‹ Martin l'enfant trouvéChapitre 7 sur 39 · FIN DE LA LETTRE DE LEONIDAS REQUIN · texte numérisé non relu

FIN DE LA LETTRE DE LEONIDAS REQUIN

,,L'un des plus graves inconvénients de l'éducation ,,que j'avais reçue comme tant d'autres, était celui ,, d'ignorer complètement les premiers rudiments de la ,,vie pratique, de la vie réelle, dans cette condition ,, donnée et malheureusement trop fréquente , d'un hom- „me absolumeîd livré à ses propi'es ressotwces , lesquel- ,,les ressources se composent de son savoir de brillant ,, humaniste.

,,Je disais bien, avec mon divin Sénèque: Bonis ex- ,,temis non conjidendnm. (Il ne faut pas compter sur les ,, biens extérieurs.) Cela était d'une facile application; ,,je ne possédais aucun bien ; on m'avait encore enseigné ,,à ne jamais me laisser voluptueusement amollir parles ,, richesses. C'eût été bon, si on m'eût d'abord enseigné ,,le moyen d'en acquérir.

,,Mes 720 fr. mangés, je me sentais incapable de ,, gagner même le nécessaire. Débile et habitué à un cer- ,,tain travail d'intelligence purement mécanique, per- ,, sonne n'eût été plus impropre que moi auv travaux d'un ,, porte-faix, et c'eût été mon unique expédient en tant

,,que j'aurais trouvé quelque chose à porter, et que j'au- ,,rais été assez fort pour porter ce quelque chose.

,,I1 faut le dire encore: une des conséquences d'une ,, éducation semblable est de rendre celui qui l'a reçue, ..incapable d'un travail manuel, soit qu'un sot orgueil ,,ren éloigne, soit que l'impuissance physique l'en em- ,, pêche, soit enfin qu'une pensée pareille, ù'availlerde ,,ses mains, ne puisse jamais venir à l'esprit, tant elle ,,est exorbitante, tant elle est en dehors de la sphère où ,,ron a été accoutumé de vivre.

,,Vous le sentez bien, mon cher Martin , je ne bril- ,,lais pas par ma connaissance du monde. Je n'avais , Jamais quitté la loge de mon père ou la classe de M. ,, Raymond que pour aller au collège, et durant le trajet ,,de la pension à Louis-Ie-Grand, je jetais à peine les ,,yeux autour de moi, toujours absorbé par mes leçons ,, de la veille ou du lendemain, et très-peu curieux des ,, incidents de la rue. Aussi étranger à la vie et aux ,, moeurs de Paris que le provincial le plus renforcé, ,, jugez de mon embarras, en me trouvant seul dans le ,, quartier latin, obligé de chercher un logement et de ,, pourvoir à tous mes besoins.

,,Un complaisant épicier, auquel je m'adressai, m'in- ,,diqua un modeste hôtel garni de la rue de la Harpe, où ,,je m'établis. Ne sachant où cacher mon trésor, mes ,,720 fr. , pour qu'ils ne me fussent pas volés, j'eus ,,1'assez heureuse idée de les déposer entre les mains de „rhôtelier, qui se chargea volontiers du dépôt.

,, Touché de cet acte de condescendance de sa part, ,,je me sentis aussitôt porté envers lui à une extrême

,conriance , et je lui demandai où je pourrais trouver de ,roccupalioD.

„Sa première question (et elle me fut Tépélée sou- ,vent) fut celle-ci:

,, — Que savez-vous faire? à quoi ôtes-vous bon?

,,Ma réponse, aussi bien souvent répétée, fut celle-ci :

., — J'ai eu le second prix d'honneur, je sais très- ,bien le latin et le grec.

,, — Alors montrez le latin et le grec, — me répon- ,dit très-sensément l'hôtelier.

,, — Aqui?

,,— Mon digne jeuue homme, je n'en sais rien, ,cherchez ... je m'occupe de mon garni, et non de ,lrouver des élèves.

,, Chercher . . . c'était facile à dire; où cela? pou- ,vais-je chercher , et surtout trouver, avec mon manque ,compIet de connaissance du monde et des gens? Le , conseil ressemblait à une mauvaise plaisanterie ; je ne ,pouvais demander au premier venu s'il voulait mes ser- , vices.

,,Je fis pourtant quelques tentatives, et m'adressai ,entr'autres à deux étudiants de mes voisins: L'un me , donna sa parole d'honneur la plus sacrée qu'il me char- , gérait de montrer le grec au premier enfant mâle qu'il .aurait de son étudiante; l'autre me répondit qu'en fait ,de langues anciennes, il n'estimait que la savate et le ,ciillotaffe des pipes.

,, Honteux et craintif, je n'eus pas le courage d'af- ,fronter de nouvelles plaisanteries, de nouveaux mé- .comptes, et je retombai dans uue apathie pareille à

„celle où j'avais végété pendant les quinze jours „de ,fgrâce'^ passés chez le successeur de M. Raymond.

,,Les quinze jours m'avaient paru ne jamais devoir ,, finir. Je crus aussi à l'éternité de mes 720 Ir. , iliu- ,,sion malheureusement entretenue par la précaution ,,que j'avais prise de prier le maître de mon garni , de se ,, payer de ma nourriture et de mon logement sur la ,, somme dont il était dépositaire. Cette candeur, rare ,,dans le quartier latin, toucha ce bonhomme, à ce ,, point qu'il me fit faire trop bonne chère à mes risques ,,et périls.

,,Le temps s'écoulait. Je sortais peu; plongé dans ,,un engourdissement inerte, je n'avais qu'un but, dé- ,, tourner ma pensée de l'avenir qui m'attendait, lorsque ,,mon petit trésor serait épuisé ; souvent aussi de vagues ,,et folles espérances m'abusaient.

,,1I est impossible, — me disais-je, — qu'un second ,,prix d'honneur, plus de trente fois lauréat, meure de ,,faim et de misère. Comment sortirai-je de cet impasse ,,où la fatalité m'accule? Je ne sais; mais un secret ,, pressentiment m'avertit que j'en sortirai.

,, Quelquefois cependant je tentais de me raidir ,, contre cet accablement apathique, j'appelais à mon ,,aide mes meilleurs souvenirs classiques.

,, — f^ana optari, varia timere rcmedium a philoso- „phia petendum, — me disais-je avec Sénèque. (Aux ,, vains désirs, aux vaines craintes, la philosophie seule ,,peut porter remède.) Et j'épuisais le fond de ma phi- ,,losophie.

,, — Méprise les richesses.

,, — Souffre avec résignation.

„Je n'avais pas à mépriser les richesses; mais je ,, souffrais avec résigoalion, selon la recommaudatiou ,, précise de la philosophie ; mais la solution pratique de ,,la question de mon avenir n'en avançait ni plus ni „moins.

,,Un jour mon hôtelier vint chez moi ; il rayonnait de ,.joie.

,, — Je vous ai trouvé un élève , — me dit-il ; — vous „gagnerez trente francs par mois, un franc par cachet; ,,il s'agit d'un brave garçon qui a fait d'assez mauvaises ,, éludes, et qui voudrait se mettre en état de passer son ,, examen de bachelier-ès-lettres.

,,Je me crus sauvé; malgré quelques fâcheuses dé- ,, fiances à l'endroit de mon autorité morale et physique, ,,car je me savais peu imposant, pourtant, seul à seul ,,avec un élève, je comptais vaincre ma timidité.

..L'élève me fut présenté: il était aussi embarrassé, ,, aussi laid et à-peu-près aussi ridicule que moi; il me ,, parut être la meilleure créature du monde, et me té- ,,moigna tout d'abord la plus respectueuse déférence. Je ,,me crus sauvé ; je lui donnai sa première leçon.

,,Là je rencontrai un effrayant écueil dont je ne ,, soupçonnais pas l'existence. De ce jour seulement je ,, compris que l'on pouvait posséder une instruction ,, réelle, savoir beaucoup et être complètement, absolu- ,,ment inapte à enseigner les autres; j'avais la plus ,, grande difiiculté à m'exprimer; la moindre objection „me déconcertait, et puis je sentais que pour que mes ,, leçons fussent fructueuses, il fallait traduire couram- ,,ment et tout haut, entremêler celte traduction de dis- ,,sertations destinées à faire ressortir telle beauté, goûter

,, telle expression , critiquer les fautes de mon élève et lui ,, donner la raison de ces critiques : hélas cette facilité ,,de travail, cette espèce de faconde oratoire, je ne les ,, avais jamais possédées: j'avais toujours été ce qu'on ,, appelle un -piocheur ophiiâlrc , et aucune expression ,, ne peut mieux rendre tout ce qu'il y avait de pénible, ,,de lent, de pesant dans mon procédé de travail.

,, Toutefois, je ne désespérai pas, je pensai que ,, l'habitude me \iendrait peut-être, qu'aux leçons „suivanles je me mettrais plus en confiance avec mon ,, élève; ... il n'en fut rien, et comme j'étais, après tout, ,, honnête homme, j'avouai franchement au bout de huit ,, jours à mon élève, que tenter de l'enseigner plus long- ,, temps serait lui voler son argent.

,, — En effet, — me répondit-il naïvement — je ,, m'aperçois que je ne suis pas plus avancé aujourd'hui ,,qu'ii la première leçon.

,,Puis il me donna huit francs, le prix de mes huit ,, cachets, et nous nous séparâmes pénétrés d'ailleurs ,,run pour l'aulre d'une égale et profonde estime.

,, Ce dernier coup fut accablant, décisif: il me nion- ,, trait le néant des seules ressources que j'aurais pu tirer ,, de mon éducation; je me replongeai dans mon engour- ,,dissement apathique en redisant mon dicton favori: ^,Omnia failvnlcr Jcrenda (il faut tout supporter avec , résignation).

,, Quatre mois environ s'écoulèrent ainsi; un matin ,, l'hôtelier entra chez moi.

,,II ne nous reste plus que vingt francs, votre quin- ,,zaine payée, Monsieur Requin, — me dit-il; — je ,, viens vous en avenir; non que je sois inquiet, grand

,Dieu du ciel! puisque vous ne me devez rien, au cou- ,traire, mais je tiens à vous mettre au courant de vos , petites affaires.

,,Je restai pétrifié.

,,Avec mes 720 fr. je croyais devoir vivre un an, deux ,ans, toujours!! que sais-je? L'hôlelier, supposant „que des soupçons outrageants pour sa probité causaient ,,ma stupeur, revint quelques moments après avec une ,immense pancarte, où étaient détaillés mes repas de ,, chaque jour, repas malheureusement trop délicats pour ,,ma bourse et que j'avais mangés avec la plus complète (distraction.

,, L'hôtelier me dit avec dignité, en me remettant ,,mon mémoire et mes vingt francs :

,, — Voilà vos vingt francs, Monsieur Requin, je ,,n'ai pas l'habitude d'être suspecté: il vous reste onze ,,jours à loger chez moi, puisque vous avez payé ,, d'avance; mais, après ces onze jours, j'aime autant ,,un autre locataire que vous.

,,Et en sortant, il laissa les vingt francs sur ma com- ,,mode.

,,Le cercle de fatalité qui m'enserrait, se rétrécissait ,,de plus en plus, et la même incapacité paralysait mes ,, forces.

,,Je dépensai le dernier sou de mes vingt francs la ,, veille du jour où mon hôtelier me signifia que, ma ,, quinzaine étant terminée, il me fallait lui en payer une ,, autre d'avance ou quitter son hôtel ; je sortis.

,, Depuis long-temps je pratiquais l'insouciance la ,,plus philosophique au sujet de mes vôtemenis ; ils tom- „baicnl en lambcauv. mes souliers prenaient le jour de

..toutes paris, mon chapeau élail devenu un objet sans „forme et sans nom; depuis la veille, je ressentais les ,, besoins dévoranls d'une faim canine, et je ne savais ,,où coucher le soir , n'ayant plus un liard dans ma ,, poche.

,, Marchant au hasard, j'arrivai par la rueDauphine ,, au Pont-Neuf, et je suivis machinalement les quais, ,, repassant en désespoir de cause, toutes mes maximes ,,de philosophie classique: plusieurs enlr'autres, aux- , .quelles je m'étais quelquefois arrêté, me revinrent ,, alors à l'esprit, elles étaient, celles-là, d'une appli- ,, cation pratique et immédiate :

Nam ut quandoqiie moriaris , etlam invitoposilum est; ut qj/nm voles, in tua manu est — qidd in mora est? JScmo te le/iet; évade, qua visum est! Eliffe quamlibet rerum nulurae parlem! Quam tibi praebere exitum jubeas ! Ilaec jieinpe sunt et elcmeJita , quibus hic mundus administratur , aqua, teiTa, spiHlus! Omnia ista , tam causae vivendi sunt , quam viae morlis, etc., etc.

(Mourir un jour quand lu ne le voudrais pas, voilà ton obligation, mourir dès que lu le voudras, voilà ton droit. Que tardes-tu? Nul ne te retient? Fuis par où tu l'aimeras le mieux: choisis dans la nature lequel des éléments que tu chargeras de l'ouvrir une issue. Ces trois grandes bases qui constituent l'ensemble des choses, — leau, la terre, l'air, sont à la fois sources de vie et agents de mort, elc, etc.

,, Cette large, commode et franche doctrine du sui- ,,cide ne m'avait jamais paru plus sage qu'en ce mo- ,,menl. Je regardai la rivière qui coulait à ma gauche;

,,elle était calme, limpide et miroitait au soleil le plus ,, coquettement du monde . . . C'était tentant . . . Néan- ,moins je poursuivis ma route vers les Champs-Ely- ,,sées,

, .Bientôt j'entendis au loin tinter la cloche d'une ,, église; je n'avais jamais été dévot; mais ce bruit mé- ,,lancolique , en me rappelant ce que je savais de la mo- ,,rale du christianisme , m'en montra aussi la vanité . . . ,,à l'endroit de ma condition présente . . .

,, Cette morale, comme la morale des sages de l'anti- ,,quité, prêchait le mépris des richesses, la résignation, ,, l'espoir d'une vie meilleure, glorifiait et recomman- ,,dait, il est vrai, la fraternité humaine, disant aux ,, hommes: — Soyez frères ... aimez-vous les uns les „autres ! . . . — Hélas ! ... je ne demandais qu'à être „regardé et aimé par quelqu'un comme un frère . . . qui ,, m'eût dit: — Tu n'as pas d'asile? liens ... voilà un „abri. — Ta as faim? tiens . . . mange. — 3Iais où le ,, trouver, ce frère en Jésus-Christ? La charité dépend ,,de celui qui peut la faire , et non de celui qui l'im- ,,plore; c'est toujours la fameuse maxime du civet, il ,,faut d'abord avoir un lièvre.

,. En cela, du moins, la doctrine du suicide me seni- ,blait supérieure; c'était immédiatement pratique, ,c'élait facile et à la portée de tous ; ce n'était pas de ces ,, principes dont la réalisation dépend absolument du bon ,, vouloir ou de la charité d'un tiers , votre délivrance dé- .pendait uniquement, absolument de vous . . . c'était ,,un moment à passer ... et puis . . . une autre vie. Et, ,,ma foi, quelle qu'elle fût, elle ne pouvait guère être ,,plus misérable que celle que je voulais quitter; j'étais

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,clonc moralement convaincu; néanmoins, j'allais toujours devant moi. Ayant à ma gauche ma bonne petite .Seine toute prôte , toujours prèle ... là ... à ma dis- .posilion, je ressentais une espèce de calme, seule- ,,ment interrompu çù et là par les ardeurs et les défail- , lances d'une faim de cliakal.

,, J'avais ainsi gagné les Champs-Elysées ; un bruit ,,de clairons et de cymbales attira malgré moi mon alten- ,,tion; je tournai la tète, je vis plusieurs théâtres de ,, bateleurs en plein vent.

,,Sur l'estrade élevée devant l'un de ces théâtres, un ,, paillasse et son maître faisaient la parade, engageant ,,la foule à entrer dans l'enceinte de toile, surmontée ,,d'un tableau représentant un géant, ouvrant une ,, bouche énorme, dans laquelle deux hommes armés ,,de fourchettes longues comme des fourches, jetaient ,, une infinité de dindons rôtis, de saucissons, de pâtés.

Au-dessous du tableau on lisait en grandes lettres :

Xi'ogue: vivaxt.

Il mange devant l'honorable Société dix livres de

viande, un pâté de cinq livres, un fromage de

Hollande et -un pain de six livres!!!

,,La curiosité publique était vivement excité, la foule ,,sepressaitautour des tréteaux, où l'on annonçait l'ex- ,,hibition de l'ogre; les deux autres théâtres restaient ,, déserts, elles bateleurs rivaux contemplaient d'un oeil ,,dc tristesse et d'envie la bonne fortune de leur voisin ,, l'ogre.

,,— Quel bel étal! ... et facile ... et commode . . .

,,et nourrissant ... que le métier de cet ogre! — ,,dis-je en souriant avec tristesse. — Voilà un homme ,, prédestiné! Ah! ... si les prix d'honneur avaient ,, seulement ce bel avenir assuré! !

,,Et je passai, laissant derrière moi les bateleurs, ,, l'ogre vivant et les fanfares lointaines qui m'arra- „chèrent cette autre réflexion, mêlée d'un mélancolique ,, orgueil:

,, — Et pour moi aussi on a joué des fanfares!

,,La nuit arriva, nuit tiède et douce, malgré la ,, saison d'hiver; les promeneurs devinrent de plus rares ,,en plus rares, je me trouvai bientôt seul; méditant ,,ma belle théorie du suicide antique, je m'étais ap- , .proche de la berge de la rivière, assez élevée en cet ,, endroit . . .

,, Soudain les épreintes de la faim devinrent horrible- ,,ment aiguës, une espèce de vertige s'empara de moi, ,,je me décidai à en finir avec la vie ... et, tournant le ,,dos à la rivière , je me laissai tomber à la renverse.

,,La fraîcheur de l'eau sans doute réveilla mon in- „stinct de conservation ; machinalement je me débattis : ,,à ma grande surprise, je m'aperçus qu'au lieu d'eu- ,, foncer, j'étais soutenu à fleur d'eau par un objet in- ,, visible; mais, à un nouveau mouvement que je fis, je ,, plongeai par-dessus la tète, et je me sentis, malgré ,,ou à cause de mes efforts désespérés, de plus en plus ,, enlacé au milieu des mailles d'un vaste filet. Au môme , (instant, je bus deux ou trois gorgées d'eau qui me „suffoqucrent, et je perdis à-pcu-près connaissance.

,,Que se passa-t-il ensuite? ... je ne sais: soit que „le courant eût entraîné le filet arraché, par ma chute,

,des piquets où il était retenu, soit que mes brusques ,mouvements m'eussent, à mon insu, rapproché du ,rivage: lorsque je revins à moi, il faisait un clair de ,lune splendide, et j'étais mollement couché sur le ,bord du fleuve gazonné à cet endroit. J'avais le corps ,sorli de l'eau, mes jambes seulement y restaient encore ; ,mais j'étais aussi enchevêtré dans les mailles du filet ,que l'avait pu être Gulliver. En me dépêtrant de mon , mieux, je sentis frétiller çà et là autour de moi dilTé- ,rents corps humides et glissants, que je reconnus ,pour de fort beaux poissons, lorsque j'eus repris tout- , à-fait mes sens.

,,Au bout d'un quart-d'heure, j'étais assis sur la , berge, trempé jusqu'aux os; mais, débarrassée du filet ,et souriant aux prodigieux ébats d'une douzaine de , carpes et de barbillons étendus sur l'herbe à mes , côtés.

,,Je vous l'avoue, mon cher Martin, ma première , pensée fut une pensée de joie d'avoir échappé h la ,mort, et la seconde impression qui me rappela tout- , à-fait que j'appartenais à l'humanité, fut une faim , dévorante. C'est grossier, c'est matériel, mais cela ,est . . . Aussi, avisant au clair de la lune, le ventre ,brillant et argenté d'un barbillon , je le pris ... Et . . . ,, horreur! ... après l'avoir étourdi en lui frappant „ violemment la tète sur le sol, je le dévorai palpitant ,,... Eh bien! ... cette chair, fraîche et dodue, ne ,,me fit éprouver aucune répugnance ... au contraire ,,. . . et une carpe de belle apparence y passa; seule- ,,ment, en homme blasé, rassasié, difficile, en dé-

,,vorant une troisième victime, je choisis les morceaux ,,. . . avec la délicate préoccupation d'un gourmet.

,,Ce repas d'ichtyophage me ragaillardit, mais je ,, tremblais de froid; voyant au loin une vive lueur sur , ,1a berge, je me secouai, et, emportant dans un mor- ,,ceau du filet ce qu'il me restait de poisson (un vol ,, pourtant), je m'acheminai vers la clarté nocturne: ,, c'étaient des mariniers qui empressés de partir le lende- ,,main au point du jour, faisaient chauffer du goudron ,,dont ils enduisaient quelques parties de leur bateau.

,,Avec une puissance d'invention qui m'étonna, et ,,dont je n'avais jamais fait preuve dans mes amplifi- „calions latines ou françaises, je me donnai pour un ,, amateur forcené de la pêche, affirmant qu'en levant ,,mes filets, je venais de tomber dans l'eau, la tète la ,, première: l'eau dont mes habits dégouttaient, le pois- ,,son que j'apportais , témoignaient suffisamment de ma ,, véracité.

,,Ces braves pécheurs m'accueillirent cordialement, ,, m'engagèrent à me sécher à leur feu, et, si la propo- ,,sition m'agréait, à attendre le jour sur un des matelas ,,de leur cabine. Ils poussèrent même l'hospitalité „jusqu'à m'offrir l'usage d'une gourde remplie d'eau-de- ,,vie; j'acceptai le matelas, j'usai modérément de la ,, gourde, et, bien séché, je m'étendis dans la cabine, ;,le cerveau assez exalté par l'eau-de-vie et par l'évoca- ,,tion des étranges souvenirs de cette journée que j'avais „terminée en me péchant pour ainsi dire moi-même, et ,,en soupant de barbillons et de carpes crues.

,,Je ne sais comment le souvenir de l'ogre exhibé ,,par les bateleurs me revint à la mémoire; mais, dans

, l'état de sur-excitation cérébrale où je me trouvais .alors, ce souvenir fit naître une pensée à la foisboufjfonne, ironique et sérieuse.

,, — Pourquoi m'inquiéter de l'avenir? . .'. — me ,disais-je. — J'ai un métier, un excellent métier tout .trouvé. Ces bateleurs montrent cet ogre, dont le , talent . . . assez médiocre talent ... (je jugeais déjà , l'ogre en artiste rival), dont le talent plus que mé- ,diocre se borne, après tout, à engloutir une énorme , quantité d'aliments, c'est, sur une grande échelle, ,un homme qui a très faim, et qui mange . . . voilà ,tout; cela c'a rien de bien nouveau, c'est commun; ,je dirai même que c'est quelque chose de répugnant à ,voir . . . que ce gladiateur, que ce goujat (j'en arrivai ,à injurier ce pauvre ogre), se livrant à sa révoltante j voracité. Ne serait-il pas beaucoup plus neuf, beau- ,coup plus curieux et de bien meilleur goût . . . (voyez ,où m'entraînait ma jalousie de l'ogre), de montrer un ,adolescent, familier avec les belles lettres de l'auti- ,quilé, second prix d'honneur de l'Université . . . trente ,fois lauréat ... se livrant, par un heureux contraste, ,à l'intéressant exercice de manger des poissons vi- ,vants? ... (Je me sentais le courage de les manger ,vivants pour m'élever sur les ruines de la réputation de ,1'ogre.)

,, Ainsi donc, pourquoi n'irai-je pas demain pro- , poser mes petits services à l'un de ces deux bateleurs jdont la foule désertait hier les tréteaux pour se presser .autour du théâtre de cet ogre insipide, de cet intrigant ,vorace (je finissais par exécrer sincèrement ce rival).

,, — Votre voisin montre un ogre, — ■ dirai-je aux

,, bateleurs, — il vous enlève votre public; ramenez-le, ,, cet inconstant, ce volage public, en lui montrant, non ,,plus un ogre, mais un phénomène qui vit de poissons ,,crus ... Mieux que cela! — m'écriai-je en sentant ,,mon imagination s'exalter, et ma première idée se com- ,,pléter par de nouveaux et ingénieux perfeclionnenients. ,, — Oui, mieux que cela, montrez-leur un homme-

,,poisson . . . qui vit dans l'eau et qui, au lieu de

,,bras .... possède des nageoires ... Voyez quel effet! „Messieurs! quel tableau à opposer au tableau de votre ,, rival, un homme avec des nageoires au lieu de bras, ,, plongé dans une cuve immense, et mangeant toutes ,, sortes de poissons? Franchement, je puis le dire sans „trop d'orgueil, mais avec conscience, ... franche- ,,raent, Messieurs, pour attirer la foule . . . qu'est-ce ,, qu'un ogre comparé à un homme-poisson?

,, J'étais ébloui de mon projet, de l'avenir calme, ,, assuré, qu'il pouvait m'offrlr. Dans mon ardeur, au- ,,cune difficulté ne m'embarrassait. Demeurer dans l'eau ,, pendant mes exhibitions, qu'était-ce, après tout? un ,,bain prolongé . . . Restaient les nageoires; je ne pou- ,,vai3, à cet égard, me faire la moindre illusion , je n'en ,, possédais pas . . . Mais, à force de chercher, il me ..sembla qu'au moyen de gaines de parchemin, façon- ,,nées et peintes en nageoires d'un beau bleu d'azur, ,,dans lesquelles j'enfoncerais mes bras, et que l'on ,, fixerait sur mes épaules au moyen d'une espèce de ,, corselet en écailles de fer-blanc, on pourrait, une ,, demi-obscurité aidant, parvenir à causer quelque il- ,,lusion. Sans doute ce projet était encore informe et ,,à l'état d'ébauche; mais si les bateleurs, très-experts

,,en ces sortes de transfigurations, avaient la moindre ,, intelligence, ils devaient féconder mon idée et la rendre ,,des plus fructueuses.

,,Je m'endormis au milieu de ces singulières élucu- ,,brations; au point du jour, les mariniers m'éveillè- ,,rent. Apres avoir fait mes adieux à ces braves gens, ,, je les quittai, emportant ce qui me restait de poissons. ,, . . . Mes idées de la veille , à propos de mes projets de , .concurrence contre l'ogre, au lieu de me sembler ,, folles et absurdes , me parurent parfaitement pratiques, ,, raisonnables, possibles.

,, Surmontant ma timidité, je me dirigeai vers les ,, espèces de voitures nomades qui servaient de logis aux ,, saltimbanques, voisins de l'ogre.

,, Jugez de ma joie, de mon enivrement, moucher ,, Martin. Au bout d'une heure de conversation avec le ,,père Boulingrin, arliste-alcide et professeur de pu- ,,gilat, ainsi qu'il s'intitulait, je le vis adopter mes ,, projets avec enthousiasme.

, .Après m'avoirvu manger une carpe et un barbillon ,,crus, l'estimable acrobate me proposa cet engagement ,, fabuleux:

,, Vingt-cinq sous par jour.

,, Nourri et logé.

,, Entretenu de nageoires.

,,Huit jours après, pendant lesquels le père Bou- „lingrin me fit ingénieusement confectionner des na- ,,geoires, on inaugurait à la porte de notre entourage ,,de toile un magnifique tableau, oîi j'étais représenté ,,Ie corps sortant h demi d'un vaste étang, les nageoires ,, déployées, et tenant entre mes dents un poisson d'une

,, figure fantastique. Au bas du tableau, on lisait cette ,, pompeuse annonce, à laquelle j'avais concouru pour , ,1a partie scientifique , géographique et historique.

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