CHAPITRE I
Vie de Martin Le Franc \
Martin Le Franc nous donne sur lui-même de rares indications dans le Champion des Dames. Malheureusement ces renseignements sont loin de suffire à une reconstitution un peu complète de sa vie, et, perdus dans les 24000 vers du poème, ils ont passé longtemps inaperçus. Jusqu'à Tarticle de M. Gaston Paris, on ne trouvait sur Martin Le Franc, sur le lieu et la date de sa naissance ou sur sa mort, que des opinions fort diverses et plus ou
* Voy. Romania, t. XVI, p. 392 et suiv. Pour être complet, je répète en partie ce qu*a déjà dit M. Gaston Paris ; je dois quelques renseignements nouveaux, tirés du Buîlaire de Félix V, à Tobligeajace de M. Giuseppe Roberti et de mon ami Pietro Orsi.
moins vraisemblables, entre lesquelles il était diffi« cile de faire un choix. Tous ou presque tous les renseignements fournis par les bibliographes ou par les auteurs d'histoire littéraire, depuis La Croix du Maine, Du Verdier, Bayle, Tabbé Massieu, l'abbé Goujet S jusqu'aux grands recueils biographiques contemporains, peuvent se résumer comme suit :
* La Croix du Maine et du Verdier de Vauprivas, BibL franç^ (avec des remarques de La Monnoye, nouv. éd. donnée par Rigoley de Juvigny). Paris. 1772-1773, IL 99-101, V. 36-37. — Bayle, Dict, hist. et crit, 1741, art.: Franc. — Abbé Massieu, Ilist. de la poésie franc. Paris. 1739, pp. 229 et suiv. — Abbé Goujet, Bibl, franc. Paris. 1 741-1756, t. IX. — Voy. encore sur Martin Le Franc : Claude Fauchet, Œuvres, éd. de Paris 1610 in-4, p. 590. — Fr. Foppens, Bibl. belgica. Brux. 1739. IL p. 854. — Sautereau de Marsy et Imbert, Annales poétiques oti Almanach des Muses. Paris. 1 778-1 788, t. I. pp. 73-80. — J.-M. Barbieri, DelTorigine délia Pœsia riniata (éd. donnée et annotée par Tiraboschi) Modène. 1790, p. 92. — Guilbert, Mcm. biog. et litt. sur les hommes qui se sont fait remarquer daîis le dcpartemefit de la Seine- Inférieure. Rouen. 181 2, t. IL p. 106. — de la Rue> Essais hist. sur les Bardes, les Jo^igkurs et les Trouvères. 1834, t. m. 338-340. — A. van Hasselt, Essai sur riiist. de la poésie^ franc, en Belgique (Extrait du tome XIII des Mém. couroimés par VAcad. roy. de Bruxelles). Bruxelles. 1838, p. 114 sq. — A. Baron, Hist. abrég. de la litt. franc. Bruxelles. 1841, t. I. 282. — P. Paris, Mss. franc, t. V. 123, t. VI. 437. — A. Dinaux, Trouvères, j07tgleurs et ménestrels du Nord de la France et du midi de la Belgique. Paris. 1843, t. III. 346-352. — Viollet-le-Duc, Bibl poétique, 1843, pp. 85-86. — A. Champollion-Figeac, Louis et Charles, duc d* Orléans. Paris. 1844, pp. 41 1-4 12. — F. Bourquelot. Les Vaudois du XPe siècle. Bibl. de l'Ecole des Chartes. Ile série, t. HE, 1 846, pp. 84-88. — Pape, Notices hist. et biog.
stir la viUe et le canton (TAumak, Aumale. 1849, p. 71. — Quicherat, Procès de Jeanne Darc, Paris. 1849, t. V. 44. — Potin de la Mairie, Recherches sur le Bray normand et le Bray picard et sur toutes les communes de r arrondissement de NeiifchâteL Gournayen-Bray. 1852, t. I, 319. — Gaullieur, Etudes sur Vhi st. litt, de la Suisse franc, Genève. 1856, pp. 11-12. — Le P. Martin Schmitt, Mém, hist, sur le diocèse de Lausanne (pub. et annotés par Tabbé J. Gremaud) Fribourg. 1 858-1 859, t. II, p. 189. — Ed. Frère, Manuel du bibliographe normaftd. Rouen. 1858, 1. 1, 483. — Théod. Lebreton, Biog, norma^tde. Rouen. 1858, t. II. 460-461.
— Philomneste junior. (Brunet Gustave), La papesse Jeaniu, étude hist. et litt. Paris. Jules Gay. 1862. pet. in-12, pp. 19-20.
— H. Martin, De la vie spirituelle datis le pays de Vatid pemlant le moyen-âge, dans le Chrétien évangélique, 6e année, 1863, pp. 546-547. — A. Campaux, La question des femmes au quinzième siècle, dans la Revue des Cours litt. de la France et de l'étranger. Ire année. Paris. 1 863-1 864, pp. 459 et 641 ; Paris- Strasbourg, Vve Berger-Lcvrault et fils. 1865, brochure. — G. Brunet, La France litt. au XV*^ siècle. Paris. 1865, in-8. — L. Delisle, Cabinet des mss. I. 68. — Quichcrat, Nist. du Costume en France, 1876, p. 287. — J. Houdoy, I^a beauté des femmes dans la litt. et dans rart du Xlh au XVh siècle. Paris et Lille. 1876, in-8. — E. de Murait, Une Bible du Xpc siècle traduite en français ou romand, conservée à Lausanne et à Genève, dans la Revue de Théol. et de Philos. Lausanne. 1878, pp. 414-421. — A. de Montet, Dict. biog. des Gene^'ois et des Vaudois. Lausanne, 1878, t. n, art. : Le Franc. — J. Stcchcr, dans la Biographie ttatiofuile, pub. par l'Acad. roy. de Belgique, Bruxelles, t. VII, p. 223. — Oskar Richter, Die franz. Litt. am Ilofc der Herzoge von Burgund. Inaugural-Dissertation. Halle. 1882, in-8<>. - — Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le barott James de Rothschild. Paris. 1884, t. I, p. 251. — S. Berger, La Bible au moyenâge. Imprimerie nation. Paris. 1884, pp. 220, 300 et 430. - M. Sepct, Jeanne Darc, Tours. 1885, gJ in-80. — X.-N. Oursel, Xouv. biog. normande. Paris. 1886, t. II, p. 102. — Gallia christiana, t. XV, col. 382 et 383.
— lO —
€ Martin Franc ou Martin Le Franc, né vers 1 395 à Arras (Artois), ou à Aumale (Normandie), devint prévôt de Lausanne (Suisse) ou de Leuze (Hainaut), et mourut vers 1460 à Rome, à ce qu'on croit. > Le nom lui-même du poète n'a pas été épargné. Faut-il appeler Tauteur du Champion des Dames Martin Franc ou Martin Le Franc ? Martin Le FVanc est son nom véritable et La Monnoye déjà Ta prouvé dans une note ajoutée à la Bibliothèque de La Croix du Maine. Martin Franc est une faute d'impression de l'édition princeps du Champion des Dames ', erreur qui a passé dans l'édition de 1530 * et de là dans les biographies et traités littéraires. Les différents manuscrits des œuvres de notre auteur, les éditions de l'Estrif de Fortune et de Vertu donnent tous invariablement Martin le Franc ; François Philelphe parlant de notre poète l'appelle Le Francus • et Pierre Michaut dans le prologue du Doctrinal de Court * ou dans la Déduction du Procès de Honneur Féminin * l'appelle aussi Martin Le P>anc. Inutile d'insister davantage sur ce point d'ailleurs peu important. Une question plus intéressante et à laquelle heureusement on peut répondre avec les seules données du Champion des
* Lyon, vers 14S5.
* Paris, chez Galiot du Pré.
' jSi\ .iV /»? iViV.v J7/ .V.2t'n.\ note de La Monnoye.
* Lejjrand d'Aussy. -.M\*/>vj :'f Ex'rairs, t. V. p. 5 2 S.
* y^zrJin ./{• /ÎL';>«v,\v, éd. Arnoullei. fol. 140 r»:*. ou éd. de Paris I^o^, fol 4~ vv\
Dames est celle de savoir où est né Martin Le Franc. Ici encore nous sommes en présence d'opinions divergentes.
Jean Le Maire, dans la Couronne Margaritique, j f parle en ces termes de Martin Le Franc : < Maistre Martin Franc, natif cPArras, poëte, philosophe et historien, et jadis Secrétaire du premier Duc de Savoye *. » D'autre part, plusieurs années après, dans son Recueil de l'origine de la langue et poésie française, Claude Fauchet fait naître l'auteur du Champion des Dames dans le comté d'Aumale, en Normandie ^
Dès lors, tous ceux qui parlèrent de Martin Le Franc se partagèrent entre ces deux opinions. Les uns, par exemple l'abbé de la Rue, Théod. Lebre-
* Les lUtistrations de Gaule et singularîtez de Troye, par maistre Jean le Maire de Belges, avec la Couronne margaritique. Lyon, 1549, p. 57. Dans cette Couronne, composée en l'honneur de Marguerite de Bourgogne, 10 personnages (messire Robert Gaguin, Albert le Grand, maistre Jean Robertet, Isidore, messire George Chastelain, Bocace, Arnauld de Villeneuve, messire Marsille Ficin, maistre Martin Franc, Frère Vincent de Bcauvais) font à tour l'éloge d'une dame, d'une vertu, et d'une pierre précieuse.
* Ed. de 1 610, p. 591 : « Le Romans de la Rose a estércceu par les librairies des seigneurs, comme livre plaisant et rempli de beaux traits de doctrine, malgré les prescheurs et théologiens : tellement que plusieurs crièrent contre. Et entre autres maistre Martin Franc, itatif en la Comté d^Aitmale en Xormandic, Prévost et chanoine de Lauzane en Savove, fit un livre contre le Romans de la Rote, intitulé Le Champion des Dames ; comme si Jehan de Meung eust escrit contre elles. »
ton, Ed. Frère, faisant une biographie d'auteurs normands, n'oublièrent pas d'y faire figurer Martin Le Franc, sur l'autorité du Président Fauchet. D'autres, par exemple François Foppens, Arthur Dinaux, André van Hasselt et les auteurs de la Biographie nationale belge, parlant des poètes dont s'honore la Belgique, furent, au contraire, de l'avis de Jean Le Maire. D'autres, enfin, sans parti pris, considérant d'une part que Le Maire de Belges est presque contemporain de Martin Le Franc, tandis que Claude Fauchet en est séparé d'un siècle et même davantage, d'autre part que notre poète parle d'Arras à plus d'une reprise dans son Champion des Dames, adoptèrent comme plus vraisemblable l'opinion de l'aufeur de la Couronne Margaritique. Le Président Fauchet avait raison : Martin Le Franc lui-même en effet a pris soin de nous renseigner sur sa patrie dans un passage du Champion des Dames où il est question d'une mère (l qui percha ses mamelles jusqu'au sang pour sustenter son enfant »
Comme sachant le cas j'en parle.
Car il avint ou je fus né,
En la doulce conté d'Aumalle ^
Martin Le Franc naquit en 1395 d'après l'opinion générale. Suivant M. Gaston Paris, il dut naître vers 1410 ; en 1442, en effet, dans la dédicace du Chara-
* Champicni des Dames. Bib. nat. ms. franc, iiù^'jd, ibl. 119 vo; éd. Galiot du l'rc fol. 334 r».
pion des Dames, Martin Le Franc parle de sa « jeunesse mal apprise et nichement conduite » et de la € jeunesse de 5on engin». Or, s'il était né en 1395, il n'aurait pu en 1442 insister sur sa jeunesse. Martin Le Franc, né vers 14 10, avait une trentaine d'années lorsqu'il commença son Champion des Dames \ Il fit ses études à Paris où il eut pour maître Thomas de Courcelles, fameux par le rôle qu'il joua dans le procès de Jeanne Darc.
Martin Le Franc nous apprend qu'en 1435 il se trouvait à Arras, lorsque fut signé le 2 1 septembre le traité qui réconciliait la France et la Bourgogne ^ Nous pouvons conclure également d'un passage de la « Complainte du livre du Champion des Dames à son acteur ' » qu'il a pris part ou tout au moins assisté aux délibérations du Concile de Bâle. Dès ce moment la fortune de Martin Le Franc grandit rapidement. Félix V le prit pour secrétaire et le gratifia du titre de protonotaire apostolique. Nommé le 6 mai 1443 chanoine de l'Eglise de Lausanne *, Martin Le Franc, quelque mois après, le 24 septembre, y fut élevé à la charge de prévôt *, la plus haute dignité du chapitre après celle de l'évêque,
* Rom, XVI, p. 393.
* Ms. 12476, fo 14 vo ; éd. fol. 31 ro.
* Rom, XVI, p. 430.
* BuUaire de Félix V (Turin, Archives piémontaiscs) vol. IV, fol. 162.
* BuUaire, vol. IV, fol. 215. En qualité de prévôt, Martin Le Franc prêta serment devant le chapitre de Lausanne le 29 septembre 1443. C'est ce que nous apprend le Père Schmitt. (Mcm,
Possédant déjà la riche prébende de Dommartin V il fut encore, le 3 octobre 1444, nommé chanoine de TEglise de Turin avec Texpectative de la première prébende vacante ^
Le 20 mars 1447, Félix V envoya Martin Le Franc en qualité de légat apostolique auprès du duc Philippe de Bourgogne '.
La même année, Martin Le Franc fut nommé chanoine de FEglise de Genève ; et le 6 novembre 1448, Félix V ordonnait au chapitre de cette ville de laisser Le Franc, quoique absent, jouir des revenus de son canonicat *.
Dans cette année 1448, le Concile de Bâle fut transféré à Lausanne. Félix V, n'ayant plus pour lui que la Suisse et la Savoie, déposa la tiare pour rentrer dans la solitude, le 7 avril 1449 *. Nicolas V
hist, sur le Dioc. de Lausanne) d'après le Liber juramentortttrt canonicorumf clericorum et habituatarum ecclcsie cathedralis Lausannensis, conservé dans les Archives du canton de Vaud. . — Martin Le Franc, suivant certains bibliographes belges, étaitJI prévôt non pas de Lausanne mais de l'abbaye de Leuze, dans le Hainaut. La ressemblance des noms latins de ces deux villes est probablement la cause de l'erreur.
» liom, XVI, p. 398.
* Bullaire, vol. VI, fol. 256.
* Buîlairey vol. VII, fol. 308. Voici ce que dit Félix V en parlant de Martin Le Franc : « Nos de tua probitate, constancia, fidelitate et circumspectione merito coniîdentes.... »
* Bullaire, vol. VIL 35, 166; vol. VIII, 21, 22, 234 et 235.
* La renonciation au pontificat du pape Félix V, « datum Lausanne VII Idus Aprilis anno a nativitate Domini MCCCCXLIX, Pontificatus nostri anno IX », est contresignée « Martinus. » Guichenon, HisU génial t. II, pp. 328-329.