‹ Marthe VaradesChapitre 6 sur 6 · A II T II £ VA II A I) ES · texte numérisé non relu

A II T II £ VA II A I) ES

— J’ai juré à Valcntinc mourante de ne jamais vous revoir. Votre présence ici est la violation de mon serment. Je vous préviens que si vous ne sortez pas, je vous étends morte à mes pieds et je mcilrs après vous.

Elle tomba à genoux.

— Oui ! frappe-moi! Je veux mourir de ta main, en pensant que tu vas me suivre!

II laissa retomber l’arme meurtrière, en murmurant ces mots :

— J’ai promis à Valentinc de ne pas attenter à mes jours.

— Tu m’aimes donc encore, tu le vois ! s’écria Marthe, en se relevant. Tu me reviendras, n’est-ce pas? j’en ai fait le serment.

Raymond passa la main sur ses yeux, comme pour chasser une pensée indigne de lui et du souvenir de Valentine. Puis, sans vouloir regarder Marthe, dont la beauté le troublait encore :

— Je connais votre pouvoir, dit-il, et je connais ma faiblesse devant vous. Je sais que si vous persistez à vouloir m’attendrir, il se pourra faire que vous ayez encore raison de moi. Écoutez donc ce que j’ai à vous faire entendre. Mon langage chari-

géra peut-être vos projets. Je ne vous aime pas, je ne vous aime plus. Non-seulement, il n’y a plus d’amour dans mon cœur, mais les malheurs dont vous êtes la cause n’y ont laissé pour vous qu’une haine profonde. En jurant de ne jamais vous revoir, j'ai juré aussi de ne jamais me venger. Ne m’obligez pas à violer le premier de ces serments; car, je n’aurais alors aucun scru| ule à violer le second. Si vous persistez à vouloir reconquérir votre influence, redoutez tout de moi. Je me sens disposé à vous faire beaucoup de mal. Je vous atteindrai jusque dans votre fils, s’il le faut.

— Mon fils! mais c’est le vôtre, aussi ! s’écria Marthe indignée.

— Si vous m’obligez à aller revivre auprès de vous, je lui dirai ce qu’a été sa mère. Je lui ouvrirai ces abîmes où les enfants puisent, pour leurs parents, le mépris. Ainsi croyez-moi, n’insistez pas pour me rattacher à votre char de triomphe. Votre deuil va finir. Vous êtes veuve, libre, riche. D’autres amours vous attendent. Allez chercher le bonheur de ce côté et non auprès de moi.

Il était terrible, en parlant ainsi. Marthe essaya de lui tenir tête.

— Vous êtes bien imprudent de me menacer.

Ne savez- vous pas que je pourrais vous faire beaucoup de mal ?

— Je vous jure qu'à la première action quiaurait pour résultat de m’atteindre, moi ou la mémoire de celle que j’aime dans la mort plus que je ne l’ai aimée dans la vie, votre fils sera enlevé et entraîné si loin que yous ne le reverrez plus.

Marthe ne put retenir un mouvement d’effroi.

Elle considéra pendant quelques minutes, d’un œil morne et navré, cet homme qu’elle avaitadoré, qu’elle adorait encore, en le haïssant. Puis elle disparut. j

Ce fut leur dernière entrevue.

Le mois suivant, Raymond partit pour la Russie. Il y passa un an, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. Avant de se marier, il avait eu la passion des voyages. C’est .en s’adonnant à elle de nouveau, que, ne pouvant pas mourir, puisqu’il avait promis de vivre, il voulait chercher des distractions propres à lui faire supporter la vie.'

Depuis cette époque, il n’est pas rentré en France, comme s’il redoutait d’y rencontrer la femme qui

MARTHE YARADES.

a exercé sur ses jours une influence si déplorable. 11 cherche ainsi à gagner le terme d’une existence qui a été empoisonnée, le jour où Yalentine est morte dans scs bras. Il est inconsolable, moins encore parce qu’il l’a perdue, que parce que c’est lui qui l’a tuée.

Marthe Varadcs n’a pas quitté Paris. Jeune encore, toujours belle, elle compte parmi ce petit groupe de femmes riches, enviées autant que méprisées, qui profitent du prestige de leur fortune et de leur nom pour faire pénétrer dans nos mœurs des excentricités et des vices qui seraient une preuve de décadence, s’ils étaient acceptés sans protestations et s’acclimataient parmi nous. Mais, tandis que la perversité d’esprit et de conduite de quelques-unes de ces femu.es est le résultat de leur désœuvrement, on l'attribue chez madameYarades, au besoin de s’étourdir pour oublier .On a raconté beaucoup d’histoires scandaleuses sur son compte. On en raconte beaucoup. Mais elle passe si fièrement parmi les débris de sa réputation, elle porte avec tant de grâce son déshonneur, sa fortune est si grande, sa beauté si éclatante, qu’on lui pardonne tout. Aucun salon n’est fermé devant elle. On a parlé de son mariage avec un grand seigneur.

Esl-ellc heureuse? On ne saurait le croire, après avoir lu celle histoire. D'ailleurs, deux grands chagrins l'ont frappée dans ces dernières années. Son fils, le fils de Raymond, âgé de sept ans, s'est no\é sous ses yeux dans le parc de son château de Normandie. Un jeune homme qu’elle honorait de son attention, a fait une chute de cheval dans l’avenue des Champs-Elysées. Il est mort sur le coup.

Ainsi, rien n’est resté debout dans son cœur dévasté. Ellen’est plusni amante, ni épouse, nimère. Son scepticisme est tel qu elle ne trouve même plus dans ce cœur perverti, des accents assez tendres pour tixer auprès d’elle, une nature généreuse qui lui rappellerait Raymond Vilmort. Elle en est réduite à chercher des adorateurs parmi des hommes qu’elle méprise, parce qu’ils sont affublés de ridicules, et qu’elle envie, parce qu’ils ne pensent pas.

En résumé, sa vie est bruyante, mais triste. Elle est assez jeune pour y trouver encore des éléments de bonheur. Mais ce bonheur, quelque puissant qu’elle puisse le goûter, ne prévaudra jamais contre le passé sinistre debout derrière elle, qu’elle ne peut oublier et qui sera le remords et l’incurable mal de sa vieillesse.

MA HT HE V Al! A DES.

L’hôtel Varades a été compris dans les démolitions nécessitées parle tracé du boulevard Saint- Michel.

Octobre 1807 — Janvier 1888

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