‹ Marthe VaradesChapitre 1 sur 6 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

voiler, mais ne pas l’énerver... Le romancier sait qu’il n’a pas le droit de calomnier son temps ; mais il a le droit de le peindre, ou il n’a aucun droit. »

(Octave Feuillet.)

Jusqu’au moment où l’impitoyable main qui transforme Paris s’est frayé un passage à travers le quartier du Panthéon, on a pu voir, sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui le boulevard Saint-Michel, une demi-douzaine d’anciens hôtels ayant autrefois appartenu à des magistrats ou à d’austères familles, qui vivaient éloignés des intrigues de la cour et conservaient encore une pureté de mœurs, devenue extrêmement rare aux approches de la Révolution. Les nombreux couvents situés dans ce quartier, le voisinage du jardin du Luxembourg, expliquent la préférence que

ceinte de Paris. Les croisées, hautes et larges, laissaient deviner des salles comme on n’en fait plus aujourd’hui dans nos maisons, monumentales à l’extérieur seulement. Le perron, avec sa rampe en pierre grise, ses vasques en marbre, avait une imposante majesté. Partout, on pouvait admirer des sculptures. La corniche qui courait au sommet de la maison, était à elle seule un chefd’œuvre.

A l’époque où commence ce récit, le propriétaire et l’habitant de cette somptueuse demeure était encore un Varades, unique descendant de celui qui l’avait construite. Agé de cinquante-cinq ans, célibataire, modeste dans ses goûts, de mœurs simples, d’humeur sombre, M. Guillaume Varades vivait dans cet hôtel, qui ne pouvait recevoir d’animation que d’une existence splendide, avec deux domestiques, une cuisinière et un valet de chambre qui remplissait, en même temps, les fonctions de concierge et de jardinier. Impossible de rêver une existence plus monotone. Mais, avant d’en faire connaître les détails, il faut exposer, en peu de mots, l’histoire de la famille Varades.

Plusieurs de ses membres se sont successivement assis dans le Parlement de Paris. En 1716,

l’un d’eux fut désigné pour faire partie de la Chambre de justice, instituée par le Régent à l’eflet de dépouiller les traitants enrichis par d’odieuses malversations. Le conseiller Varades n’avait aucune des vertus de son état. L’histoire l’a rangé parmi ces juges, dont le nombre est heureusement restreint, qui ne virent dans les fonctions inquisitoriales dont ils étaient revêtus que le moyen de réaliser rapidement une opulente fortune. Il ouvrit l'oreille aux propositions que lui firent certains hommes d’affaires, qui avaient tout à redouter d’un excès de sévérité. Il vendit ses décisions à prix d’or. Ainsi, tel traitant qui, aux termes d’ordres excessifs, dictés par des abus plus excessifs encore, méritait d’être taxé à quatre millions, ne le fut qu a deux, moyennant cinq cent mille livres comptées à Varades. Les gains du conseiller s’élevèrent, en quelques semaines, à une somme énorme. Telle fut l’origine des richesses qu’il légua à sa famille.

Ces richesses, la Terreur pouvait les détruire. Elle les accrut, les consolida. Celui qui les possédait alors, était un jeune homme de vingt -cinq ans, petit-fils du conseiller. En 1793, il crut prudent d’émigrer, tout le désignant aux rigueurs du

comité de salut public. Mais, avant de partir, il put réaliser douze cent mille livres en or et en argent. 11 les enfouit au fond des caves de son hôtel. Puis, redoutant de voir ses propriétés confisquées et vendues à titre de biens nationaux, il chargea un individu nommé Paulet, ancien huissier au Parlement, de les racheter, lui laissant deux cent mille livres à cet effet. Paulet méritait cette preuve de confiance. Dépossédé de ses fonctions, il avait salué avec enthousiasme l’avénement de la République. Devenu l’ami de quelques conventionnels influents, il s’était ardemment jeté parmi les agioteurs du temps. 11 mit son pouvoir à la disposition du jeune Varades. Il prit en main ses intérêts avec le dévouement d’un homme peu scrupuleux sur le choix des moyens à employer pour s’enrichir, mais incapable de commettre un vol au préjudice d’un émigré dont le père lui avait, en maintes circonstances, rendu des services réels.

Varades avait à peine atteint la Suisse que, conformément à ses prévisions, ses biens étaient confisqués et mis en vente. Mais Paulet ne s’était pas laissé surprendre par les événements. Fréquentant le célèbre marché d’argent de la rue Vivienne, il avait tiré un tel parti des deux cent mille francs

de Varades, qu’il put devenir détenteur des propriétés de ce dernier et les sauver à peu de frais.

Le fugitif rentra en France au lendemain du 9 thermidor. Grâce à la loyauté de Paulet, il se trouva maître d’une fortune considérable, qu’il accrut encore par quelques spéculations, au succès desquelles Barras ne fut pas étranger. 11 se maria tard, eut un fils en 1805, qui n’était autre que Guillaume Varades, l’un des personnages importants de ce récit, devenu, à la mort de son père, sans que personne s’en doutât, l’un des riches héritiers de France.

En dépit de sa fortune, jusqu’au jour qui vit naître les événements que nous allons raconter, Varades vécut seul, sans relations, sans amis, sans famille. Il avait à jamais éloigné de lui tous ses parents, n’exceptant de cette proscription qu’une jeune orpheline, fille de l'un de ses cousins, dont il ne put éviter d’étre le tuteur, mais dont il se débarrassa vite, en la confiant aux religieuses du Sacré-Cœur.

Résidant tantôt à Paris, tantôt dans ses propriétés situées en Normandie, apportant dans toutes ses dépenses une sordide économie, Guillaume Varades n’employait à ses besoins que le ving-

MARTHE YARADES.

tième de son revenu. Ses biens s’accroissaient donc chaque année dans des proportions incalculables. Son portefeuille était toujours rempli de valeurs, son coffre rempli d’or ; son homme d’affaires seul connaissait aussi bien que lui le nombre des maisons qu’il possédait dans Paris. L’administration de cette colossale fortune, à peine soupçonnée par le public, absorbait toute l’existence de Varades. Il n’était pas de joie supérieure pour lui à celle qu’il goûtait lorsque, enfermé le soir dans son cabinet, perdu au sein de son vaste hôtel solitaire et silencieux, il traçait sur des feuilles de papier blanc des chiffres qui représentaient son bien. Incapable d’admirer un chef-d’œuvre, il se laissait griser par la vue de l’or. Devant les rouleaux qu’il se plaisait à ranger au fond de sa caisse, il éprouvait autant de jouissances qu’un libertin au milieu d’une orgie. Apre au gain, il était à l’affût de toutes les affaires honnêtes ou véreuses, grandes ou petites, que Paris voit éclore tous les matins. Par l’intermédiaire de son régisseur, il tentait à la Bourse des spéculations importantes. En même temps, il faisait à gros intérêts des prêts de cinq cents francs à des gens obérés, mais solvables. Tout ce qui pouvait laisser un bénéfice dans ses

mains lui était bon. Il faudrait un livre pour écrire l’histoire des opérations qu’il entreprit.

Toutefois, il convient de dire que l’homme qui vivait de cette vie sans idéal n’était ni vulgaire ni sot. Il aurait pu aimer avec l’espoir d’ètre aimé, connaître les plaisirs de l’amour, les joies de la famille , mener l’existence opulente et facile. A trente ans, il avait été beau ; à cinquante-cinq ans, il conservait encore une physionomie jeune, une santé à laquelle les excès étaient inconnus. Mais le désir immodéré des richesses avait, en quelque sorte, supprimé son cœur, en le rendant insensible à toutes les émotions grandes et généreuses. La passion qui dominait en lui, éteignait toutes les autres. Il n’aimait ni les arts, ni le jeu, ni les femmes. Il n’aimait que l’argent. Le constater, c’est expliquer sa vie.

Ce soir-là, Varades avait dîné en compagnie de Valentine de Chantocé, sa pupille. Cette jeune fille, alors âgée de quinze ans, faisait son éducation, ainsi que nous favori dit, au couvent du Sacré- Cœur. Elle sortait quatre fois par an seulement, afin de passer une journée auprès de son tuteur. Il l’avait ainsi voulu, non certes qu’il trouvât quelque plaisir dans la compagnie de cette charmante enfant que nos lecteurs retrouveront dans la suite de ce récit, mais parce que ses fonctions de tuteur lui imposaient le devoir d’ouvrir quelquefois sa maison à Valentine. Tout en jugeant que cette tutelle, dont il n'avait pris la responsabilité que parce quelle mettait dans ses mains la fortune de mademoiselle de Chantocé, était un embarras pour lui, il en subissait les conséquences, sans y apporter

cependant assez de bonne grâce pour faire oublier à l’orpheline qu'elle était une étrangère dans sa maison.

Celle-ci arrivait dès le matin, embrassait son tuteur, échangeait avec lui quelques paroles banales; puis, trop fière, en dépit de son âge, pour aller chercher des distractions auprès de ses serviteurs, elle prenait un livre dans la bibliothèque et s’enfermait en lôte-à-tête avec ce compagnon. Toutes les journées de sortie, qui étaient des journées de fêtes pour ses amies de couvent, se passaient ainsi pour Valentine, à moins toutefois que M. Varades, mis en belle humeur par quelque gain inattendu, ne proposât une promenade en voiture, auquel cas on montait dans un fiacre, — il n’y avait pas de voiture à l’hôtel, — et on allait au bois de Boulogne. Il est vrai qu’en rentrant, Varades portait au compte de sa pupille les dépenses occasionnées par cet excès de plaisirs. On dînait ensuite tristement. Valentine retournait le soir au couvent, heureuse d’échapper à l’insupportable contrainte qu’elle avait subie pendant douze heures.

La journée qui venait de s’écouler n’avait pas été plus gaie que les autres. Valentine quitta son tuteur le cœur serré, les yeux gros de larmes,

sentant doublement le malheur de n’avoir plus de mère.

Resté seul, Varades s’installa dans son cabinet et s’enfonça dans l’examen d’une affaire dont le projet lui avait été apporté la veille. Ce cabinet était moins triste que les autres salles de la maison ; les meubles dataient du siècle dernier; leur couleur claire jetait autour d’eux un rayon de gaieté qui contrastait singulièrement avec la nudité des pièces qu’on traversait pour y arriver. On sentait que toute la vie de cette vaste demeure s’était concentrée là où Varades habitait. Il y travaillait; souvent môme, il y mangeait; il y couchait au fond d’une alcôve dont les portes ne s’ouvraient que le soir. Dans le milieu du cabinet, une grande table aux angles relevés par des sphinx en cuivre doré; devant la table, un fauteuil orné de la même façon ; en face, entre deux croisées, la bibliothèque ; dans un coin, un lourd coffre-fort verrouillé dans le mur et qui ne s’ouvrait qu'à l’aide des combinaisons les plus savantes; enfin, des sièges de toutes les formes, une garniture de cheminée avec des figurines en bronze : tel était l’ameublement, qu’encadraient avec harmonie les étoffes à ramages dont les murs étaient

couverts, et que complétaient quelques portraits de magistrats, pour la plupart membres de la famille Varades.

A dix heures, Varades était dans le feu de son. travail, lorsque deux coups frappés à la porte cochère, l’arrachèrent subitement à l’étude qui l’absorbait. Il releva la tête, promena autour de lui un regard inquiet, se leva, courut, par un mouvement instinctif, s’assurer que sa caisse était fermée, et resta debout, immobile au milieu de sa chambre, prêtant une oreille attentive aux bruits du dehors. 11 entendit son domestique descendre, interroger le visiteur, échanger avec lui quelques paroles, puis remonter à pas précipités.

— C’est une lettre qu’on apporte pour monsieur. On attend la réponse, dit cet homme en entrant dans le cabinet. En même temps, il présentait à son maître, une lettre dont l’enveloppe, petite, allongée, était chargée d’une écriture délicate, fine comme celle d’une femme.

Varades, avant de décacheter ce pli mystérieux, regarda deux fois l’adresse, afin de bien se convaincre qu’elle portait son nom. 11 n’y avait pas à s’y tromper. Il déchira brusquement l’enveloppe et lut ce qui suit :

« Monsieur, mon père est mourant. Désireux de vous taire une confidence importante, il m’ordonne de vous écrire et de vous prier de venir sur-lechamp. Il n’y a pas une minute à perdre. Le médecin assure que mon malheureux père ne passera pas la nuit. Je vous supplie, monsieur, de vous rendre à son désir ce soir môme.

« Marthe Paület. »

Varades relut dix fois cette lettre, incertain, soupçonneux. Les termes dans lesquels elle était conçue, la signature qu’elle portait, tout lui faisait un devoir d’accéder à cette demande. Il ne pouvait refuser à ce Paulet, au grand-père duquel il devait d’être riche, d’aller recevoir, en môme temps que son dernier soupir, une confidence suprême; mais, avec sa défiance accoutumée, il redoutait un piège.

Vingt ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait cessé de voir Paulet. Il ignorait donc que, tandis qu’il vieillissait en égoïste au sein de ses immenses richesses, le petit-fils de l’homme qui, sous la Terreur, avait sauvé la maison Varades d’une ruine certaine, appauvri maintenant par des spéculations semblables à celles qui avaient enrichi son aïeul, végétait dans une médiocrité que le travail

le plus opiniâtre empêchait seul de devenir la misère. Il ignorait que, trop fier pour tendre la main, pour rappeler le passé au personnage opulent qui lui devait tout, Paulet ne s’était éloigné de lui que par discrétion ou par fausse honte. Il ignorait toutes ces choses, n’ayant pas eu, depuis vingt ans, la pensée de s’enquérir du sort de son ancien ami.

Le souvenir lointain qui lui venait maintenant d’un lit de mort, par l’intermédiaire d’une femme inconnue, qui signait : Marthe Paulet, lui causait autant de surprise que de crainte, mais, en même temps, faisait descendre un remords dans son cœur ingrat. Il voulut parler au porteur de la lettre ; il donna l’ordre de l’introduire. C’était un de ces commissionnaires qui attendent le client dans les rues ; il portait, suspendue sur sa veste de futaine verte, une plaque numérotée, dont la vue rassura Varades. Interrogé, cet homme, qui connaissait Paulet et sa fille, fit savoir que celui-ci succombait à une maladie de poitrine; puis il ajouta :

— Il paraît qu’on a bien besoin de monsieur, car le malade ne cesse pas de le demander.

— Allons 1 j’y vais, dit Varades... Est-ce loin?

— Rue de l'Oratoire-du-Roule, On m’a ordonné

de prendre une voiture afin d’arriver plus vite. Elle est en bas.

— Descendez m’attendre, je vous suis.

En disant ces mots, Varades, en proie à une vive émotion, se débarrassa de sa robe de chambre, qu’il remplaça par un vêtement de gros drap, que l’humidité de la soirée rendait nécessaire. Par excès de prudence, il glissa dans sa poche un poignard à manche d’ivoire, qu’il prit sur sa cheminée. Quelques minutes après, ayant enjoint à son domestique de ne pas quitter l’hôtel, il se dirigeait en voiture vers le faubourg Saint-Honoré.

Si la vie n’est pour quelques-uns qu’une longue suite de prospérités et de joies, il en est d’autres — c’est le plus grand nombre — auxquels elle ne réserve que déceptions et misères. Le malheureux auprès duquel se rendait Varades, avait porté, pour sa part, un fardeau de douleurs trop lourd pour un seul homme. Il avait connu toutes les cuisantes amertumes d’une ruine lente, jugée inévitable ; perdu, jeune encore, en même temps que sa fortune, sa femme qu’il adorait; vu grandir sa fille, sans pouvoir lui faire goûter aucune des douceurs autrefois rêvées pour elle et que la richesse seule peut donner. Pendant vingt ans, depuis la consommation de sa ruine, il avait travaillé avec ardeur, sans pouvoir jamais gagner au delà des besoins quotidiens de sa maison, sans pouvoir assurer le

sort de Marthe. N’ayant pas de dot à lui donner, ne pouvant la conduire dans le monde, où elle aurait pu trouver un parti digne d’elle, il subissait cette cruelle douleur, de la voir passer ses plus beaux jours dans la iristesse d’une vie humble et modeste, pour laquelle elle n’était pas faite. Mais combien ce supplice aurait été plus grand, si Paulet avait pu lire dans Pâme de sa fille, y voir la noire mélancolie qui la rongeait !

Élevée avec plus de tendresse que de prévoyance, Marthe ne comprenait le bonheur qu’appuyé sur la fortune. Elle avait des goûts de luxe que malheureusement, elle ne pouvait satisfaire. Toutes les fois qu’elle consentait à accompagner son père dans les rues de Paris, elle souffrait mille humiliations. Elle enviait le sort des femmes qui passaient à ses côtés, richement parées, emportées dans des voitures élégantes. Elle enviait celles qui pouvaient s’appuyer au bras d’un mari jeune comme elles. Elle maudissait son sort, la médiocrité du milieu dans lequel elle était obligée de vivre. Avec sa beauté, ses instincts, son intelligence, faite pour briller au premier rang, elle accusait d’injustice la destinée qui l’avait placée au dernier. Mais nul ne connaissait ses doulou-

reuses, ses âpres colères. Soit amour filial, soit orgueil, elle les cachait. Son père ne pouvait se souvenir d'avoir vu sur son visage l’expression de la misanthropie qui altérait la sérénité de ce jeune cœur. Ni par un mot, ni par un geste, elle ne la révéla jamais. Quels que fussent les orages qui dévastaient son âme, Pauletla trouva constamment tranquille, sereine, même à l’heure où il allait mourir.

Marthe entrait dans sa vingt-deuxième année.

Depuis quatre ans, elle était femme par le cœur, par l’esprit, non moins que par le charme pénétrant qui se dégageait de toute sa personne. Formée pour l’amour, grande, souple, mince, sans être maigre, elle possédait à un suprême degré, semblable aux voluptueuses statuettes de Clodion, ce que, faute de le pouvoir mieux exprimer, j’appellerai la grâce des longueurs. Son visage, ses mains, sa taille, ses pieds, son cou, étaient allongés, riches en mouvements gracieux. Ses cheveux noirs, abondants, bien plantés, encadraient harmonieusement son visage, qu’éclairaient des yeux verts, ombragés de longs cils, placés à fleur de tête, malgré la vive arête de l’arcade sourcilière. Quelle que fût la pureté de tous les traits du visage, c’était

là, dans les yeux, que résidait le grand charme de cette beauté. Si, le plus souvent, ils n’exprimaient rien qu’une implacable et mystérieuse froideur, l’émotion qui s’en échappait parfois avait une puissance éblouissante.

• Qu’une femme faite ainsi, douée de tous les agréments que l’éducation peut ajouter aux dons naturels, ne supportât son sort qu’avec des révoltes intérieures, personne ne songera à s’en étonner. Mais ce qui surprendra peut-être, c’est qu’elle envisageât de sang-froid l’irréparable malheur qui allait la frapper, lui enlever son unique protecteur. 11 importe donc d’expliquer ce qui se passait en ellq.

Depuis longtemps, elle pressentait ce malheur. Elle s’y était préparée, en formant des projets pour le jour où elle deviendrait orpheline. Elle avait beaucoup réfléchi à la situation qui lui serait faite alors. Deux partis s’offraient à elle : travailler courageusement pour gagner son pain, ou l’attendre de sa beauté. Oui, cette dernière pensée se présenta à son esprit. Elle l’examina sérieusement. Elle était assez belle pour trouver des adorateurs, grâce auxquels elle prendrait rang parmi les femmes déclassées dont elle connaissait le nom,

les aventures par les journaux. Elle n’avait pas de moyen plus sûr pour passer de son obscure médiocrité à une position opulente, telle qu’elle la souhaitait. Mais, en môme temps que la vie qui s’ouvrirait devant elle, si elle voulait imiter de tels exemples, lui semblait souriante, légère à porter, son orgueil, plus encore que son honnêteté, l’éloignait de cet extrême parti qui, tout en lui donnant certaines jouissances, la désignerait au mépris public, bornerait son avenir à des horizons trop étroits, en lui interdisant l’accès du monde où elle enviait de briller.

C’est donc à l’idée du travail qu’elle s’attacha virilement. Sans perdre son temps à gémir sur son sort, à maudire la dure nécessité dont elle allait subir les coups, elle se demanda quelle tâche elle pourrait entreprendre. Elle ne voulait pas d'un labeur sans issue, car elle était ambitieuse. Après avoir longuement réfléchi, elle s’arrêta au projet de quitter la France, d’aller en Angleterre, d’y trouver, dans une famille riche et noble, un emploi d’institutrice, comptant pour le reste sur le pouvoir de ses beaux yeux. Qu’il y eût un jeune homme dans la maison où elle entrerait* elle ne souhaitait rien de plus, assurée de devenir au bout de quelques

mois sa femme légitime. La fortune ne voulait pas venir à elle ; c’est elle qui irait à la conquête de la fortune.

Une fois arrêtée dans son esprit, cette décision devint irrévocable. Marthe y puisa une énergie surnaturelle. Non-seulement, elle supporta sans faiblir les maux que chaque jour faisait naître, mais elle se roidit contre ceux que l’avenir lui réservait, et contre le plus cruel de tous, la mort de son père, qu’elle savait condamné.

Est-ce à dire quelle n’eût pas d’amour pour lui? Ce serait aller au delà de là vérité. Mais, témoin de ses impuissants efforts pour réédifier une fortune détruite, elle s’était accoutumée à ne voir dans l’auteur de ses jours qu’un être faible, maladif, inquiet, dont la mort serait un soulagement pour tous les deux. En dépit des impatiences qu’elle ressentait, des désirs qu’elle nourrissait, des jeunes ardeurs qui la poussaient vers une existence nouvelle, elle voulait rendre la vie de son père douce jusqu’au bout, lui témoigner jusqu’à la fin l’amour, le dévouement qu’il était en droit d’attendre de sa fille. Mais pousser le sacrifice de soi-même au delà, lui semblait impossible. Elle estimait qu’elle avait à l’avance porté le deuil, versé par

anticipation les larmes qu’elle lui devait. Préparée aux événements, ayant depuis longtemps accumulé des forces pour les supporter, elle voyait avec résignation approcher l’heure fatale. Elle y avait tant de fois réfléchi, elle en avait si souvent envisagé l’horreur, qu’elle ne la redoutait plus. Ainsi s’explique le calme qu’elle déployait en ces tristes circonstances, tout en prodiguant à son père, avec plus de virilité que de tendresse, les soins que nécessitait sa maladie.

Ce dernier, ne pouvant plus se faire illusion sur son état, disputait cependant à la mort quelques restes de vie, cherchant, dans son cerveau déjà troublé, un moyen d’assurer l’avenir de sa fille. C’est alors qu’il avait songé à s’adresser à Varades. Bien que depuis vingt ans, il eût cessé de le visiter, il existait entre eux des souvenirs plus forts que tous les liens de famille et d'amitié. Un secret pressentiment lui disait que Varades ne resterait pas sourd à sa prière. Mais, quelles que fussent ses espérances à cet égard, après que, par son ordre, Marthe eut écrit à Varades, envoyé sa lettre, Paulet souffrit tous les tourments d’une vive anxiété.

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