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PRIÉTÉ EST UNE USURPATION

,, — Mais, Monsieur, — s'écria le pauvre Bouchetout, ,, étourdi, suffoqué^ — mais, Monsieur, vos saints Pères ,,de l'église étaient donc une bande de coupe-jarrets ! 8e ,. jacobins! d'anarchistes! de révolutionnaires! de sans- ,, culottes! de monstrueux ennemis de l'héritage et delà ,, famille, de l'ordre et de la paix! Et vous curé . . . ,,vous . . . qui ne m'avez jamais dit un mot de cela.

,,Je vins au secours de Bouchetout; je tenais double- ,,ment à le rassurer, car ces citations des Pères de ,, l'église pouvaient complètement le dérouter, je le con- ,,nais, tout bon catholique et digne marguillier qu'il ,,est, il allait me dire après réflexion :

^^ — Mais vous ne m'aviez jamais parlé de ces Pères ,,de l'Église qui regardent les propriétaires et les riches

1) Nous empruntons les citations précédentes à VEuniigUe devant h siècle, par M. Simon Granger. (Paris 1846. In 12. Société bibliophile, 4, rue de l'École-de-Médecine.) 11 est impossible de lire un travail plus consciencieux, plus savant, plus riche de faits, et écrit avec un plus excellent esprit. Kien n'est enfin plus curieux et d'un plus profond enseignement que de voir l'incroyable contraste qui existe entre les actes d'une société qui se dit chrétienne, et les enseignements sacrés qui sont l'essence même du christianisme.

Martin IV. 5

„corame autant de ravisseurs, et qui leur enjoignenl de ,,ne garder qu'une culotte s'ils en ont deux, sous peine ,,de passer pour avoir volé la seconde . . . Ouais ... ce ,,cathoIicisnie-là me paraît un peu bien populacier et ,, révolutionnaire.

,,0r, il n'en faudrait pas plus pour dégoûter un ,, esprit simple, pour le désaffectionner de la religion; ,,et ce bon Bouchetout est un trésor pour la fabrique; ,,je repris donc en m'adressant à cet impudent Claude ,, Gérard:

,, — Vous avez cité, Monsieur, certains passages des ,, Pères de l'Église . . . Mais autre temps, autres mœurs ,,î. . la civilisation a marché . . .

,, — Parbleu! — • dit Bouchetout en reprenant cou- ,,rage, — c'est évident ... la civilisation a marché . . . ,,elle a fait justice de toutes vos capucinades . . . Heu- ,,reuscment Jean-Jacques Rousseau et Voltaire ont • . .

,, J'interrompis net ce digne Bouchetout, que son ,.zèle emportait, car Claude Gérard ricanait déjà d'en- ,, tendre un pieux marguillier, invoquer ces deux démons ,.de Voltaire et de Jean-Jacques contre les Pères de ,, l'Église; aussi je dis à l'instituteur:

,, — Aux autorités que vous citez, Monsieur, j'op- ,, poserai des autorités.

,,— A la bonne heure — dit le marguillier — nous ,, allons vous river votre clou.

,, — Sans doute Saint Luc a dit: — Donnez votre ,,supej'Jlu en ajmumcs, et tontes choses vous seront ,,pures. — Saint Augustin a dit encore: — Le stirplus ,,des riches est le iiécessaire des pauv?'es, et c'est pos- ,,séder chose d'autrui rjue de posséder du sitperjlu. Mais,

,, Monsieur, il faut s'entendre sur ce que c'est que le ,, nécessaire et le superflu.

„ — Bien dit! — s'écria Bouchetout — très-bien dit, ,,car je ne regarderai jamais comme superflu d'avoir „deux ou trois paires de bottes de rechange.

,, — Vous êtes dans le vrai, — dis-je à Bouchetout, ,, — car le bienheureux révérend père Ligori , de la com- ,,pagnie de Jésus, sanctifié, béatifié, canonisé par notre ,, sainte église, déclare:

,,Que les gens du monde ont rarement du superflu; ,, qu'on ne peut en effet considérer comme superflu ce ,,qui est nécessaire pour entretenir des domestiques, ,, faire des cadeaux convenables , donner de grands ,,7'epas, traiter ses amis, afflcher une certaine magni- ,,ficence,

,, — A la bonne heure . . . vive Saint Ligori ! — s'écria ,, Bouchetout. — Celui-là me chausse; il est à mille ,, piques de vos Saint Augustin, sauf Bazile, Grégoire, ,,Chr,ysostome et autres sans-culottes de ce temps-là.

„ — Et le révérend père Ligori va bien plus loin, — „ajoutai-je, — car, une fois dans le vrai, la pente est , , rapide — il dit textuellement :

,, — Quand le prochain se trotive dans une nécessité „extrcme, on est ordinairement tenu de le secou7'ir ,,sur les biens en quelques sortes iiécessaires à la di- ,,gnité du rang, Je dis ordinairement, parce que si ,,r atteinte portée à votre rang vous paraissait un dom- ,,mage plus grand que la mort du pauvre, vous

,,NE SERIEZ PAS LIES PAR PRECEPTE. (B. A. dC Li-

,,gorio, théologie morale, lib, 2. tract. 3, n"31 et 32.)

,, — Bravo, Saint Ligori ! — sY-cria le bon Bouclie- ,,loiU triomphant, — bravo! mon gaillard. Ah! ali! ,, voilà qui clôt le bec à cette troupe d'oiseaux de proie, ,,de sauvages carnivores que vous nommez les Pères de ,, l'Église .. . Oh ! Saint Ligori, tu es mon patron, je te ,, fêterai! je t'encenserai! je te ferai élever une chapelle ,,. . • Voilà un homme réellement religieux et qui tient ,, compte des choses respectables . . . Voilà un ami de ,, l'ordre et de la paix, un homme bien pensant ... ,,Ah! ah! Monsieur l'instituteur, qu'avez-vous à ré- ,, pondre à cela?

,,Je répondrai, Monsieur, reprit Claude Gérard, ,,que le bienneureux Ligori est un infâme et qu'il ca- ,,Iomnie les riches d'une manière horrible. Non, non, ,, jamais je ne croirai qu'un homme riche, mis en de- ,, meure de choisir entre la satisfaction de son orgueil et ,,la mort du pauvre . . . sacrifie le pauvre . . . Quant à , .votre reproche. Monsieur le curé, de ne pas donner ,,une éducation chrétienne à mes écoliers, vous voyez „qu'il tombe de lui-même ... Ce serait vouloir mettre ,,ces enfants en lutte ouverte contre la loi, contre la ,, société, que de les élever absolument dans les austères , .principes du christianisme, et des Pères de l'Église si , .impitoyables envers les riches, les égoïstes, les repus ,.de toute sorte ... Le moment n'est pas venu ... Je ,.dis au contraire à mes écoliers, lorsqu'ils ont l'âge de ,,nie comprendre; il est surtout une chose qu'il faut , .d'abord respecter, mes enfants, c'est la loi. mais ,, comme les lois sont faites par les hommes , et que par- ,, fois elles changent . . . Éclairez-vous, moralisez-vous, ,,ayez conscience de vos droits, mais aussi de vos de-

„voirs; avec l'instruclion \ient la dignité, le respect de „soi ... Soyez justes , humains, laborieux, résignés, ,, aimez-vous, secourez-vous les uns les autres; par- ,, venez à être comptés non plus seulement par votre ,, grand nombre, mais aussi par votre intelligence, et ,,un jour viendra, pauvres déshérités, où, par la force ,,des choses, vous aussi , peut-ôtre, ... vous dicterez ,,des lois .... alors il sera temps de vous souvenir de ,,ces lois diverses qui veulent que chacun ait par son ,, travail une part équitable dans ce que Dieu a créé pour „la satisfaction de tous, et non pour celle de quelques j, privilégiés ....

Et, après ce long entrelien avec Claude

,, Gérard, savez-vous ce que m'a dit cet imbécillc de ,,Bouchelout d'un air capable, en quittant l'école?

,, — Eh bien ! il y a dans ce Claude Gérard . . . beau- ,,coup plus de bon que je ne le croyais. C'est un ori- ,,ginal . . . Mais encore une fois il a du bon.

,, Heureusement je tiens Bouchetout par d'autres ,, coins, et je ne labandonnerai pas à ce Claude Gérard „sans une lutte acharnée. Mais néanmoins jugez par ,, cette scène de l'infernale adresse de cet instituteur. ,,En est-il de plus dangereux? Je ne le crois pas . . .

,, Maintenant concluons: voilà l'ennemi , quels ,, moyens avons-nous de le réduire?

,, D'abord, il faudrait

La fin de cette lettre manquait aussi, car elle avait été lacérée, et je n'en eus que des fragments; mais ils

suffiront à faire connaître et Claude Gérard et les ennemis qui s'apprêtaient à le combattre par tous les moyens.

Je m'étais donc levé en môme temps que l'instituteur; je lui avais offert de l'aider dans la triste tAcIie qu'il devait accomplir; nous partîmes pour le cimetière du village.

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