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FRANCE

„ — Mes enfants, — disait-il toujours, — vous avez ,,deux mères ... à qui vous devez amour, tendresse et ,, respect, à qui vous devez votre sang, votre vie... c'est ,,votre mère . . . c'est la France . . . Envers toutes les ,,deux, les liens, les devoirs sont les mêmes . . . faire , .rougir l'une . . . c'est faire rougir l'autre . . . enor- ,,gueillir celle-ci . . . c'est enorgueillir celle-là . . . ,, Avant tout, ayez donc le culte de la France . . . soyez ,, fier de lui appartenir, de la servir, de la défendre .. . ,,de la venger . . . cette bonne vieille mère ..."

Cette ardente et naïve croyance à un être de raison qui s'appelle la France, saint enthousiasme qui a enfanté les immortels prodiges de la France républicaine . . . ferait sourire de pitié bien des esprits forts de ce temps-ci. Mais les rustiques intelligences, droites, énergiques et aimantes, qui s'étaient façonnées aux enseignements de Claude Gérard, avaient encore la candeur de s'endammer d'un bel amour pour la patrie; ils ignoraient que le patriotique élan de nos glorieux pères de 9;> touchait au ridicule et au chauvinisme, injure inventée pour flétrir le niais et farouche dévoùment au pays , ainsi que disent ces mêmes esprits forts de la lâcheté, comme les appelait Claude Gérard.

Aussi, plus lard, les écoliers de l'instituteur, devenus hommes, éprouvaient un certain orgueil à servir la France, lorsque venait l'heure du recrutement; c'est librement , fièrement, qu'ils payaient l'impùt du sang, au lieu de tâcher à lui échapper en se jetant dans les bois, pour y mener une vie de révolte et de vagabondage ; aussi les gens les plus hostiles à l'instituteur avouaient que, depuis dix ans qu'il avait action sur l'éducation des enfants, les réfractaires, autrefois si nombreux dans le pays , devenaient de plus en plus rares.

Encore une preuve frappante de l'influence de l'éducalioa, incomplète sans doute, mais remplie d'/(ono;'ffbililé, si cela peut se dire, que Claude Gérard était parvenu à donner à ces enfants, grâce à des prodiges d'intelligence , de dévoûment et de volonté.

Voici un fait bien remarquable :

La révolution de juillet éclata: dans beaucoup de provinces (la nôtre fut du nombre) il y eut quelques velléités de troubles, bientôt comprimées; certains souvenirs de la révolution furent exploités par quelques hardis meneurs; de malheureux paysans plongés dans la misère, dans l'ignorance, jaloux et haineux parce qu'ils étaient misérables et exploités, se laissèrent entraîner à des pensées de violence; une partie de la population de deux communes voisines de la nôtre, s'élaut soulevées aux cris de Guerre aiix châteaux! vinrent chez nous alin de recruter des jeunes gens pour marcher sur un magnifique château, situé à quelque distance de notre village, et occupé par un propriétaire jouissant d'une fortune considérable.

Je n'oublierai jamais cette journée, dont le résultat

imprévu dot un instant avoir une si grande influence sur ma destinée.

Cette bande de paysans armés de fusils, de faux, de fourches, précédée d'un tambour, et, chose assez étrange, du sei'pent de l'une des paroisses, avait un aspect funeste et redoutable. Elle fil halte sur la grande place de notre village; un roulement fut battu, les chefs appelèrent aux armes tous les bons enfants pour aller retourner le château de Saint-Étienne.

Bientôt prévenu de cet événement, Claude Gérard sortit de chez lui , et causa longuement avec les meneurs de cette bande , pendant que le maire et le curé fuyaient éperdus. Après cette conférence, l'instituteur promit de lever en une heure une vingtaine de garçons résolus, et de marcher à leur tèle contre le château.

En effet, une demi-heure après, vingt-cinq jeunes gens de notre paroisse, armés tant bien que mal, se joignaient à la première bande sous la conduite de Claude Gérard, qui demanda comme faveur de former l'avant-garde.

Durant le trajet du village au château, ceux dont nous étions les auxiliaires, s'exaltant par leurs cris, par leurs chants, s'abattirent sur une maison isolée, y défoncèrent deux ou trois barils de vin , et l'ivresse vint se joindre à tant d'autres excitations mauvaises.

Notre troupe, loin de participer à cette orgie, profila de ce désordre et de ce retard pour marcher rapidement vers le château, sans que le restant de la colonne s'en inquiétât le moins du monde; nous faisions après tout notre métier d'avaut-garde.

>'ous arrivâmes au chdteau de Saint-Étienne. ClamJc Gérard me montra de loin le propriétaire de celte magnifique résidence. Ce personnage, ne soupçonnant pas le danger dont il était menacé, se promenait dans une avant-cour avec sa femme, ses enfants et plusieurs dames. Pour nous rendre au château, il fallait traverser un pont jeté sur un canal qui entourait le parc. Claude Gérard nous ordonna de garder ce pont, et quoi qu'il pût en arriver, d'en refuser le passage ... à nos auxiliaires, sur lesquels nous avions cinq ou six cents pas d'avance.

Claude G.-rard, allant alors droit au maître du château qui commençait à s'inquiéter de ces rassemblements armés, lui dit:

— Monsieur . . . ne craignez rien . . . une cinquantaine d'hommes , égarés par la misère ou par de mauvais conseils, ont résolu d'attaquer votre maison; ils sont venus dans notre village nous demander main-forte; au bout d'un quart d'heure de conférence avec eux, j'ai compris qu'il me serait impossible de les dissuader de leur dessein; je me suis doue décidé à les accompagner afin de vous protéger au besoin . . . Monsieur, j'ai rassemblé CCS braves garçons que vous voyez là-bas gardant le pont; je ne désospore pas encore de calmer ces malheureux égarés dont nous nous sommes faits les auxiliaires pour les maintenir. Si je ne puis y parvenir, ces jeunes gens que j'ai amenés, et moi, nous vous défendrons; ne m'ayez aucune reconnaissance. Monsieur, — dit Claude Gérard au propriétaire stupéfait, — je ne vous connais pas, mais en nous opposant, même au péril de

notre vie, à un acte devioIcDce que rien n'autorise, >et qui n'a pas même le prétexte d'une vengeance légitime, c'est la cause, c'est l'honneur du peuple dont moi et ces jeunes gens faisons partie, que nous défendons. Rassurez-vous donc, Monsieur, tout ce que des gens de cœur peuvent humainement tenter, nous le tenterons pour faire respecter votre personne et votre propriété.

Puis Claude Gérard revint dans nos rangs, recommanda de nouveau la garde du pont, défendit qu'aucun de nous l'accompagnât, afin d'éviter une collision, et seul il s'avança vers la bande à moitié ivre qui n'était plus qu'à quelques pas de nous. Il fallut le sang-froid , la résolution , l'incroyable autorité que possédait naturellement Claude Gérard pour dominer la fureur de nos auxiliaires, lorsqu'il voulut leur faire comprendre la déloyauté et l'indignité de l'action qu'ils allaient commettre. L'un de ces malheureux, dans son exaspération, porta un coup de (léau à Claude Gérard; mais, quoique blessé, celui-ci, doué d'autant de vigueur que de courage, terrassa son adversaire, le mit hors de combat, et continua d'en appeler aux généreux sentiments de ses adversaires. Le plus grand nombre fut sourd à ses exhortations, et marcha tumultueusement vers le pont; mais une minorité assez considérable, cédant à l'influence de Claude Gérard, se rangea de son côté.

Que dire de plus? Après une lutte heureusement courte et peu meurtrière , nos agresseurs se débandèrent en désordre de crainte d'une seconde attaque. Nous passâmes la nuit sous les arbres du parc, ot, le lende-

main, au point du jour, bien certains qu'aucun danger ne menaçait plus le château , nous revînmes au village.

Ce fut au retour de cette expédition que Claude Gérard me dit ces mots que je n'oublierai jamais :

— Sais-tu, mon enfant, quels sont les instituteurs de ces deux communes dont la jeunesse a voulu se porter à ces violences? Sais-tu entre quelles mains les gens qui gouvernent ont laissé tomber la sainte mission d'élever les enfants de ces deux villages et d'en faire d'honnêtes gens? L'un de ces instituteurs est un cabaretier qui fait l'usure lorsqu'il n'est pas ivre. L'autre est un JorçatUhcrù^). Hélas! tels instituteurs, tels élèves.

1) Nous le répétons, nous n'exagérons rien. Ces dernières cilalions de rotivrage officiel de BL Lorrain montreront entre quelles mains l'insouciance calculée du pouvoir a souvent laissé tomber l'éducation du peuple.

— AUDE, arrondissement (te C/ircnssonne. — Un certain V... exerce sans autorisation; il mène une vie scandaleuse; il est prétendu qu'il .sort des bagne.s. — MkvRE, arrondis sèment de Châteaii-Chinon. — Je n'ai trouvé dans cette commune qi)'i;n forçat libérI<, qui exerçait clandestinement. — GERS, arrondissement de Lecteurs. — Pas d'autre école que celle de N..., homme taré, condamné pour rsi'RE et \n peu BL'VELR. — GERS, arrondisseme7it de Mirande. — L'instituteur a une mauvaise réputation; il kst accusa, de se livrer a l'usure. — PUY-i)E-l>OMK, arrondissement de Thiers. — Il est urgent de remplacer l'instituteur, il a de fréquentes attaques d'éimlepsie. — j5asses-pyr/^:.\/;es. — L'instituteur d'Aros est épileptique. — Hi^;RAULT, arrondissement de Saint-Pons. — A l'époque de la belle saison où leur école est déserte, plusieurs instituteurs se donnent a louage commk domestiques ou BftRGRRs. — AUDE. — L'instiiutcur est kpicier. 11 n'y a que MM. N. et V. instituteurs, qui font le métier de bakkier avant ou après la classe. — eure , canton fie Vernon. — J'ai rencontré, parmi ces mauvais maîtres: un

BARBIER, UN TAILLEUR Ct UN FACliEUR DE VOITURES TV-

— C'est impossible! — m'écriai-je, — il n'y aurait pas de termes pour flétrir un mépris si criminel de ce qu'il y a de plus sacré au monde : l éducation de l'enfance !

Claude Gérard me sourit amèrement , et me dit :

— Je n'accuse jamais à tort, mon enfant ... Ce que je te dis est vrai . . . Sans doute ceux qui gouvernent,

BLiQiJES. — AUDE, arrondissement rfe LiMorx. — L'instituteur, très-vieux el ires-infirme, est frappé d'une siudit^I;

HÉRKDITAIRR. — El RE-ET-LOIRE. — O...., l'inStitUteur , AN- CIEN GARÇON d'Écurie, n'inspire aucune confiance aux parents. — MEi'RTHE. — L'instituteur de Traniont-Lassier est SOURD. — sAÔNE-ET-LoiRF. — On éprouvc un sentiment pénible lorsqu'on est forcé de dire que l'instituteur est sujet AU MAL CADUC. — basses-pvrén KEs. — J'ai remarqué, parmi ces mauvais instituteurs, un tiers au moins d'ESTRo-

PIÉ.S, BOITEUX, MANCHOTS, JAMBES DE BOIS , elC, pOUr qui

cette incapacité physique a été la seule vocation à l'état d'instituteur.

Mous nous arrêtons dans ces pénibles citations, dont le nombre est énorme, et qui nous conduiraient trop loin. Terminons, en citant â l'appui de ce que nous avons avancé, les admirables paroles de M. Michelet.

Elles renferment un grand enseignement pour qui sait comparer , attendre et espérer.

,,— Dans sa terrible misère, dit M. Michelet, fa Co?ivention .^^vouhiit donner cinquante-qjtntre millions à V instruction pri-

.^^maire Temps singulier, où les hommes se disaient ma-

,,térialisles, et qui fut en réalité l'apothéose de la pensée, le „règne de l'esprit. — Je ne le cache pas, de toutes les misères ,,de ce temps -ci, il n'y en a pas qui me pèse davantage: ,, l'homme de France le plus méritant, le plus misérable, le „plus oublié, c'est le maître d'école; l'État l'abandonne aux ,, ennemis de l'Etat. — Vous dites que les frères enseignent „mieux. — Je le nie.— Quand cela serait vrai, que m'iin- ,, porte? — Le maître d'école, c'est lu France — le frère, c'est „Rome.— C'est l'étranger, c'est l'ennemi ; lisez plutôt leurs ,, livres, suivez leurs habitudes et leurs relations. Flatteurs ,,pour l'Université, et tous jésuites au coeur." (Le Peuple, par Michelet, 141.)

n'ont pas spécialement choisi un usurier ivrogne ou un forçat libéré pour dispensateurs de l'éducation du peuple, . . . mais les gouvernants, dans leur infernal machiavélisme, savent rendre les fonctions d'instituteur si précaires, si misérables, si humiliantes, si intolérables, qu'elles ne peuvent être acceptées que par des gens qui comme moi se vouent par conviction à ce dur sacerdoce, ou bien par des ignorants, des indrmes, des gens grossiers , ou des misérables que la justice a llétris.

— Mais dans quel but, — dis-je à Claude Gérard, — abaisser ainsi ces fondions qui devraient être si hautement honorées? . . .

— Dans quel but? mon enfant? — reprit Claude Gérard avec son triste et doux sourire, — parce que ces pouvoirs-là tiennent à gouverner des êtres abrutis par l'ignorance, par la misère ou par une crédulité superstitieuse, . . . parce que ces pouvoirs-là redoutent les populations éclairées auxquelles l'éducation donne la conscience de leurs droits et de leur force . . . Aussi faiton tout au monde pour que les écoles des frères envahissent et remplacent nos écoles . . . Les frères façonnent l'enfance au renoncement de toute dignité humaine et à un scrvilisme dégradant ... lu as lu leurs livres . . . ceux du P. Gobinet entre autres ... et tu vois les générations que préparent à la France ces moines mystérieux dont personne ne connaît la règle et dont le souverain est à Rome.

— Mais ce calcul est horrible ... — m'écriai-je, — et il est plus absurde encore. Hier, nous avons vu à quels excès peuvent se porter des malheureux égarés par de mauvais enseignemenis.

•^ Mon pauvre enfant, le pouvoir craint peu la violence ; ... il l'écrase dans le sang, . . . mais il redoule les idées, que le fer et le plomb n'atteignent pas . . . Et, malheureusement, il faut le dire, le pouvoir a souvent les parents des enfants pour complices forcés, dans ces tendances abrutissantes ... Et pourtant, si un père est civilement responsable devant la société des fautes que son enfant peut commettre jusqu'à un certain âge , . .

POURQUOI CE PÈRE XE SERAIT-IL PAS AUSSI, MORAlEMENT ET CIVILEMENT, RESPONSABLE DE L'iGNO-

RANCE DE SON FILS . . . l'ignorancc . , . source de tout le mal . . . comme la misère? . . .

— Ea effet, — dis-je à Claude Gérard, — cela serait juste.

— Héias ! mon pauvre enfant . . . tant de choses sont justes ... et qui s'occupe à les faire prévaloir? Dans 'certains pays, il est vrai, le père qui n'envoie pas ses

enfants à l'école est puni d'une amende. . . Il y a du bon dans cette mesure: car souvent il faut imposer sévèrement le bien. . . Et pointant . . . une telle mesure scraiteîle applicable ici? Vois autour de nous: telle est la misère des populations , que ces pauvres gens ne peuvent se passer des services que leurs enfants leur rendent, soit en gardant les troupeaux tout le jour, soit en travaillant à la terre malgré la faiblesse de leur âge. Alors ... que veux-tu? Obligés de faire gagner à leurs enfants, par un rude travail, le peu de pain qu'ils leur donnent, ils ne peuvent les envoyer à l'école, et l'on n'a pas la force de blâmer ces malheureux parents. Oh ! misère ! ... misère! ... — ajouta Claude Gérard avec un douloureux

accablement; — misère! seras-tu toujours la source de tout mal sur la terre ... ne viendra-t-il donc jamais le jour de la répartition légitime ... et du bonheur de tous! . . .

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