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LES ANNIVERSAIRES

Pendant les premiers jours qui suivirent l'inhumation de la mère de Régina, d'absurdes bruits avaient été répandus par quelques vieilles femmes du village au sujet de prétendues apparitions qui auraient eu lieu dans la petite maison isolée que la pauvre jeune femme avait occupé jusqu'à sa mort; mais peu après ces rumeurs cessèrent, grâce aux efforts de Claude Gérard qui me parut singulièrement contrarié de cette superstitieuse crédulité, et de l'attention qu'elle attirait sur la petite maison, qui fut d'ailleurs vendue deux ou trois mois après.

Du jour où j'avais vu Régina assistant aux funérailles de sa mère, de ce jour qui fut aussi le premier que je passai chez Claude Gérard, datait pour ainsi dire le commencement de ma réhabilitation ; je me plaisais avec une tristesse plus douce qu'amère à confondre ces deux anniversaires dans ma pensée.

J'avais d'ailleurs scrupuleusement accompli celte promesse faite à moi-môme d'entretenir avec un pieux respect la tombe de la mère deRégina, modeste tombe où se lisait seulement gravé le nom de Sophie, nom de baptême de celte jeune femme, dernière humiliation infligée à sa mémoire, puisqu'on avait voulu que sa pierre funéraire ne portât ni le nom de sa famille ni le nom de son mari.

Claude Gérard, profondément louché de la triste fin de cette infortunée, avait approuvé mon désir de préserver ce tombeau d'une dégradation prochaine. Je l'entourai d'un treillage rustique qui, des deux côtés, venait circulairement aboutir au gros cyprès derrière lequel je m'étais blotti à la vue de Régina; puis, tout autour de la pierre lumulaire, je plaquai du gazon bien vert, et je sablai de beau sable jaune l'étroite allée qui contournait cette petite pelouse; j'avais enfin ménagé, pour la saison des fleurs des bois et des prés , une platebande en forme de corbeille à l'extrémité du gazon.

Plusieurs fois par semaine, je venais passer dansée jardinet mélancolique une partie des récréations que m'accordait Claude Gérard.

L'hiver détruisit les dernières fleurs que j'a>ais plantées durant l'automne qui précéda le premier anniversaire de ces funérailles; mais, vers le milieu de février, les perce-neige et les primevères sauvages dont nos prairies étaient couvertes, commencèrent de fleurir, et, le 27 février au matin, jour du hout-de-U an , j'avais changé la plate-bande de la pelouse, alors très-verte, en une véritable corbeille de fleurs rustiques lilas et

blanches, couleurs mélancoliques et douces d'une fraîcheur charmante.

jMa tâche accomplie, le sable de l'allée bien nivelé, je m'étais un instant reposé sur un banc de bois élevé par moi au pied du cyprès . . .

M'abandonnant alors à mes souvenirs, je pensais qu'à cette même place, une année auparavant, j'avais, pour la première fois, revu Régina .. . depuis sou enlèvement dans la forêt de Chantilly.

Soudain, un bruit de chevaux de poste et de voiture, d'abord lointain, se rapprocha de plus en plus; un secret pressentiment me fit tressaillir, j'éprouvai au cœur une violente commotion . . .

Bientôt la voiture s'arrêta ; quelques secondes après je vis Régina s'avancer, vêtue de noir, comme elle l'était l'année précédente.

La vieille servante lui donnait la main, le mulâtre à sombre figure suivait quelques pas en arrière.

Je restai un moment immobile, à la fois charmé, ravi et cependant frappé de stupeur ; mais voyant Régina s'approcher, je me sauvai aussi épouvanté que si je m'étais rendu coupable de quelque mauvaise action; je franchis d'un bond l'entourage du jardin, et je m'élançai à travers champs, non sans entendre pourtant une exclamation de surprise et de joie que la vue des fleurs qu'elle s'attendait si peu à trouver sur Ja tombe de sa mère, arracha sans doute à Régina.

J'arrivai en hâte chez Claude Gérard.

— Mon ami ! — m'écriai-je en entrant (il avait désiré que je l'appelasse ainsi), — mon ami, si l'on vient de-

mander qui a soigné la tombe de celte pauvre jeune dame, je vous en supplie, ne dites pas que c'est moi.

Mon inquiétude, mon effroi, mon désir d'échapper à la reconnaissance légitime que méritaient mes soins désintéressés, étonnèrent vivement Claude Gérard; il devina que je ne lui disais pas tout . . . Depuis un an, son influence sur moi avait beaucoup augmenté; aussi, pressé de questions, je n'eus pas la force de lui taire mon secret, c'est-à-dire mon amour enfantin pour Régina.

Je cachai pourtant à Claude Gérard le vol du portefeuille et de la petite croix , la honte m'empùcha toujours de lui faire cet aveu.

Je m'attendais à voir mon maître irrité contre moi; il n'en fut rien ; seulement il me dit :

— Dans quelques années, mon enfant, je le rappellerai la confidence que tu viens de me faire; jusquelà continue d'entretenir cette tombe avec vénération; si l'on s'informe, je dirai que c'est moi qui ai accompli ce devoir , ou plutôt que tu as agi par mon ordre.

Régina voulut, en effet, savoir qui avait pris tant de soin du tombeau de sa mère; avant de quitter le village, le mulâtre, domestique de confiance, se rendit lentement au presbytère pour s'enquérir du fait. Le curé était absent, mais, à son défaut, le mulâtre trouva dame Honorine qui , avec une merveilleuse présence d'esprit mercantile, répondit:

— C'est par ordre de M. le curé qaenotre fossoyeur a entretenu cette tombe avec tant de soin. Cet homme est payé pour cela, vous n'avez donc rien à lui donner. Monsieur. Mais votre offrande revient de droit à la

fabrique, et si vous le désirez, on continuera au même prix.

Le mulâtre fit donc son offrande ù la fabrique, conclut le même marché pour les années suivantes, et repartit le soir même avec Kégina qui, de ce moment, crut toujours que les soins donnés au tombeau de sa mère avaient été et étaient des soins intéressés et payés.

Depuis ce jour, chaque anniversaire de la mort de la mère deRégina fut pour moi la source d'émotions indélinissables. L'année se passait ainsi presque rapidement, gj^ce à l'impatience , à l'anxiété mêlée d'espérance et de crainte avec laquelle j'attendais ce jour unique entre tous les jours, qui ramenait Régina au village.

Lors du troisième anniversaire, ayant remarqué du creux d'une haie où je m'étais blotti , que Régina restait auprès de la tombe de sa mère jusqu'à la nuit, quelle que fût l'inclémence du temps, j'avais, au moyen d'une natle de jaille, maintenue par des perches, improvisé une sorte de toit au-dessus du banc adossé au cyprès; je me félicitai d'autant plus de cette précaution que la neige tomba presque sans interruption durant cette journée.

te fut ainsi que, d'année en année, je vis Régina grandir, et d'enfant devenir jeune fille. Ces rencontres, seulement annuelles et sans transitions, me rendaient plus frappant encore le développement des griices de sa personne et de sa beauté qui devint éblouissante.

Lorsque Régina eut atteint l'iige d'environ seize ans, la perfection de sa taille élancée, la régularité de ses traits , le charme élégant et fier de sa démarche et de ses NuTtin IV. o

moindres mouvements étaient incomparables. Ses trois signes d'un noir d'ébène comme ses cheveux, rendaient plus éclatante encore la transparente fraîcheur de son teint et la pourpre de ses lèvres.

A chaque anniversaire sa physionomie exprimait, non plus une douleur poignante, mais une mélancolie grave et résignée, un profond recueillement ... Elle restait quelquefois une heure, immobile, son front dans sa main, comme si elle eût opiniâtrement cherché la clé de quelque mystère; souvent elle paraissait frémir d'une impatience pénible; un jour, du fond de la cachette où je me blottissais d'habitude, je vis, en suite d'une de ces longues méditations, une indignation douloureuse contracter ses traits, des larmes couler sur ses joues, et elle s'écria:

— Oh! ma mère! ma mère! ... je vengerai ta mémoire! . . .

J'étais entré enfant chez Claude Gérard, j'y devins homme; grâce à ses soins, à sa sollicitude toute paternelle , j'acquis en peu d'années une certaine instruction ; du reste, plus j'y songe, plus je suis émerveillé de la puissance de volonté dont Claude Gérard était doué: malgré des difficultés, des empêchements de toute nature , depuis l'insalubri'té presque mortelle de son école, depuis le manque de livres les plus élémentaires, que les parents trop pauvres ne pouvaient donner à leurs enfants, et que lui ne pouvait non plus leur procurer (il suppléait en partie à cette pénurie par des manuscrits imitant Vimprimé, qui lui coûtaient une partie de ses

nuits), jusqu'à la malheureuse et coupable insouciance des familles et au mauvais vouloir des autorités de la commune, Claude Gérard obtenait généralement des résultats incroyables.

Loin de borner l'éducation de ses élèves à la lecture et à récriture, il leur donnait autant que possible une institution lUile et pratique pour leur condition.

Ainsi ses enseignements, clairs, simples, variés, touchaient et résolvaient toutes les questions fondamentales de l'agriculture, appropriées à la culture de la contrée qu'il habitait, sauvegardant ainsi toute une jeune génération contre les préjugés et la routine.

De plus, deux fois par semaine, Claude Gérard conduisait ses --^coliers chez un petit nombre d'artisans établis dans la commune; là, chacun, selon son goût, apprenait du moins les premiers rudiments d'un de ces états manuels, pour ainsi dire indispensables au cultivateur isolé dans sa ferme, à de grandes distances des villages; ainsi la plupart des écoliers de Claude Gérard, devenant un peu charpentiers, serruriers et maçons, pouvaient au besoin étayer une charpente affaissée, ferrer une charrue ou consolider un mur crevassé; afia d'obtenir des artisans ces leçons pratiques pour ses écoliers qui d'ailleurs leur servaient ainsi d'apprentis deux fois par semaine, et les aidaient dans leurs travaux, Claude Gérard donnait à ces artisans eux-mêmes certaines notions de géométrie et de mécanique élémentaires, applicables à leur profession, et très-nécessaires au charpentier pour la coupe et l'assemblage des bois, au maçon pour la taille des pierres et la bâtisse, au serrurier pour le calcul des ressorts , des poids et des leviers.

Les dimanches on herborisait et l'on apprenait à connaître et à employer une foule de plantes rustiques douées de vertus salutaires; le jeudi, Claude Gérard enseignait le chant par une mélhode admirable de simplicité, de clarté, dans laquelle les signes si horriblement indéchiUrables de l'écriture musicale étaient remplacés par dos chiffres ordinaires, 1, 2, 3, 4, etc., etc., connus et lisibles par tous les enfants ^). Claude Gérard écrivait lui-même ces simples et commodes partitions que ses écoliers copiaient ensuite; chacun possédait ainsi sous un petit volume une sorte de bibliothèque musicale. L'influence de la musique sur les mœurs est un fait évident, que je n'insisterai pas à ce sujet; l'effet de ces voix d'enfants et d'adultes à l'église le dimanche était plein de charme; souvent aussi par de belles soirées d'été on se rassemblait pour chanter sous une futaie de grands arbres.

Claude Gérard complétait l'instruction de ses écoliers par l'explication sommaire et lucide des principaux phénomènes de la nature, et par quelques notions élémentaires d'hygiène, si indispensables à la salubrité des classes pauvres.

Quelques notions sur la loi (que personne n'est censé ignorer, et que l'immense majorité ignore de fait^ en ce

1) Nous aurons occasion de revenir sur cette merveilleuse découverte de Galin, qui a donné un si magnifique développement à une excelk-nlc idée deHousseau, et a fait de la musique vocale une science toute nouvelle et « f't portée de tout, science que M. L. I). Emile Clievé et M. Aimé Paris, deux des plus fervents adeptes de Galin, ont vulgarisé avec autant d'érlat et de bonheur que de désintéressement, et qui obtiennent chaque jour des résultats presque incroyables.

qui touche les principaux droits et devoirs des citoyens, l'analyse succinte des événements les plus importants, les plus glorieux de notre histoire, terminaient l'éducation des adultes.

Dans ces derniers enseignements, rapides, incomplets, mais tout palpitant de patriotisme, Claude Gérard enseignait, si cela se peut dire, l'amour de la

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