CONCLUSION
Deux jours après la scène que nous avons rapportée dans le chapitre précédent, et de très-grand matin, plusieurs jeunes gens, parmi lesquels se trouvait Randel, étaient réunis, en groupe, dans une des allées les plus sombres du Thabor. Boissard et Larry se trouvaient à quinze pas l'un de l'autre, le pistolet à la main. A un signal donné, les deux coups partirent, mais personne ne tomba ; les témoins se rapprochèrent et voulurent faire entendre des paroles de conciliation.
— Rechargez les pistolets, interrompit Antoine brusquement.
Les pistolets furent rechargés. Les deux adversaires se placèrent de nouveau en face l'un de l'autre, et firent feu.
— Vous tirez en l’air, s’écria Larry, en s’élançant vers Boissard. Celui-ci porta la main à sa joue et la retira pleine de sang.
— Je ne puis en dire autant de vous, répondit-il avec un froid sourire.
RICHE ET PAUVRE. 291
autour de lui avec indécision, souleva le pistolet qu'il tenait à la main pour le retourner contre sa poitrine, puis, s apercevant qu'il était vide, il le jeta avec honte et fureur ; et, s'élançant derrière la charmille, il disparut.
Randel, qui avait compris son intention, se précipita sur ses pas en l'appelant, mais Antoine avait déjà quitté le Thabor. Georges courut le faubourg d'Antrin. En ouvrant la porte de l'arrière-boutique, il aperçut Larry, assis et écrivant rapidement. Un pistolet était posé à ses côtés.
Randel devina tout d’un seul coup d'œil ; il s'approcha de la table, et y plaça son chapeau. Ce moment était suprême.
Georges Randel, dont la figure n'a fait qu’apparaître dans notre roman, n’était à aucun égard un 'homme ordinaire. Malgré le compromis qu’il avait fait avec les nécessités de la vie, il était capable d'en comprendre toute la grandeur. Aucune idée avancée, aucun sentiment généreux ne lui étaient étrangers ; il pouvait, comme Alcibiade, jouir de la vie vulgaire et converser, à certaines heures, avec Socrate ou Platon. La gravité ne lui était pas naturelle, mais elle lui venait avec l'émotion. Il avait toujours aimé Antoine, et les derniers malheurs dont il 1 avait vu accablé le lui avaient encore rendu bien plus cher. Lorsqu’il se trouva en présence de ce noble jeune homme écrivant ses dernières volontés et près de mourir, il éprouva donc un attendrissement qui lui était inconnu et il ressentit plus vivement qu'il n'avait jamais rien senti le désir de le sauver.