LA LETTRE
Avant de raconter cette étrange journée qui laissa dans mon esprit des souvenirs inetTaçables et dans mon cœur une impression profonde et salutaire, j'ai besoin de donner ici quelques fragments de correspondance qu'un singulier événement mit plus tard en ma possession.
Ces débris d'une lettre lacérée, écrite peu de temps avant ma rencontre avec Claude Gérard, expliquent parfaitement la résignation de celui-ci auv fonctions les plus diverses, les plus pénibles, les plus repoussantes, et l'irritation haineuse que cette résignation inspirait à ses ennemis.
Cette lettre, adressée à une personne restée inconnue pour moi, était écrite par l'abbé Bonnet, curé de la commune dans laquelle Claude Gérard était instituteur.
,,. . . . En un mot, c'est intolérable .. .
,,I1 est impossible de trou>er ce Claude Gérard eu ,, défaut; il accepte tout, il se résigne à tout avec une ,, patience, avec une soumission qui, chez un homme
„de sa capacité (malheureusement elle est incontes- ,, table), ne peut être que le comble du dédain.
,,M. Claude Gérard se croit sans doute d'un esprit ,,trop élevé, d'une nature trop supérieure, pour se ,, trouver humilié de quelque chose ... Il remplit les ,, fonctions les plus basses, les plus viles, avec une ,, sérénité qui me confond; non seulement il se soumet ,, rigoureusement à toutes les charges qui lui sont im- ,, posées comme annexes de ses fonctions d'instituteur, ,,mais il trouve encore le moyen d'obéir à des exigences ,,de ma part que j'espérais bien lui voir décliner (et il le „pouvait à la rigueur), afin de m'armer contre lui, au ,, moins d'un prétexte; mais il est trop fin pour cela, et ,,avec sa diabolique et dédaigneuse soumission, il me ,, force de reconnaître que je suis son obligé . . . peut- ,, être enfin le lasserai-je .. . Espérons-le du moins . .
,, Il faudrait donc tâcher
,, d'abord de le déconsidérer. C'est fort difficile, car il ,, n'est pas jusqu'aux avilissants travaux dont il est ,, chargé qu'il n'ait l'art de relever par l'espèce de dignité ,, calme avec laquelle il les accomplit aux yeux de tous. ,, C'est un lien de plus, au moyen duquel il se rattache ,, toute cette plèbe, vouée forcément aux travaux gros- „siers ; il fait avant tout ressortir aux yeux de ces gens-là ,, l'utilité des choses; de cette manière, il s'honore et il ,,se fait honorer de se soumettre aux fonctions les plus ,, répugnantes. Déconsidérez donc un pareil homme!
,,Quc vous dirai-je? Ce malheureux-là, avec sa ,, douceur inaltérable, son obéissance, ses guenilles, ,, ses sabots, son grabat, son pain noir et son eau claire, ,,fait mon désespoir; il me gène, il m'obsède, il me
„crilique de !a façon la pins insolente, la plus amère, ,, . . . non que je sache qu'il ait jamais osé dire un mot ,,de blâme sur moi, . . . mais celte austdrilé, cette ré- ,,signation qu'il affecte, jointes à son savoir et à sa rare ,, intelligence, sont comme une protestation de tous les ,, instants contre ma manière de vi\re, contre l'espèce ,, d'aisance dont je jouis grâce aux libéralités de cet , .excellent comte de Bouciietout, le diamant de mes ,, paroissiens; mais je crains
,,... 11 faudrait une raison majeure pour éloigner ,, Claude Gérard de cette commune , où il tient par mille ,, liens invisibles, mais très-forts; il exerce sur tout le ,, monde une sorte d'influence, et ceux-là sur qui cette ,, influence est la plus grande sont ceux qui s'en doutent ,,!e moins, parce que ces butors-là le traitent familière- ,,ment; ils ne se doutent pas qu'il fait d'eux ce qu'il veut. ,,Vous n'avez pas idée des affaires ccntentieuses qu'il ,, arrange, des germes de procès qu'il étouffe; il donne ,,aux petits tenanciers contre leurs propriétaires les ,, conseils les plus perfides; car il a l'art infernal de ne „jamais outrepasser la légalité pour laquelle il affecte de ,, professer le plus grand respect.
,,Tout ceci revient à mon dire: cet homme jouit ,, d'une grande popularité; il faut d'abord la détruire , là ,,est toute la question.
, .J'avais espéré découvrir quelque chose de fâcheux à , «propos des absences fréquentes de notre homme, ab- ,,sences qui duraient une partie de la nuit, car, pour ,,ne manquer à aucun de ses devoirs , il prenait sur son ,, sommeil le temps nécessaire pour ces excursions.
,,J'ai su le fin mot de la chose: il se rendait ainsi, ,m'a-t-on dit, hebdomadairement, à la maison d'aliénés ,de votre ville. J'ai fait prendre des informations au- ,près du directeur de cette maison. En effet Claude ,Gérard y vient à-peu-près régulièrement une fois par ,, semaine; il a tellement ensorcelé le directeur, que ,pour M. Claude Gérard , la règle de la maison est violée, ,,et l'on consent à le recevoir assez tard dans la nuit.
,,La personne qu'il vient visiter si assidûment est ,,une femme de vingt-six à vingt-sept ans, qui, malgré ,,sa folie, est, dit-on, d'une remarquable beauté. ,, Quoiqu'elle ne semble pas reconnaître M. Claude Gé- ,,rard, la vue de ce personnage opère cependant sur ,, cette malheureuse une impression salutaire: elle est ,,plus calme après ces visites, c'est pourquoi le médecin, ,, non-seulement les autorise , mais encore les désire.
,, Comme cette femme est dans la maison par charité, ,,elle manque de bien des petites douceurs; pourtant de ,, temps à autre, Claude Gérard trouve le moyen, sans ,, doute, grâce aux privations qu'il s'impose, de laisser ,, quelque argent, bien peu de chose, il est vrai, pour ,, subvenir aux fantaisies de cette folle.
,,De ceci qu'arguer contre Claude Gérard? Rien que ,, d'honorable, en apparence; seulement, il est très- „évident qu'il ne tient autant à rester ici qu'à cause de la ,, proximité de notre commune avec la ville où est ren- ,, fermée cette folle.
,,0n m'a dit encore, mais cela n'est malheureuse- ,,ment d'aucune importance contre lui, on m'a dit qu'a- ,,vant la folie de celte femme, il en avait été éperdûment ,, épris, mais qu'elle l'a abandonné pour un autre, et
„que par suite de son amour pour cet autre, elle était ..devenue insensée.
,,Sans doute cette déception est pour quelque chose ,,dans la profonde mélancolie dont Claude Gérard est ,, évidemment rongé, malgré son apparente sérénité.
,,Je vous ai dit l'influence de Claude Gérard sur la ,, plèbe; il faut maintenant que je vous édifie sur son .jinflu'ence sur des gens d'un ordre plus relevé, ce qui ,,me conduira naturellement à vous expliquer ensuite ,, comment et pourquoi je crains qu'il ne me débauche ,,cet excellent Bouchetout.
„Vous le savez: pendant très-long-temps, les riches ..propriétaires du pays ont lutté contre la fondation d'une ,, école primaire dans cette commune. Ils avaient rai- ..son, ils comprenaient tout le danger qu'il y avait à ..éclairer les populations: c'était donner à celles-ci les , .moyens de se compter , de s'entendre, de se concerter, .,et surtout de s'animer, de s'exalter à la lecture des , .livres et des journaux exécrables qui s'impriment au- ..jourd'hui. Selon moi. selon ces sages et prudents ., propriétaires, l'éducation du peuple devait se borner ,,à l'enseignement oral du catéchisme par le curé, — ..rien de plus ^).
1) M. Lorrain , dans son excellent ouvrage officiel que nous avons déjà cité, déplorant certaine résistance systématique et intelligente aux développements de l'éducation populaire, s'exprime ainsi:
„ Mftis c'est souvent parmi les hommes franchement
^dévoués iiH gouvernement, que Von entend des objections ^, contre fa loi, — tantôt ils les puisent dans l'intérêt de l'agri- „cullure: — H»nnd tous les enfants du. vil/rei^e sauront lire et ^^écrire, oit trouverons-nous des bras? — Nous avons besoin „de vignerons et non pas de lecteurs — dit un propriétaire du
,, Malheureusement la force des choses en a décidé autrement. La religion du gouvernement a été surprise par des brouillons inconsidérés; nous avons donc été obligés de subir l'école primaire.
,,Médoc. — Au lieu d'aller perdre leur temps à V école, qu'ils ,,aillent curer un fossé, — dil un bourgeois du Gers. — Tan- ,,tôt un amour propre insensé révolte les fermiers un peu ,, aisés contre l'idée d'envoyer leurs enfants s'asseoir côte à ,.côte sur le même banc que les indigents. Lire, écrire et „compler, c'est pour eux un insigne de l'aisance, comme de ,, pouvoir monter sur un bidet pour aller au marché, pendant ,.que l'indigent chemine pédestrement près d'eux, comme de ,, prendre place à la messe dans son propre banc, au lieu de „s'agenouiller sur le pavé commun."
Puis suive. il des notes extraites des rap[)orts des inspecteurs généraux.
,,11 est une autre cause qui nuit au progrès de l'instruction : ,,c'est l'influence qu'exercent dans les cumjutgnes certaines ,,personnes distinguées par leur fortune ; ces personnes pré- ^,tendent qu'il est inutile de montrer à lire à des paysirns qui ,,doioent gagner leur jiain à la sueur de leur front. — (Ar- ,,DKNNF..s, cant. de Mezieres, j). 185.) — Les propriétaires ,, aisés disent qu'ils se garderont bien de faire instruire les ,, enfants indigents de leur commune, ii'il en était ainsi, ,,ajoulent-ils , on ne trouverait plus jjersonne pour cultiver ,,les terres. (Gironde, p. 18C.)
,, Malheureusement, la force des choses en a décidé autre- ,,meni; la religion du gouvernement a été surprise par des „brouiilons inconsidérés, nous avons donc été obligés de subir „récole primaire.''
„— !fous ne voulons pas, — disent les propriétaires, — ,^instruire les enfants j>auvres, parce que la culture de nos ,, terres serait abandonnée, les enfants prendraient des mé- „tiers. (GERS.)
„(r)0RD0GNK.) — Les habitants d'une classe plus élevée ne ,,sont pas en général favorables à l'extension des études pri- ,, maires, 2>e/-iM«f/<'* que le paysan qui dépasse un certain ,,degré de connaissance, devient un personnage inutile. „(P. 185.)
,,(dromk.) — Les familles riches sont loin d'encourager „rinslruclion primaire, et témoignent hautement qu'elles
,,Vous comprenez bien que tout a été employé pour ,, rendre , pendant très-long-lemps , la mesure coniplète- ,,ment illusoire. Mais enlin, forcés dans nos derniers ,, retranchements, nous avons relégué l'école dans une ,,étable infecte, malsaine, et le taux delà redevance de ,, chaque enfant en état de payer fixé à im soit par mois, ,, ce qui élevait, pour l'instituteur, la redevance scolaire ,,à environ 4(J ou 50 fr. par an; de plus, ledit institu- ,,teur était obligé à toutes sortes de fonctions rudes et ,, avilissantes; le prédécesseur de Claude Gérard y a re- ,, nonce au bout de trois mois; l'école a été fermée deux ,,ans; il a fallu un Claude Gérard pour venir alTronter, ,,et surtout subir tant de misère, tant de dégoût, tant ,,de déboires avec une insolente abnégation.
,, Parmi les riches propriétaires du pays, était un ,, assez bon homme, à qui j'avais facilement fait com- ,, prendre tout le danger qu'ofTre l'éducation du peuple.
^,craignent de voir l'instruction se répiindie duiis les classes ^pauvres. (P. 1S7J
,,(cher). — Beaucoup de propriétaires sans aucune aver- ,,sion pour le gou\ernement , mais, avant tout, tnnis rie l'or- „dre et de lu paix ^ ne voient pat tans inquiétude propager ^^V instruction élémentaire dans des temps oit tes journaux ,,pullulent, ils redoutent les avocats de village, comme ils ,, les appellent. Ces propriétaires ne comprennent pas encore ,,bien, que les avocats de village (ajoute tres-sensénient ,, l'inspecteur dans son rapport) ne doivent leur pernicieuse ,, influence qu'au monopole de la lecture et de récriture, et „que, quand ces ressources seront à l'usage de tous, elles ,, cesseront de profiter à quelques-uns contre le plus grand ,, nombre. (P. m.)
„(charknteO — Il n'est que trop vrai, en général, que „les propriétaires riches el aisés, sans éducation, ne vou- ,,draient jjus voir les indigents recevoir de l'instruction ,,comTne leurs enfants. (P. 188.)
,Je ne me défiais aucunement de lui, lorsque, par je ne ,sais quelle fatalité, il rencontra un jour le Claude , Gérard.
,,Savez-vous ce qu'il advint? Au bout de deux heures ,de conversation, mon homme avait complètement , changé, grAce à l'astuce diabolique de l'instituteur.
,, Voici le langage que la pauvre dupe me tint, le ,soir môme.
,, — Eh bien! Monsieur le curé, j'ai rencontré ce ,, pauvre Claude Gérard ... Savez-vous qu'il parle à ,, merveille ... et qu'il donne des raisons excellentes en ,, faveur de l'enseignement populaire?
,, — Ou vous avez pour le peuple une sympathie ,, fraternelle, — m'a dit Claude Gérard, — et alors vous ,, devez tâcher qu'il reçoive autant d'instruction que vous ,,en avez reçu vous-même, puisque l'instruction mora- ,,Iise, améliore; car, sur cent criminels, il y en a ,, quatre-vingt-quinze qui ne savent ni lire ni écrire,
,,0u vous regardez au contraire le peuple, je ne dirai ,,pas comme votre ennemi, mais comme un antagoniste ,,dont les intérêts sont opposés aux vôtres. ... Eh bien ! ,, donnez-lui encore de l'éducation; car, au lieu d'avoir ,,à redouter un ennemi que la misère et l'ignorance peu- ,,vent rendre farouche, stupide, brutal, féroce, vous ,, aurez un adversaire aux sentiments, à l'esprit, au ,,cœur, à la raison duquel vous pourrez appeler avec suc- ,,ccs, parce qu'il sera éclairé.
,, — Eh bien ! Monsieur le curé, — me dit la dupe de ,, l'instituteur, — ce simple langage m'a frappé, tellement ,, frappé, que j'ai rougi de honte et de pitié en voyant un
„homme instruit, dou\, résigné, laborieux comme ,, Claude Gérard, vêtu ainsi qu'un mendiant, avec des ,, sabots aux pieds; j'ai rougi de honte encore, et de pitié ,, aussi, en pensant à l'élable où notre instituteur donne ,,ses leçons. Je suis donc presque décidé à faire les ,. frais, pour la commune, d'un local plus convenable, ,,et à porter les appointements de Claude Gérard à une •,, somme qui lui permette de vivre, au moins d'une ma- ,,nière décente.
,,Je regardai la dupe de Claude Gérard avec la cons- ,,ternation que vous imaginez.
,, — Cela n'est pas sérieux, — dis-je à cet égaré.
,, — Si sérieux, mon cher monsieur le curé, que j'ai ,,déjà en vue une maison qui me paraît sortable.
,, Heureusement la Providence vint à mon secours : ,,la mort presque subite d'un oncle de cette pauvre dupe ,,la força de quitter le pays, des affaires importantes la , .retinrent long-temps et la fixèrent enfin à Paris, aussi ,, ce Claude Gérard est resté Jean covune devant, don- ,,nant ses leçons dans une étabie infecte, malsaine . . . ,,que les enfants devraient fuir comme la peste ... et ,, pourtant, quoiqu'ils tombent souvent malades par ., suite du mauvais air qu'on y respire, la diabolique ,, école est toujours comble
• . . . Et voilà ce qui s'est passé, voyez si j'ai lieu ,,et raison de craindre que cet infernal instituteur me ,, débauche jusqu'à cet excellent et naïf Bouchetout.
,, Quelques écoliers de Claude Gérard avaient, il y a ,, trois jours, en sortant de classe, abattu des noix à
,, coups de pierres, dans le verger de Bouchetout. Il ,, surprend les maraudeurs, leur casse sa canne sur le ,,dos , et vient ensuite me chercher pour aller chez Claude ,, Gérard lui demander la punition de ces drôles. Vous ,, allez voir ce qui s'ensuivit, et comment les plus petites ,, causes produisent les plus grands eirets.
,, — Vous aurez à punir durement et sévèrement trois ,,de vos polissons d'écoliers, qui ont volé mes noix — * ,,dit ce bon Buuciictout, — je leur ai préalablement ,, cassé ma canne sur le dos ... ils s'en souviendront . . . ,,et une bonne punition donnée par vous complétera j.l'exemple.
,, — Ces enfants ont eu tort. Monsieur, — dit hypo- ,,critement Claude Gérard, — ils ont eu grand tort, ,,mais puisque vous les avez battus . , . ils sont, ce me ,, semble , suffisamment punis ... Je leur ferai d'ailleurs , .comprendre la faute grave qu'ils ont commise . . .
,, — Avec votre indulgence et vos principes, — ,,m'écriai-je indigné, — vous ferez de ces enfants de ,, petits voleurs! Voilà les conséquences de l'éducation ,, anti-religieuse que vous leur donnez, Monsieur ... ,,Vous les élevez en païens . . . ils agissent en païens! ... ,, Élevez-les en chrétiens ... ils agiront en chrétiens.
,, — C'est évident! — répéta Bouchetout comme un ,,écho, — pour qu'ils agissent en chrétiens, il faut les ,, élever en chrétiens.
,,— Ah ! Monsieur, — s'écria Claude Gérard, — les ,, élever chrétiennement ... ce serait mon plus ardent ,, désir, ce serait le comble de mes vœux ... Mais ,, hélas! je n'ose pas . . . je ne le puis pas . . .
,, — Comment cela?
,, — Les mœurs, les usages, les lois . . . tout s'y ,, oppose, — dit Claude Gérard.
,, — La loi, les mœurs s'opposent à ce que vous ,, éleviez vos écoliers en chrétiens? — lui dis-je stupéfait ,,de cette audace.
,, — Oui, M. le curé, les lois s'y opposent.
,, — Vous êtes fou!
,,— Si j'élevais ces enfants selon les lois divines ,,préchées par le Christ, et propagées par ses apùtres, ,,par les pères de l'église ... au lieu de reprocher à mes ,, écoliers d'avoir volé les fruits de M. le marguillier, je , .devrais leur dire : — Mes enfanis, c'est M. le marguil- ,,lier qui vmis a volés en se réservant tant de fruits pour ,,lui seul . . .
,, — Voilà qui est fort! — s'écria Bouchetout furieux, ,, — moi le propriétaire des fruits, je serais le voleur ,, parce que je les garde?
,, — Précisément, Monsieur le marguillier, — ré- ,, pondit Claude Gérard avec son flegme insolent.
,,Et prenant un livre sur la table , il ajouta :
,,— Voici les gens que Saint Bazile-le-Grand con- ,, sidère comme voleurs:
,,Qii est-ce qu'im voleur? C est celui qui rapporte ,,à lui seul les choses qui appartiennent à chacuji. JS'es- ,,tupas un voleur, toi qui te }'e?ids propres les biens que ,,tu 71 as reçus de Dieu que pour les répandre et les „distribtier? Si celui qui soustrait un habit, est appelé ,, voleur, le possesseur qui s'abstient de couvrir im
,,homme ;m, ne méritera-t-il pas d'être qualifié du ,,même nom'i
,, — Ceci est un peu fort, — s'écria le bon Douche- ,,tout, — je suis un voleur . . . parce que je ne me ,, charge pas de nipper tous les gueux en guenilles . . .
,, — Permettez. Ce n'est pas moi qui parle, Mon- ,, sieur, — repartit le Claude Gérard, — c'est Saint ,,Bazile-le-G)-and , dont les paroles sont sacrées pour ,,vous, ainsi qu'elles doivent l'être pour tout bon chré- ,,tiea ... Le saint père continue ainsi:
,,Le pain que tu tieiis en rései've est à celui qui a ,,faim, l'habit que tu gardes dans ton armoire est à ,, celui qui est sans vêteinents; la c/umssure que tu laisses ,,reposer chez toi est à celui qui a les pieds nus; l'arg-e?it ,,que tu possèdes comme enfoui dans la tei're est à celui ,,qui est dans l'indigeyice . . . *)
,, Comment voulez-vous , après cela , — reprit Claude ,, Gérard , — qu'au point de vue chrétien , j'aille reprocher ,,à mes écoliers de vous avoir voie des noix, Monsieur le »,marguillier?
,, — Saint Bazilc a dit ces choses monstrueuses! — ,, s'écria le pauvre Bouchetout stupéfait d'indignation. — ,,AhI curé . . . curé ... — ajouta-t-il en me regardant ,,d'un air de reproche, — vous ne m'avez jamais parlé de ,, Saint Bazile! . . .
,, — La traduction est en regard du texte, — ditClaude ,, Gérard en tendant le livre à Bouchetout.
,, Mais celui-ci, le repoussant de la main, reprit avec ,, colère croissante:
1) S. Bazil. magn. de Avaril. 21. p. 328. Paris 1C38,
,,— Saint Bazile est un anarchiste! Ainsi, à son ,, compte , les propriétaires sont des voleurs. . .
,, — Du bien des pauvres. . . C'est Saint Bazile-le- ,, Grand qui dit cela, — Monsieur, — répartit Claude ,, Gérard.
,, J'étais confondu, je ne m'attendais pas à ce tour ,, diabolique, et je tâchais de nie rappeler d'autres textes ,,à opposer à la citation de Claude Gérard.
,, Cependant le pauvre Bouchetuut était dans sa colère ,,un vrai foudre de guerre.
,, — Comment, — s'écriait-il, — un Saint Bazile me ,, traitera de voleur parce que j'userai à ma guise du bien ,,dont j'ai hérité de mon père ! Allons donc . . . c'est im- ,, possible . . . c'est un faux Saint Bazile. Ce livre-là n'est ,,pas de lui , ou s'il est de lui ... je le renie. . • Tiens . . . ,, après tout, faute d'un saint, le paradis ne chôme pas. . .
„ — Hélas, Monsieur, — reprit l'abominable Claude ,, Gérard , — vous parlez d'héritage , Saiiit Augustin , un ,, autre saint, dont la parole doit être aussi sacrée pour ,,vous. . .
,, — Ta, ta, ta, dites-moi d'abord quelle est la pa- ,,role. . . je verrai ensuite si elle doit être sacrée pour „moi. . . Ah! il m'en souviendra de Saint Bazile, — ,, riposta le bon Bouchetout.
,, — Voici ce que dit Saint Augustin de l'héritage, — ,, reprit Claude Gérard en ouvrant un autre livre:
,, Gardez-vous de prendre le prétexte de l'amour pa- ,,tei'nel pour augmenter vos biens; je garde 7nes biens ,, pour mes enjanls, belle excuse ! J^oijonsunpeu, votre , ,père les garde pour vous , vous les gardez pour vos en- ,,/ants, vos e7>J'ants les gardent pour les leurs, et ainsi
,,de suite. . . De celle façon personne n'observera la lot „de Dieu!^'-
,, — Saint Augustin s'est permis de telles paroles ! — ,, s'écria Bouclietout, avec une surprise et une colère ,, croissante.
,, — Saint Grégoire-le-Grand est bien plus sévère.
,, — Qu'est-ce qu'il dit encore, ce jacobin-là? ." . .
,, — Il regarde les propriétaires comme des meurtriers.
,, — De mieux en mieux, — s'écria le pauvre Bouche- ,,tout, — voleur . . . meurtrier . . . parce qu'on est pro- ,,priétaire . . . allons donc, Monsieur, vous vous moquez ,,de moi. . .
,, — Lisez plutôt , Monsieur, — dit Claude Gérard.
,, — Qu'ils sachent, — s'écrie Saint Grégoire, — que ,,la terre d'où ils 07it été tirés , est commune à tous les ,, hommes, et que dès lors les fruits qu'elle porte leur ,, appartiennent indistinctement; c'est donc en vain qu'ils „se prétendent innocents, ceux-là qui se font une ■pro- , ,priété privée du don de Dieu ! Car , en retena?it ainsi ,,la subsistance des pauvres, ils en tuent presque autant ,,qîi'il en meurt chaque jour.
„ — Mais c'est indigne! — s'écria mon raarguillier; ,, — mais il n'y avait donc ni loi , ni police dans ce temps- ,,là. . . Comment lolcrait-on des infamies pareilles !
„ — Ah ! Monsieur . . . vous ... si bon chrétien ! qui ,, pratiquez tous les jours, — dit Claude Gérard avec une ,, compassion perfide , — parler ainsi . . . des saints !
,,— Monsieur, je suis bon catholique , c'estvrai... „mais propriétaire avant tout.
,, — Alors, Monsieur, que penserez-vous de Saint ,,JeaD-Chrysostome qui dit eu propres termes:
y^Foici l'idée qu'on doit se faire des riches et des ,, avares, ce sont des volews q%n assiégeiit la voiepu- ,,blique, dévalisent les passants , et font de lem's cham- ,,bres des cavernes où ils enfouissent le bien d' autrui.
,,Et pour dernier trait, l'indigne Claude ajouta:
,, — Vous renierez donc aussi Saint Ambroise, Mon- ,, sieur le marguillier, car il dit formellement: la pro-