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— Il s’agit bien de votre crédit, vraiment! Il s’agit de votre honneur.
— Mon honneur!
Son visage exprima alors tant de surprise, tant d’alarmes, que le banquier eut pitié de lui et répondit :
— Ma foi, vous ne m’en voudrez pas si je pro- * voque une catastrophe dans votre maison. Môme à ce prix, je crois qu’il faut vous éclairer. Je ferais acte d’ennemi, si je gardais le silence. Vous voulez savoir ce que nous disions? Vous passez pour un être infâme. Depuis plusieurs années, M. Raymond Vilmort est publiquement l’amant de votre femme. On vous accuse de le savoir, mais d’y prêter les mains parce que vous y trouvez votre profit.
— Raymond! l’amant de ma femme! s’écria Varades avec un mouvement de dénégation, de colère et d’effroi qui témoignait de son innocence. Puis, frappé d’une inspiration subite, il ajouta : Mais, alors, mon fils...!
Il n’eut pas le courage de continuer. Il porta sur son visage ses mains crispées, en poussant un gémissement.
— Le coup est rude, lui dit alors son ami. Mais
je ne regrette pas de vous l’avoir porté. Le monde vous traitait de coquin.
— Vous avez bien fait, répondit Varades, d’une voix altérée. Je ne vous en veux pas. Non, je ne vous en veux pas. Mais j’exige que vous me disiez tout.
Et, s’accoudant contre une des colonnes du palais, il obligea le banquier à répéter tout ce qu’il savait, à se faire l’écho de tous les bruits, de toutes les médisances, de toutes les calomnies. Il l’écoutait fiévreusement, sans rien perdre de cette douloureuse révélation, complétant lui-môme, d’un geste, d’un mot, des détails un peu obscurs, opérant, par la pensée, de rapides rapprochements qui lui permettaient déjuger sur-le-champ du plus ou moins de vérité de tel ou tel fait. Enfin, ce supplice eut un terme. Le banquier s’arrêta. Alors, prenant la parole, Varades lui dit d’une voix éteinte, mais pleine d’indignation :
— Je compte sur vous pour me réhabiliter. Vous pouvez crier partout que je ne savais rien, que je ne soupçonnais rien, et je le prouverai, car ma vengeance sera éclatante.
— Ayez pitié d'eux, reprit son interlocuteur.
— Je suis seul juge du châtiment qui leur convient, répliqua fièremenl Varades.
Et, comme s’il venait de prendre un parti, il descendit rapidement les degrés de la Bourse, gagna son coupé, qui stationnait sur la place, et ordonna si brusquement au cocher de le ramener à l'hôtel, que cet homme bondit sur son siège et fouetta sans pitié le cheval, qui partit au galop.
Il arriva chez lui. Sa femme était sortie.
— Elle est sans doute avec son amant, pensa-t-il.
La cruauté de cette pensée fut cependant atténuée par la satisfaction qu’il éprouvait à se trouver seul. Pendant le trajet qu’il venait de faire, il avait tramé tout un plan. Mais, avant de l’exécuter, il voulait essayer de découvrir des preuves du crime. Il avait hâte surtout de savoir s’il était le père de l’enfant qui portait son nom. Au milieu de tout ce qu'il venait d’apprendre, c’est sur ce point que ses inquiétudes s’étaient concentrées. L’atteinte portée à son honneur de mari, sa réputation entachée, n’étaient rien à côté du doute horrible qui le torturait, touchant la légitimité de son fils.
Il gagna la chambre de Marthe. Depuis longtemps, il n’y était pas entré. Mais son cœur ne tressaillit
pas au souvenir des joies qu’il y avait goûtées. Une seule pensée l’obsédait. Il se mit à chercher les traces de l’adultère. Il y avait dans la chambre deux ou trois meubles à tiroir. Marthe en possédait les clefs. Varades n’hésita pas. Armé d’un couteau, il fit sauter les serrures, déchirant le bois, broyant le fer, en proie à une fièvre qui triplait ses forces. Il ouvrit tous les tiroirs, fouillant dans les chiffons, répandant sur le tapis de la chambre les joyaux, les dentelles, le linge, sans craindre de détériorer ces mille riens qui sont la parure des femmes et qui coûtent si cher. Mais ses recherches étaient infructueuses. 11 avait espéré trouver des lettres. Il n’en trouvait pas. Sa fureur ne connut plus de bornes. Il brisa une glace, afin de voir si une cachette n’existait pas dans le mur. Alors il passa dans le cabinet de toilette, continuant à tout saccager sans pitié. C’est là qu'au fond d’un petit meuble, il découvrit une cassette verrouillée dans le bois. Il la broya d’un coup de pied. Quelques papiers s’en échappèrent. C’était un portrait de Raymond et des lettres de lui, au nombre de trente-deux.
Varades poussa un cri de joie. Debout au milieu de cette chambre mise au pillage, il lut ces letlre c
l’une après l’autre. La vérité lui apparut dans toute son horreur. Il tenait les preuves de son désastre. Il pouvait préciser l’heure où le déshonneur était entré dans sa maison. Il mesurait l’infamie de sa femme, les faiblesses de Raymond. Enfin, il put acquérir la preuve qu’il cherchait. L’enfant qu’il adorait était le fruit de l’adultère. Il avait donné son nom à un sang qui n’était pas le sien.
C’en était trop. A cette découverte, il sentit des larmes monter à ses yeux, et couler brûlantes sur scs joues enflammées. Il tomba, anéanti, dans un fauteuil, s’abandonnant à une douleur morne et silencieuse. Alors, tout le passé se dressa devant lui. Il se rappela les circonstances qui avaient précédé et suivi son mariage. Il se rappela les incidents de cetle soirée dans laquelle il avait surpris Raymond aux pieds de Marthe. Il devina le rôle de Valentine dans ce drame intime. Il s’adressait d’amers reproches.il blâmait sa propre crédulité, son indifférence. Puis, lorsque cette première explosion de sa colère fut calmée, ne songeant pas à remettre un peu d’ordre dans la chambre qu’il quittait, il passa dans celle de son fils. Caché sous les courtines de son berceau, l’enfant dormait. Va-
rades, s'approchant, le contempla, tandis qu’une lutte violente se livrait en lui :
— Ce n’est pas mon sang, pensait-il, et jel’aime cependant. Je ne peux le chasser, lui fermer celte maison, le livrer à une mère misérable et déshonorée. Non, non, je te garderai, cher petit être ! Elle serait trop heureuse, si je te rendais à son amour. Elle sortira d’ici, mais tu y resteras, et ce sera ma vengeance de la séparer de toi, de t’apprendre à la haïr.
Une heure s’était écoulée. Il était revenu dans la chambre de Marthe, comme pour y puiser une haine plus violente encore. 11 marchait rapidement, portant la main à son front, sous lequel il croyait sentir un ardent brasier. Il fléchissait sous le poids de sa fureur, qui s’exaltait de plus en plus. Enfin, il sortit, descendit dans la cour, où, par ses ordres, l’attendait sa voilure.il alla droit à la loge du concierge, et d’un accent terrible, il dit :
— Si madame Yarades révient avant moi, vous lui interdirez l’entrée de cette maison. Je lâchasse. Elle ne doit pas remettre les pieds ici.
Laissant ses gens stupéfaits, il monta dans son coupé pour serendreàNeuilly. Il avait hâte de voir Valentine. Lorsqu’il entra chez elle, il était envi-
ron quatre heures. Il la trouva assise dans un salon, au rez-de-chaussée, travaillant avec passion aux vêtements du petit être dont elle attendait la naissance à cinq mois de là. C’est la joie desjeunes femmes de confectionner elles-mêmes la layette du premier-né. Quoique un peu pâlie, Yalentine élait charmante. Varades fut à ce point frappé de sa grâce, qu’il regretta de n’avoir pas vingt ans de moins, pour chercher une vengeance digne de lui dans les faveurs de sa pupille. Tout autour d’elle, respirait le bonheur et le calme. Les derniers rayons d’un beau soleil d’hiver pénétraient dans le salon par une vaste croisée, se jouaient sur les meubles, dont les dorures brillaient d’un incomparable éclat, sous la lumière qui les caressait.
A l’aspect de Varades, Yalentine se leva souriante, marcha vers lui et plaça son front sous scs lèvres. Mais elle s’arrêta tout à coup, devinant à l’altération de scs traits qu’il était en proie à une violente émotion.
— Reprenez votre place, lit-il brusquement.
Surtout, armez-vous de courage; vous en aurez besoin.
Valentine obéit, mais en le regardant avec des yeux pleins d’inquiétude. Il reprit :
MARTHE VAKADES.
— Aimiez-vous votre mari, lorsque vous l’avez épousé ?
— Si je l’aimais!...
— Comprenez-moi bien. Étiez-vous la maîtresse de Raymond ? Lorsque je le trouvai agenouillé devant ma femme, y était-il pour vous ou pour elle?
A cette brutale question, Valentine pressentit un malheur. Une pâleur alarmante couvrit son visage. Elle balbutia quelques mots, essayant encore de mentir comme elle avait menti autrefois. Varades reprit :
— Non, n’est-ce pas, vous n’aviez pas eu la faiblesse de vous livrer à ce misérable? Vous m’avez menti ? Vous avez voulu vous dévouer, et vous saviez qu’il était l’amant de ma femme?
Elle bondit sur son fauteuil.
— C’est un mensonge infâme, s’écria-t-elle.
— Vous ne saviez rien, vraiment? continua Varades. Vous avez donc voulu les sauver d’une situation fausse, saisir une occasion de vous unir à l’homme que vous aimiez secrètement? Voilà la vérité, n’est-ce pas? Je vous crois, et c’est bien un acte digne de vous. Mais savez-vous quel a été le résultat de votre complaisance? Vous avez prolongé dans ma maison l’existence d’une situation
abominable, Raymond était l’amant de ma femme, et il l’est encore . 1
Et, sans donner à Valentine le temps de lui opposer un nouveau démenti, il mit sous ses yeux les lettres adressées à Marthe par son mari. Elle jeta les yeux sur l’une d’elles, détourna la tête comme pour ne pas rester en face de cette épouvantable réalité et dit d’une voix défaillante :
— J’en ai assez lu! Ah ! monsieur, vous m’avez fait bien du mal !
— Croyez-vous donc que je ne souffre pas aussi ?
Sans rien ajouter, il se mit à marcher dans le salon, tandis que Valentine versait des larmes silencieuses, qu’elle s’efforçait de retenir, ne voulant pas, devant Varades, accabler encore les coupables par le spectacle de sa douleur.
Pendant quelques instants, on n’entendit rien que le bruit des pas de Varades.
— Comment nous venger? s’écria-t-il tout à coup.
— Nous venger ! dit doucement Valentine ; c’est à la vengeance que vous songez maintenant!
— Vous pardonneriez, vous ! Au fait, vous en
ôtes bien capable, ajouta-t-il avec un sourire de mépris.
— Je ne sais si je suis capable de pardonner, reprit Valenline, mais j’aime mon mari, et en ce moment, je songe plus à pleurer qu’à punir.
— C’est naturel, après tout, s’écria Varades. Vous êtes jeune, vous ! vous êtes belle I vous avez toutes les puissances. S’il vous convient d’user de représailles, les occasions ne vous feront pas défaut. Si vous voulez au contraire oublier l’outrage, vous saurez bien vous faire aimer de votre mari. Vous pouvez vous attacher à des espérances consolantes ; mais moi, à mon âge, quelles ressources me restera-t-il, si je n’exerce pas une vengeance impitoyable? Ah ! je me sens Pâme pleine de haine pour ceux qui ont détruit mon bonheur. Ce n’est pas la fidélité de ma femme que je pleure, c’est ma paternité, qu’ils ont souillée, anéantie. L’enfant que j’appelais mon fils, c’est l’enfant de votre mari.
Valentine poussa un gémissement. Ses larmes redoublèrent, mêlées cette fois de sanglots. Cette horrible pensée que Marthe avait eu de Raymond les mêmes caresses qu’elle, goûté les mêmes embrassements, entendu les mêmes protestations,
MARTHE YARADES.
lui déchirait le cœur. Elle sentait que c’était là, une meurtrissure incurable, un irréparable coup porté à son amour. Elle pourrait pardonner, car elle aimait; mais elle n’oublierait pas. Quelque ardeur que mît Raymond a réparerle mal dont il était l’auteur, entre sa femme et lui, il y aurait toujours le souvenir de cette cruelle révélation. Cette perspective la fit frémir. Elle vit son bonheur perdu, gaspillé, et, par un raisonnement logique, ce n’est pas son mari seulement qu’elle accusait de ce désastre, mais encore Yarades, qui venait de le lui révéler. Ce sentiment se traduisit en paroles véhémentes.
— Pourquoi, s’écria-t-elle, m’avez-vous appris la vérité? A quel démon avez-vous obéi ? Dans quel but avez-vous agi? Si vous cherchiez àvous venger, en détruisant la confiance que j’avais dans mon mari, la pensée du mal que vous alliez me faire aurait dû vous retenir. J’étais trompée; mais je l’ignorais et mon bonheur n’en recevait aucune atteinte.
Interpellé de la sorte, Yarades s’arrêta brusquement.
— Quoi 1 fit-il, c’est moi que vous blâmez !
moi !
— Je blâme l’égoïste pensée qui vous a conduit ici. Vous avez voulu, même au prix de mon repos, me faire partager votre douleur. Vous n’avez songé ni au mal que vous alliez me faire, ni à l’état dans lequel je suis. Un ami véritable n’eût pas agi comme vous. Il se fût, au contraire, efforcé, eût-il dû souffrir plus encore, en me cachant son propre mal, d’empêcher cette horrible nouvelle d’arriver jusqu’à moi. Que me sert de la connaître? Je ne peux même plus garder l’espérance d’être encore heureuse. Je ne saurai pas me venger, en usant de représailles, ainsi que vous le disiez tout à 1 heure; et je sens que, même en retrouvant l’amour de Raymond, même en oubliant l’outrage, mon cœur portera éternellement la trace de la blessure que vous m’avez faite sans nécessité. Je vous le répète } monsieur, vous m’avez porté le plus terrible des coups.
— Ah ! je ne suis pas un saint, moi, s’écria Varades avec emportement. Je souffre et je crie.
Valentine ne répondit pas, et s’abandonna à ses douloureuses réflexions. Yarades, embarrassé, aillait et venait dans le salon, jetant à la dérobée des regards sur elle, non qu’il prit sa pupille en pitié; mais parce qu’il cherchait une occasion favorable
pour substituer à cette désolante résignation, une colère égale à la sienne.
— Que comptez-vous faire? demanda-t-il enfin.
— Rien, répondit doucement Valentine.
— Vous avez tort, objecta Varades. Vous pourriez rendre au centuple le mal dont vous souffrez,» ceux qui l’ont causé.
Elle secoua la tête en disant :
— Je vous en supplie, laissez-moi la liberté de pleurer.
Varades leva les épaules, adressa à la jeune femme un geste de colère et de mépris. Et, les yeux injectés de sang, chancelant comme un homme ivre, il sortit, la laissant en proie à une douleur déchirante qui eût touché un cœur moins égoïste que le sien.
Après le départ de Varades, Yalentine resta longtemps immobile, à la place où il l’avait laissée, pleurant, gémissant, sourde aux supplications de sa femme de chambre, qui l’engageait vainement à se calmer, sans connaître l’objet de sa peine. La nuit vint. On apporta une lampe à la clarté de laquelle Yalentine vit sur une table les lettres fatales oubliées par Varades. En présence de son tuteur, elle n’avait pas voulu lire ces feuilles légères, ^où les preuves de la trahison étaient écrites en caractères ineffaçables. Mais, une fois seule, elle fut prise du désir ardent de connaître le langage que s’étaient tenu les amants. Il lui plaisait, en ce moment où elle n’attendait aucune consolation, de mesurer l’étendue de leur crime. Elle ordonna
qu’on la laissât seule. Puis, elle étendit la main, s'empara des lettres.
Les ouvrant, non sans trembler, elle lut ces lignes enfiévrées, brûlantes encore de la passion qui les avait inspirées. 11 lui fut facile, hélas I de se convaincre du rôle infâme de Marthe. Elle louchait du doigt, des mensonges odieux qui la faisaient bondir. Par les datés des lettres, elle acquérait la certitude que souvent, à l’heure où son mari la comblait de caresses et de protestations d’amour, il sortait des bras de Marthe. Certaines phrases la couvraient de honte. Elle ne comprenait pas les unes; elle comprenait trop les autres. Éperdue d’indignation et de terreur, elle voyait des abîmes de corruption s’entr’ouvrir sous ses pieds. Ses yeux s’arrêtaient sur d’horribles détails. Préoccupations d’amour et préoccupations d’argent se coudoyaient, faisant tous les frais de cette correspondance qui révélait autant de perversité dans la maîtresse que de lâcheté dans l’amant. Les lettres de Raymond, écrites postérieurement à son mariage, portaient, çà et là, des traces de remords, de repentir. Mais ce n’étaient que de rares éclairs dans ce déchaînement de deux imaginations déréglées.
Arrivée à la dernière ligne de ce terrible dossier, Valentine ne put retenir un mouvement instinctif de répugnance et d’horreur. D’un geste rapide, elle jeta les papiers dans la cheminée, où la flamme les dévora. Ce fut l’affaire de quelques secondes. Au même moment, la femme de chambre se présenta pour demander des ordres. L’heure à laquelle Raymond avait coutume de rentrer, était passée depuis longtemps. Le dîner était servi.
— Je ne dînerai pas, répondit Valentine. Je monte dans ma chambre. Vous direz à monsieur que j’étais souffrante et que je dors.
En disant ces mots, elle quitta le salon, gravit péniblement les quelques degrés qui menaient à son appartement. Elle s’y enferma, heureuse du retard de son mari, se demandant anxieusement quel accueil elle devait lui faire. Alors, elle pleura de nouveau. Précipitée du faîte de son bonheur, dans un gouffre de misères, elle ne pouvait croire à la réalité de sa chute. Non, tout cela n’était qu’un affreux cauchemar. Elle dormait; elle allait se réveiller, respirer librement, sourire au souvenir des émotions violentes qu’elle subissait. Hélas ! son malheur n’était que trop réel ! Tout le lui disait, tout le lui prouvait. De quelque côté
qu elle porlât ses regards pour chercher une consolation, une espérance, elle ne trouvait que le vide sans fond, que creusent autour des âmes tendres la mort et la trahison.
Elle se rappela les détails qui avaient marqué les deux années écoulées depuis son mariage ; son voyage en Espagne, premier pas dans celte délicieuse lune de miel qu’elle croyait devoir briller éternellement et qui venait toutà coup de s’éteindre; les longues promenades sous les arbres silencieux ; les serments proférés à voix basse; les succès dans le monde, où chacun semblait envier son bonheur. Ces souvenirs exquis qui, jusqu’à ce jour, avaient été le charme de sa vie, lui faisaient maintenant horreur. Preuves d’amour, assurances de fidélité, autant d’illusions et de mensonges.
— Trahie par mon mari! trahie par Marthe! murmurait- elle ; frappée par les deux êtres que j’aimais le plus!
Puis, elle pensait à l’enfant quelle portait dans son sein ; elle se rattachait à celte immense espérance comme à la seule épave qui pût la protéger contre les entraînements de son désespoir. Mais, en même temps, elle songeait à cet autre enfant de son mari, au fils de Marthe, et sa douleur redou-
28i MARTHE VARAuEc'.
blait devant ce témoignage nouveau du malheur qui la frappait.
Cependant, au milieu de cet écroulement formidable dont son cœur était le théâtre, elle n’éprouvait aucune haine pour Raymond. Elle le plaignait autant qu’elle se plaignait elle-même, car elle ne pouvait douter de son amour. Quelques rares passages des lettres quelle venait de lire en faisaient foi. Elle sentait à l’expression de certains remords, combien il avait dû être malheureux, humilié, honteux.
A ce moment même, où était-il? Elle s’adressa celte question tout à coup, en regardant la pendule, qui marquait dix heures. El le sonna bruyamment. Un domestique accourut. Elle sut par lui que son mari n’était pas rentré. Un semblable retard était si contraire aux habitudes de Raymond, qu’elle commença à s’alarmer. Elle voulut cependant espérer qu’il reviendrait. Mais une heure s’écoula dans une attente vaine.
Alors, commença pour la malheureuse lemmc, un supplice affreux. Son imagination était assaillie de pressentiments sinistres. Elle redoutait que Varades ne se fût porté à quelque excès sur les deux amants. Elle savait qu’une loi punit l’adul-
1ère. Peut-être les avait-il fait arrêter! Peut-être même s’était-il laissé aller à un chAtiment plus éclatant. Elle se disait encore, qu'en voyant leur liaison dévoilée, leur honte rendue publique, ils s’étaient enfuis. En dépit des obsessions de sa femme de chambre, elle ne voulut prendre aucun repos. Toute la nuit, elle fut sur pied, tressaillant au moindre bruit qu’elle entendait au dehors, courant à la croisée , espérant encore , alors * qu’elle n’espérait plus. Quelle veillée ! Les heures passèrent lentement. Enfin , le jour la trouva brisée par la fatigue et la fièvre, n’ayant pris aucun parti, également disposée à la colère, à la pitié, mais à bout de patience. Elle demanda sa voiture et se fit conduire chez Varades, avec l’espoir d’y obtenir quelques renseignements propres à la fixer sur le sort de Raymond.
La veille de ce triste jour, Marthe et Raymond s’étaient rencontrés, comme de coutume, à leur rendez-vous quotidien. Depuis quelques jours, Marthe ne prenait même plus la peine de varier les lieux de leurs entrevues. On eut dit que, loin de redouter d’éveiller les soupçons de son mari, elle cherchait à les provoquer, comme si elle eût voulu trouver, dans un éclat compromettant, le moyen d’attacher sans retour son amant à sa destinée. C’est clans le jardin du Luxembourg qu’ils devaient se trouver. Marthe arriva la première. Elle n’attendit pas longtemps. Elle vit Raymond venir sous les arbres, par la rue de Fleurus, marcha à lui, prit son bras. Sans mot dire, ils se dirigèrent du côté de l’Observatoire. La vaste avenue solitaire
qui s’étend en cet endroit, offrait un terrain propice à leurs promenades.
Quoiqu’on fût en plein hiver, le ciel étendait sur leur tête sa voûte bleue, qui resplendissait sous les rayons du soleil. La température avait une incomparable douceur. Il arrive ainsi que le mois de janvier emprunte au mois de mai quelques-uns de ses joyaux, comme pour armer de patience et d’espoir tous les malheureux qui ont à souffrir du froid.
Marthe était vêtue d’une robe courte en soie, à larges raies grises et noires, qui laissait à découvert ses bottines montantes. Un manteau en étoffe semblable à celle de la robe, doublé de fourrures claires, couvrait sans l’alourdir sa taille svelte. Un chapeau sombre, relevé çà et là par quelques rubans d’une vive couleur, et auquel était attaché un voile épais, collé au visage et s’arrêtant audessous de la bouche, complétait cette toilette sur laquelle le regard se reposait agréablement, sans être ébloui. Sous la voilette, on devinait un teint d’une blancheur éblouissante, des yeux pleins d’éclat, des lèvres d’un rouge ardent qui laissaient voir, en s’entr’ouvrant, des dents petites, serrées et brillantes. Quelques étudiants se retournèrent
MARTHE VARABES.
pour admirer cette adorable créature. Il n’en était pas un qui ne remarquât sa beauté et ne portât envie à Raymond.
A cette heure cependant, ce dernier aurait volontiers cédé sa place à quiconque eût voulu la prendre, et lui permettre de rejoindre Valcnlinc, qu’il avait quittée quelques heures avant, en justifiant sa sortie à l’aide d'un nouveau mensonge. Son visage portait des traces de lassitude. La difficulté qu’éprouvait Marthe a obtenir des réponses aux questions qu’elle lui posait, disait assez combien était malade le cœur de Raymond ; mais Marthe feignait de ne rien comprendre à cette atonie, de ne pas même la voir. Elle avait pris son parti de ces tristesses, mesurant d’ailleurs l’étendue de son influence et assurée de la conserver tant qu’elle aurait son amant sous la main.
Jamais, elle n’avait été plus enjouée, plus gaie, plus jolie. Elle eut l’esprit d'un démon, la grâce d’un ange, se montrant tour à tour amoureuse et coquette, cachant, sous un langage timide et doux, son implacable despotisme. La promenade dura deux heures. Marthe fit savoir à son amant qu’elle irait le soir à l’Opéra et qu’elle l'attendrait dans sa loge. Puis, lorsque le soleil commença à perdre de
son éclat et de sa chaleur, un vent froid s’étant levé, elle voulut rentrer chez elle. Mais, cédant à un nouveau caprice, elle dit à Raymond :
— Accompagne-moi.
— N’y a-t-il aucun danger ? demanda celui-ci. Nous pouvons rencontrer ton mari.
— Qu’importe 1 s’écria Marthe. 11 ne nous est pas interdit de nous montrer ensemble.
Sans rien ajouter, elle entraîna son amant du côté du Luxembourg. Revenant sur leurs pas, ils rentrèrent par l’avenue de l’Observatoire dans le jardin, le traversèrent et en sortirent par la grille qui avoisine la fontaine de Médicis. Quelques instants après, ils arrivaient devant la porte de l’hôtel Varades. Durant le trajet, Marthe avait sollicité et obtenu de son amant qu’il resterait encore une heure avec elle. Elle se plaisait ainsi à le retenir à ses côtés, autant qu’elle le pouvait, et à lui prodiguer les preuves de sa tendresse.
Docile comme un homme résigné, Raymond franchit après elle le seuil de l’hôtel. Mais, comme ils venaient d’entrer dans la cour, le concierge s’avança vers Marthe, tournant d’un air embarrassé sa casquette entre ses mains, et lui dit, non sans hésiter :
— Monsieur m’a ordonné de ne pas ■laisser passer madame.
— Êtes-vous ivre ou fou ? demanda Marthe.
Pour toute réponse, cet homme lui répéta les ordres qu’il avait reçus de Varades.
— Il sait tout, dit Marthe, en anglais, en se retournant vers son amant ; puis, sans tenir compte des paroles qu’elle venait d’entendre, elle passa fièrement, suivie de Raymond éperdu, devant le concierge, qui n’osa leur barrer le chemin.
Ils- arrivèrent, sans échanger un mot, dans la chambre de Marthe. Le spectacle qui s’offrit à leurs yeux, leur apprit mieux encore la vérité. Les sièges renversés, une glace brisée, les tiroirs défoncés, les objets qu’ils contenaient, épars sur le tapis : tout révélait la colère de Varades et les excès auxquels il s’était porté. Marthe courut au meuble dans lequel elle avait coutume de cacher les objets qu’elle voulait soustraire à la surveillance de son marL
— lia trouvé les lettres ! s’écria-t-elle.
— Nous sommes perdus ! murmura Raymond.
Mais, sans l’entendre, Marthe, qui fouillait activement dans les débris de son luxe, reprit:
— Fort heureusement, il n’a pas songe à emporter mes diamants.
Et, ramassant quelques écrins qui renfermaient ses joyaux, elle en fit à la hâleun paquet, y joignit une liasse de papiers de famille, et, se retournant vers Raymond :
— Fuyons, dit-elle.
La tôle perdue, incapable de réunir deux idées, le malheureux ne songea qu’à obéir. Ce n’était pas qu’il eût peur, qu’il redoutât les fureurs de Varades; mais il songeait à Valentine, sans doute avertie déjà par l’époux trahi. Le pressentiment d’un irréparable malheur troublait son imagina* lion et déchirait son âme.
Ils firent quelques pas vers la porte. Tout à coup Marthe s’arrêta :
— Et notre enfant! s’écria- t-elle.
En quelques minutes, ils furent auprès du ber* ceau où leur cher être dormait encore. Sa nourrice veillait auprès de lui.
— Emportons-le! dit Marthe à son amant.
La nourrice avait entendu. Quelle pensée traversa l’esprit de cette femme? Avait-elle deviné la cause du drame auquel elle assistait? Connaissaitelle la résolution prise par Varades de ne pas se
séparer de l’enfant? Éprouvait-elle plus de pitié pour l’homme malheureux que pour la mère coupable? 11 faut le croire, car elle se plaça devant le berceau si résolûment, que Marthe comprit ses intentions et s’écria :
— C’est mon fils !
— Il ne sortira pas d’ici, répondit la nourrice. J’en réponds devant M. Varades.
Marthe, irritée, se précipita sur elle. Raymond l’arrêta.
— Viens, dit-il, en essayant de l’entraîner.
— Je veux qu’il nous suive, répondit-elle en se débattant.
— Et moi je m’y oppose. Cet enfant rie doit pas quitter cette maison, fit énergiquement Raymond, qui semblait pour la première fois, depuis longtemps, faire preuve de volonté.
Et, sans attendre une réponse, il obligea Marthe à le suivre. Quelques instants après, ils étaient dehors. 11 arrêta un fiacre qui passait vide, y lit monter sa maîtresse, puis, revenant en toute hâte sur scs pas, il dit au concierge :
— S’il survenait quelque événement qui nécessitât ma présence ici, vous me trouverez jusqu’à demain à l’hôtel du Louvre. Vous demanderez
M. Paulet. N’y venez que si cela est impérieusement nécessaire.
Et, mettant deux louis dans la main de cet homme, il se hâta de rejoindre Marthe qui l’attendait, en proie à la plus violente exaltation. Ils se présentèrent à l’hôtel du Louvre comme des voyageurs venant du Havre, que leurs bagages devaient rejoindre le lendemain, et se firent inscrire sous le nom de M. et madame Paulet. Quelques instants après, ils étaient enfermés dans unechambre, ayant recouvré quelque calme et dans des conditions meilleures, pour arrêter un plan de conduite.
Au milieu de sa douleur et de son trouble, Raymond conservait encore l’espoir que Varades serait conduit par le souci de sa réputation, par le désir d’éviter un scandale, et aussi peut-être, par l’inlluence de Valentine, à revenir sur la décision qu’il semblait avoir prise. Mais il avait compris qu’il était, en attendant, nécessaire de soustraire Marthe aux emportements d’un mari furieux. Ces rapides réflexions l’avaient décidé à la cacher à l’hôtel du Louvre, où Varades ne s’aviserait guère de l’aller chercher. Il lui expliqua sa conduite, qu’elle approuva, bien qu’elle lui tînt encore rigueur de la ferme volonté qu’il avait exprimée, au
sujet de leur fils. Mais, lorsqu'elle fut plus calme, il fut facile à Raymond de se justifier.
— Savons-nous, demanda-t-il, quelle destinée nous attend? Si nous somirfes obligés de fuir, de nous expatrier, cet enfant ne serait-il pas un embarras pour nous? Et puis, quel avenir lui réserverions-nous? Ne l’exposerions-nous pas à de fatales aventures ?
Il développa ces idées avec éloquence. Marthe fut convaincue. La conduite de son amant ne prouvaitelle pas, d’ailleurs, que toujours à la hauteur des dangers dont ils étaient entourés, il n’abandonnerait pas sa maîtresse? Ce désastre, elle l'avait presque souhaité, pour être plus étroitement enchaînée à Raymond. Ses vœux étaient exaucés.
Puis, ils examinèrent leur situation. A supposer qu’aucun événement ne se produisit jusqu’au lendemain, ils possédaient assez d’argent pour gagner l’Amérique. En arrivant à New-York, on vendrait les diamants de Marthe, qu’elle estimait à plus de cent mille francs. Cette somme permettrait d’attendre des temps meilleurs, de tenter la fortune. Marthe envisageait cet avenir fermement, se trouvant heureuse que la tempête ne l’eût pas séparée de son amant. Elle se préoccupait peu de la honte
qui rejaillirait sur elle, lorsque cette aventure serait connue dans Paris, si elle ne l’était déjà.
Mais Raymond ne supportait pas le choc avec autant de courage. Calme en apparence, il sentait
dans son cœur de cruels déchirements. C’est qu’en
formant ces projets dont la réalisation n’avait, hélas! rien de chimérique, il songeait à Yalenline, aux maux qu’il lui causait. 11 l’aimait. En quittant la France, il laisserait derrière lui la plus chère part de lui-même.
La soirée s’écoulait cependant. Il se disait que sa femme devait l’attendre, souffrir mille tortures. A onze heures, il voulut sortir, nourrissant le projet d’aller à Neuilly, d'implorer un pardon qu’il n’espérait pas, mais de prouver au moins son repentir. Marthe, comme si elle eût deviné quels combats se livraient en lui, refusa de rester seule.
— Tu ne me quitteras pas, lui dit-elle avec énergie. Si tu sortais d’ici, tu n’y reviendrais pas.
Elle fut inexorable. Mais, en môme temps, elle s’efforçait de consoler Raymond, de lui verser l’oubli dans la coupe de l’amour. Sa passion tint tète à l’orage. Cette nuit, qui s’annonçait comme une nuit de tristesse et de remords, fut une nuit de joie malsaine et de fièvre. La beauté de Marthe
s’y déploya éclatante, sublime. Elle puisa dans son cœur des accents qui jetaient Raymond tour à tour dans l’épouvante et l’ivresse. C’est au milieu de ce délire que le sommeil les surprit.
Le réveil fut terrible dans cette chambre d’hôtel aux murs nus et froids, première étape de l’existence méprisable, à laquelle ils étaient désormais voués. Alors seulement, Marthe eut un vague sentiment de la dégradation dans laquelle elle était tombée. Raymond se fit horreur. Les pensées amères et cruelles qui lui vinrent en foule à l’esprit, se traduisirent sur son visage, par des larmes que la présence de Marthe ne put arrêter. Il pensait à Valentine, comprenant bien que c’était souiller ce chaste souvenir que de l’évoquer en un semblable moment ; mais il était impuissant à l'éloigner de lui. Marthe perçut toutes ces choses et n’osa s’irriter. Elle redoutait qu’à tant de preuves de faiblesse, ne succédât dans le cœur de Raymond, une impitoyable révolte. Elle avait hâte de fuir, de mettre l’Océan entre elle et Paris.
Livrés à ces horribles combats, ils faisaient en silence les préparatifs de leur départ, lorsque tout à coup, un léger coup retentit contre la porte. Sur un signe de Raymond, Marthe se jeta derrière les
rideaux de l’une des croisées. Il ouvril. C’était le concierge de l’hôtel Yarades, qui lui dit :
— J’ai cru devoir venir vous annoncer une triste nouvelle.
— Qu’est-ce donc? demanda Raymond alarmé.
— M. Varades est mort.
Marthe entendit ces mots. Elle se montra, poussant un cri :
— Nous sommes sauvés !
Et des marques non équivoques d'une joie qu’elle ne pouvait dissimuler, éclatèrent sur son visage. Puis, elle voulut connaître les détails de cet événement imprévu. Elle sut que Yarades, en rentrant la veille, s’était plaint de violentes douleurs de tête, de palpitations, de vertiges. Il s’était mis au lit, sans vouloir qu’on allât quérir un médecin. Le malin, à huit heures, il s’était levé, quoique souffrant toujours, pour recevoir Yalentine, avait causé avec la jeune femme, devant laquelle il était tout à coup tombé mort.
En proie à la plus vive émotion, Raymond, sans en demander davantage, renvoya le concierge, auquel Marthe enjoignit de garder le plus grand silence sur les circonstances qui avaient précédé et
MARTHE VAItADES.
suivi la mort de Yarades. Restée seule avec Raymond, elle lui dit :
— Voilà qui change toutes nos dispositions. La fuite devient désormais inutile. Je suis veuve et, par conséquent, libre de mes actions. Je vais reprendre ma place dans ma maison, auprès de mon fils. Les événements qui se sont accomplis depuis hier, ont été si rapides, qu’ils doivent être encore ignorés. On les ignorera toujours. L’honneur est sauf et je reste héritière d’une immense fortune.
— Oui, tu penses à toi, s’écria amèrement Raymond. Mais, moi, que deviendrai-je? Obtiendrai-je que Valentine pardonne et oublie?
— Quoi ! tu songes à l’aller retrouver ! répondit Marthe, étonnée. Tu oserais t'humilier devant elle! Tu n’entends donc pas que je suis libre, que ma fortune t’appartient ! M’accuseras -lu de ne penser qu’à moi?
Raymond croyait avoir mal entendu. Il se répétait à lui-même ce langage, cherchant à le comprendre. Mais, déjà Marthe l’entraînait, impatiente de rentrer dans sa maison. Raymond se laissa conduire.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, Valentine, après une nuit passée dans l’anxiété la plus douloureuse, alarmée par l’absence de son mari, s’était, le jour venu, rendue chez Varades. Il reposait encore; mais lorsqu’on lui annonça sa pupille, il voulut se lever pour la recevoir. 11 n’avait pas mieux dormi qu’elle. Ses traits altérés trahissaient ses douleurs. Son front brûlait. Il y sentait des battements convulsifs, qu’il essayait vainement d’arrêter, en y portant ses mains fiévreuses. Dans ses yeux, se dessinaient des filets sanguinolents. A certains moments, il se plaignait de ne plus voir distinctement les objets placés devant lui.
Elle le trouva assis dans un fauteuil, vêtu d’une robe de chambre, affaissé sur lui-même, le visage couvert d’une rougeur violacée. Mais préoccupée
par une pensée unique, elle ne remarqua pas ces symptômes alarmants.
— Avez-vous vu mon mari? demanda-t-elle, en entrant. Savez-vous où il est? Dites vite, par pitié.
Il secoua la tête et répondit avec lenteur, comme s’il lui eût été difficile de remuer la langue ou de trouver les expressions :
— C’est auprès de moi que vous venez chercher de ses nouvelles? Mais je suis aussi ignorant que vous.
Valentine se laissa aller sur une chaise, en sanglotant.
— Je ne sais rien, reprit Yarades, sinon que Marthe est venue hier ici, avec lui, à l'heure où j’étais chez vous. Elle a enlevé ses diamants. Elle voulait aussi enlever l’enfant. Ils sont partis ensemble. Ils sont en route, très-probablement, et ils se moquent de nous.
Valentine pleurait toujours. Varades ajouta :
— Voilà bien les femmes ! Elles ne savent que verser des larmes. Ah ! si vous m’aviez écouté hier, si je vous avais trouvée disposée à vous unir à moi pour vous venger, nous aurions pu mettre la police sur leurs traces, les empêcher de partir.
Il en est peut-être temps encore. Convaincus d’adultère et de vol, ils seraient à jamais flétris, couverts d’ignominie !...
— Il ne faut pas déshonorer leurs noms, monsieur, le vôtre, le mien, celui des enfants nés ou à naître, répondit simplement Valentine.
Varades baissa la tête. Puis, saisi tout à coup d’une inquiétude nouvelle, il lira un cordon de sonnette, placé sous sa main.
— Où est mon fils? demanda t-il à un domestique qui entra. Qu’on me l’apporte. Je veux le voir.
La nourrice s’empressa d’accourir, ayant dans ses bras l’enfant, qui sourit à Varades, en étendant vers lui ses petits bras. Varades repoussa ses caresses et dit :
— C’est bien. Emportez-le. Mais veillez sur lui. Peut-être, on tentera de l’enlever.
La nourrice pressa l’enfant contre son sein, comme pour défier toute tentative de ce genre et sortit. Varades poussa un soupir de soulagement. Puis, courbant la tête, il murmura :
— Oh ! que je souffre !
Valentine, au sein de sa propre douleur, eut pitié de lui.
— Avez-vous fait appeler le médecin? demandat-elle.
— J’ai bien le temps ! répondit Varades. J’ai subi des émotions trop cruelles, pour ne pas faire une longue maladie. Je me connais. Je vais avoir une fièvre cérébrale ou quelque chose de ce genre. On en meurt, ajoula-l-il, et je risque fort d’en mourir. Aussi, je suis bien aise que vous soyez venue. J’ai quelques dispositions à prendre, et votre présence m’était indispensable.
— Mais vous n’êtes pas en danger de mort, s’écria Valentine.
— Je vous dis que je vais être très-malade.
Tout mon corps est brûlant au dedans et au dehors, comme si je me trouvais devant un vaste brasier. Le délire peut venir et ne pas me laisser le temps de vous parler. — Et puis, ajouta-t-il d’un air soupçonneux, les coupables auront sans doute hûlc de se débarrasser de moi. Je ne pardonne pas, je suis haineux. Ils le savent et je les gêne. Ils sont capables de gagner les domestiques, de me faire empoisonner.
Valentine fit un geste de dénégation.
— Libre à vous de croire à leur générosité !
continua Varades. Vous agirez prudemment,, ce-
pendant, en vous niellant hors de leur atteinte.
Alors , seulement , Yalentine remarqua avec quelles difficultés son tuteur s’exprimait. Elle vit ses yeux injectés de sang, égarés, le tremblement convulsif qui agitait tout son corps. Elle fut alarmée.
— Il faut vous remettre au lit, dit-elle, vous soigner.
Il feignit de ne pas entendre et reprit :
— Que je vive ou que je meure, les conseils que je veux vous donner, vous seront profitables. Ecoufez-moi. D’abord, redoutez tout de ces misérables. Ne vous laissez pas aller à de folles illusions. Nous sommes un obstacle à leur bonheur. Mettez donc entre eux et vous, une barrière infranchissable. Prenez vos précautions. Surtout ne pardonnez jamais, jamais. Vous seriez victime de votre générosité. — Il s'arrêta pour prendre haleine. Puis, il ajouta : — Je vous prie d’emmener l’enfant chez vous pour quelques jours. Si je tombe malade, il sera mieux dans votre maison que dans la mienne. Si je meurs, vous le garderez, en le cachant, pour qu’on ne vous l’enlève pas. Vous l’élèverez avec le vôtre. Parlez-lui souvent de sa mère, mais en lui révélant toutes les scéléra-
tesses dont elle nous a faits victimes. Apprenez-lui de bonne heure à la méprier. C’est ma vengeance que je vous lègue, Valentine.
Valentine écoutait ce langage, en silence, inté* rieurement révoltée, mais prenant en pitié son tuteur, qu’elle croyait frappé de folie. Comprenant qu’elle l’irriterait plus encore, si elle essayait de le contredire, elle se contentait d’aquiescer par des signes de tète aux désirs qu’il exprimait.
— Ainsi, dit-il, vous promettez de m’obéir?
— Je le promets, répondit-elle. Mais, j’espère que vos recommandations sont inutiles. Vous vivrez, monsieur !
— Soit, soit, je l’espère aussi ; mais, je prends mes précautions. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir déposséder ma femme de ma fortune. Malheureusement, j’ai eu la faiblesse de l’épouser sans contrat. Je crus à son désintéressement, lorsqu’elle exigea qu'il ne fût pris aucun arrangement d’argent. Elle était plus savante que je ne le croyais. Elle savait qu’en l’absence de contrat, tout ce qui m’appartenait, lui appartiendrait. Je consentis, trompé par les sentiments qu’elle exprimait. On commet des folies à tout âge. Mon mariage a été la première. J'en ai commis d’autres depuis.
Enfin, ce qui est fait est fait. Elle héritera naturellement de mes biens, si je n’ai pas le temps de les mobiliser pour les lui soustraire par des donations. — Il s’arrêta encore. Sa poitrine, oppressée, respira difficilement. Valentine n’écoutait qu’en tremblant les paroles de haine qui sortaient de sa bouche. Il continua avec effort : — Je peux cependant distraire en votre faveur une part de ce que je possède.
— Je n’ai besoin de rien I s’écria Valentine.
— Ce sera pour mon fils. D’ailleurs, savez-vous si votre mari n’a pas dilapidé votre fortune? Ma femme dépensait plus que je ne lui donnais. J’ai toujours cru que des bénéfices de Bourse, réalisés pour elle, par quelques-uns de ses amis, pourvoyaient au surplus de ses dépenses. Mais il est certain pour moi maintenant que le donateur galant était Raymond, et les fonds de réserve, votre propre fortune. Vous êtes donc peut-être ruinée, car je suis bien convaincu que depuis votre mariage, vous n’avez pas mis le nez dans vos affaires. Allons ! l’amour vous a fait commettre bien des sottises, à vous aussi ; mais vous êtes plus excusable que moi- Moi, je n’ai été qu’une triple brute.
Par un mouvement de colère, il se souleva sur son fauteuil. Valentine étendit les mains vers lui. 11 se calma. Mais, au lieu de se rasseoir, il marcha vers le coffre-fcrt scellé au mur, dans un coin de sa chambre, l’ouvrit après quelques hésitations, car sa mémoire lui refusa pendant quelques minutes le secret de la serrure, et y prit un portefeuille d’où il tira des papiers couverts d’impressions, de vignettes gravées en taille-douce.
— Ce sont des titres au porteur, dit-il, deux bons sur la Banque, des actions ; en tout trois millions. C’est le cinquième de ce que je possède. Je devais verser demain cette somme dans une entreprise nouvelle. Je n’ai pas l’esprit disposé aux affaires, en ce moment. Prenez ceci, mon enfant. Si je vis, vous me le rendrez ; vous le garderez si je meurs. Lorsque mon fils aura atteint sa majorité, vous lui donnerez une part de cette fortune, en vous réservant de quoi vivre.
— Il aura tout, monsieur, répondit Valentine, qui prit les papiers et les mit dans sa poche.
— Que je souffre ! s’écria pour la seconde fois Varades, en portant la main à son front. Puis il ajouta, avec une expression inexprimable de tendresse : — Il faudra en garder pour vous la moi-
tié. Le reste suffira à mon fils. Et surtout n’en dites jamais rien à votre mari.
Il y eut un moment de silence. Valentine, vaincue par l’émotion, versait des larmes nouvelles. D’une voix brisée, Varades reprit :
— J’ai été un sot, oui un sot, balbutia-t-il ; c’est vous que j’aurais dû épouser. Vous... vous. ..êtes une bonne... une bonne petite femme. L’autre... une infâme... coquine.
Il voulut regagner son fauteuil. Mais, soudainement saisi d’une douleur plus aiguë que les autres, il poussa un cri étouffé, étendit les bras et tomba de toute sa hauteur sur le plancher, où il resta immobile.
— Au secours ! cria Valentine éperdue, se suspendant à une sonnette.
Les domestiques arrivèrent. On releva Varades. On le mit sur son lit.
— Vite! fit Valentine, un médecin... et un prêtre.
Le médecin arriva au bout de dix minutes, loucha le corps de Varades.
— Il est mort d’une apoplexie foudroyante, dit-il.
Quelques instants après la chambre était vide. Rigide, déjà froid, cadavre enfin, Yarades était étendu sur son lit, au chevet duquel Valentine agenouillée, priait et pleurait.
Un quart d’heure s’était à peine écoulé depuis que Valentine était seule, lorsque, tout à coup, elle entendit dans la pièce voisine un bruit de pas. Un secret pressentiment lui annonça que Marthe et Raymond allaient apparaître à ses yeux. Elle eut peur. Elle ne voulut pas se trouver en leur présence. Elle se leva, décidée à fuir. Mais la porte s’ouvrit brusquement. Elle n’eut que le temps de sc rejeter dans l’alcôve où la couche de Yarades était enfoncée à demi, et de se cacher derrière les grands rideaux de soie verte, qui descendaient en larges plis, d’un anneau fixé au plafond.
Marthe entra la première. Elle marcha droit au lit, toucha d'une main assurée le corps de son mari, et dit :
MARTHE YARADES.
— Mort! c’est donc vrai! Ah! pauvre homme, que tu nous as fait de mal !
Ce fut toute l’oraison funèbre qui s’échappa de son cœur de veuve. Puis, elle ajouta :
— Il doit y avoir de l’argent, ici.
Elle courut au coffre-fort, que Varades avait laissé entr’ouvert, y plongea les bras, sans y rien trouver que des papiers sans valeur nominale.
— Au fait, murmura-t-elle, il ne gardait jamais ses fonds chez lui. Je ferai appeler son notaire.
Alors, se retournant vers Raymond, qui l’avait suivie, elle dit :
— Tu vois, nous sommes libres. Penses-tu encore à aller retrouver ta femme ?
Aucune de ces paroles n’avait échappé à Valentine. Accroupie dans un coin, cachée aux yeuxdes amants, elle frémissait d'épouvante et de douleur. Mais, en entendant la question que Marthe venait d’adresser à Raymond, sa douleur s’apaisa subitement; Elle retint son souffle. La réponse de son mari allait décider de son sort.
— Marthe, dit celui-ci d’une voix altérée, n’est-il pas temps d’arrêter ce flot d'infamies qui monte sans cesse autour de nous? N’êtes-vous pas lassée, Comme moi, de vivre dans le bourbier où nous
MARTHE V'ARADES.
nous sommes plongés ? Voyez, nous avons enlassé crimes sur crimes, nous avons semé la trahison, la souillure autour de nous. Cela ne vous suffit-il pas? Jusqu’où m’entraineriez-vous, si je ne résistais?
— Résister! tu veux résister, s’écria Marthe,
que ce langage irrita sans la surprendre. Que si- v,
gnifientees remords tardifs? Il fallait les manifester plus tôt. Tu parles de crimes I Ne vois-tu pas que ce sont eux qui nous ont liés pour toujours?
Chaque jour, depuis que nous nous aimons, t’a vu devenir de plus en plus mon complice, et a ajouté un nœud à nos liens. Que veux- tu faire? briser ces liens! tu n’en auras pas le courage, homme faible et pusillanime! lesdénouer! tu n’yparviendraspas, car je veux les resserrer et non les élargir.
— Mais, enfin, qu’espérez-vous?
— Est-ce que je le sais, ce que j’espère? Je n’ai qu’un but, te retenir. Je suis veuve, libre, riche* et je te somme de tenir tes serments.
— Mais, Yalenline ! je me dois à elle. Elle mourra si je l’abandonne;
— Tu seras libre, si elle meurt, s’écria Marthe d’une voix farouche. Alors, rien ne s’opposera plus.. Mais, non, reprit-elle avec amertume, elle
ne mourra pas. Ah! quelle fatale pensée ai-je eue, le jour où je te l’ai donnée pour femme ! Tu serais à moi, maintenant, complètement à moi, tandis qu’il faut te partager encore !
Depuis le matin, Raymond supportait mal les véhémentesapostrophes dontil était l’objet. Comme il l’avait dit, il était las d’avoir sans cesse les pieds dans l’adultère. La mort de Varades l’épouvantait, car il ne se dissimulait pas la part qu’il y avait. Dans ces dispositions d’esprit, il était facile à irriter. Après avoir dévoré des humiliations sans nombre, la coupe était pleine. Les derniers mots de Marthe la firent déborder.
— Vous ne me partagerez plus avec elle, dit-il froidement. Vous m’avez défié de briser mes liens, parce que je suis lâche. Eh bien ! c’est assez de lâcheté, je les brise. Je les brise èt je pars !
Ce fut au tour de Marthe d’avoir peur. D’une voix radoucie, elle reprit :
— Tu pars! sans doute pour aller te jeter aux pieds de Valenline! Vas-y donc, pauvre fou! Va t’humilier pour obtenir un pardon qu’elle te refusera impitoyablement. Elle sait tout, tout, entends-tu?
— Je n’ai point d’autre espérance. Si elle con-
naît les détails de notre liaison, elle n’ignore pas que je ne suis pas le plus coupable. Je mettrai sous scs yeux la lettre menteuse par laquelle vous m’avez poussé dans ses bras. J’avouerai mes torts ; mais je lui révélerai les artifices au moyen desquels vous m’avez séduit. Si elle sait tout, comme vous dites, elle peut avoir de la pitié pour moi, mais non du mépris. Eh bien ! je me traînerai à ses pieds; je lui dirai : J’ai été misérable, lâche, infâme, mais je t’aime. Laisse-moi vivre sous ton toit, non en mari, mais en esclave, en pénitent, jusqu’au jour où tu jugeras que j’ai assez souffert, assez pleuré, assez expié, que je suis digne enfin de ton amour.
Ces paroles, prononcées avec une ardeur qui révélait toute leur sincérité, ramenèrent un peu de joie dans l’âme endolorie de Valentine. Dans le ciel noir qui depuis la veille s’étendait sur sa tête, elle vit une éclaircie. Son malheur était si grand, qu’il ne fallut rien de plus pour lui communiquer l’espérance. Mais elle frémit, lorsqu’elle entendit Marthe répondre :
— Ta mémoire est courte, Raymond. Mais, moi, je me souviens du passé. Nous ne nous connaissions guère, lorsque après la mort de ta mère, je
te rencontrai. Je ne songeais pas alors à trahir mon mari ni pour toi ni pour d'autres. C’est toi qui le premier me parlas d’amour. Ce fut une belle journée. Nous étions ensemble, moi assise, toi agenouillé, seuls sous les arbres que dorait le soleil levant. Tout était mystère autour de nous, comme pour conspirer en faveur de notre amour. Tu me dis : — N’est-ce pas que vous le savez? — Oui, je le sais. — Je ne suis pas coupable à vos yeux? — Non. — Tu poussas un cri de joie, lu pris place à mes côtés, tu t’emparas de mes mains, tu y jetas ton front brûlant. Et moi, je te laissais faire, heureuse, enivrée, croyant à l’éternité de cette heure suprême. Tu parlas longtemps, avec l’éloquence de la passion dans son premier feu. Sans trouble) sans honte, je te dis : — Je vous aime. Mais j’ajoutai : — Les promesses que nous allons échanger doivent être éternelles. C’est à ce prix que je serai à vous, complètement, tout entière, sans regrets, dans le calme d’une volonté réfléchie. Si vous voulez vous donner à moi pour la vie, si vous m’aimez assez pour me consacrer votre avenir, pour n’avoir des regards, des sourires, un corps, un cœur que pour moi et uniquement pour moi; pour devenir au besoin mon corn-
plice, ditcs-Ic, et je vous appartiens. — Comment me répondis-tu? Par ces mots, qui se sont gravés dans mon souvenir : — J’ai bien entendu, j’ai bien compris. Je reste, Marthe. Au nom d’un amour qui est mon premier amour, qui sera le dernier, je vous engage ma vie ; je vous jure une éternelle fidélité. — C’est ainsi que je fus à toi. Depuis, chaque jour, quelles preuves de tendresse ne t’aije pas données! J’ai dévoré toutes les hontes, enfreint tous les devoirs, souillé mon nom. As-tu jamais entendu l’expression d’un regret? Est-il une heure où je ne t’ai pas aimé?
Raymond l’arrêta d’un geste, et sans voir la violente douleur dont elle était accablée, il lui dit :
— Je n’ai pas plus oublié que vous ce passé que vous rappelez. Les serments, ils sont encore présents à ma mémoire. Je n'ai pas à me reprocher de les avoir trahis. En me séparant de vous une première fois, je ne fis qu’obéir, vous le savez bien.
— Oui, ma lettre te trouva docile plus que je n’aurais cru. Mais, je songeais moins alors à couvrir l’honneur de Valentine, dont le dévouement n’était pas désintéressé puisqu’elle t’aimait, qu’à sauver notre amour. Voilà ce que tu aurais dû
MARTHE YARADES.
comprendre. Et puisqu’alors, tu crus à une rupture éternelle, il fallait, lorsqu’en te retrouvant, je vins à toi les bras ouverts, me repousser, m’enlever l’espérance, déployer cette fermeté que tu révèles aujourd’hui.
— Si je fus faible, si je l’ai été depuis, c’est que j'avais peur d’un éclat.
— Tu ne le redoutes plus aujourd’hui I
— Valentine sait tout, je n’ai plus rien à lui apprendre.
— Ah! comme tu raisonnes mal, s’écria Marlhe d’un accent irrité. C’est alors qu’elle connaît ton infamie, qu’elle t’a maudit à jamais, que tu veux retourner vers elle !
— Ma place est là.
— Je suis libre. Plus rien ne nous sépare.
— Mais, Valentine est vivante, dit Raymond, s’emportant à son tour, et morte elle serait, qu’entre vous et moi, il y aurait deux cadavres.
A ces mots, Marthe n'y tint plus. D’un geste dédaigneux, elle montra la porte à son amant.
— Pars, abandonne-moi! mais n’espère pas être heureux. Tu redoutes de voir deux cadavres entre nous. Mais, entre ta femme et toi, il y en aura un, quoi que lu fasses. C’est celui-là, ajouta-
t-elle, en montrant le corps de Varades. Ce sera ma vengeance. Et si, dans l’ivresse du bonheur que tu espères, tu parvenais à noyer ce souvenir, je saurais encore t’atteindre, car ta Valentine, je la tuerai.
Elle venait de proférer cette menace, son bras était encore levé, comme pour frapper, lorsque Valentine apparut tout à coup devant elle, et lui dit :
— Tuez-moi donc, madame, et vous aurez abrégé ma vie de peu de jours ; car, en vous entendant là, tous les deux, j’ai reçu des coups dont le moindre est mortel.
Marthe avait baissé la tête, couverte de confusiotv
Eperdu de douleur et de honte, Raymond s’était élancé au-devant de sa femme, comme pour l'entraîner. Valentine continua :
• — Ne trouvez pas mauvais que j’emmène mon mari, madame. C’est mon bien. Je le reprends. Sa place est à mes côtés, son devoir l’oblige au moins à me fermer les yeux. Mais, en le reprenant, je veux vous rendre ce qui vous appartient. Avant de mourir, votre mari m’avait ordonné d’enlever votre fds, de lui apprendre à vous haïr. Cette vengeance n’est pas digne de moi. Je vous laisse votre enfant
et je vous rends cette fortune que mon tuteur m’avait obligée à accepter. Je ne veux rien posséder qui ait été à vous.
En môme temps, Valentine déposa sur une table les valeurs qu’elle tenait de Varades. Puis, prenant le bras de son mari, elle sortit, en chancelant, épuisée parla fatigue et l’émotion.
Alors Marthe releva la tête. Elle jeta un regard farouche sur la porte par laquelle son amant venait de disparaître.
— Enlraine-le, ton lâche mari, murmura-t-elle. Urne reviendra, mais il ne trouvera plus ici qu’un cœur plein de haine, et c’est moi qui vengerai sur lui tes malheurs et ta mort.
Puis, avec un grand calme, elle vérifia les valeurs que Valentine lui avait remises, les replaça dans le coffre-fort, qu’elle ferma avec soin, appela ses gens pour donner ses ordres. Son rôle de veuve commençait.
En quittant la maison deVarades pour n‘y plus rentrer, Valentine et Raymond trouvèrent dans la cour leur voiture, qui les emporta rapidement vers Neuilly. Durant tout le trajet, ils gardèrent le silence, comme si aucun d’eux ne se fut senti le courage de le rompre. Mais, au moment où ils entrèrentdans le petit salon où, la veille, Valentine avait connu son malheur, Raymond tenta de faire appel à sa pitié. Elle ne lui donna pas le temps de finir sa phrase. Lui coupant la parole, elle dit :
— J’ai une prière à vous adresser. Ne me parlez jamais, jamais de ce qui vient de- se passer. J’essayerai d’oublier, je vous le jure; mais toute allusion à ce sujet n’aurait d’autre résultat que de raviver ma blessure. De ma part, vous n’entendrez aucun reproche ; mais j'attends de vous que
vous m’épargniez des supplications inutiles. Le temps seul peut me guérir, si je ne suis frappée mortellement.
Ayant ainsi parlé, elle se dirigea vers sa chambre, et Raymond gagna la sienne. Pour la première fois, celle de sa femme lui était fermée.
Leur vie, dès le lendemain, reprit son cours tranquille. Mais cette tranquillité apparente cachait, au moins chez Valenline, une morne, une incurable douleur, que vint accroître encore, au bout de quinze jours, une fausse couche qui avait pour unique cause les émotions subies parla jeune femme. Lorsqu’un mois plus tard, elle put sans danger quitter sa chambre et marcher, Raymond lui proposa un voyage. On était alors au printemps. Ils gagnèrent Avignon ; de là Nice et l'Italie, en traversant la Provence à petites journées. Mais, après quelques semaines, Valentine se plaignit des fatigues que lui causait ce long trajet. Ils revinrent sur leurs pas, s’arrêtèrent à Cannes, où ils louèrent aux portes de la ville une petite maison.
Dans ce pays au ciel pur, en face de la Méditerranée, Valentine semblait, après y avoir fait un séjour de quelques semaines, retrouver, sinon le bonheur, du moins l'apaisement. Raymond, dési-
reux de lui plaire en tout, tant il sentait la nécessité de racheter le passé par l’abnégation la plus absolue, n’exprimait aucun sentiment qui pût être prié pour une preuve d’amour. En revanche, il prodiguait à sa femme des témoignages d’une affection fraternelle, d’un dévouement sans limites. Elle se laissait aimer ainsi, sensible à des efforts dont elle appréciait tout le prix, et s’en montrait reconnaissante, bien qu’ils ne lui rendissent ni la gaieté, ni la vigueur, qu’elle avait perdues avec ses illusions. Sa santé s’était, depuis, sensiblement altérée. Son visage allongé, ses joues pâlies, ses yeux agrandis, indiquaient assez que le mal physique survivait à la douleur morale, à supposer que celle-ci fût morte ou près de s’éteindre.
Vivant sans cesse à côté d’elle, Raymond ne s’apercevait pas de l’épuisement quotidien qu’elle subissait. Il conservait l’espoir de reprendre sa place dans ce cœur si cruellement déchiré par lui. Il n’avait pas d’autre pensée, ne poursuivait pas d’autre but, attendant avec impatience qu’une circonstance heureuse provoquât l’émotion bienfaisante sur laquelle il comptait pour retrouver le bonheur et le rendre à sa femme. Mais cette heure tant souhaitée était longue à venir.
C’est qu’il y avait clans l’àme de Valentine une plaie profonde. Bien des fois, elle avait résolu de chercher l’oubli dans un baiser. Il lui était arrivé d’approcher ses lèvres de celles de son mari. Mais chacune de ses tentatives n’avait eu pour résultat que de lui faire mieux sentir l’étendue de son mal. En ces moments, se dressait devant elle l’image de Marthe ; elle éprouvait une impression de répugnance et d’horreur, une souffrance aiguë s’emparait de son cœur, et elle retombait sur elle-même, plus meurtrie encore.
Ce qui la désespérait surtout, c’est qu’elle aimait Raymond, c est que tout ce qui devait le lui rendre haïssable, le lui avait rendu plus cher. Elle était éprise comme aux premiers jours de leur union. Mais, il ne dépendait plus d’elle, qu’elle trouvât à se donner tout entière, la joie infinie qui est une des beautés de l’amour. Elle se sentait assez forte pour vivre auprès de lui, pour supporter sa présence ; mais lui rendre entièrement la confiance passée, aller au delà du pardon tacite qu’elle lui avait accordé dès le premier jour, en un mot, oublier ou feindre d’oublier, voilà ce qui était au-dessus de ses forces. C’est ce qui hâta sa fin.
MARTHE VARARES.
Touchant au terme de ce récit, il serait oiseux de creuser plus profondément les détails d’une situation qui se devine mieux qu’elle ne peut s’exprimer. Valentine dépérit lentement. Pendant six mois, chaque jour emporta un lambeau de cette jeune et vivace nature. La gravité de son mal n’apparut à Raymond qu’alors qu’il touchait à son terme. Elle-même croyait qu’elle allait guérir. Les trois jours qui précédèrent sa mort furent des journées d’espérance.
Cependant, le soir du troisième jour, elle surprit des larmes dans les yeux de Raymond. Elle se sentait plus faible. Elle eut conscience de son état et demanda un prêtre. Puis, elle exigea de son mari trois promesses : la première, qu’il ne chercherait pas à se venger de Marthe; la seconde, qu’il ne la reverrait jamais; la troisième, qu’il ne se tuerait pas. 11 promit d’obéir à cette triple volonté d’une mourante. Alors elle lui dit :
— Je t’ai pardonné et je t’aime.
Au matin, à l’heure où les étoiles, pâlissant au fond du ciel bleu de la Provence, fuyaient devant les premiers rayons du jour, Valentine s’éteignit sans douleur, sans agonie. Le chant d’un rossignol la fit sourire ; elle retint son souflle pour mieux
entendre la mélodie matinale, et mourut. Nous renonçons à dépeindre le désespoir de Raymond, ses remords qui devaient être, désormais, le plus cruel des châtiments.
A trois jours de là, il ramenait à Paris le corps de Valentine, qui fut déposé dans le tombeau de la famille Yilmort.
Un soir, il était seul chez lui, brisé par sa récente douleur, jetant sur le passé un regard de regret, sur l’avenir un regard de désespoir, se demandant à quelle œuvre il vouerait sa vie , lorsqu’une femme apparut devant lui. C’était Marthe. Il ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche. Il se leva et lui dit :
— Votre place n’est pas ici, madame; sortez I
— Raymond ! par pitié 1 ne me chasse pas sans m’entendre.
11 reprit d’une voix plus élevée:
— Sortez, madame!
— Non! nom! tu m’écouleras. Je t’aime! et je sais bien ce que ton cœur te dit pour moi !
Et elle tendait vers lui des bras suppliants. D’un pas résolu, il alla prendre dans une panoplie d’armes à feu, accrochée au mur, un revolver chargé. Il revint vers Marthe et lui dit •