façon indélébile. De quel côté est donc la responsabilité la plus lourde, je le demande?

Quant à la question d’en référer au Ministre dans les cas graves en faveur de laquelle se prononce M. Mélier, on pourrait presque lui rappeler à ce propos le fameux adage « Vous êtes orfèvre M. Josse ». Qui sera en effet le Ministre dans ces cas graves, sinon M. Mélier et le Comité consultatif dont on connaît d’avance les décisions ? D’ailleurs, n’est-il pas déplorable, dans ces cas, de perdre un temps précieux au grand détriment de l’hygiène publique? Pourquoi le Ministre, le Conseil, M. Mélier, qui sont à Paris, plutôt que l’Intendance sanitaire, la magistrature suprême éclairée , placée sur les lieux et dont les délibérations auront une bien autre portée que celles des autorités centrales ? Sommes-nous donc , en

l'intendance ET LE CHOLÉRA.

province, dévorés parle crétinisme pour qu’on ne nous laisse pas môme la faculté de veiller à notre santé et à notre conservation ?..

Ces réflexions pourront étonner MM. les centralisateurs fanatiques , ils pourront les trouver déplacées , outrecuidantes , presque séditieuses; mais je leur en donne ma parole, elles sont l’expression de l’ opinion générale à Marseille , qui est appelée peut-être dans quelques années, après l’ouverture du canal de Suez, à rivaliser avec la capitale ; qu’ils s’accoutument donc de bonne heure à un langage qui dans l’avenir prendra un caractère de plus en plus énergique, à des idées avec lesquelles il faudra compter. Oui ! qu’on en soit bien convaincu, nous voulons que Paris continue à être la grande merveille de l’Europe , le cerveau et le cœur de la France sous les rapports politique, économique, financier, etc , mais nous 11e voulons pas d’ilotisme. Au point de vue moral et intellectuel, il ne nous convient pas d’être à la merci des faiseurs de systèmes , et lorsqu’il s’agit de créer ou de détruire des institutions qui nous intéressent spécialement, dont nous connaissons mieux que personne les avantages et les inconvénients , il nous semble que nous devons au moins être consultés avant le comité et M. Métier.

En définitive qu’advint-il de ce fameux Congrès sanitaire ? Un projet de convention fut rédigé, paraphé par les divers représentants que j’ai nommés; mais lorsque le moment de la ratification arriva, le Portugal, la Turquie, la Sardaigne, la Toscane et la France la donnèrent seuls; en d’autres termes, cinq puissances sur onze voulurent entrer dans le concert sanitaire et faire l’expérience des nouvelles institutions. L’Espagne si fortement et si fréquemment houspillée par la fièvre jaune, et dans les lazarets de laquelle cette peste vient annuellement s’éteindre, opposa surtout un refus invincible; l’Angleterre, qui, je le répète, avait tant poussé à la suppression de l’Intendance de Marseille, refusa également par des motifs qui ne sont pas connus de moi , à mon grand regret. Des cinq puissances signataires j’estime qu’il faut encore distraire le Portugal qui, visité deux fois depuis le Congrès par la fièvre jaune (à Lisbonne et à Oporto), et sous l’empire du nouveau régime sanitaire, se sera sans doute hâté de revenir à l’ancien. De tout cela il faut conclure, comme je l’ai dit plus haut, que le Congrès

li’ntbndance et le choléra.

sanitaire n’a eu que des résultats négatifs, à moins qu’on 11e considère comme une preuve de son succès l’échange libéral de rubans et de décorations qui se lit au profit de ses membres entre les divers gouvernements qu’ils représentaient. C’est ainsi d’ailleurs que se terminent les congrès en général et le Congrès sanitaire ne devait pas être traité sous ce rapport plus mal que les autres, parturient montes , nascetur ridiculus mus. Les conférences avaient duré cinq mois environ et avaient été souvent très-orageuses. J’ai pu le constater en parcourant les procès-verbaux qu’un des membres du Congrès, l’honorable M. Lavison, consul général d’Autriche à Marseille, a bien voulu métré à ma disposition. Ils forment la matière de deux volumes in-4° de deux cents pages chacun. Cet ouvrage est très-rare, il n en existe à Marseille que deux exemplaires, celui de M. Lavison et un autre qui a été offert au Maire, qui a dû être bien sensible à ce cadeau.

Toutefois, au moment ou le Congrès allait se dissoudre, c’est-àdire dans la séance du 19 janvier 1852, M. Dumas, après l’avoirremercié du soin avec lequel il avait évité les questions de science pure , ajouta, poussé sans doute par une sorte de pressentiment: « Votre œuvre va être soumise à la sanction de vos gouvernements respectifs parles voies diplomatiques; peut-être verrez-vous s'élever contre elle, quelques-uns de ces préjugés d’autant plus aveugles , qu’ils reposent sur les effrayantes traditions de terreurs, grossies encore en passant de génération en génération; repoussez ces préjugés op posez-leur les sages doctrines dont vous êtes les apôtres. » La sagesse de ces doctrines vient de se révéler à l’embouchure de la Loire.

Sans doute nos institutions sanitaires avaient besoin d’une réforme, car les meilleures choses peuvent vieillir ou subir du moins la loi impérieuse, fatale du progrès ; les frais de quarantaine étaient énormes et il y avait dans les lazarets une foule d’abus criants dont l’Intendance elle-même n’avait aucune idée et qu’il fall ut extirper. Les quarantaines pouvaient être diminuées dans une certaine limite, la patente suspecte rendue, comme je l’ai dit, moins élastique, moins capable, parles interprétations qu’on en pouvait faire, de nuire aux intérêts du commerce ; le besoin, de ces améliorations se faisait généralement sentir ; mais de cette

l’intendance et le choléra.

réforme au système que nous voyons fonctionner depuis 1853, et qui équivaut à une suppression totale , à la condamnation sans appel d’un principe excellent en lui-même, il y avait un abîme et c’est ce que le Gouvernement n’a pu saisir malgré ses bonnes intentions, trompé par les ambitieux, abusé qu’il était par les faiseurs de systèmes, les casse-cou scientifiques. S’il le regrette aujourd’hui, ce qu’il faut croire, qu’il revienne sur ses pas, il en est temps encore; puissent l’histoire des importations de fièvre jaune que je vais traiter avec un certain développement, et l’appréciation des évènements de Marseille et de Saint-Nazaire qu’il ne connaît peut-être pas dans tous leurs détails, achever de dessiller ses yeux et le décider à en finir une fois pour toutes avec des expériences si regrettables. Sans doute les personnes qu’il a commises à la conservation de la santé publique ne négligeront rien pour l’empêcher de revenir franchement à l’ancien système sanitaire misa la hauteur de nos besoins et de nos connaissances, car en toute chose , je l’ai déjà dit, il faut faire la part du progrès et de ses imprescriptibles droits ; mais s’il apprécie à sa juste valeur la portée de l’avertissement que je lui donne ici, il saura éviter de nouvelles déceptions et prendra des mesures ad hoc. Si le contraire devait arriver je lui répéterais encore ici : gare à la peste, si ( ce qu’à Dieu ne plaise ! ) elle s’avise de renaître de ses cendres ou>de sortir de son long sommeil. Pensez aux bateaux à vapeur, aux voies ferrées, et si vous n’avez pas pitié du peuple de Marseille placé en face de l’Egypte et du Levant , demandez-vous au moins si celui de Paris ne courrait aucun risque dans certaines circonstances données.

Je 11e terminerai pas ce chapitre sans citer un fait qui , trois ans après la suppression de l’Intendance sanitaire, dut rappeler aux hommes intelligents la justice de sa cause et l’excellence des principes qu’elle défendait; je veux parler de l’importation du choléra, si clairement démontrée en 1854, à Avignon d’abord , puis dans notre ville.

Le huit juin de cette année on jouissait à Avignon d’une santé parfaite et on ify observait aucune de ces affections intestinales caractéristiques qui préparent la voie au lléau asiatique, lorsque arrivèrent, de diverses localités où il régnait , des recrues destinées

L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

au 75e régiment de ligne qui était caserné au Château des Papes. Quelques-uns de ces soldats ayant le choléra en incubation , en furent attaqués à leur arrivée et il s’introduisit ainsi à Avignon , où il ne tarda pas à sévir.

Jusqu’au 18 juin Marseille conserva son état sanitaire et ne présenta aucun signe qui put ’ faire supposer la préparation d’une constitution cholérique; mais ce jour-là nous apprîmes qu’un soldat venait de succomber à l’Hôpital militaire à un choléra caractérisé; or, cet homme était arrivé le jour même ou la veille d’Avignon d’où il en avait sans doute apporté le germe.

De rhôpital militaire le choléra passa dans les maisons voisines et envahit progressivement les rues environnantes. Pendant quelques jours il parut, en quelque sorte, confiné dans le quartier dit de la Plaine; mais il envahit ensuite, peu à peu, les autres quartiers de la ville , où ses ravages ne furent pas comparables à ceux qu’il avait faits dans d’autres épidémies, puisqu’il n’enleva guère, en trois mois, qu’un peu plus de 4,000 individus , chiffre trèsmodéré si on en défalque celui de la mortalité normale et si on se rappelle le bon appétit dont jouit en général le fléau asiatique.

Pendant l’épidémie , l’humeur voyageuse du choléra s’étant réveillée , il s’embarqua , d’une part pour Oran ( Algérie ) , ou des passagers venus de Marseille à bord de YEgyptus en furent les premières victimes ; d’autre part , pour Gfallipoli que nous occupions à cette époque , d’où il gagna Varna. Le fait de ces importations a été clairement démontré à cette époque, et le Comité consultatif d’hygiène publique a dû les connaître parfaitement ; car, si mes souvenirs me servent bien , il faisait alors une enquête générale sur le choléra et avait adressé ad hoc , un programme de questions dans toutes les localités de France où le fléau était connu. Etrange destinée que celle de ce Comité ! composé de non-contagionistes à foi robuste, à peine a-t-il tenté de supprimer la contagion , qu’une série d’amendes honorables commence pour lui ; il lui faut reconnaître d’abord que le choléra, qu’il regardait comme purement épidémique , est transmissible ( on pourrait admettre , à la rigueur, qu'il est l’un et l’autre à la fois) ; arrive ensuite la fièvre jaune , qui semble avoir à cœur de lui reprocher la trop bonne opinion qu’il a de sa bénignité, de son innocuité. C’est maintenant

L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

le tour de la peste ; espérons qu’elle ne nous étrillera pas trop en faisant la leçon à M. Aubert-Roche et au Comité consultatif....

Ce fut pendant cette épidémie de 1854, que j’eus l’idée d’installer à Marseille un Bureau de secours spécial pour les marins. Je soumis d’abord cette idée à mes collègues de la Commission médicale de la marine , MM. Hubac et Laurens, qui la trouvèrent trèsbonne en elle-même; je pris ensuite l’avis de M. Chabrié, commissaire général , chef du service de la marine à Marseille , et celui du Conseil de santé navale à Toulon. Les réponses furent unanimes ; de l’idée , nous passâmes à l’exécution , et en attendant que les frais nécessités par cette mesure fussent rapportés par qui de droit au chapitre du budget dont ils pouvaient relever , M. Laurens, dont la pharmacie située à proximité du port devint le siège du Bureau , en fit les avances , dont il attend encore le remboursement.

Yoici les motifs qui présidèrent à la création du Bureau naval. Je dois les consigner ici, dans l’intérêt de l’avenir; car, si d’autres calamités publiques se produisaient dans notre ville , il serait tout à fait urgent que l’autorité elle-même en prît l’initiative.

En 1854 , nous étions déjà au summum de l’épidémie , et l'assistance publique n’avait encore rien fait pour les nombreux équipages qui habitaient nos deux ports. Il arrivait fréquemment, néanmoins , que des marins atteints du choléra pendant la nuit , ne recevaient aucun secours et expiraient à bord avant qu’on pût les transporter à l’Hôtel-Dieu ; d’autres fois ils y étaient conduits moribonds et dans un état qui ne laissait plus aucun espoir.

Nous fîmes donc appel à d’anciens médecins de la marine établis dans notre ville , aux médecins sanitaires des paquebots des Messageries Impériales , aux élèves de l’Hôtel-Dieu , et , le soir même, nous faisions annoncer dans les journaux de Marseille, que les marins indisposés ou malades pouvaient, nuit et jour , se réclamer du Bureau naval. Dès qu’un appel avait lieu (comme je 1 ’avais bien prévu , ce fut surtout la nuit qu’on les fit) , le médecin de service se rendait dans une des embarcations dont nous pouvions disposer et se transportait sur le champ sur le navire indiqué , muni de tous les secours que M. Laurens mettait généreusement à notre disposition.

L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

A peine le Bureau commença-t-il à fonctionner, que nous eûmes à nous féliciter de l’avoir installé. Les navires français et étrangers eurent recours à lui journellement. Parmi les derniers, les pavillons qui nous fournirent le plus de cas furent l’Espagne, la Sardaigne , le Brésil , le Portugal , l’Autriche , Naples et la Grèce.

Le corps consulaire avait , du reste , accueilli notre création avec beaucoup d’empressement et ses sympathies pour elle étaient faciles à expliquer. Leurs nationaux n’auraient eu, sans nous , aucun secours à espérer la nuit , ceux-là surtout qui étaient amarrés dans les ports si éloignés, et encore déserts à cette époque, d’Arenc et de la joliette. De plus, la nuit est le moment où le matelot, pour se distraire de ses travaux et se reposer de ses fatigues, se livre à l’intempérance avec des excès qui lui sont propres et qui lui procurent mille maladies funestes, dont nous pouvons juger en tout temps à l’Hotel-Dieu.

Parmi ces maladies, je signalerai le rhumatisme général et le tétanos spontané, dont je reçois souvent des cas graves dans le service de la clinique médicale.

Non seulement il est du devoir des médecins qui ont acquis la triste expérience des grandes calamités publiques de raconter ce qu’ils ont vu et observé, mais ils doivent surtout léguer à la postétérité toutes les mesures d’hygiène publique dont ils ont vérifié les avantages. Or, le Bureau dont je parle fut le fruit d’une idée qui ne doit pas être perdue pour notre ville, si exposée à la visite des fléaux exotiques. J’irai plus loin, et j’ajouterai qu’il est à regretter qu’il n’y existe pas un Bureau permanent de secours placé à portée des trois ports à la fois, et dans lequel on mettrait de garde un élève de l’Hôtel-Dieu.

Cette institution philanthropique manque dans tous nos ports commerciaux , et il serait digne de l’intelligence et de la richesse de Marseille de l’inaugurer la première. La dépense serait insignifiante si une surveillance convenable était exercée sur le bureau et si des règlements sévères empêchaient les abus. Trop souvent nous recevons à l’Hôtel-Dieu des malades et des blessés qui, vu l’absence des premiers secours et la longueur du trajet, périssent avant leur arrivée, ou nous sont confiés dans un état désespéré. Je

n’ai pas à rechercher ici si ce bureau doit être municipal, départemental, maritime, c’est à l’autorité à peser cette question. Qu’il me suffise de rappeler que , de temps immémorial , il a existé à Brest, à Toulon et dans les autres ports militaires, des postes de secours qui , sous le nom d 1 ambulance du port , ont rendu et rendent encore journellement des services incontestables à l’humanité.

Quoi qu’il en soit , et pour terminer ce qui a trait à notre bureau , je rappellerai qu’il eut le triste honneur de perdre un de ses membres les plus distingués, M. Tousard d’Olbec, bien connu des Marseillais par son aménité, son obligeance, et surtout par son ardente charité. Bien qu’étranger à la marine , il avait désiré en faire partie , et nous l’avions accueilli avec l’empressement qu’il méritait à tous égards. Atteint de la diarrhée prodromique , il s’obstina à faire son service nocturne , et la veille de sa mort, déjà, fortement indisposé, il m’accompagnait, à Tl heures du soir, à l’Hôtel-Dieu , où nous conduisions un malheureux ouvrier que le choléra avait frappé dans la rue. Vers minuit et demi, je le décidai à rentrer chez lui et à prendre quelques cuillerées d’une potion anticholérique. Nous nous séparâmes , et le lendemain il succombait à un choléra des plus violents.

Puisse le souvenir que je lui adresse dans ce livre perpétuer la mémoire de son dévouement et de ses vertus !

Tousard appartenait à une très-ancienne famille du pays de Vaud. Un de ses oncles paternels avait été le dernier ingénieur en chef de l’ordre de Malte.

. On verra aux pièces justificatives que M. Théodore Ducos , ministre de la marine en 1854, dont l’aptitude et la haute intelligence vivent encore dans la marine impériale, approuva l’installation du Bureau nautique, et adressa à ses fondateurs l’expression particulière de son estime et de sa considération, en répondant au rapport officiel que je lui adressai à la fin de l’épidémie.

Ce fut encore en 1854, année véritablement remarquable par les enseignements qu’elle a fournis à la science médicale sur la grave question de la transmissibilité du choléra, qu’eut lieu dans notre ville le décès et V enterrement de la doctrine homœopathique .

L INTENDANCE ET LE CHOLÉRA

En 1849 , chargé pendant la maladie du professeur de clinique médicale de son service à l’Hôtel-Dieu, j’avais vainement cherché à attirer sur ce terrain glissant, sur ce théâtre où rien ne peut être caché ou dissimulé, le médecin qui était alors placé à la tète de la doctrine dissidente, et dont les miracles prouvés chaque jour par des prêtres , des religieuses et autres personnes plus ou moins incompétentes faisaient grand bruit dans notre ville. Personne ne pouvait les vérifier, puisqu’ils ne se produisaient que dans des couvents cloîtrés, où il n’était pas permis de s’introduire sans une autorisation spéciale de Msr de Mazenod, notre digne et si regret table évêque.

Vainement avais-je adressé au médecin dont il s’agit un appel personnel et direct dans le Courrier de Marseille ; il avait fait la sourde oreille, et sur ces entrefaites la maladie s’était éteinte.

En 1854, d’autres furent plus heureux que moi. Peut-être aussi qu’une suite non interrompue de succès avait donné plus d’assurance à ce confrère, et qu’il agit sous l’influence de l’adage si connu : Audaces fortuna juvat. Quoi qu’il en soit, il eut, à l’époque dont je parle, le courage d’accepter une division de cholériques à l’Hôtel-Dieu. L’expérience y fut faite sous la garantie de l’autotorité, avec toute l’impartialité possible. Mais, hélas! les résultats comparatifs furent si promptement désastreux pour l’homœopathie , qu’un beau matin elle disparut subitement de l’Hospice , abandonnant le champ de bataille à la vieille médecine. Celle-ci, n’ayant jamais eu peur des gros malades , malgré toutes les accusations dont la chargeaient les sectateurs d’Hahnemann , reprit la direction absolue deriIôtel-Dieu, à la grande satisfaction des malades et de l’autorité.

Des personnes très-estimables , très-consciencieuses , et dont l’opinion mérite la plus grande considération , blâmèrent l’Administration , spécialement le maire M. Iionnorat , et la Commission administrative des Hospices, d’avoir donné les mains à cette expérience.

Mais qu’il me soit permis de le dire ici franchement : ces personnes furent un peu timorées. Elles oublièrent que le gouvernement lui-même en avait donné l’exemple : 1° en autorisant à Paris la clinique homœopathique du docteur Tessier ; 2° en manifestant ,

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à diverses reprises, la velléité d'imposer à la Faculté de médecine de Paris une chaire d’homœopathie.

L’Administration marseillaise fit donc une chose utile en confiant un service de cholériques à un médecin distingué dans l’homceopathie , dont le monde doré de Marseille et de Paris prônait sans cesse les cures radicales contre le cancer, la goutte , la phthisie pulmonaire , le choléra et toutes les maladies, devant lesquelles l’art d’Hippocrate se montre trop souvent impuissant.

Donc l’Administration, en agissant comme elle l’a fait dans cette circonstance, a fait preuve, selon moi, d'une très-grande intelligence et a montré au grand jour ses bonnes intentions et son impartialité.

La leçon reçue dans cette occasion par l'homœopathie a-t-elle profité à ses adeptes et au gouvernement lui-même? C’est ce que je n’ai pas à rechercher ici. Qu’il me suffise de dire que je me félicite pour Marseille que la Providence fait appelée, avant toutes les autres villes de France, à signaler deux erreurs médicales funestes à l’humanité, la non-contagion d’une part et l’homœopathie de l’autre.

En 1850 elle a protesté vigoureusement contre la première, et le temps a pris soin de faire valoir la justice de cette protestation.

En 1854 elle a prouvé publiquement le vide de l’autre , et nous devons espérer que l’autorité centrale , faisant son profit de cette démonstration , ne se jettera pas, à l’endroit de l’homœopathie malgré ses tendances bien connues, dans une voie qui la conduirait également à des amendes honorables, à de tristes déceptions, à une immense responsabilité.

C’est un fait qu’il faut reconnaître, car il est par trop saillant ! Marseille , dont l’avenir est encore plus grand que le passé , semble destinée à servir de sujet d’expérience pour la solution d’une foule de problèmes humanitaires et sociaux.

Mais , pour se grandir jusqu’à la hauteur de la mission que la Providence lui a dévolue, il faut qu’elle se pénètre , avant tout, de cette vérité , que les peuples comme les simples individus , vivent à la fois de la vie morale et de la vie matérielle.

Les richesses que versent les grandes mamelles de l’industrie et du commerce, sont bonnes à posséder, sans doute, mais les tré-

L JNTENDANCE ET LE CHOLÉRA

sors de l’intelligence sont aussi indispensables au bonheur des masses, car c’est par eux surtout qu’on arrive à la découverte des grandes vérités principes.

Que Marseille la co7itagioniste se le dise donc une fois pour toutes ; il y a des fléaux bien plus funestes et plus contagieux encore que la peste , la fièvre jaune et le choléra ; car, au lieu de tuer l’homme physiquement , ils le dégradent et le démoralisent, ce qui est pire. Eh bien ! ces fléaux dont elle ne se préoccupe guère, par trop d’optimisme ou d’indifférence, prennent au milieu de nous , presque à notre insu , l’extension la plus dangereuse; ce sont : l’hypocrisie, le fanatisme, robscurantisme et la tartuferie , qui , depuis tant de siècles , sous le masque trompeur de la vertu, s’acharnent contre la pauvre humanité et l’exploitent. Marseille doit être la première à les mettre en quarantaine, à les extirper de son sein; alors, seulement, sa couronne brillera de tout son éclat, et personnelle pourra plus lui contester le beau titre de reine de la Méditerranée.

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