CHAPITRE III
L'Estrif de Fortune et de Vertu.
Moins intéressant que le Champion des Dames, bien que conçu dans des proportions aussi vastes, TEstrif de Fortune et de Vertu a eu, au XV® siècle, un succès assez grand, mais de courte durée. De nombreux manuscrits et trois éditions qui se succédèrent en peu de temps, la dernière en 1519 chez Michel Le Noir, en font foi. Aujourd'hui, l'Estrif est plus oublié que le Champion, et c'est beaucoup dire.
Il faut convenir que Martin Le Franc a fait preuve de peu d'originalité dans le choix de ses sujets : s'il était possible de trouver au moyen-£^e un sujet plus rebattu que celui du Champion des Dames, ce serait précisément les réflexions sur la Fortune et sa roue. Les discussions morales et philosophiques à propos de cette déesse, sa toute-puissance, sa partialité, son inconstance, avec de nombreuses citations d'auteurs anciens, sacrés et profanes, furent au moyen-âge un des lieux-communs de la littérature.
Le De Consolatione philosophiœ qui eut un succès énorme, n*est, comme on sait, qu'une dissertation sur la Fortune et les prétendus biens qu'elle accorde aux humains ^ Ce célèbre traité de Boèce a exercé sur le moyen-a^e une influence immense : il fut traduit plusieurs fois tant en vers qu'en prose, abrégé et imité'. Tous les auteurs, Martin Le Franc est du nombre, qui ont parlé de la Fortune, n'ont pas manqué de citer Boèce, par exemple Eustache Deschamps'.
En Boece, de Consolation, Trouverez-vous de Fortune l'assault.
Ses blandices et sa déception, etc.
Un écrit apocryphe de Sénèque, le De Remediis fortuitorum *, ne fut pas moins populaire au moyenâge. Dans la seconde moitié du XIV® siècle, Jacques Bauchant, de Saint-Quentin en Vermandois, traduisit pour Charles V, dont il était sergent d'armes, c ce petit livre que Senecque fist entre les autres qui est intitulé des Remèdes au confors des maulz de fortune qui aviennent ou peuent avenir aux hommes^ lequel livre il envoya a un sien ami appelé
* Particulièrement le second livre.
* Le Roman de Fortune de Simon de Fresne est une sorte d'abrégé de la Consolation de Boèce. Voy. Th. Wright, Biog, briU Utt, t. n. pp. 349-350, et Bulletin de la Soc. des Anciens textes, 1880, t. VI, p. 80.
^ Edit. Queux de Saint-Hilaire, t. I, p. 316, cf. t. V, p. 209.
* Voy. Z. Annaei Senecae opéra, éd. Teubner de Fried. Haase, t III, pp. 446-457.
Càllio \ » La traduction de Bauchant, outre le prologue, comprend dix-neuf petits chapitres, dans lesquels les hommes sont vivement engagés à se montrer indifférents aux biens et aux maux que Fortune envoie : Du remède ou confort contre la paour de la mort, contre la paour de maladie, contre la paour d'estre blasmez des mesdisans, contre la paour de povreté, contre la paour de perdre grant avoir, etc. Ce Liber de Remediis fortuitorum servit de modèle à Pétrarque pour le De Remediis utriusque fortunae^. A la fin de Tannée 1360, Pétrarque vint à Paris, chargé par Galeaz Visconti de complimenter le roi de France sur sa sortie de captivité, et, à cet effet, le 13 janvier 1361, tint devant le roi Jean un long discours latin, sur ce texte des Chroniques : L'Eternel, se laissant fléchir, exauça ses supplications, et le ramena à Jérusalem dans son royaume. Exaudivtt orationem ejus, reduxitque eum Jertisalefn
^ Bib. Nat. ms. fr. 1090. Le traité latin, nous dit Bauchant dans son prologue, est un dialogue entre Sensualité et Raison. « Mais pour la translation estre plus plaine et plus entendible, et pour ce aussi que je Tay trouvé en aucuns de mes exemplaires, ou lieu de Sensualité j'ay mis Callio, auquel Seneque envoya son livre, qui met avant les doubtes et doleurs ; et Senecque ou lieu de Raison, » etc. Jacques Bauchant avait déjà traduit pour Charles V le Livre des Voies de Dieu ou Visions de saincte Elizabeth, ms. fr. 1792.
* Le De Remediis utriusque fortunae fut traduit en français, par Jean Daudin ou Doudin, chanoine de la sainte Chapelle et bachelier en théologie, pour Charles V. Ms. fr. 11 17, et 593 (2e partie). Cf. Cabinet des mss, t. I, 41.
in regnum suum *. Ce discours n'est en somme qu'une série de réflexions sur les variations de Fortune qui tantôt abaisse et tantôt élève les hommes*. Tous les passages de la littérature classique qui se rapportent à la Fortune y sont cités, en première ligne le vers de Virgile :
Fortuna omnipotens et ineluctabile fatum ^ Ce discours impressionna vivement, — on était alors en pleine guerre contre les Anglais, — le roi Jean et le Dauphin*. Ce dernier, désireux d'en apprendre davantage, chargea Pierre Bersuire et d'autres savants personnages, de diriger, pendant le dîner offert aux envoyés de Visconti, la conversation de façon à faire dire à Pétrarque tout ce qu'il pensait de la Fortune. Pétrarque, averti à la dernière heure, par un ami, des desseins du Dauphin, recueillit en hâte ses idées pour n'être pas pris au dépourvu. Le lendemain, le dîner se passa et personne ne trouva le temps de disserter sur la Fortune. Mais, au sortir de la fête, Pierre Bersuire et trois autres
* Chroniq. II, XXXIH, 13.
* Voy. Ambassade de Pétrarque auprès du roi Jean le Bon, par A. Barbeu du Rocher, dans les Mém, présentés par divers savants a t Académie des Insc, et Belks-Lettres, Ile série, t. III, 1854, p. 214 sq.
^ Enéide, VII, 334; id.,I, 201-210, XI, 425-428, VII, 243- 244, etc.
* C'est ce que nous apprend une lettre de Pétrarque à Pierre Bersuire, datée du 6 septembre 1362 ; éd. Fracassetti, t. UI, p. 159. Liv. XXII, ép. 13. Cf. Barbeu du Rocher p. 197 et
personnages accompagnèrent Pétrarque dans sa chambre à coucher, et là, entre autres thoses, parlèrent longuement de la capricieuse déesse. Cette histoire est intéressante et montre bien quelle place occupait au moyen-âge la personnification de la fortune.
Dans les premières années du XV*? siècle, avant Martin Le Franc , Christine de Pisan, restée veuve avec trois enfants, à Tâge de vingt-cinq ans, ennuyée par des procès et des pertes d'argent, et cherchant la consolation et l'oubli daus la poésie, écrivit souvent des ballades sur la Fortune et ses tours.
Ha! Fortune très douloureuse Que tu m'as mis du hault au bas ' !
Outre de nombreuses petites pièces, ballades ou virelais, JChristine de Pisan a consacré à ce sujet tout un grand poème qu'elle offrit en mars 1404 à Jean duc de Berry, le Livre de Mutation de Fortune'^, qui est divisé en 7 parties, et qui n'est rien moins qu'un esbai d'histoire universelle, depuis les temps
» Edit. Roy, t. I, p. 8, bail. VII. Cf. p. 9, bail. VIH ; p. 11, bail. X ; p. 13, bail. XII; p. 97, bail. XCVII ; p. 104, virel. IV ; p. 266, bail. LI.
* Voy. P. Paris, Mss. fr, t. V, p. 136. — Sans contredit, la partie la plus intéressante du Livre de Mutation de Fortune c'est la première partie, divisée en 1 2 chapitres, dans laquelle Christine nous raconte, sous forme allégorique, ses propres malheurs.
les plus reculés, les Amazones et la Guerre de Troie, aux événements contemporains \
L'Estrif de Fortune et de Vertu de Martin Le Franc est un long débat, écrit en prose et en vers, et divisé en trois livres. Le genre débat fut toujours très populaire au moyen-âge. Longue serait la liste de ces disputes, depuis les premiers exemples que nous offre la littérature latine des premiers siècles de Tère chrétienne, le Conflictus Veris et Hiemis^ ou le Certamen Rosae Liliique de Sédulius Scotus', jusqu'à TEstrif de Fortune et de Vertu. Quant à la forme de satire ménippée, elle fut très à la mode au XV® siècle et dans les premières années du XVI®. L'Apparition de Jean de Meun d'Honoré Bonnet, l'Abuzé en Court, le Cœur d'amour épris du roi René, la Danse aux Aveugles, le Doctrinal de Court,
^ Dans quelques mss. des œuvres d'Alain Chartier, par exemple le 833 de la Bib. Nat. et dans Tédition de Du Chesne, pp. 710-717, on trouve un petit poème formé de 7 ballades et intitulé le Régime de Fortune, L'auteur n'en est pas Alain Chartier, mais Michaut Taillevent. Voy. Bib. Nat. ms. fr. 1696, fol. 43 vo et Arsenal, ms. 3521, fol. 216 ro. Ce Régime de Fortune de Michaut Taillevent n'est pas la même pièce, comme paraît le croire M. de Montaiglon dans le t. X de son Recueil, |). 75, que le petit poème intitulé « Le Règne de Fortune, auquel est monstrée la nature et puissance d'icelle, affin que l'homme porte patiemment tout ce qui luy adviendra. » M. de Montaiglon renvoie à une composition analogue, La Roe de Fortune, A Jubinal, Jongleurs et Trouvères, pp. 1 7 7- 1 8 1 .
* Voy. A. Ebert, Hist, générale de la Utt, du moyen-âge en occident. Paris, Leroux, 1884, t. II, p. 79.
• Ouv, cit. t. II,' p. 220.
la Déduction du Procès de Honneur-féminin, le Livre du Faulcon\ etc., sont écrits en prose entremêlée de vers.
Avant de faire une analyse rapide de l'Estrif, voyons à quelle époque il fut composé.
M. Paulin Paris, se fondant sur de vagues allusions à la guerre intestine, a cru que TEstrif fut écrit avant le Champion des Dames, de 1433 ^ ^435» avant la réconciliation de la France et de la Bourgogne. Une fois attaché au service des papes, Martin Le Franc n'eût pas, dit-il, dédié ses ouvrages à des princes française Une des rares allusions historiques de TEstrif, échappée à M . Paulin Paris, nous permet de dater l'ouvrage très approximativement. Je cite d'après le manuscrit français 1 1 ço de la Bibliothèque nationale ^: « Phelippe Marie, duc de Milan, nagaires trespassé, comme nous avons entendu, dist a ung de ses médecins devisant certain remède pour sa vie alonger que s'il trou voit la mort dormant il la resveilleroit, afin que par elle fust transporté du monde. » Il s'agit ici de Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, mort le 13 août 1447. Martin Le Franc en parle comme t nagaires trespassé ; t) l'Estrif donc, selon toute vraisemblance, a été composé de 1447 à 1448*, à la demande de Philippe le
* Montaiglon» Recueil, t. XII, pp. 260-306.
* Paulin Paris, Mss.fr, t. V, p. 123, » Fol. 183 vo.
* Si la rubrique, en tête du prologue, « A très hault, très puis- :,K etc., prince Phelippe, duc de Bourgoingne, etc., Martin Le
Bon lui-même, comme nous l'apprend Martin Le Franc dans le Prologue. Nous avoiis vu que, le 20 mars 1447, Martin Le Franc fut envoyé par Félix V, en qualité de légat apostolique, auprès du duc de Bourgogne*. Philippe le Bon qui prisait peut-être le talent de Martin Le Franc, ou qui voulut le dédommager en une certaine mesure du peu de succès que le Champion des Dames avait eu à sa cour, lui commanda TEstrif. C'était une habitude alors très répandue parmi les princes et les grands seigneurs de commander des livres pour leurs librairies^ De retour à Lausanne, Martin Le Franc se mit à écrire l'ouvrage commandé par le duc, « tant, dit-il, pour acomplir vostre commandement de toute ma puissance, que remonstrer souverainement combien vertu sus fortune doit avoir d'honneur, de loenge et de pris *. »
L'Estrif de Fortune et de Vertu commence par un prologue en prose, adressé à Philippe le Bon, et qui ne présente pas grand intérêt. Martin Le Franc y expose sommairement la manière dont il traitera son sujet : il fera débattre Fortune et Vertu devant dame Raison. Après ce prologue en prose, en suit un autre en vers de dix syllabes, dans lequel
Franc, prevost de Lausanne, secrétaire de nostre saint père pape Nicolas, » est Toeuvre de Martin Le Franc lui-même, il faut reculer TEstrif jusqu'en 1449 au moins, année où abdiqua Félix V.
* Voy. ci-dessus, p. 14.
* Ms. II 50, fol. 3 vo.
nous apprenons que dame Fortune a souvent préoccupé Martin Le Franc. Est-ce Fortune qui mène et dirige toute chose à son bon plaisir ? Ou est-ce Vertu, sans laquelle « les humains fais ne valent ung festu !>} Qui abat les royaumes ou les rend florissants et heureux î Qui remplit d'honneurs et de richesses des hommes sans mérite, tandis que d'autres, malgré leur travail et leur science, n'ont jamais eu « de bon eur ung plein poing » ?
Ainsi souvent, avecques Claudien, Homme nommé poète et arcien, Doubte m'a fait diversement songier, Et cop a cop opinion changier *, Et, pour monstrer de ce cas que me samble.
Faire ung débat de deux dames ensemble Devant Raison, laquelle a de coustume De séparer le fin or de Fescume \
On se rappelle le début du jChampion des Dames : A l'assaut, dames, à l'assaut ! Martin Le Franc ne commence pas moins vivement son Estrif, une fois
* Ces vers de Martin Le Franc se rapportent au commencement du 1er livre des Invectives de Claudien contre Rufin :
Ssepe mihi dubiam traxit sententia mentem, Curarent superi terras, an nuUus inesset Rector, et incerto fluerent mortalia casu, etc.
Jean de Meun déjà avait fait allusion à ce passage de Claudien dans les vers du Roman de la Rose qu'il a consacrés à la Fortune, édit. Michel, t. I, p. 211.
* Je fais toutes mes citations de TEstrif de Fortune et de Vertu d'après le ms. 1 1 50. — Fol. 5 ro.
les prologues terminés. Fortune s'écrie : <? Qui pourra plus cest orgueil endurer? » et dans une prose qui ne traîne pas, elle fait le procès à dame Vertu : « Vous, comme l'en dit, forgiez chasteaulz en Espaigne, promettant choses de l'aultre monde. La moindre de voz paroles est ung miracle. Riens ne vous est impossible. Le ciel ouvrez a tous ceulz qui vous sieuvent. Enfer ne doubte qui croit vostre conseil. Voirement les hommes faites dieux, et qui besongnier vous laira, ce monde finera et ung aultre referez. O vouloir desordonné ! O povoir impotent ! O songe de vieille, conceu sans commencement et sans fin esvanouy, dont on ne doit que rire ! ^ » Et Fortune se vante de faire les rois et les empereurs à sa volonté ; elle abat et foule « soubz le pié Toultrageux orgueil de ce monde »; elle donne « respit et ressourse de vie aux povres souffreteux». Dieu tout puissant gou\ierne en Paradis, elle au monde. Quant à vous, dit-elle à dame Vertu, vous feriez mieux de « donner repoz a vostre maigre viellesse en quelque renclusage que mendier de huys en huys, et perdre temps honteusement ^». Dame Vertu, ainsi prise à partie, reste calme, et lentement, sans se presser, plaide sa cause. Elle se permet de temps en temps de petites digressions qui mettent hors des gonds l'irritable Fortune. A chaque instant, celle-ci rappelle Vertu au fait. « Long procès je te deffens. Parle nerfveu langaige,
' Fol. 6 vo.
* Fol. 7 vo.
afferant au propoz, et touche au vif saas faire circuité. ^ »
Voici comment Vertu décrit son adversaire :
« Tant estes petite, inconstante, fresle, muable, incertaine, vagabonde, decepva^nt, périlleuse, diverse, que on. ne vous scet quel nom bailler. Les ungs cpnsiderans vostre ignorance, et que sans discrétion tribuez les biens mondains,, bendent les yeuU a vostre ymage. Les aultres veans vostre variété vous paingnent blanche d'un costé et noire.de l'aultre '\ Les pluseurs pour vostre mutation continuele vous figurent tournant une roe ou le plus hault trébuche en bas, et cil desspubz tire amont. Chascun selon sa propre opinion parle, et qui plus est, entre ceulz qui vostre nom exaulcent par fol erreur, les ungz vous reclament dieu et les aultres déesse, non sachans se masle estes ou femelle'. »
La conclusion du premier livre est celle-ci : « Certain est que tout vient de prérogative et souflfrance divines. Mais du nom de fortune on le baptise, ou par deffault de vivement entendre et çongnoistre la raison, ou car le bruit de fortune est trop en cours*, ))
(( Cy commence le second livre sur TEstrif de
* Fol. II ro.
^ Voyez une belle miniature représentant la Fortune avec sa roue, les yeux bandés, la tête mi-blanche, mi-noire, dans le ms. de l'Arsenal, 5113, fol. 12 vo. (Dance aux aveugles de Pierre. Micbaut).
^ Fol. ;^i ro.
* Fol. 67 ro.
Fortune et Vertu, ouquel est monstre que de la prospérité et tribulation d'empires, de royaumes, d'empereurs, de roys, et tous aultres, Fortune n'est cause, maistresse, ne dame*.» Fortune récuse Vertu et Raison, s'efforçant de prouver leur incompétence. Elle raconte à cet effet l'histoire du peintre qui, désireux de connaître le jugement de la foule, exposa son tableau, ce Ung paintre fu qui, voulant monstrer sa maistrise, une tresbelle ymage mist et exposa au regard commun, non seulement afin que la vendist, mais entendist le jugement du peuple et que chascun diroit de sa science. Que en advint il ? l'un loa le chief de l'ymage, l'aultre le reprinst disant que l'ouvrier n'y avoit point gardé mesure. L'un maintenoit que les bras et les jambes estoient de très bonne façon, l'autre affermoit que la vesture n'estoit bien adoubée. Or dist le maistre escoutant celle diversité d'oppinions : Je vous prye que chascun juge de cest ymage selon ce qu'il a d'art. Toy, cordouatiier, n'ay je fait bons solers? toy, chassetier, n'ay je fait bonnes chausses ? toy, parmentier, n'ay je fait chaperon afferant a la teste ? Dictes cy vostre adviz chascun selon son mestier, sans passer ôultre *. » Vertu, malgré les protestations de Fortune, continue la démonstration commencée au livre précédent, montrant que l'influe^ice accordée à Fortune dans les affaires de ce monde est beaucoup trop étendue.
' Fol. 67 vo.
» Fol. 68 vo.
Elle cite, à l'appui de son dire, quantité d'exemples tirés de Thistoire ancienne : Adam et Eve chassés du Paradis, Sardanapale, Cyrus. Tarquin, Marius, Pompée, César, Moïse, Saùl, Job, Saint- Paul, etc. Fortune, ennuyée de la longue énumération de Vertu, l'invite à parler un peu de la France, ce Va, dit-elle, par citez, villes, bourgs et villages, champs , forests et rivières, que verras tu, fors la trace d'un grant et espoentable arsin, ou le relief d'un grant disner ^? » Commence a aux royaulx jusques a cellui qui gratte la terre », visite tous les lieux qu'il te plaira, partout tu apercevras les coups de ma main. Ma roue tourne ; le moment est venu d'abaisser l'orgueil des Français. « Com.ment doibt ou puet mieulz apparoir nostre puissance que par ravaler la pompe françoise, et jouer des François comme d'une pelotte. Babilonniens , Assiriens, Troyens, Persois, Gregois, Affricans, Romains, Alemans, Espaignolz ont eu leur tour. N'est ce pas droit que François aussy l'ayent * ? » Vertu explique d'une autre manière l'abaissement de la France : la faute en est aux princes, aux seigneurs, qui, égoïstes, ne pensent qu'à leurs amusements, à leurs « habillemens remuez et rechangiez mille fois la journée^», et qui ont perdu tout courage et toute vertu. « Et ores gémissent doulentement les filz des pères qui anchiennement menoient en lyesse leurs jours. Ores
* Fol. 92 V».
* Fol. loi r».
' Cf. Quicherat, Histoire du costume, p. 277.
est flestrie la glore du royaume qui jadis flourissoit. Ores y est le hault en bas, le blanc en noir, le tout en neent converti et mué. Hz ont leur tour. Cest jeu parti, je le confesse. Mais ce ne vient de vous *.)> Décidément dame Fortune se défend mal : à la fin du second livre, il est bien et dûment établi qu'elle n*a rien à voir ce aux humains faits ». C'est Dieu qui envoie joies et afflictions et qui distribue les biens temporels comme bon lui semble. Les biens spirituels, du reste, sont seuls enviables.
« Le tiers livre demonstre que Vertu et Noblesse ne peuent estre subjectes a Fortune ^ »
Il semble qu'après la conclusion du second livre^ Fortune soit pour toujours réduite au silence, et qu'à bout d'arguments elle doive quitter la place. Pas du tout. Elle est inépuisable en expédients. « Il nous souvient, dit-elle, de ces povres folz glorieux lesquelz en leur meschante folie se cuident roys et empereurs ou papes. Et non obstant leur double misère, toudis parlent de seignourie ou de richesse. Ainsi est de ceste vaillant dame (Vertu) qui n'a pain a manger ne drappeau dont puist couvrir ses maigres costez, et neantmoins, comme une royne, lieve les cornes et voult avoir le hault parler entre les hommes commandant, donnant, promettant '. »
Après le coup de griffe, Fortune commente à sa façon les recommandations de Vertu qui exhorte
* Fol. loi v".
* Fol, 151 v«.
3 Fol. 159 v^
les hommes à mépriser les biens de ce monde.
« Souffrez, dist-elle, endurez, soutenez patiaument, faistes abstinence, n'amez richesses, fuyez pompes mondaines, si serez vertueux. » Qu'est-ce que cette vertu? (( Certainement toute leur vertu n'est aultre chose que ung je ne puis avoir, ou ung je n'y puis remède mettre. Grande différence est entre laissier les biens mondains par lascheté ou desespoir et les refuser par fermeté et valeur de couraige. Ilz sœuffVent, frappez comme les asnes du molin et batus •comme piastre. Hz jeûnent, ilz vont povrement vestus ; ilz refusent dons et mondains bénéfices ; les yeulx baissent en terre comme ja trespassez. ^ Bref, on les prend pour des saints, et ce ne sont que des hypocrites. <i Et puis dient que aux richesses, dignités, honneurs et puissances, retourner ne peuent, que n'en tiennent compte, avoir ne les veulent; elles leur desplaisent, car destourbent Tame de sainte contemplation et de l'amour divin. Las ! que c'est vaillaument et vertueusement ouvré ! Ne les croyez, dame Raison ; car, sans faillir, se leur viaire est bien pale et bien froit, leur cueur est bruslé d'ardant désir. Et il appert notoirement plus aura de beubant et d'orgueil ung povre mendiant, mais que prélat deviengne que nesun de la routte et assez occupé sera a regarder sa queue. Le proverbe commun ne ment: Il n'est orgueil que de povre enrichy. Et dont vient ce, fors de l'appétit affamé qu'il a vers richesse et puissances mondaines, lesquelles transgloutit desmesureement quant embrasser les puet. Sique Vertu ne nous aille plus ses mi-
racles loant et ne s'enorgueillisse se aucuns hommes vont en sa compaignie ; les impotens, les malostrus, les refusez, les exilliez, les bannis, la sieuventet non aultres *. »
Raison répond en faisant une longue dissertation sur Vice et Vertu, qui se font une guerre éternelle, mais dont les façons d'agir et de combattre sont bien différentes. A ce propos , Vertu parle des princes français. Il faut croire que les seigneurs du temps de Martin Le Franc ne brillaient pas par leurs vertus et leur modération : notre poète ne manque pas une occasion de les prendre à partie : « Fuyez, fuyez, qui tyrannie faittes soubz l'ombre de noblesse, fuyez la compaignie humaine. Vous y estes venus comme la cornaille aux nopces du roussignol, laquelle pour mussier sa noire robe vergongneuse, doulente et non joyeuse, roba les plumes du paon et se assist entre les plus belles. Mais longuement en reng ne demoura. Tantost congnue sa folie presumptueuse, fu des heraulz desvestue et vilainement hors de la feste boutée. Ainsi est de vous quiconques portez le parement de noblesse se blancs et clers dedans n'estes, en vain dissimulez gentillesse dehors. Ne vous fyez en ploy de genoul, n'en teste descouverte \.. )>
La fin de l'Estrif de Fortune et de Vertu rappelle très étroitement, pour la forme et le fond, le De Remediis fortuitorum ou le De Remediis utriusque
* Fol. i6o vo.
* Fol. 170 ru.
fortunae. Fortune énumère les biens et les maux dont elle dispose et qu'elle répartit à son gré parmi les humains, et Vertu, reprenant chacun des articles de rénumération, montre comment on peut triompher de ces maux et mépriser ces prétendus biens.
Voici un exemple : « Fortune : Riche vesture ou bien gente et nouvelle est bien advenant. Vertu : Soies couvert d'escarlate ou de pourpre, d'argent ou d'or, se dedens n'ez aorné de vertu, tu ez très mal vestu. Fay que on parle de toy, non pas de ton habit ; honneur ne te parte du doz, avecques toy le couche, voire en ton cuer l'encloz, car se avec ta robe tu le pends a la perce, on le te robera. Quand je voy aucuns hommes tous vermolus de vices, richement habilliez, il me souvient de sepulchres plaisans dehors, puants dedens. Apuleyus, philosophe, moult bien disoit les hommes regarder convient ainsi que les chevaulz. En achetant cheval, singulièrement tu considères s'il est de bonne taille, prest a courir, fort a porter ; l'ueil n'est principalement a selle ne a poitrail. Samblablement quant tu veulz priser homme, laisse la robe et le manteau, et regarde que de soy mesmes vault\ » L'énumération est longue :
Beaulté corporelle.
Force de corps.
Riche vesture.
Belle femme et beaulx enfans.
' Fol. 218 vo.
Belle maison, beau chasteau, beau palais rendant grande plaisance.
Grandes richesses.
Frians et sumptueux diners. (( Vertu : Merveilles est comment humain ventre dévore tant de choses. Grandes et gastes bestes d'une viande vivent, et attempreement la prendent. Seul homme se crieve de boire et de menger, et ne lui souffist le past que nature largement lui appreste, se diverses oudeurs, diverses saveurs, diverses couleurs, diverses qualités ensemble ne corrompt. Or fault estonner les boiz de cornes et de chiens pour la beste reposant ou buisson porter a la cuisine; or jeter roix ez eaues; or infinis engins avoir pour Toisel attrapper. Et quant tout est fort bouUy et rosty, a paine esmouvoir se daigne Tappetit, se poivres, gingembres, canelles, saffrans, chucres, noix musquettes. mille manières d'espiceries , ne Taguisent et parforcent a entasser morseaulz dedans ce petit ventre *. i>
Poissans et notables amys.
Noble sang et d'ancienneté gentillesse extrait.
Je metz en grâce des princes familiers mignotz conseillers. — Martin Le Franc, dans la réponse de Vertu, fait la satire de la cour et des « curiaux », satire qu'on retrouve chez plusieurs poètes du XVc siècle, Eustache Deschamps ^ par exemple,
* Fol. 223 vo.
* Voy. édit. Queux de Saint-Hilaire , t. I, pp. 182, 231, 237; t. n, pp. 30, 94, 163; t. IV, pp. 316, 325; t. V, pp. 159, 202, 284, 285, 289, 303, 308, 365, 399, 407, etc.
et dans T Abuzé en court *. Comme Alain Chartier dont il cite le Curial, Martin Le Franc avait vécu à la cour des princes et parlait par expérience. Il remarque que « il ne congnoist les misères de court qui ne les a sentu », et il insiste sur la perte de toute liberté : « Et quant ainsi seroit que toudis en prospérité Sourissent les curiaux, ne sont ils bien meschants qui ont leur liberté vendue, dormans a œul, mengeans a bouche, alans a pié d'aultrui. d Plus loin, il ajoute ; « Poy de bien a qui a soy mesmes n'est, » et, s'adressant à un curial, il dit : (( Or preng de deux partis l'un : ou servir au plaisir de ton maistre ou pour ton singuler prouffit. » Dans le premier cas, tu risques de, perdre toute conscience, surtout (ic se ton seigneur n'a le propos bien sain » ; dans le dernier, tu seras un homme inutile, et « comme loup affamé » tu suceras le sang du peuple. « Et quant par aucun temps auras esté con-
* Rabelais s*en est moqué dans sa Librairie de Saint- Victor sous le nom de Beliné en court. C'est une composition allégorique, écrite, comme l'Estrif, en prose et en vers. L'auteur, conduit par Abus et Fol-Cuidier, s'en vient auprès de la Cour, belle dame qui lui donne un emploi et des espérances de fortune. Mais une à une ses illusions s'en vont ; il s'endette, se ruine, tombe malade et échoue à l'hôpital. — Depuis l'édition qu'en a donnée Colard Mansion à Bruges, à la fin du XVe siècle, on attribue ordinairement l'Abuzé en court à René d'Anjou. Il est réimprimé dans l'édition des Œuvres du roi René, par M. de Quatrebarbes (Angers, 1 845-1 846, 4 vol. in-4), t. IV, pp. 63 sqq. Un ms. de la Bib. Nat. fr. 12775 donne comme auteur Charles de Rochefort (mort à Bruges en 1438). Voy. Rothschild, Cataloguey t. I, p. 332, et Vallet de Viriville, dans la N. b. g.
fit en celle, graisse, rapine te samblera droit, extortion courtoisie, murdre justice. Soubz ombre de la seignourie, tout te semblera licite ^ »
Renommer te feray le plus saige des autres.
Grande seure puissance.
Conqueste et victoire notable.
Roy, empereur, pape.
Très meschans parens, très villement nez.
Serf et esclave.
Trespas de femme belle et bonne renommée.
Mauvaise femme et diffamée.
Filz désobéissant, deslapideur de biens.
Bon filz par mort ravy.
Charge d'enfans.
Fille a marier et faulte de douaire ou d*argent.
Amy perdu.
Plusieurs de toy mal dient, plusieurs ont envie sur toy.
Il est foullé injustement.
Ung tyrant t'a forbanny de ton pays.
Il ne peut vaincre son ennemy.
Il a perdu grant somme d'argent.
Il a temps perdu.
Povreté.
Vieillesse.
Mort hastive, mort subite, mort cruelle.
Du royaulme de Tempire et du siège saint le priveray.
Fortune se voit dépouiller peu à peu de toutes
* Fol. 2a6 ro.
ses prérogatives. Elle qui croyait régner, sur tout le genre humain, en somme ne règne sur rien du tout. Naturellement, elle ne se soumet pas au jugement de dame Raison, et après avoir traité son juge et son adversaire de vieilles radoteuses, elle s'en va « afin que, dit-elle, brief et par effect demonstrons se povons l'empire troubler, changer et remuer la paix de pluseurs royaumes et contrées, et mesmement partir et diviser TEglise en unité et sur ferme pierre comme l'on dit fondée *. »
ce Cy fine l'Estrif de Fortune et Vertu fait par renommé homme Maistre Martin Le Franc, prevost de Lausanne, secrétaire jadis de pape Félix et maintenant de pape Nicolas, et prothonotaire du siège apostolique. »
De Goujet à nos jours, l'Estrif de Fortune et de Vertu a été regardé comme une œuvre lourde, ennuyeuse et indigeste, dans laquelle on retrouve pêle-mêle toute l'antiquité classique. M. Paulin Paris le juge en peu de motsl C'est, dit-il, un ouvrage vide de faits historiques et d'indications littéraires ou morales. Vide de faits historiques qui nous intéressent, c'est vrai. Rarement Martin Le Franc, laissant de côté rhistoire ancienne, grecque, latine ou juive, a choisi ses exemples dans celle de son temps. C'était inévitable au XV® siècle. Christine de Pisan avait fait de même : son Livre de Mutation de Fortune ne parle des événements contem-
^ Fol. 261 ro.
* Paulin Paris, Mss,fr., t. V, p. 123.
p'orains que depuis le 54^ chapitre de la septième et dernière partie. Relevons dans TEstrif tout un chapitre, — Martin Le Franc, il est vrai, y reste dans les généralités, — sur Tétat déplorable de la France. L'allusion à Philippe-Marie Visconti nous a fourni une date. Martin Le Franc rapporte ailleurs un mot de Carmagnole : « Le conte Carmignole, dont la memore est assez fresche, bien respondit a urig noble qui vilain Tapelloit : J*ay commencié, dist-il, noblesse en mon lignage et donné fondement de perpétuel nom. Et en toy la glore de tes prédécesseurs mœurt et fine. Siques ou foie opinion noble te fait, tient et repute, ou parfaitte noblesse n'as, se en vertu fondée n*est, et par leale euvre soustenue et gardée '. » Les allusions littéraires n'abondent pas non plus. Je n'en ai trouvé qu'une, mais qui ne manque pas d'intérêt : elle se rapporte à Alain Chartier.
M. Gaston Paris ^ dans son article sur Martin Le Franc, s'occupe, en passant, d'Alain Chartier, à propos d'un vers du Champion des Dames. Martin Le Franc, parlant de la Belle Dame sans merci, avait dit :
Elle n'est pas en l'ospital, Comme ne sçay qui l'a songié :
Elle est en tombeau de cristal ^, etc.
* Fol. 225, vo.
' Jiamania, t. XVI, p. 383 sqq.
' Champion des Dames, 15 vo — ^i\ Romania, p. 410.
— ÎÇO —
M. Gaston Paris voit dans ces vers une allusion à r Hôpital d'Amours ^ Or, dans ce poème, il est parlé d'Alain Chartier comme d'un mort. <l II résulte, dit M. G. Paris, de la citation de l'Hôpital d'Amours dans le Champion, que ce poème a été composé antérieurement ; Alain était donc mort, et sans doute depuis assez longtemps, en 1441, et rien ne prouve qu'il ait vécu plus tard que 1430^1^ C'était là une trouvaille importante pour la biographie d'Alain Chartier. La Ballade de Fougères, composée en 1449, ^t qu'on lui attribue ordinairement, ne serait pas de lui. On s'expliquerait dès lors qu'Alain Chartier ne figurât pas parmi les poètes qui déplorèrent la mort de Marguerite d'Ecosse. Quant à l'histoire du baiser, elle n'aurait pu se passer en France puisque Marguerite n'y vint qu'en 1436, mais en Ecosse où Alain fut envoyé en ambassade en 1427.
Une allusion de l'Estrif au Curial d'Alain Chartier vient malheureusement détruire tout ce raisonnement. (( Alain- Chartier, poète François, nouvellement, a mon plaisir, descript a les misères de court ^ » Nous avons vu que l'Estrif fut composé vers 1448 : Alain Chartier vivait donc encore à cette époque, et le Curial, que les biographes * pla-
* Du Chesne a imprimé l'Hôpital d'Amours dans son édition des Œuvres d^ Alain Chartier. Bib. Nat. mss. 833, 924, 1131, 1642, 1661, 2230. Arsenal, 3521, 3523.
* Romania, p. 414.
* Fol. 226 ro.
* Cf. Vallet de Viriville, dans la N. b. g.
cent ordinairement avant lé Bréviaire des Nobles, vers 1430, a été écrit vers 1448.
L'Hôpital d'Amours étant mis à part, je ne vois pas à quelle pièce on peut rapporter les vers du Champion concernant la Belle Dame sans merci. L'idée d'un hôpital, dans lequel les amants malheureux viennent se faire soigner, est un des lieuxcommuns de la littérature amoureuse du XV' siècle et des premières années du siècle suivant. Le Champion des Dames lui-même a son hôpital : on le retrouve, par exemple, dans le Cuer d*amours épris du roi René *, et, au XVP siècle, dans le Rousier des Dames de Desmarins de Masan l
En lisant l'Estrif de Fortune et de Vertu, on s'aperçoit bien vite, ce qui n'avait pas lieu pour le Champion des Dames, que Tauteur est un ecclésiastique. Le personnage tout profane de dame Fortune n'a pas empêché Martin Le Franc de faire de nombreuses citations bibliques, tirées du Nouveau- Testament surtout et des Pères de l'Église ; certains épisodes des vies de Jésus et de Saint-Paul y sont racontés tout au long; et les exhortations chrétiennes abondent. Voici un exemple entre tous : (L Soies certaine que Dieu veille et n'est riens tant desordonné que a ordre ne retourne, ne hors temps que a point ne reviengne. Et toutesfois Dieu dort, diray je, quant vous hommes dormez. Souvenance aiez de la saincte Evangile comptant comment
* Edit. de Quatrebarbes, t. III, p. 103.
* Montaiglon, J^ecuet/, t. V, pp. 162-203.
Jhesucrist en la mer paisible et reposée dormoit. Quant les wagues commencèrent a tressaillir et débouter la nef, ses disciples le resveillerent disans : Sire, nous perillons ! Il, aiant puissance et commandement sur les vents et les mers, tantost apaisa la tempeste. A vous tous chrestiens cest exemple apartient. En la nef de TEglise nagiez au port de salut eternele; le patron de la galée avez avec vous. Se vent survient et avez paour, esveillez le ; ne dorme vostre foy; car en danger ne porroit delaissier quiconques se confie, espère et met son amour en lui. Se adversité vous presse, ayez memore du bon Job \ etc. »
Cet élément chrétien faisait en quelque sorte de 1-Estrif un ouvrage d'édification. Comme dans le De Remediis utriusque Fortunae de Pétrarque, on venait chercher des consolations dans le poème de Martin Le Franc. L'Estrif, réduisant à néant le pouvoir de Fortune, c'est-à-dire du hasard aveugle, pour tout remettre entre les mains de Dieu, était recherché avec avidité et lu avec joie dans cette France du XV® siècle, ruinée et mutilée par ses querelles intestines et sa guerre avec les Anglais.
Les citations d'auteurs classiques, citations moins nombreuses qu'on ne l'a dit, et qui ne fatiguent nullement le lecteur parce qu'elles se lient bien avec le texte, étaient dans le goût de l'époque, et contribuèrent également au succès de l'Estrif ^
* Fol. 146 ro.
' Martin Le Franc cite Claudien, Platon, Aristote, Cicéron,
Quant à la prose de l'Estrif de Fortune et de Vertu, elle a les mêmes qualités et les mêmes défauts que la langue du Champion; je dirai même qu'elle est parfois pluf vive et plus alerte, avec les mêmes expressions pittoresques et les mêmes comparaisons en grand nombre. Les citations que j'ai faites dans l'analyse de* l'Estrif suffisent pour donner une idée de la prose de Martin Le Franc. On peut citer comme exemple de beaux vers et de comparaison conduite avec art, le morceau sur le mystère de la divinité dans lequel Martin Le Franc parle avec une grande élévation de Dieu et de la nature divine, et montre que, malgré tous nos efforts, nous ne pouvons nous en faire une idée, ce Regarde le petit papillon autour de la chandeille ; tant y vole que en la fin se brusle. Samblable est ton povre entendement, homme mortel 1 Plus cuides approcher de celle eternele clareté, et plus se dechoipt et obscurcist *. » Puis, à ceux qui veulent tout voir et tout connaître, il raconte*comment Hercule fut arrêté par l'Océan.
HomèrCj Flotin. saint Augustin, Virgile, Pline, Plutarque, Aulu- Gelle, Caton, Saluste, Tite-Live, Térence, Juvénal, Sénèque, Suétone, Boèce, Euripide,. Valère-Maxime, Lucien, Horace, Plaute, Xénophon , Apulée, et très souvent Boccace « en son livre des Nobles malheureux ». Sur le De casibus virorum illustrium, voy. Hortis, Studi, pp. 1 17-154, et sur la traduction de Laurent de Premierfait, id., p, 613 et suiv.
» Fol. 128 ro.
Hercules fut oultrageux voiagier Qui entreprint toutes les mers nagier
Pour nom acquerre.
Mais, quand il vist le merveilleux dangier Ou se mettoit par trop eslongier terre, Il fu constraint de voulenté changier,
Et de grant erre S'en retourna menant ailleurs sa guerre.
Pluseurs monstres il avoit abatu, Tué géants et lyons desvestu ;
Tant estoit fort, Tant corageux et rempli de vertu, Que tout vainquoit par orgueilleux effort; Chose qu'il vist ne prisoit ung festu ;
Enfin au fort La haulte mer le mist a desconfort.
Et, — demonstrant que cellui n'est pas sage, Qui veult passer ou n'a point de passage
Et qui l'ueil n'a A quelque port ou a quelque rivage, — Le propre lieu dont sa nef retourna, De deux pilliers de merveilleux ouvrage
Si bien bourna, Que d'arrester a tous advis donna.
Cest exemple comptons nous contre cieulz, Qji, par engin, veulent myner les cieulz,
Et qui se boutent En abisme par dessus les sourcieulz, Quant a parler des fais Dieu trop s'escoutent, Disans : Mal fait, ou trop est pericieux.
Las ! pou se doubtent Qui contre lui de langues poingnans joustent.
Les juge mens divins sont plus parfonds Que nul abisme ; il n'y a point de fons.
Au bort demeure ; N'entre dedens, aultrement te confonds.
De tout veoir il n'est maintenant heure.
Loe cellui qui te mist sur les fonts.
Ad ce labeure.
En trouble mer la voie n'est pas seure.
Musez aprez ce que vous est possible A concepvoir ; car il est impossible
Que mainte chose Vous soit par cause et rayson entendible ; Le seul pourquoy en ung seul Dieu repose.
Gueres n'y vault entendre bien la Bible
Avec la glose ; Dieu son conseil célèbre a porte close ^
L'Estrif de Fortune et de Vertu mériterait-il une réimpression ? Non, certainement. Le sujet a perdu tout intérêt pour nous. Mais cet ouvrage n'en place pas moins son auteur au nombre des bons prosateurs du XV® siècle. Et certes, il faut savoir gré à Martin . Le Franc , l'ami des humanistes italiens, imbu des classiques latins, d'avoir su écrire une prose claire et bien française, dans ce XV® siècle si souvent lourd et pédant.
* Fol. 128 r»>. Voy. A. van Hasselt, Hist, de la poésie fr, en Belgique, p. 200.