‹ Martin Le Franc, prèvôt de Lausanne: Thèse, GenèveChapitre 5 sur 16 · I.a grande ouvrière de sens plaine · texte numérisé non relu

I.a grande ouvrière de sens plaine

Chamberière du très hault père.

^ Ed. Michel, t. II, p. 190. Vers traduits de Virgile, Eglog. III, 92.

promet le paradis * à tous ceux qui accomplissent les « euvres de Nature * et excommunie ceux qui ne font rien « pour l'espèce continuer^ >.

Jean de Meun, après avoir mis un acharnement opiniâtre à dire " des femmes tout le mal possible, cherche ensuite à s'excuser pour garder « son honneur et son bon loz ^ >. Il demande un hypocrite pardon de ses grossièretés à l'égard du pauvre sexe féminin :

Car nus ne doit famé despire, S'il n'a cuer des mauves le pire *.

* « ^lais se miculx vculx ouir dcscriprc paradis et enfer, et par plus soubtilz termes et plus haultemcnt parler de théologie plus proffitablement, plus poétiquement et de plus grant efficace, lis le livre que on appelle le Dant, ou te le fais exposer pour ce que il est en langue florentine souverainement dite. La, orras aultre propos mieulx fondé, plus soubtilement, ne te desplaise, et ou plus tu porras profiter que en ton Romant de la Rose, et cent fois mieulx composé, ne il n'y a comparaison, ne t'en courouces. > Lettre de Christine de Pisan à Pierre Col (Kib. nat. ms. fr. 835).

^ Ed. Michel, t. II, p. 285. Christine de Pisan déjà avait relevé cette contradiction dans les paroles de Genius. [Lettre à Jean de Montreuil). — Gerson {lision, ms. fr. 1797, fol. 17), à propos de dame Nature, accuse Jean de Meun d'avoir copié Alain de Lille : « Vray est que ceste ficcion j)oetiquc fut corrumpucment estraite du grarrt Alain en son livre qu'il fait de la plainte nature (De planctu naturx*). Car aussi très grant partie de tout ce que fait nostre fol amoureux n'est ])rcs(|uc fors transi acion des diz d'autrui. Je le scay bien, il cstoit humble qui daignoit bien prendre de ses voisins, et se ournoit de toutes plumes, comme de la cornaille dient les fables v.

^ Ed. Michel, t. II, p. 142.

* Ed. Michel, t. II, p. 145.

Puis, s'adressant à toutes les dames et demoiselles, il les prie de bien vouloir passer avec indulgence sur certaines paroles du Roman de la Rose trop libres ou trop hardies, et donne de sa conduite une explication bien curieuse. Ce n'est ni par méchanceté, ni par haine qu'il s'est exposé aux colères et aux ressentiments du beau sexe, c'est par amour de la science uniquement :

Car il fait bon de tout savoir K

Et pour se disculper plus complètement encore, Jean de Meun essaie de faire retomber sur d'autres le châtiment que lui seul mérite :

... As actors vous en prenés, Oui en lor livres ont escrites Les paroles que j'en ai dites ^

Il a recours également à une autre excuse, qui se retrouve chez presque tous les adversaires du sexe féminin : les satires qui remplissent le Roman de la Rose ne s'adressent qu'aux mauvaises femmes; Jean de Meun fait, avec plaisir, une brillante exception pour les bonnes. Mais il s'empresse d'ajouter que

* Ed. Michel, i. II, p. 145.

^ K(l. Michel, t. II. p. 145.

de ces dernières il n'a jamais pu en trouver *, Salomon non plus '.

C'est là une comédie grossièrement jouée et à laquelle il paraît difficile de se laisser prendre. Cependant, à la fin du XIV^ et au XV® siècle, il sera tenu grand compte à Jean de Meun de ces excuses qui n'en sont pas. Enfin, autre circonstance atténuante, Clopinel était jeune quand il a composé le Roman de la Rose et il s'en est repenti plus tard dans son Testament ^. Pour un pécheur repentant, il est rare que le pardon se fasse attendre. Ecoutez comment Gerson, tonnant contre le Roman de la Rose, parle de Jean de Meun : « Si scirem ipsum non egisse pœnitentiam, non potius rogarem pro eo quam pro Juda; et augmentant hi qui in malo eum

* C'est ce que dit aussi l'auteur d'une pièce satirique, publiée, d'après un ms. de Genève, par ;M. Eug. Ritter [Poésies des X/ïc et AVe siècles. Genève, 1880, pp. 14 et 15) : Il faut chérir et honorer la bonne femme : « Or la querez en ung chault four. >

^ Ed. Michel, t. I, p. 329.

^ Du moins c'est ce que Christine de PIsan et Gerson ont conclu d'un passage du Testament dans lequel Jean de Meun nous apprend qu'il a fait en sa jeunesse « maint dit par vanité >. Pierre Col {Lettre à Christine, mss. fr. 835, 1563) prétend que ce passage ne s'applique pas au Roman de la Rose, mais à des ballades, rondeaux, virelais de Jean de Meun, aujourd'hui perdus. A quoi Christine répond qu'il est bien extraordinaire qu'une partie des œuvres du célèbre Clopinel se soit ])erdue, et que, du reste, dans le prologue de la Traduction de Boèce (Consolation de Philosophie) où Jean de ^leun passe en revue tous ses ouvrages, il ne parle ni de ballades, ni de rondeaux, ni de virelais.

legunt pœnam suam, si est damnatus, vel in Purgatorio ^ >

Jean de Meun fut un pécheur repentant, Matheolus un pécheur endurci. Pour ce dernier, comme pour son devancier, on n*eut jamais de pardon généreux; lui et son livre furent condamnés sans pitié et sans appel. C'est que, implacable dans sa haine contre les femmes et le mariage, Mathiolet le Bigame dépassa en invectives Jean de Meun luimême, sans avoir, comme celui-ci, Texcuse de la jeunesse irréfléchie et moqueuse.

Le clerc Matheolus, né à Boulogne -sur- Mer, épousa une veuve, et tomba, par le fait, au rang des bigames, c'est-à-dire perdit ses privilèges de clergie. MM. Morand et Tricotel ^ qui se sont longuement occupés de Matheolus, ont cru, pour expliquer le surnom de Bigame, qu'il s'était marié deux fois ; certains passages des Lamentations, en

* Gerson pardonne à Jean de Meun, mais regrette que ce poète n*ait pas, dans sa jeunesse, mieux employé son tilenL « Helas, bel amy et soubtil clerc, helas ! et n'estoit il assez de fols, n'estoient donques assez folz «amoureux au monde sans toy mettre en la tourbe, n'y avoit il qui les menast et aprist en leur folie, sans ce que tu te donnasses leur capitaine ducteur et maistre ? Fols est qui foloie, et folie n'est pas sens ; trop veult estre blasmé qui se diiïame et prend l'oflice d'un diffamé. Pour \Tay, tu estoies dij^ne d'autre maistrize et d'autre office. >/ l ision de Gerson f ms. fr. 1797.

* Franc. Morand, Ihtlktin dti BihUop,^ Xc série, 1851 -1852, pp. 375-398: (Boulogne-sur-Mer, 1851, in-80;) — Ed. Tricotel, id., 32e année, 1806, pj). 491-514, 552-566, 604-616.

effet, dans lesquels Matheolus tonne contre les veufs qui reprennent femme, sembleraient justifier ce point de vue. M. Gaston Paris * a montré que Matheolus s'est marié avec une veuve, ce qui suffisait pour lui faire perdre ses privilèf^es, les clercs épousant des veuves et les clercs mariés deux fois étant dans les canons mis sur le même pied et passibles des mêmes peines '\

Nous avons déjà remarqué que, dans les premiers sièôles du christianisme, l'E^^lise a montré une grande répulsion pour le mariage qu'elle regardait comme la conséquence du péché d'Iwe. En 305 fou 306), le 33c canon du concile d'Elvire (en Espagne) prescrivait le célibat à tous les ecclésiastiques employés au service de l'autel, aux évoques, prêtres et diacres. Cette prescription fut renouvelée dans le premier canon du concile de Néo-Césarée fentre 314 et 325). Quant aux laïques et aux clercs mineurs, puisque le mariage est un mal nécessaire, il leur était permis de se marier, mais» une seule fois. Les secondes noces n'étaient pas bénies par l'Eglise, et si un prêtre les bénissait il était puni ^.

Cette loi, qui était dure, souleva des protestations. ]\1. Mussafia a publié, d'après un manuscrit de Pavie, dans les Sitzungsberichte de l'Acadcmie

* Roman'uii XVT, p. 40H, note i.

^ Voy. Corpus y uris Cationici (F-ci])/. iSSi, t. Tli : De l>ij;amis non ordiiianclis, liv. I, j^p. I4h .si]»}. ; De clcrici- conjuj^atis, liv. m, p. 45.S S(|q; De sccundis niiptiis. liv. I\', j). 730 sq(|.

^ Corp. J uris can.^ Il, ji. 730 : « SccuikIil- nuptia.' imu bciiccUcunlur, et henediccns punicndiis est. *

de Vienne *, une petite pièce de 158 vers octosyllabiques, intitulée Le Dit de Bigamie. L'auteur, Jehan Pitart ^ y prétend que se marier deux fois, comme lui-même a fait, est légitime et naturel. Pourquoi donc Dieu a-t-il institué le mariage ? Et certes, ajoute-t-il, certains clercs feraient mieux de se marier deux fois ou même trois fois et de vivre honnêtement.

Jehan Pitart raisonnait avec un bon sens que nous cherchons en vain chez Matheolus. Ce dernier, de ce qu'il a perdu ses privilèges de clergie, ne s'en prend pas à la loi, comme cela serait naturel ; évidemment aveuglé par la colère, il décliarge toute sa rage sur le mariage d'abord, puis sur sa femme qui n'en peut mais, et sur toutes les femmes qui en peuvent moins encore. Il proteste, il est vrai, mais en passant seulement, contre le décret du pape Grégoire, qui enlève aux bigames toute « joye terrienne ^ ». Mais ce n'est pas le pape Grégoire, c'est sa femme qui est cause de tout le mal.

Matheolus, rejeté hors de l'Eglise par son union

* T. LXIV, 1870, pp. 585-590.

* Il se nomme en acrostiche.

^ Grégoire X ]iul)liii en 1274 la collection des constitutions du concile de Lvon, dont voici le can. XVI : Altercationis antiqux' dubium pressentis declarationis oraculo decidentes, bit^amos omni privilc^io clericali declaramus esse nudatos, et cœrcitioni fori sa.'cularis addictos : consuetudine contraria non obstante. Ipsis (pKxpic sub analhemate prohibemus déferre tonsuram vel habitum clcricalem. > Voy. Mansi, t. XXIV, col. 91, § XVI, De bigamis.

avec une veuve, a écrit, pour se veager des femmes et du mariage, un poème en vers latins, intitulé Lamentatio ou Liber Infortunii, divisé en quatre livres, aujourd'hui perdu. Un certain Jean LeFèvre, originaire de Ressons-sur-Matz *, le traduisit en vers français vers le milieu du XIV <5 siècle. La traduction fit oublier l'original *.

Inutile de faire ici une analyse détaillée de ce poème de 10118 vers. M. Tricotel en a fait une très complète et très exacte dans le Bulletin du Bibliophile ^. Voici, cependant, à titre de spécimen, quelques vers du Livre de Matheolus :

Or ay je prins veufve a mariage Oui contre moy froncist et grouce ; A toutes heures me courrouce, A chascun mot chetif me nomme ; Par elle suis fait chetif homme.

Certes trop est mauvaise beste :

Je la crain plus que la tempeste.

En mariage est la coustume Oue tout vertist en amertume, etc.

Matheolus se lamente d'abord longuement sur

* Arrondissement de Compiègne, départ, de l'Oise.

^ Le Livre de Matheolus fut imprimé plusieurs fois à la fin du XVe et au XVIe siècle. ]M. Ed. Tricotel en a donné une nouvelle édition, tirée à un petit nombre d'exemplaire*; ; Bruxelles, impr. Mertens (pour J. Gay), 1864, in-12.--- Les citations que je fais du Livre de Matheolus sont tirées de l'édition non chiffrée de Lyon, ()l. Arnoullet, in-4 j;oth., s. d. (Bib. Xat. Rés. Y, 4420).

" 32e année, 1866, pj). 552 sqq.

ce qui lui tient le plus au cœur, ses privilèges perdus : une chose, entre toutes, paraît le toucher beaucoup, c'est d'avoir affaire à des juges laïques. Ensuite il nous raconte comment il a rencontré Perrette, sa femme, et s'est laissé prendre à ses charmes, charmes trompeurs et de courte durée. Il eût mieux valu, certes, rencontrer la tête de Méduse. Passant au mariage, Mathiolet décrit, avec une grande richesse d'imagination, tous les maux qu'il procure à l'homme ; et il émaille son récit d'histoires assez libres, celles de La Femme de Guy et Simon , de Sebille et Verris, de Framery et sa femme, de Salomon, d'Aristote, de Calphurnie, du Mari qui a pondu un œuf, de Galatée, de Clément et sa femme Berthe, du Diable et du Médecin, etc. Tel est, dans ses grands traits, le Livre de Matheolus le Bigame, composé et envoyé par < toute France >, comme dit le prologue, afin

Que nul, si n'ait au corps la rage.

Ne se mette en mariage ', Et m es me ment par bigamye.

Jean Le Fèvre avait mis en français les « beaux vers > de ^latheolus pour faire en quelque sorte œuvre de charité, en montrant aux hommes ce qu'est le mariage et ce que sont les femmes : car, lui aussi, comme le Bigame, avait « cause d*espandre lermes » ; il s'était marié, ce qui lui faisait dire :

^ MaiHiue une syllabe.

Mieulx me vaulsist dedans Tlsère Ou dedans Seyne estre noyez.

Est-ce que sa femme réussit à lui faire voir dans le mariage autre chose que les misères et les ennuis dont parle le Bigame ? Nous ne savons pas. Mais lui-même nous apprend que, se repentant d'avoir contribué au succès d'un livre aussi généralement réprouvé que les Lamentations, pour racheter sa faute et se réhabiliter aux yeux des femmes et des honnêtes gens, il composa un Rebours de Matheolus K Ce Rebours, appelé aussi Livre de Liesse ^ commence bravement par ces vers :

De femmes sommes tous venus, Autant les gros que les menus :

Pourquoy celluy qui en dit blasme Doit estre réputé infâme ^

Jean Le Fèvre regrette d'avoir autrefois mal parlé des femmes et du mariage ; il ne faisait alors, ce qui Texcuse, que traduire « Matheolulle ». Contrit et repentant, il met sa plume au service des dames et entreprend leur apologie. Il n'est rien en effet qui n'ait son contraire :

Les espines sont près des roses, Aussi est l'ortie poignant Jouxte l'herbe souefve joignant.

* M. Morand, ouv. cit., ne croit pas que le Rebours soit l'œuvre de Jean Le Fèvre. Tricotel a montré le contraire.

^ Cf. Ad. Keller, Romvart. {1844), pp. 368-379.

^ Edit. de Michel Le Xoir, Paris, 1518, in -4 goth. de 60 feuillets non chiffrés (Bib. Nat. Rés. Y, 4421).

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Il intitule sa palinodie le « Traicté résolu » ou Livre du résolu en mariage, et il espère pouvoir montrer que loin d*être attaquées et vilipendées, les femmes doivent être aimées, louées et honorées. Et sans tarder, en a procédant sommairement », il se met à réfuter Matheolus.

Voici quel est le procédé sommaire de Jean Le Fèvre : il reprend un à un les arguments de Matheolus, les expose en quelques vers souvent mot pour mot, et les réfute ; des histoires et des contes, qui remplissent les Lamentations, il s'efforce de tirer une autre morale ; et, de temps en temps, mettant de côté toute controverse, il chante les louanges des femmes, comme Matheolus les couvrait d'injures. C'est bien là un rebours. Au Bigame, par exemple, qui faisait un reproche aux femmes d'avoir été créées d'un os, Jean Le Fèvre répond :

A ce que Mathieu nous assault, Et dit que femme parle hault Pour ce qu'elle est d'ung os fourmée, Je dy tant plus doibt estre aymée La chose quant elle est plus noble, Aussi comme azur et sinople Vallent mieulx que charbon et croye.

Il n'est vivant que bien ne croye Que femme doibt avoir le los Pour ce qu'elle fut faicte de l'oz Et l'homme fut fait de la terre.

Il faut remarquer cependant que le Rebours ne suit pas l'ordre du Livre de Matheolus, et qu'en

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outre Jean Le Fèvre laisse de côté certaines allégations du Bigame qui vraiment ne sont pas dignes d'être prises en considération, qui « sont pou à croire ». Le Fèvre, dans tout son plaidoyer, fait preuve de beaucoup de zèle et souvent de bon sens, et réfute sans peine les arguments des Lamentations. Ecoutez-le répondre à Matheolus qui reprochait à Perrette, autrefois jeune et jolie, d'avoir vieilli et perdu ses charmes :

Ainsi va d'umaine figure,

La beaulté moult petit y dure,

Car il ne peult autrement estre.

Pour ce Mahieu qui estoit maistre

N'avoit cause ne action

D'en faire lamentacion, etc., etc.

Le Rebours se termine par ces vers :

A tant fineray mon propos

Jusqu'à ce que plus saige vienne

Qui ceste matière soubstienne.

Si croy je que jamais finée

Ne sera ne déterminée;

Car Venus est l'amour du monde.

Et avarice est trop parfonde.

Icy feray fin a mon œuvre.

Moult gaigne qui honneur recœu vre.

Le Rebours de Matheolus était une tentative intéressante faite pour défendre les femmes ; écrit par un ancien adversaire, ce plaidoyer aurait dû, semble-t-il, servir puissamment leur cause et avoir un grand retentissement. Il n'en fut rien : jamais le

Rebours n'atteignit à la réputation du poème qu'il réfutait. Cette honnête rétractation passa presqu 'inaperçue, et la renommée dû Livre dé Matheolus alla grandissante, en dépit des attaques de Christine de Pisan * et de Martin Le Franc ^

On fit du Livre de Matheolus une sorte de résumé intitulé la Grant malice des femmes ^

* Dans la Cité des Dames.

* Voy. Romania, XVI, p. 408.

' Voy. Montaiglon, Recueil, t. V, pp. 305-318.

A propos de Matheolus et des adversaires du sexe féminin, je rapporte ici en partie, à cause de sa rareté et malgré sa longueur, un passage curieux du Purgatoire des mauvais niarys (Bib. Nat. Rés. Y* 1299). L'auteur de cette pièce, conduit au Purgatoire par dame Raison, assiste aux châtiments divers subis par les mauvais maris. Le 9e et dernier chapitre « est le purgatoire de ceulx qui ont mesdit des dames et des gouliars qui ont mal parlé d'elles ». Voici leur supplice : « Hz estoyent boutez au plus vilain lieu du Purgatoire ; ilz avoient les couleurs pasles et destaintes et transies. Hz mordoyent par impacience leurs langues et leiu's po\TCs bras ; ilz estoyent es mains des maulditz bourreaux et iceul\ leur fendoient les bouches jusques es oreilles et les emplissoyent de poix et de souffre boullant. » Et entre eux tous il y en avait un après lequel les bourreaux s'acharnaient : ce malheureux avait sur la tête une mitre avec cette inscription :

Voyci Matheolet le vil, Dampné en pardurable exil Pour avoir des dames mesdit.

Oncques plus vjllain ne nasquit, Oncques coquin ne fut plus ort.

Et, selon le commun recort.

En tous ses fais il est infâme Et puant en corps et en amc.

Tous CCS médisants se plaignent piteusement et accusent Matheolus d'être cause de leur malheur. -< Adonc Matheolct res-

pondit et dist : Mauvais gouliars et envyeux de la gloire des dames, que voulez-vous que je dye ? Je suis le plus infâme homme que nature formast jamais, j*ay conspiré par mes doloreuses escriptures contre les dames, et me vint de nature, car oncques je n'euz amour en elles. J'ay esté jaloux, j*ay esté gouliart, j'ay aymé les coquins, j*ay hay les vertueux, je me suis tousjours mocqué et mesmement de ma mère avecques les bouliers et tourmenteurs de femmes. O ! quant je regarde ma honte, je ne voy autre chose que toute abhomination, puanteur et ordure. Je confesse ma coulpe et me repentisse, si ne fust tard. Car, quant je voy le monde estre entortillé et ordoyé de mes villes sentences, je me condamne d'avoir la guelle fendue comme goliard, et d'avoir l'estomac, dont est sailly tant de putréfaction, tout entoullé de souffre et de poix, dont parle Isaye, disant : Ses tourmens (Hsez : torrents) seront convertis en poix, et sa terre en souffre et en terrible bruvage (chapitre XXXIV, 9). Helas ! je suis le malheureux a qui s'adresse la prophétie d'Ysaye. J'ay tant meffait par mon obstination que je ne puis trop de mal endurer. C'est humaine chose que de pécher, mais c'est chose dyabolique de persévérer. Je persévère encore en ma meschance, car mes œuvres en plusieurs lieux sont continuellement approuvez. Et ne suis je pas de malle heure né, et ne suis pas né soubz misérable planette ? Et me suis-je pas delicté en ordure, pugnaisies et gloutonnies, et ne doybs je pas porter le mérite comme le docteur des infâmes ? Evesque et prélat meschant ay esté au monde, et suis et seray, car ja ne prendray espérance d'alegement, jusques a ce que mes goulliardises soient consumées par fait. Or doncques entre vous qui vous arrestez a mes villains ditz, helas ! gectez tout au feu ceste poison, cest venin, ceste euvre dyabolicque, plaine de supersticion ou ne peult naistre aultre fruit que mort éternelle. Et, pour conclusion, je me juge de avoir tant off"ensé envers les dames que mercy n'auray jusques a tant que il ne sera plus de mémoire ne de souvenance de mon infameté. »

§ 2. EusTACHE Deschamps et Christine

DE PiSAN.

Lorsque l'édition des œuvres complètes d'Eustache Deschamps que publie en ce moment M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire sera terminée *, on verra qu'au nombre des sujets les plus fréquemment traités par ce poète se trouvent en première ligne le mariage et les inconvénients divers qui en résultent. Eustache Deschamps eut une vie des plus agitées : il voyagea en Flandre, en Allemagne, en Hongrie, en Bohême, en Lombardie, et même, croit-on, en Orient ; à la cour de Charles VI, il fut revêtu d'offices variés qui lui rapportèrent plus d'ennuis que d'argent ; sa maison et ses champs furent dévastés par la guerre, le pillage et l'incendie ; enfin, après avoir passé sa vie au service du roi, il fut payé d'ingratitude et d'oubli. C'est alors, je suppose, aigri par les circonstances et chargé d'enfants à élever, à doter et à marier, qu'il composa ses ballades contre le mariage, et commença un ouvrage plus considérable, un long poème que la mort l'empêcha d'achever, le Miroir de Mariage. Mais il ne faut pas oublier que ses œuvres sont remplies de ballades et de rondeaux dans lesquels l'amour est

* Œ.uvres complètes d* Eustache Deschamps, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, par le marquis de Queux de Saint-Hilaire. Paris, 1878 sqq., in-8, t. I-V.

célébré sur tous les tons, et que, sentant la mort approcher, Eustache a pu faire valoir auprès des dames ses longs et loyaux services à leur égard, lui qui, comme il nous Tapprend, dès l'âge de quatorze ans, s'est « soumis à leur obéissance ».

Dames, dames, que j*ay long temps servi Depuis qu'Amours m'ont donné cognoissance, Et en tous cas vous loé et chery Et employé cuer et corps et puissance, Et en mes dis de joieuse plaisance

Parlé amoureusement, Priez pour moy, etc *.

La femme d'Eustache Deschamps mourut jeune, et il ne semble pas qu'il ait eu beaucoup à ée plaindre d'elle, puisque, parmi tous les conseils qu'il donne à sa fille, on lit celui-ci : Vueillez en bien à vo mère retraire ^ Ce qui exaspérait Eustache Deschamps, c'était moins le mariage en lui-même que les enfants, les soins incessants qu'ils réclament et les dépenses qu'ils occasionnent Une de ses bal-

* T. III, p. 270, bail. 456 ; Crapelet, Poésies morales et historiques (TEîist, Deschamps, Paris, 1832, in-4, p. 83.

^ Crapelet, p. 113. Ailleurs, par contre, Eustache fait allusion à l'humeur acariâtre et au caractère querelleur de sa femme. Voy. t. V, p. 217, bail. 977; Crapelet, p. 100:

Or est sur moi de femme li venins, Par marier, qui tous jours brait et crie, Tance et maudit.

lades a pour refrain : Aise sont ceulz qui n*ont ne fik ne fille *. En voici la seconde strophe :

Car qui les a, tenir fault grant mesnage, Nourrice avoir, oyr braire et crier, Vestir, chaucier, pain, vin, lait et fromage, Bûche, charbon, pain et char pour mangier.

Chambres et lis, drapeaux, lin^e a couchier, Bers a bercier, et sentir leur ordure.

Six ou sept ans que ceste dance dure :

Qui enfans a ne lui fault autre estrille ; Ja bien n'aura fors que malaventure :

Aise sont ceulx qui n'ont ne filz ne fille.

Dans l'une de ses nombreuses ballades contre le mariage, Eustache Deschamps, cherchant à prouver que tout doit céder devant la volonté d'une femme, cite les exemples accoutumés de Samson, d'Hercule, de David, de Merlin et de Virgile ^ :

Par femme fut mis a destruction Sanxes li fort et Hercules en rage, Ly roys Davis a redargucion.

Si fut Merlins soubz le tombel en caige, Nul ne se puet garder de leur langaige ; Par femme fut en la corbaille a Romme Virgile mis, dont ot moult de hontaige ; Il n'est chose que femme ne consomme '.

* T. V, p. i59, bail. 1004; cf. t. IV, p. 96, rondel 637.

^ T. II, p. 36, bail. 213; Crapelct, p. 31.

' Ballades et rondeaux contre les femmes : édit. Queux de Saint-Hilairc, t. I, p. 252, bail. 130 ; Crapelet, p. 20 ; t. II, p. 36, bail. 213; Crapelet, p. 31; p. 116, bail. 271; t. III, p. 54, bail.

Le principal ouvrage d'Eustache Deschamps contre les femmes est le Miroir de Mariage, resté inachevé ^ Matheolus, irrité de la perte de ses privilèges de clergie, s'en prit au mariage. Eustache Deschamps fit de même : devenu vieux, offensé de l'oubli dans lequel il devait vivre , tiraillé par des besoins d'argent, il déchargea sa mauvaise humeur sur le mariage, cause suivant lui de tous ses malheurs. Et s'il n'égala pas Matheolus par la grossièreté des injures, il le dépassa par la longueur du poème qui, bien qu'inachevé, atteint 13000 vers. Le sujet en est fort simple : Un jeune homme, Franc- Vouloir, désirant prendre femme, s'en va consulter

340; p. 214, bail. 413; t. IV, p. 91, rondel 632; p. 96, rondel 637; P- 343» bail. 823; p. 351, bail. 829; p. 352, bail. 830; p. 853, bail. 831 ; t. V, p. 73, bail. 888; p. 138, bail. 929 ; Crapelet, 96; p. 140, rond. 931; p. 216, bail. 976; p. 217, bail. 977; p. 259, bail. 1004. — Dans une ballade encore inédite (ms. 840, Bib. Nat, fol. 330), avec refrain : Lors se marie qui vourra, sont énumérées plusieurs femmes célèbres : Rosymonde, Thaïs, la femme Job, Genyvre, Yseult, Bersabée, la femme Caton, etc. Voy. encore dans ce ms. 840, fol. 314 et fol. 363.

* On lit à la fin de ce poème dans le ms. de la Bibl. Nat. : « De la matere de ce livre ne traicta l'acteur plus avant pour maladie qui lui survint, de laquele il mourut. Dieu lui pardoint a Tame. Amen. » — Je n*ai pu, pendant mon séjour à Paris> consulter le ms. des œuvres d'Eust. Deschamps, no 840 de la Bibl. Nat., ni la copie du Mirouer faite, avec additions et corrections, par La Curne de Sainte-Palaye, copie qui se trouve à l'Arsenal, no 3293 : tous les deux étninU pietés. Crapelet a publié (Paris, 1832, in-8) , p. LXII , les Rubriques du Mirouer et pp. 205-258 quelques extraits de ce poème.

Répertoire-de-Science, qui lui expose au long tous les maux que rbomme éprouve en mariage, et qui finalement lui conseille (l de laissier le mariage temporel et de prandre le spirituel ». Voici quelques rubriques qui donnent une idée des questions traitées par Répertoire-de-Science : (( Comment c'est tout tourment que le marii^e quant la femme est laide, belle, riche ou povre. » « Des inconveniens qui aviennent en mariage par les enfans, supposé que l'en se marie pour avoir lignie. » « Cy parle des chalours desordonnées et impudicité des femmes. y> (( Comment femmes faingnent pelerinaiges pour viloter et estre veues, et de la charge d'enfans nourrir. y> « Comment la mère monstre au mari de sa fille que par cropir a Tostel ne puet sçavoir bien ne honneur se elle ne fréquente ses voisines. » etc. Mais remarquons que, dans le Mirouer, et c'est précisément ce qui fait l'intérêt de ce poème, Eustache Deschamps ne s'occupe pas seulement des femmes, comme on peut le voir dans les rubriques suivantes : (( Comment Franc- Vouloir fut subjugué aux batailles de Crécy et de Poitiers par Folie. » a- Des Inconveniens qui avindrent a Paris par Folie, et débat entre le Prévost des Marchans et ceuls de la ville. » (( D'aucuns traictiez entre le Régent de France et les Anglois estans près de Paris, en espérance de paix. » etc. Les femmes n'y sont pas seules maltraitées : les prélats, les juges, les avocats, les moines, les nobles et bien d'autres, sont également l'objet du ressentiment d'Eustache.

Ce long poème inachevé resta inconnu. Ni Chris-

tine de Pisan, ni Martin Le Franc, ni les nombreux auteurs de pièces pour ou contre les femmes ne mentionnent le Miroir de Mariage, et dans les polémiques qui remplissent le XV® siècle, il ne se trouve personne pour réfuter les théories du vieux poète ou invoquer son autorité et son expérience.

Christine de Pisan, qui dans une épître à Eustache Deschamps signe « ta disciple et ta bienveillant )), n'a pas, comme bien on pense, les mêmes idées que son maître sur les femmes et le mariage. Avec elle commence, au contraire, une vigoureuse réaction contre Jean de Meun et Matheolus, réaction qui fut roccasion d*un débat de plusieurs années auquel prirent part de graves personnages, ecclésiastiques, humanistes, gentilshommes. Esquissons dans ses grandes lignes cette intéressante que- Telle.

Dès son apparition, le Roman de la Rose jouit d'une vogue incontestée et d'une admiration unanime, non-seulement en France, mais aussi dans les pays voisins. Il fut traduit en hollandais par Henri van Aken, en anglais par Chaucer, et mis en sonnets italiens par un certain Durante *; Pétrarque, qui disait n'avoir pas lu la Divine Comédie, connaissait le Roman de la Rose et, le regardant comme le plus grand poème qu'ait produit la France, l'envoyait à

* Voy. Fcrd. Castets, // More, poëme italien du XlIIe siècle, en CCXXXII sonnets, imité du Roman de la Rose par Durante. Montpellier, 1881. Cf. A. d'Ancona, Varieta storiche c letterarie. Série seconda. Milano, 1885, in-8, pp. 1-29.

Gui de Gonzague. seigneur de Mantoue ^ En France, selon l'expression de Pétrarque, le Roman de la Rose était porté aux nues. On le copiait, on Timitait; et, avec le succès croissant du poème, la renommée de ses deux auteurs grandissait, celle surtout de Jean de Meun. Grand écrivain, grand poète, grand théologien, astronome, alchimiste, Jean de Meun, en un mot, devint pour le moyen-âge un homme d'une science universelle qu'on opposait aux grands écrivains et savants de l'antiquité ^ Dans les dernières années du XIV® siècle. Honoré Bonet, l'auteur alors célèbre de l'Arbre des Batailles, censurant les désordres de son temps, met en scène Jean de Meun et place dans la bouche autorisée de ce personnage fameux les satires hardies qui remplissent son livre ^.

Dans un autre domaine, les tapisseries de haute lisse, qui représentent souvent le Roman de la Rose, nous montrent également combien ce poème était

* Œuvres de Pétrarque^ édit. de Bàle, 1581, t. III, p. 114.

' Cf. ce que dit Gonticr Col à Christine de Pisan (mss. 604, fol. 112; 835, fol. 87): « Maistre Jehan de Meun, vray catholique, solennel maistre et docteur en son temps en sainte théologie , philosophe très parfont , excellent , sachant tout ce qui a entendement humain est scible, duquel la gloire et renommée vit et vivra es aages a venir, > etc. Cf. également la I.ettre de Pierre Col à Gerson et à Christine, ms. fr. 1563, fol. 185.

' \J Apparitioti maistre Jehan de Meun ou le Songe du prieur de Salon est un ouvrage remarquable, en prose et en vers, que la Société des Bibliophiles français a publié chez Silvcstre (Paris, 1845, in-4)- Cf. Paulin Paris, Mss,fr,, t. VI, pp. 243 sqq.

populaire. En juillet 1386, Jacques Dourdin tissa pour le duc de Bourgogne « une grande tapisserie de THistoire du Roman de la Rose, mélangée d'or de Chypre et de fil d' Arras » *. En 1 387, Pierre Baumetz ou de Beaumetz fabriqua, pour le prix de mille francs ^ une tapisserie de « trente aunes sur six y>, représentant l'Histoire du Roman de la Rose, « à l'œuvre d'Arraz, ouvré d'or, » que Philippe-Ie-Hardi donna à son frère le duc de Berry ^. Parmi les nombreux travaux exécutés par le célèbre Nicolas Bataille pour Philippe-le-Hardi, je relève à la date de 1393 : « Une chambre de tapisserie blanche toute ovrée à plusieurs ymaiges sur le contenu du Roman de la Rose *. »

C'est contre ce poème à la gloire si bien établie, et contre Jean de Meun, ce grand clerc, que Christine de Pisan, humble femme, protesta au nom de la morale et de la justice, au nom de son sexe grossièrement bafoué, vilipendé, calomnié*. En 1399,

* Voy. Guiflfrey (J.-J.)» et Miintz (Eugène), Histoire générale de. la Tapisserie, Paris, imprim. de P. Mouillot, s. d., gr. in-fol. Tapisseries françaises, par J.-J. Guiffrey, i vol., p. i6.

^ A la fin du XlVe siècle, le franc valait 70 francs de notre monnaie.

^ Guiffrey, Otev, cit,, p. 19.

* Cf. Nicolas Bataille, tapissier parisien du XlVe siècle, sa vie, son œuvre, sa famille, par J.-J. Guiffrey. Paris, 1884, in-8. (Extrait du t. X, des Mémoires de la Société de r histoire de Paris et de nie de France, pp. 268-3 ' 7-)

* A ceux qui s'étonnaient qu'une femme osât se prendre à Jean de Meun, et accusaient Christine de présomption, elle ré-

elle composa son Epître au dieu d'Amour, réponse à la fois spirituelle et pleine de bon sens aux insanités débitées par les adversaires des femmes \ Cupidon, « roy des amans, » s'adressant à tous les amoureux de la terre, leur demande compte des plaintes réitérées et pressantes des « dames, damoiselles, bourgeoises et pucelles ». De tous côtés on les attaque , on les outrage , on les trompe ; en France, où elles étaient jadis servies, honorées, vénérées, elles sont maintenant, et plus qu'ailleurs, malmenées et injuriées, et cela par des chevaliers eux-mêmes et des écuyers, habitués de tavernes \ Assemblés dans des cabarets, ces gentilshommes ne trouvent rien de mieux à faire qu*à médire des femmes. Belle et digne occupation, en vérité :

pondait : « Et ne me soit imputé a folie, arogance ou presompcion d*oser, moy, femme, reprendre et redarguer acteur tant soubtil et son œuvre amenuisier de louenge, quant lui seul homme osa entreprendre a diffamer et blasmcr sans exception tout un sexe. >

* M. H. Harrisse, dans ses Excerpta Coîombiniana (Paris, H. Welter, 1887, in-8, p. 80), signale, à la date de 1398, un « Contre- Rommant de la Rose nommé le Gratia Dei ». {In-8 goth, s. 1. n, d. 18 ff.) Mais cette pièce, restée complètement inconnue, ne semble pas avoir réagi avec beaucoup de succès contre le fameux Roman du XlIIe siècle.

' Dans une courte dédicace du Triomphe des Dames (ms. de Bruxelles, no 2027), il est également fait allusion à des « compaignons du cabaret, lesqueulx, veuUant ygnorer les femenines vertus, prenent sovant leur passe temps, après vin et espices, a deviser du noble sexe. > Cf. Obras de Jimn Rodriguez de la Câmara, Madrid, 1884, in-4, p. 317. Appendice.

Dieux ! quels parleurs î Dieux, quelles assemblées î Ou les honneurs des dames sont emblées ', etc.

Cupidon passe ensuite à une autre catégorie de détracteurs, les clercs, qui diffament le sexe féminin dans leur prose et dans leurs vers. Leurs livres, tant français que latins, sont mis entre les mains de jeunes écoliers, dont on remplit la tête d'idées absurdes sur la feusseté, la légèreté et Tinconstance des femmes ; on leur raconte, à ce propos, les histoires d'Adam, de David, de Sarason, de Salomon et de bien d'autres ; dès leur enfance, ils étudient Ovide. Christine, en quelques vers, définit fort bien l'Art d'amour : Ovide l'a composé à l'usage des hommes qui mettent leur joie à tromper les femmes ^ :

* Bib. Nat. mss. fr. 604, fol. 51 vo; 835, vol. I, fol. 45 ro. Ces mauvais chevaliers, dit Christine, devraient bien prendre exemple sur Hutin de VermeiUes, ou Othon de Grandson. Voy. un bel éloge de ce dernier, ms. 835, vol. I, fol. 46 vo. Cf. P. Paris, Mss,

fr,f t V, p. 165 ; BulL de la Soc, des Anciens Textes, t. I, p. 28.

* Cf. Lettre de Christine de Pisan à Pierre Col (ms. 835) : « Ha! livre mal nommé art d'amours, car d'amours n'est-il mie, mais art de fausse malicieuse industrie de decepvoir femmes puet il bien estre appelles. C'est belle doctrine ! Est-ce donc tout gaigné que de bien decepvoir les femmes ! Qui sont femmes ? Qui sont-elles ? Sont ce serpens, loups, lyons, dragons ou bestes ravissables , devourans et anémies a nature humaine qu'il conviengne faire art a les decepvoir et prendre. Lisez donc l'Art, apprenez donc a faire engins, prenez les fort, décevez les, vitupérez les, assailliez ce chastel, gardez que nulle n'eschappe entre vous, hommes et que tout soit livré a honte ! Et, par Dieu, si sont elles vos mercs, vos suers, vos filles, vos femmes et vos

Ou leur escript et enseigne a délivre Comme pourront les femmes décevoir Par faintises et leur amour avoir.

Si Tappella livre de T Art d*amours ; Mais n'enseigne condicions ne mours De bien amer, mais ainçois le contraire.

Car homs qui veult selon ce livre faire N'aimera ja combien qu'il soit araez.

Et pour ce est le livres mau nommez, Car c'est livre d'art de grant decevance, Tel nom li don, et de fausse apparence.

Christine de Pisan se demande avec beaucoup de raison pourquoi, puisque la femme est une chose si frêle, si légère, si variable, si (( nice », de grands clercs, comme Ovide et Jean de Meun, se sont donné la peine d'écrire de gros volumes, « pour decepvoir sans plus une pucelle », comme s'il s'agissait d'un château fort : d A foible lieu fault-il donc grant assault? » Passant à l'apologie des femmes, Christine emploie des arguments de diverses sortes : elle raconte comment Jason trompa Médée, comment Enée abandonna Didon, comment Pénélope attendit Ulysse. La Sainte Vierge, une femme, n'est-elle pas assise sur le trône de Dieu ? Jésus, mené au supplice, alors que tous Tabandonnaient, n'a-t-il pas été accompagné jusqu'à la fin par des femmes :

amies, eUes sont vous mesmes, et vous mesmes elles, or les décevez assez. Car il vault trop mieulx , beau maistre , décevoir, etc. »

Car mort ne vif oncques ne le guerpirent.

Fort de femmes, fu du tout delaissié Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

Dieu n'a-t-il pas formé la femme, comme Thomme, à son image, non pas du limon de la terre, mais de la côte d'Adam, « la plus noble des choses terriennes? »

Eve n*a pas trompé Adam, comme on le répète partout : elle agit, en effet, en toute loyauté, sans fraude ni tromperie, dans la grande simplicité de son cœur :

Car simplece sans malice celée Ne doit estre decepvance appellée.

Nul ne déçoit sans cuidier decepvoir.

Ou aultrement decepvance n'est voir.

Dans sa lutte contre le Roman de la Rose, Christine allait avoir pour elle un auxiliaire puissant autant qu'inattendu : en 1402, trois ans après TEpître au Dieu d Amour, parut la Vision de Gerson ^ Le but du grand chancelier, il est vrai, n'était pas de défendre les femmes : ce qu'il attaquait surtout dans le Roman de la Rose, c'était le langage impie de Jean de Meun qui, sans respect, mêlait la religion à des ordures. Voici, en effet, pour Gerson, le point

* Christine de Pisan, dans sa Lettre à Pierre Col, ms. fr, 835, parle en ces termes de Gerson et de sa Vision : « Très vaillant docteur et maistre en théologie, souffisant, digne, louable clerc solempnel, esleu entre les esleus, compila une œuvre, erabrief conduitte, moult notablement par pure théologie. »

€ le plus grief et le plus inexcusable » de tout le Roman de la Rose : Le Fol Amoureux, c'est-à-dire Jean de Meun, exhorte < à s'abandonner à toutes femmes, pucelles ou non, pour essaier de tout. Et qui est la somme du mal, il dit telles choses estre sainctuaires et euvres sacrées etadourées ». « Il eust mieulx dit, s'écrie Gerson , exécrables et dampnables et détestées, ce que diray yci, pour vray, c'est grande abhomination de y penser tant seulement. Ici ma bouche n'en sera enordie de plus en dire.... Il n'a pas fait moins de irrévérence a Dieu ainsi parler et entouilliçr vilaines choses entre les paroles divines et consacrées que s'il eust getté le précieux corps nostre Seigneur entre les pies des pourceaux ou sur un fiens. Pensez quel outrage, et quel hide et quel horreur M •

Le petit traité allégorique de Geison n'en servit pas moins, quoique indirectement, la cause de Christine de Pisan. C'était au nom des femmes

* Bib. Nat.,'ms. fr. 1797. Gerson relève contre Jean de Meun huit chefs d'accusation : i o Jean de Meun fait la guerre à chasteté et s'efforce de la chasser de la terre. 20 II attaque le mariage. 30 II blasme les jeunes gens qui se donnent en religion. 40 Au nom de Vénus, de Cuj)idon, de Genius ou en son propre nom, il répand partout des paroles luxurieuses. 50 II diffame Raison en mettant dans sa bouche des paroles abominables. 60 II mêle les ordures aux choses saintes. 70 II promet paradis et gloire à tous ceux qui accompliront les « euvres charnelles mesmement hors mari.ige ». 80 II nomme les parties deshonestes du corps et les pechiés ors et vilains par paroles sainctes et sacrées.

outragées que Christine attaquait Jean de Meun, au nom de la religion que Gerson protestait ; poussés par des causes différentes, tous deux arrivèrent à la même conclusion : le Roman de la Rose est un mauvais livre qu'il faut se garder de lire, cest exortacion de vice, confortant vie dissolue, voye de danipnacion ^ Gerson même, avec toute l'autorité dont il jouissait, le condamna au feu : « Au feu, bonnes gens, au feu î ostez-le pour Dieu, fuiez-vous tost, sauvez-vous, et vous en gardez saigement, et vous et vos enfans. C'est le remède meilleur. N'y a qui ne fuit le péril il y trébuchera et y sera pris comme le rat au lardon, et le loup en la louvière, ou le papillon au feu de la chandeille pour sa clarté M »

Les partisans du Roman de la Rose ne laissèrent pas sans réponse l'Epître au Dieu d'Amour et la Vision de Gerson ^

L'humaniste Jean de Montreuil *, grand admirateur de Jean de Meun, écrivit un traité, en forme

* Lettre II Jean Joannes, Christine, dans cette même lettre, admet qu'à coté de choses abominables il y en a de bonnes aussi dans le Roman de la Rose : « Je ne repreuve mie le Romant de la Rose en toutes pars : car il y a de bonnes choses et bien dittes sans faille, et de tant est plus grant le péril. »

^ Ms. 1797, fol. 13. — Cf. Gers. Op:ra (1706), t. III, col. 923 et col. 931. Sermoncs contra luxuriam. (Domin. III et IV adventus.)

^ Voy. Hist. lift, t. XXIII, p. 46 sq.

* Prévôt de Saint-Pierre à Lille. 1354-1418. Christine de Pisan l'appelle jnaistre Jehan Johafincs.

d'épître, aujourd'hui perdu \ et l'adressa « a un sien amy, notable clerc, » qui, comme Christine de Pisan, condamnait le Roman de la Rose. Ce notable clerc est vraisemblablement Gerson lui-même : Pierre Col, en effet, nous apprend que personne n'a blâmé le Roman de la Rose, avant ou après Christine de Pisan, « se non celuy qui a composé la plaidoierie dame Eloquence ^ ». Jean de Monteuil, faisant d'une pierre deux coups, avait envoyé à Christine l'épître destinée à convertir Gerson. Nous possédons la réponse de Christine de Pisan : c'est la longue et intéressante lettre qui commence ainsi : « Révérence, honneur avec recommandacion, a vous, monseigneur le prevost de Lisle, très chier sire et maistre, sage en meurs, ameur de science, en clergie fondé et expert en rethorique ',... > Christine y expose tous ses griefs contre Jean de Meun et le roman de la Rose ; elle fait voir ce qu'ont d'injuste et d'exagéré les paroles de Raison, de la Vieille, du Jaloux, de Genius ; elle attaque surtout la conclusion du poème, tellement honteuse qu'elle fait rougir les « gouliai's » eux-mêmes ; elle montre enfin qu'il est insensé de condamner, comme le fait Clopinel, toutes les femmes sans exception \ elle

* Dô Joannis de Momterolio vita et opcribtiSy sivc de romanarurti litUranini studio apiid Gaîîos ittstauraio Carolo VI rcgttantc y thesim proponcbat Facultati litterarum Parisiens! Antonius Thomas. (Paris, Thorin, 1883, in-8^>). Cl", les lipUrcs du débat sur le Roman de la Rose, mss. franc. Bib. Xat. ()04 fol. 112, 835 fol. 87.

* Bib. Xat. ms. 1563, fol. 19*^.

"•* Mss. franc. 604 et 835.

cite Sara, Rebecca, Esther, Judith, « la sainte dévote royne Jehanne, la royne Blanche, la duchesse d'Orliens, fille du roy de 'France, la duchesse d'Anjou, qui ores est nommée royne de Cecille, qui tant orent beauté, chasteté, honnesteté et savoir, et autres assez et de mendres vaillans preudes femmes, comme madame de la Ferté, femme messire Pierre de Craon, qui moult fait a louer, et autres assez qui trop seroit longue narracion dire plus, > elle conclut comme Gerson que le Roman de la Rose mérite d'être brûlé : vîieulz lui affiert ensevelissemefit de feu que couronne de lorier.

Cette lettre eut un certain retentissement. Gontier Col ^ en entendit parler, et, comme il ne pouvait s'en procurer ni l'original ni une copie, il s'adressa à Christine elle-même, la priant de lui faire parvenir ce traité, afin qu'il pût en prendre connaissance et, s'il en était besoin, défendre son maître Jean de Meun. La lettre de Gontier Col, datée du 13 septembre 1402 ^ commence ainsi : « Femme de hauit et eslevé entendement... J'ay ouy parler par la bouche de plusieurs notables clercs que, entre tes autres estudes et euvres vertueuses moult a louer, comme j'entens par leur

* Secrétaire du roi, humaniste, grand ami de Jean de Montreuil et de Nicolas de Clémanges, mort à Paris en 1418. Cf. Œiiv. de Nicolas de Clém. éd. Lydius, pp. 121 et 305. Yoy. X. />. o-, article signé B. H [auréau].

* Datée dans quelques mss. du 13 septembre 1407: c'est 1402 qu'il faut lire.

relacion, tu as nouvellement escript par manière d'invective... etc. > Gontier Col y fait le plus grand éloge de Clopinel ; il invite Christine à se rétracter, / et, pour la ramener a vraie vérité, il lui envoie un fragment du Testament de Jean de Meun. Christine aussitôt lui fit remettre Tépître qu'il demandait. Gontier Col se hâta de la lire, et, deux jours après, le 15 septembre, il récrivit à Christine : « Je te pry, conseille et requier la seconde fois par ceste moye cedule que ton dessusdit erreur tu vueilles corrigier, desdire et amender envers le tresexcellent et irrépréhensible docteur en saincte divine escripture, hault philosophe, et en toutes les sept ars libéraux clerc tresperfont, que si horriblement oses et présumes corrigier et reprendre a sa grant charge, et aussi envers ses vrais et loyaulx disciples, monseigneur le prevost de Lisle et moy et aultres, et confesser ton erreur, et nous avrons pitié de toy et te prendrons a mercy en te baillant pénitence salutaire \ » A l'algarade un peu vive de Gontier Col qui accusait Christine de folie^ de démence, A^ présomption et à' outrecuidance, Christine répondit non moins vivement, refusant de se rétracter, et rappelant « que une petite pointe de ganivet ou coutelet

* Cette lettre commence ainsi : « Pour ce que la divine escripture nous enseingne et commande que quant on voit son ami errer... » Ciontier Col s'excuse auprès de Christine de ce qu'il la tutoie : ^ Se ores et aultresfois, quant je te escripray, te aj^pcllc en singulier, ne te desplaise, ne le me imputes a arogance ou orgueil ; car c'est et a esté toujours ma manière quant j'ay escript a mes amis, especialement quant sont lettrés. >

puet percier un grand sac plein et enflé de materieles choses > et qu'une « petite moustelle assault un grant lion et a la fois le desconfist ^ ».

A son tour, Pierre Col ^ chanoine de Paris, frère de Gontier Col, écrivit, pour répondre à la Vision de Gerson et à la lettre de Christine à Jean de Montreuil ^ une épître passionnée, qu'il termine en recommandant à Christine de Pisan, dont il reconnaît du reste tout le talent, la haultesse de rentendément et le langaige bien ordené, de ne pas agir

* Cette lettre de Christine à Gontier Col commence par ces mots : « O clerc soubtil d'entendement philosophique, stillé es sciences, prompt en polie rethorique et subtilité poétique... ■»

^ Sur Pierre Col, voy. une lettre de Nicolas de démanges, à Gontier Col. Nie. de Clém. éd. Lydius, p. 307, Epist. CX : « Ad Guntherum CoUi, De Germani sui sospitate et reditu ex peregrinatione, gratulatio. » — Pierre Col est certainement de tous les admirateurs de Jean de Meun le plus enthousiaste. C'est lui qui, pour guérir un de ses amis malade d'amour, lui donna le Roman de la Rose. Il eût mieux valu, remarque Christine, lui mettre entre les mains un livre des devocions saint Bernart, car, faire lire le Roman de la Rose à un amoureux, c'est tout bonnement Voster de la chaleur du soleil et le i^itter en une fmirnaise toute embrasée. (Lettre dp Christine à Pierre Col).

' Pierre Col passe, sans ordre, de Christine à Gerson, de Gerson à Christine : il en résulte une certaine confusion, que Gerson relève : « Et (juia me in opusculi mei impugnatione cum insigni femina micuisti, (juilto, si virilis illa femina, cui tuus scrmo dirigitur, (iuauKjuam ita confuso ordinc, ut nunc ab ca ad Eloqucntiam thcologicam, nunc c convcrso raptim migrct, si illa, inquani, virago arguit crroneum hoc pro proverbio positum ? Mclitts csf deciperc. quam deripi. •» Gers. Openi^ t. III, col. 293.

comme le corbeau de la fable et se laisser aveugler par Torgueil : « Garde que tu ne ressambles le corbel, lequel, pource que on loua son chant, se prist a chanter plus fort que il n'avoit acoustumé et laissa cheoir sa bouchie \ »

Christine de Pisan et Gerson répondirent à Pierre Col. Dans la réponse de Christine, datée du 2 octobre 1402, on retrouve, développés, les arguments déjà mis en avant dans la lettre à Jean de Montreuil : c'est un procès en règle fait au Roman de la Rose. Christine nous y apprend qu'elle est fatiguée de tous ces débats, qui menacent d'être interminables. Oue désormais les admirateurs de Jean de Meun la laissent en paix dans sa solitude, et qu'ils discutent avec Gerson ou avec d'autres docteurs î Pourquoi, dit-elle joliment, s'en prendre à moi « qui ne suis fors comme la vois d'un petit grisillon, qui, toute jour, bat ses eletes et fait grand noise, et tout est noyant envers le hault chant delictable des gracieux oisiaulx ^ >

L'admirable réponse de Gerson à Pierre Col est imprimée dans le tome III de l'édition d'Anvers,

^ Ms. franc. 1563, fol. 185. L'épître de Pierre Col commence ainsi : « Apres ce que je oy parler de ton hault entendement, cler cngien, et de ton éloquence mélodieuse, je désire très ardemment veoir de tes cpistres, et autres telz chosettcs... v

* Ms. franc. 835. Lettre de Christine à Pierre Col : « Pour ce que entendement humain ne peut cstrc eslevé jusques a haultece de clerc congnoiscence... »

des œuvres du grand chancelier ^ : Joannis Gersonii responsio ad scripta cujusdain errantis ^.

Dans cette épître, Gerson prend franchement la défense de Christine, cette femme remarquable et virile, — ce sont ses expressions, — attaquée trop vivement par Pierre Col, et il rappelle le bouillant chanoine et les autres admirateurs de Jean de Meun, à des procédés de discussion plus courtois et moins emportés. Comme déjà dans sa Vision, Gerson juge avec une grande sévérité le Roman de la Rose, qu'il traite de brotiet germaniqtie ' ; il renouvelle son conseil de jeter dans les flammes ce poème immoral *, et termine en suppliant Pierre Col de s'occuper d'études plus sérieuses et plus saines. Celte lettre, malgré toute son éloquence, ne semble pas avoir converti Pierre Col. Bien que Christine se fût retirée de tout débat, l'infatigable chanoine lui écrivit à nouveau pour répondre à la lettre du 2 octobre 1402. Le manuscrit 1563 ne renferme qu'un court fragment de cette réponse ^

* 1706, in-fol. t. III, col. 293.

* Ce personnage dans l'erreur n'est autre que Pierre Col, comme on le voit à première lecture.

' Propterea opus illud chaos informe recte nominatur, et Babylonica confusio, et brodium quoddam Alemanicum, et Protheus in omnes se formas mutans, etc.

* Et si quid in me est, cui fidem dare dignum ducis, affirmo, si solus esset liber actoris tui mihi proprius, valens mille libras et amplius, ego prius darem eum flammis rapacibus exurendum, quam venderem taliter publicandum.

* Fol. 199 ; 7 pages sont laissées en blanc dans le ms. Le fragment de réponse de Pierre Col commence ainsi : « Combien que

Notis possédons; en outre, relativement à' cette querelle, plusieurs lettres non datées de Jean de Montreuil, en partie encore inédites, en partie imprimées dans le tome II de \ Amplissima Cotlectio de dom Martène^En 1407, la veille de la Chandeleur, Christine de Pisan réunit quelques-unes des pièces du débat, et les envoya à la reine Ysabeau de Bavière et à Guillaume de Tignonville , conseiller et chambellan de Charles VI, prévôt de Paris ^

Quoi qu'en ait dit la bonne Christine de Pisan dans sa lettre à Guillaume de Tignonville, ce débat ne resta pas toujours gracieux et non hayneux. Il n'aboutit à rien du tout : Gerson et Christine, comme devant, condamnèrent le Roman de la Rose, tandis que Jean de Montreuil et les frères Col gardèrent leur admiration excessive. Ce fut Christine de Pisan qui eut, comme on devait s'y attendre, le plus à souffrir de ces discussions ; seule ou presque seule, elle dut faire face à tous ses adversaires, et les injures ne lui firent pas défaut : Jean de Montreuil

tu aies proposé de n'escrire plus reprehension, ou blasme contre la compilacion du Romant de la Rose, comme sage et ravisée qui ses et appersois que humaine chose est de pechier mais persévérance est euvrc de deable... »

^ Martène, Amplissima Collectio, t. II ; Epistolœ sclcctœ LXXIV ; col. 13H-1465. Voy. Epist LIV : Ad quemdam causidicum ; Epist. LVI : Ad quemdam amicum (Gontier Col) ; Epist. LVII : Ad quemdam anonj-mum (Gerson). Cf. Thomas, Tlicse,

* Guillaume de Tignonville était un défenseur et un admirateur respectueux du sexe féminin. Voy. le Lwre des cent Ballades^ Paris, 1868, in-80, cf. P. Paris, Mss.fr, t. V, p. 173.

en vint même jusqu'à prononcer le gros mot de meretrix ^

Christine de Pisan fait allusion dans un rondeau, adressé probablement à Guillaume de Tignonville, à la CL grant guerre » que lui firent les « aliez du Romans de la Rose. »

Bataille m'ont si cruelle bastie

Que bien cuident m'avoir ja presqu'enclose ^

Une de ses ballades a pour refrain ; On est souvent batu pour dire voir.

Pour ce le di que pluseurs ont ataine

Sur moy, pour tant que paroles très vaines,

Deshonnestes et diffame incertaine,

Reprendre osay, en jeunes et en vieulx,

Et le Romant, plaisant aux curieux,

De la Rose, que l'en devroit ardoir !

Mais pour ce mot maint me sauldroit aux yeux :

On est souvent batu pour dire voir ^.

* Thomas, ottv. cit.

* Poésies de Christine de Pisan, éd. Maurice Roy (Soc. des Ane. textes franc.), p. 249 (t. I. Paris, 1886).

* Roy, op. cit : Autres balades, XXXVII, p. 250. — D'autres ballades de Christine de Pisan, sans se rapporter directement au débat du Roman de la Rose, s'occupent des femmes et de leur cause : La plupart font l'éloge de Charles d'Albret, connétable de France, chef de l'ordre de chevalerie « l'Escu vert a la dame Blanche, » ordre fondé, comme on sait, par le maréchal Boucicaut le 1 1 avril 1399, et chargé de défendre les femmes dans leurs « justes causes et querelles ». Cf. Mcm. de Boiicicmit, chap. XXVII (Panthéon litt.) Voy. Roy, op. cit. Autres ballades, II,

La cause des femmes tenait décidément une grande place dans le cœur de Christine de Pisan.Non contente de l'Epître au Dieu d'Amour et des Lettres sur le Roman de la Rose, elle écrivit un vaste ouvrage en prose, consacré tout entier à l'apologie de son sexe, divisé en trois livres et intitulé la Cité des Daines ^

Christine nous apprend à quelle occasion elle Ta composé. Un jour, entourée de volumes de tous genres, elle était assise dans sa chambre d'étude ; fatiguée d'un travail assidu et prolongé, l'envie lui vint de lire des vers ; elle prit au hasard un volume dans sa (( librairie )) : c'était le Livre de Matheolus qu'un ami lui avait prêté jadis et qu'elle ne connaissait pas encore ; elle le parcourut rapidement. Rendue pensive par cette lecture, Christine se demanda avec étonnement (( dont ce peut venir que tant de divers hommes, clers et autres, ont esté et sont si enclins de dire de bouche et en leurs traictiez et escrips tant de diableries et de vitupères de femmes et de leurs condicions, et non mie seulement un ou deux, ne cestui Matheolus qui entre les livres n'a

p. 208, p. 2 10, IV, p. 211, XTI, p. 2 20, Christine espère que grâce à cet ordre de preux chevaliers, champions du sexe féminin, les médisants vont se taire : (Aut. bail. IV, p. 211.)

Or vient le temps que les diffames

Et la livrant murmuracion

Que maint dient d'elles (des femmes), et blasmes,

Sanz avoir nulle occasion,

Yert par vous a destruction.

* Bib. Xat. ms. fr. 1 1 78.

aucune reputacion et qui traicte en manière de trufferie, mais gêner au ment aucques en tous traictiez, philosophes, poètes, tous orateurs desquelz les noms dire seroit longue chose *. »

Voyant qu'elle ne pouvait lire aucun livre, quel qu'en fût l'auteur, sans y trouver une page ou deux dirigées contre les femmes, Christine de Pisan, devant une telle unanimité dans le blâme, se prit à douter d'elle-même et de tout son sexe. « Je pris a examiner moy meismes et mes meurs , comme femme naturelle et semblablement discutoie des autres femmes que j'ay hantées tant princeces, grandes dames, moiennes et petites a grand foison. » Cet examen fait, il semblait bien à Christine que les femmes ne méritaient pas toutes un jugement si sévère de la part des hommes. Cependant le doute la reprenait. Tant d'écrivains si renommés, tant de clercs si savants se seraient-ils donc trompés? Longtemps enfermée dans ce dilemme, Christine en vint enfin à se mépriser elle-même avec tout le sexe féminin, oc En celle dolente pensée, ainsi comme j'estoie la teste baissiée comme personne honteuse, les yeulx plains de larmes, tenant ma main soubz ma joe, acoudée sur le pommel de ma chaiere, soubdainement sur mon geron vi descendre un ray de lumière. » Trois dames, dame Raison, dame Droiture et dame Justice, environnées d'une merveilleuse clarté, parurent devant Christine et l'exhortèrent à bâtir, avec leur aide et à la gloire du

* Ms. 11/8, fol. 3 vo.

sexe féminin, une cité « en laquelle n'abitera fors toutes dames de renommée et femmes dignes de loz. )) Cette cité fut bien vite édifiée, et Christine la peupla, entre autres, de Sémiramis, de Panthasilée, de Tharaaris, de Cénobie, d'Arthémise, de Frédégonde, de Probe-la-Romaine, de Sapho, de Minerve, Cérès, Isis, Thamar, des Sibilles, de Pauline femme de Sénéque, d'Esther, des Sabines, de Suzanne, Sarah, Rebecca, Ruth, Pénélope, Griselidis, (c Crotille » femme de Clovis, Novella, fille de Jean Andréa, etc., etc. Le troisième et dernier livre est consacré à la (( Royne du Ciel », aux saintes, aux vierges et aux martyres ^

Après Christine de Pisan, mentionnons Alain Chartier comme un dévoué et respectueux serviteur des Dames :

Je suis aux Dames ligement.

Car ce peu qu'oncques j'euz de bien.

D'onneur, et de bon sentement, Vient d'elles, et d'elles le tien ^

* Christine de Pisan n'a ])as borné sa sollicitude pour les femmes à écrire des traités de controverse ou d*apologie ; elle composa Le Livre des Trois Vertus h Venseigncvicnt des Dames traité d'éducation où sont exposées les règles de conduite que les femmes doivent suivre, et qui s'adresse aux princesses, haultes dames, dames, damoiselles, femmes d'cstat, bourgeoises et femmes du commun peuple. Mss. fr. 1177 et 11 80. (Bib. Nat.)

* Excusatioft de maistre Alain contre ceux qui dient qti'il a parlé ' * contre les Dames en son Livre fwmmé Lm belle Dame satts mercy, éd.

Du Chesne, pp. 525-532.

Ses /*f//V/^ sont souvent invoqués en faveur du sexe féminin, quoiqu'on n'y trouve pas de plaidoyer en règle pour les femmes; mais bien plutôt des louanges de la vie amoureuse et des amoureux.

Après avoir passé rapidement en revue, de Jean de Meun à Christine de Pisan et Alain Chartier, les principaux ouvrages qui concernent les femmes, nous arrivons enfin au Champion des Dames \ A l'époque de Martin le Frauc, la question était bien posée : adversaires et apolo;^istes avaient épuisé tous les arguments possibles, et réuni des exemples d'hommes et de femmes de tous les temps et de tous les pays ; puisant sa science dans le De Claris Mulieribus de Boccace, Christine de Pisan avait peuplé sa Cité d'une foule de dames inconnues à Jean de Meun et à Mathéolus, dames de la mythologie, de la légende et de l'histoire. Martin Le Franc, dans son poème réunit tous les arguments pour et contre le sexe féminin, avec une prodigieuse énumération d'hommes et de femmes célèbres par leurs vices, aussi bien que par leurs vertus. Le Champion des Dames, avec beaucoup de nouveau, contient tout ou presque tout ce qui l'a précédé. Une analyse un peu exacte n'en a pas encore été faite.

* Pour abréger, nous avons, à dessein, négligé de parler de plusieurs petites pièces peu importantes. Voy. par exemple Le Dit des dames y du commencement du XI Ve siècle, publié par M. Mussafia, Leber eine altfra?iz. Ilandschrift der AT Universitiitsbiblio' thek zu Pavia. Wien, 1870, in-80. (Extrait des Sitzungsberichte der Kais. Akademie der Wisscnchaften, t. LXIV, 1870, p. $45 sqq.

§ 3- Analyse du Champion des Dames

Le Champion des Dames est dédié à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. (( A trespuissant et trèsexcellent prince Phelippe duc de Bourgoingne, de Lotriçh, de Brabant, etc., etc., Martin Le Franc, indigne prevost de l'église de Lausane, treshumble recommandation \ » Martin Le Franc lui fit hommage du* Champion des Dames, non pas seulement parce que le nom de Philippe le Bon « bruit es quatre parz du monde », mais principalement parceque le bon duc à toujours eu (( le nom d'amours en digne révérence et la querelle des dames singulièrement recommandée. » Philippe le Bon, en effet, était célèbre pour sa galanterie ; de^s(îs trois femmes, Michelle de l'rance. Bonne d'Artois et Isabelle de J Portugal, il ne laissait qu'un fils, enfant de la dernière : mais il eut seize bâtards et on connaît les noms de trente de ses maîtresses, tant de la noblesse que de la bourgeoisie l

Une nuit, donc, Martin Le Franc eut un songe : il vit c( les horribles assaulz et la crueuse guerre de

* Je fais mes citations d'après le ms. fr. Bib. Nat. 12476, et l'édition de 1530.

* Cf. Baron de RcilTenberg, Enfants naturels du duc Philippe- IC'Bon, dans Bull, de T Académie roy. de Belgique, 1846, t. XIII, pp. 172-187; id. Histoire de la Toison d'or, Brux., 1830, in-40, p. XXIV.

Malebouche contre Amours et les Dames, (c et longtemps il resta perplexe, se demandant s*il devait publier sa vision ou garder Hn silence prudent. « Quant .. je sentoye la meschance de mon entendement, tant pour sa nayfve rudesse que pour ma jeunesse mal aprise et nichement conduite, certainement, prince très redoubté, advis m'estoit plus expédient le taire que le parler, et trop plus seur dissimuler pour vivre en paix que publier la journée pour ennemis acquerre. »

Cependant, (( prenant confort en saint Jherosme qui, nonobstant la haultesse de sa sapience et Taournement et doulceur de son divin langage, fut en ses plus grandes œuvres des mesdisans perséquté », notre songeur se décida à braver Malebouche et les envieux, et à écrire ce dont il fut témoin.

Martin Le Franc emploie le reste du prologue à expliquer et justifier la composition du Champion des Dames, sa dédicace à Philippe le Bon, et à répondre d'avance à diverses critiques qu'on ne manquera pas de faire à son poème. On m'accusera peut-être, dit Martin, d'avoir (( embrachié trop grant fardel en cestui œuvre ». Voici comment il répond à ce reproche dont il reconnaît du reste toute la justesse : d Vray est, j'ay trop embrassié pour bien estraindre. Mais se ma vertu s'est efforcée oultre mesure et se j'ay plus cuidié que je ne puis, soit tout imputé a Amours, lequel avecques le bon vouloir que j'ay de servir et obéir aux dames m'a de l'esperon de gloire aguillonné. » Secondement, on m'accusera, continue-t-il, d'avoir été (( trop indis-

cret a laissier courre la plume indifféremment contre grands et petis. » Voici la réponse : a Se en cest livre est trouvée parole desplaisant, ou trop legiere, ou trop aigre, ou trop obscure, on doibt considérer la nature du personnage qui parle. Que se langage y a desmesuré, jamaiz ne nieray que mainte chose n'aye dit par indignation... Et aussi ne nieray je avoir dit pluseurs choses par aventure et despourveument, ainsy qu'il advient en langage quotidien et familier, lesquelles trouvé n'eusse en longue muserie. y>

Enfin, Martin Le Franc répond à ceux qui pourraient l'accuser d'outrecuidance, parce qu'il a mis ses (L lignes mal dressées et mal polyes » sous la protection de Philippe le Bon. a La réponse est assez legière. Ce n'est pas chose nouvelle que ceulx qui livres bâtissent et composent volontiers présentent leurs ouvrages et labours aux grands seigneurs, adfin de leur monstrer et offrir la tresentière affection qu'ilz orft a eulz, et que soubz leur nom leurs livres prengnent quelque auctorité et cours, laquelle chose se je fais, prince tresexcellent, avecques ce que les sages m'en ont donné l'exemple et le chemin ouvert, vostre très doulce humanité singulièrement m'y semont et attrait et de bien loing appelle. En laquelle tant me confye que se mes vers ne sont tissus, pains et dyasprez selon la qualité de la besongne emprise, neantmains la bonne voulenté en gré prendra, laquelle ne doibt estre pesée selon la quantité du don, mais a la balance du courage et

du cœur. »

Le prologue terminé, Martin Le Franc, sans perdre de temps à de longues explications, entre brusquement en matière :

A l'assault, dames, a Tassault !

A Tassault dessus la muraille !

Ores est venus en soursault Malebouche en grosse bataille.

A l'assault, dames ! chascune aille A sa deffense, et tant s'efforce CJue l'envieuse villenaille Ne nous ait d'emblée ou de force *.

Ce Malebouche est l'ennemi acharné d'Amour et des dames. Furtivement, à la tête de sa troupe, il s'est approché du Château d'Amour, pensant le prendre d'emblée. Heureusement Leaulté veillait; et avant que Malebouche eût dressé ses échelles, tout le monde fat sur pied. A l'assaut! à l'assaut î ces cris répétés jettent l'effroi parmi les dames ; tandis que les unes gardent les murs, les autres s'en vont à la Chapelle se recommander à Dieu. C'est alors, au milieu de la confusion et de la peur générales, qu'Amour, éblouissant comme le soleil, « ou chastel descendit ». Sa venue ranime tous les courages. Plus de guets, plus de veilles. On ne s'occupe plus ni de Malebouche, ni de son <i envieuse maisnye ». Toutes les dames, oublieuses du danger couru, s'en vont danser dans la grande salle. A quoi bon, en effet, se préoccuper de l'ennemi,

* Fo 4 ro — I ro.

Puisque le Dieu d'Amours tant sade S'est venu mettre en garnison ^

Notre poète, étonné de voir tout le monde en liesse dans un moment si critique, se glisse en tapinois dans la salle des danses, et, craignant d'être remarqué, se réfugie dans un coin solitaire :

Si, me tenoie en ung canton, Vergongneux et remply de honte.

Tout ainsy que l'en fait, quant on Scet bien que l'en n'est point du compte ^

Ce qui attire surtout ses regards, c'est le Dieu d'Amour, dont il fait une longue et pittoresque description. Sur son gracieux chef, le dieu portait une couronne qui remplissait la salle d'une clarté merveilleuse ; les douze signes du zodiaque y étaient compassés : sur son camail, on voyait toute espèce d'oiseaux et de poissons, « des seraines, balaines, dauphins ; o sa robe était (( de couleurs maintes, assorties très gentement. »

On veoit en la dextre mance Adam assis en ung ver.^ier Accoler Eve, blonde et blance, A sa belle aise, sans dangier ^

• Fo 5 ro — 3 ro.

^ Fo 5 vo — 6 ro.

•* Fo 6 r<> — 8 ro. A la description d'Amour dans le Champion des Dames, comparez celle faite par Guillaume de Lorris dans le Roman de la Rose.

Sur l'autre manche étaient « toutes les bestes qu'onques fist Nature i^.

Les unes es buissons gisoient, Alaittans leurs faons petis, etc.

Après la description du dieu, vient celle de son entourage, dame Paix, dame Prudence, dame Raison, dame Force, dame Noblesse, dame France et beaucoup d'autres.

Sur ces entrefaites, un second défenseur des dames arrive au château, c'est Franc- Vouloir (( armé comme le beau saint George. » Franc-Vouloir ^ est accueilli comme un chevalier de sa valeur mérite de l'être ; et, sans plus tarder, instruit par dame Raison, équipé par les dames Prudence, Attrempance. Force et Justice, muni d'armes nouvelles comme jamais on n'en fit à « Milan », il s'en va combattre un des lieutenants de Malebouche, Despit-le-Crueulx. Ce dernier, avant le combat et durant le combat, ne cesse d'injurier Franc- Vouloir et les Dames,

— Ribault, il vous fault morir,

Cy, pour l'amour de vos ribauldes ^

* Dans le Miroir de Mariage d'Eustache Deschamps, le personnage principal s'appelle également Franc- Vouloir. M. G. Paris, J^om. XVI, p. 390, a montré la différence du Franc- Vouloir d'Eustache Deschamps et du Franc-Vouloir de Martin Le Franc. Cf. bail. CCCXV, éd. Queux de Saint Hilaire, t. III, p. i, avec refrain : « J'ay Franc-Vouloir, le seigneur de ce monde. »

^ Fo 9 vo — 1 7 vo.

Franc- Vouloir, sans dire mot, lui emporte la visière et lui crève un œil. Rendu furieux par cette blessure, Despit-le-Crueulx redouble d'injures :

Comme ung sengler ou comme ung ours S'enfellonnist aprez la playe, Despit tantost reprint son cours Vers Franc- Vouloir qui ne s*esmaie, Et lui dit : Cuides-tu que j'aye Et teste et courage perdu *.

Le Champion, toujours gardant le silence, terrasse son adversaire, et le laisse sans vie sur le champ de bataille.

Malebouche alors, qui a pu juger de la valeur de Franc- Vouloir, change de tactique ; il renonce aux combats armés et assigne le Champion à une dispute publique pour le lendemain.

Ici ^ se place une petite digression, assez intéressante, du reste, à cause de ses nombreuses allusions aux personnages les plus connus et les plus considérables du temps : Martin Le Franc, interrompant son récit, nous décrit les châteaux et les cimetières de Vénus et d'Amour qu'il visite, guidé par un personnage plus ou moins mystérieux nommé Valentin ', qui arrive on ne sait d'où, et qui disparaît

* Fo Q vo — i8 ro.

* Fol. lo ro — 19 ro.

* On lit en marge du ms. 12476, fol. 11 ro : « Valentin est

subitement. Le poète appelle son guide, tantôt « mon compaignon que tant amoie », tantôt (( mon compaignon leal » ou « mon leal frère » :

Après la victoire de Franc -Vouloir sur Despit-le- Crueulx, les danses recommencent de plus belle au château d'Amour. Notre poète, cédant à la tentation, est sur le point de s'y mêler ; mais il en est empêché par Valentin qui, survenant tout à coup, lui fait une description merveilleuse du « chasteau Venus y>.

De ce chasteau tant me compta Mon compagnon que tant amoye Qu'en la voulenté me bouta De veoir Venus et sa joye \

Tous deux, donc, quittent la fête et se rendent au château de la déesse. Là, chacun est bien accueilli :

Jones gens y sont retenus

Et souldoyés, dieu scet comment M

compaignon a l'Amoureux », c'est-à-dire « au bâtard de Saiiit- Pol. » (Cf. fol. 7 vo.)

Cellui grand bastard de Saint-Pol,

Dont chascun parle haultement

Pour ce que tousjours leaumcnt

Il s'est porté envers les dames,

Et qu'il est bel parfaittement,

Et meismement vaillant es armes. Fol. 83 vo.

^ Fol. 10 ro — 19 vo. ^ Fol. 10 vo — 19 vo.

Ce château ressemble à celui d'Amour : il .n*en est éloigné que de (c six traitz d'arc )) ;

Mais il est bien fol et bien lours Qui n'y congnoit la différence *.

Venus parut à notre poète « la femme la plus belle, la plus doulce et làplusryant)), qu'on pût imaginer. Il nous en fait la description avec celle de son entourage, d'Oiseuse, de Plaisance, de Flaterye, de Fetardise, de Mignotise, de Lescherye :

Lescherye qui n'aime absinthe Garde la flasque a l'ypocras.

Elle la pleure, sue et suinte, Si plains en sont ses boyaux cras '.

Mais son enthousiasme dure peu : regardant la déesse de plus près, il s'aperçoit qu'elle a le dos rongé des vers :

Le dos Venus est creux et faulx, Et proprement en tel point mis Que le tronc d'une vielle sauls Cave et rongié de fourmis ^.

Du château de Vénus, Valentin et son compagnon passent au « cymentiere aux mors », et s'en vont <( tout devisant par les sarcus et les tombeaux » et

* Fol. lo vo — 20 ro.

^ Fol. II ro — 20 ro.

* Fol. II ro — 20 ro.

lisant les épitaphes couvertes de mousse. Tout à coup, il se trouvent en présence d'un trou ardent, tout rempli d*àmes, et d'où sort une fumée épaisse.

Pe ce lieu que puis-je parler ?

Sur ung esprit, a grant effort, On y voit de dyables voler Plus que de mouches a chien mort Helas ! le piteux desconfort, Les cris, les estraintes de dens !

Le florentin poète Dante A escript merveilleusement La paine et la vie meschante Des espris dampnez justement.

Mais mortel homme plainement Oncques n'entendy, n'entendra La grandeur de celluy tourment Qui ja aux dampnez ne fauldra *.

Encore effrayés par ce spectacle horrible, ils arrivent à la Chapelle de Vénus, à l'entrée de laquelle se trouve la statué ce deffigurée » de Bacchus. Le curé de cette Chapelle est Sens-Abesty ce atout sa barbe de bouch et ses larges pies d'ours. »

En sa main, en lieu de calice, Tient un hanap de grant mesure.

Force y lit-il l'appocalice Aux parrochiens de sa cure ^ ?

Après avoir visité les bains, l'hôpital dont Tapo-

* Fol. 12 ro — 25 ro.

* Fol. 13 ro — 25 ro.

thicaire est Espoir, la salle où « escuyers et damoiselles faisoyent mainte bonne gale )>, ils reviennent au château d'Amour, que notre poète visite, toujours guidé par Valentin.

Ils entrent d'abord dans la Chapelle où dame Chanté fait Toffice d'abbesse :

A ces entrefaictes entra Uiig grand peuple d'ambassadeurs, Ou très haultement se montra La noblesse de leurs seigneurs.

Entre lesquelz congnu pluiseurs Que j'avoye veu soubs la tente De paix, en Arras et ailleurs.

L'an mil CCCC cinq et trente *.

Martin Le Franc nomme « le duc de Bourbon, Christofle de Harcourt, le comte de Richemont, l'évêque de Liège, les comtes de Ne vers, d'Estampes, les ducs de Clèves et de Guéries "».

Tous ces nobles seigneurs s'avancent devant l'autel et présentent en grande dévotion deux cœurs, autrefois violemment « dessoudés », mais maintenant étroitement réunis. Ces deux cœurs sont ceux du roi de France et du duc Philippe le Bon qui viennent de se réconcilier. Adam de Cambrai ', <c homme de haulte sapience et des plus sages re-

* Fol. 14 vo — 31 ro. Le traité d* Arras qui réconciliait la France et la Bourgogne fut signé le 21 septembre 1435.

* l*résidcnt du Parlement, mort le 15 mars 1456. Cf. Pasquier,

Recherches, p. 63.

nommé », présente ces deux cœurs à Amour qui a fait cesser tout désaccord entre la France et la Bourgogne. A cette occasion, Martin Le Franc célèbre le grand cœur et la sagesse de dame Ysabel de Portugal qui a contribué pour une si large part à la paix ^ :

Chascun la dame benissoit Pour sa doulceur, pour sa sagesse.

Vive la dame, et bénit soit Qui nous donna tele princesse î Par elle horrible guerre cesse, Et paix se remet en besongne.

Vive la très haulte ducesse, Vive la dame de Bourgongne M

Notre poète et soh guide quittent à regret cette chapelle et s'en vont au cimetière, où ils trouvent les tombeaux de la Belle Dame sans mercy et de la Dame leale en Amour. Ils reconnaissent également la sépulture d'une des dames de Savoie :

Cy repose dame Marie,

De Jan duc de Bourgongne sœur,

La quele en sa beaulté flourie

Vint en Savoye a grant honneur.

Elle fat le chois et la fleur

De courtoisie et de largesse, etc.

^ Isabelle, fille de Jean 1er, roi de Portugal, naquit à Evora, le 2 1 février 1397, épousa Philippe-le-Bon, veuf pour la seconde fois, le 10 janvier 1430, et mourut le 17 décembre 147 1. Elle prit une part active aux événements politiques de son temps.

^ Fol. 15 ro — 32 vo.

Elle avait épousé le bon duc Amé :

Las î trop tost fina son voyage.

Mais en peu d'heure Dieu labeure \

Ils visitent de même le tombeau de Bonne, comtesse de Montfort, qui, fiancée efi 1426 à François, comte de Montfort et de Richemont, mourut à Ripailles en 1430, avant la célébration de son mariage : puis celui de dame Anne de Bourgogne, duchesse de Bedfort, régente de France :

Ce fut la perle de beaulté, Et l'esmeraude de leesse, Le fin saffir de leaulté, etc.

Et plus loin :

Je ne dis qu'elle fut Régente

Et ducesse de Bethefort,

Car, a mon gré, dame tant gente,

Ne devoit estre en celluy sort.

Mais la dissencion, au fort,

A fait des choses trop estranges,

Joindre le foible avec le fort.

Et converty monstiers en granges ^.

Valentin et son protégé visitent encore d'autres parties du château, entre autres le Réfectoire d'Amour dont Espérance, Foi et Charité ont la charge, TEnfermerie, les Bains, le Verger, etc.

* Fol. 15 vo — 33 vo.

^ Fol. 16 ro — ^^ vo.

Ici finit la digression, et le récit reprend son cours.

On entend soudain un grand bruit de clairons et de trompettes, et une foule impatiente sort du château d* Amour, faisant cortège à Franc- Vouloir qui se rend à la dispute publique organisée par Malebouche. Valentin disparaît dans la foule.

Privé de son guide, notre poète « suit le train kahu kaha » et arrive un des premiers dans la salle remplie de livres et de documents de toutes les espèces. Le Champion des Dames, Franc- Vouloir, avait le « visage prest a la victoire ». Quant à Malebouche :

Sa grimache devoit souffire Pour gaingner la tarte a Paris ^

Dans la salle, sans compter la déesse Fama, accompagnée des trois Furies, se trouvait un nombre immense de curieux et d'auditeurs venus de toutes les parties du monde. On y voyait des clercs de toutes les universités :

De Paris, d'Orliens, Thoulouse, Boulongne, Avignon, Montpellier, Coulongne, Pavie, Perouse *.

« En ung anglet toute enfumée », une statue de

^ Fol. 1 7 vo — 40 vo.

^ Fol. 18 vo — 40 ro.

Vérité attirait les -regards. C'est en Tinvoquant que l'hypocrite Malebouche commence le débat.

Ce débat de 20 000 vers se refuse à toute analyse. J'en indiquerai brièvement le sujet, livre après livre.

Les discussions qui remplissent la fin du premier livre portent sur TAmour lui-même et sa puissance. Franc -Vouloir démontre qu'Amour gouverne le monde, en qualité de lieutenant de Dieu; son pouvoir s'exerce partout, dans les cieux comme sur la terre, sur les choses importantes comme sur les choses (c moyennes et basses ». Ici se placent la Prosopopée à la France * et le passage sur les Puys * dont nous parlons plus loin.

Second livre : « Cy commence le second livre du Champion des Dames ouquel Malebouche, car il a perdu le premier assault, met es liches ung aultre combatant appelé Vilain-Penser, lequel sans mettre aucun frain en sa bouche mesdit diversement des dames. » (Fol. 29 v° — 75.)

Eve (30 r° — 75). De la perfection et beauté du corps féminin (34 r® — 88). Du novice auquel on fist acroire des dames que c'estoient oyes (36 v^ — 94). L'adversaire ensaigne par diverses hystoires que l'homme doibt femmes fuyr : David, Salomon, Samson, Aristote, Virgile, Hercule, le dieu Faunus, Merlin (39 v"). Contre le mariage (40 v"). De la déesse Viriplaque, déesse de discort (41 r©). Des jaloux

* Fr)l. 2 2 vo — 5^..

^ Fol. 27 n> — 68.

(41 r*^). Clytemnestre et Agamemnon. Achab et Jézabel (41 v"). Denis le Tyran (42 r"). Cicero, Pacuve (42 r* — 1 II). Valentin empereur (42 v^). De Thiresias converti en femme (43 r^). Contre les religieuses (43 r"). Les filles de Loth. Phèdre et Ypolite. De la femme de Putiphar et de Joseph (43 r^*). De la femme au conte Raymond (43 v^ — nS).

L'adversaire produit en jugement les engins comme fards et aultres artifices que les femmes font a decepvoir les hommes (43 v" — 115 v»). Comment on "^ ' ' prent l'unicorne (45 v^). De la belle femme, de la ; femme moiennement belle, de la laide femme (46 v^). De la Jalousie (47 r"j. Des mariages de maintenant ,(48 r°). Des religieuses (48 v« — I3CV- I^e Betisac, gouverneur de Languedoc (52 r° — 141). De deux frères des Billettes de Paris (52 v^). Des dames de Horence (54 r» — 147). Des dames de Jennes (54 v^). Complainte de Nature (55 v^ — 150). Contre les Arquemistes (57 r"j. Complainte de dame sainte E^^lise (59 r° — i^^oj- Pénélope (630 r"). Didon (63 v^j. Lucrèce (64 r'y. Messaline (66 r"). De dame Rosemonde (66 v). De dame Romulda {66 v**), etc.

Troisième livre : « Cy commence le tiers livre du Champion des Dames ouquel est recitée la bataille de Trop-Cuidier, souldoyer de Malebouche, encontre Franc-Vouloir et demonstré tant par raisons et par hystoires que en fol et vain amour les hommes plus villainement et plus communément faillent que les femmes. » (Fol. 69 r^'.j

Les commandements d'amours lesquelz chascun leal amant doibt garder (69 v"). De Bohors, fils de

Nicolo, marquis de Ferrare, qui ama sa marrastre (71 v^'j. Du chevalier amy de la chastelaine de Vergcy(ji w^j. De Charles, duc d'Orléans {j^ r^ — 198). Sarre et ses sept maris (74 r*^]. Contre maistre Jehan de Meuu que les amoureux ensieuvent et incidentement de son vilain langage (75 r^ — 2o6j. Comment l'amant ne doibt aulcunement sa promesse fausser et sur ce du jugement Machault (jj v" — 214J. Le Champion met en avant les desleaultez de plusieurs amoureux (jS v*^']. De l'amour pastourelle 'So ro — 221).

(Quatrième livre : a. Cy commence le quart livre du Champion des Dames ou Franc-Vouloir contre Lourt- Entendement, souldoyer de Malebouche, exauce et loe les dames dessus les hommes, en toutes les vertus que on pœut humainement avoir. » iFol. <S9 r^>— 248.J

Le Champion a déduire les vertus et la ioenge des dames commence aux plus anciennes et aux hommes plus nécessaires ('90 r'^j. Ceres (9O r^). Ysis (90 v"j. Opis (91 r^j. Du trou Sebille qui est en Sicile ^97 r'^j.Thamaris, royne d'Amazone (99 r"). Fanth:isilée (99 v^'j. De dame Thalestre (100 r«). De dame Arthemesie (100 v";. De dame Camille (100 v^). 1 )e Ikronice, royne de Capadoche et de dame Ysicrathcc (lOi r^'j. De Zenobie (U)i r"). De Delbora ; 101 r"j. De Jabel laquelle tua Sisaris (loi r»). Judith (loi v'V De Jehanne la pucelle (loi v" — 282). Def? fr ère Thomas Couette (102 r^j. De la vaillant con- ' te>sc de Montfort et de dame Jehanne de l>avière, comtesse de Hollande, aux cuers preux et hardis

(103 V*). De dame Ysiphile, laquelle trouva l'art de filer le coton (104 r^). De Yragne (104 v**). De Thamaris, Yrène et Marcie, lesquelles furent excellentes painteresses (104 v®).

Des faicturières (105 ro). Du trou Sebille (107 ro). Du mareschal de Rais, enchanteur (109 v** — 105). Les neuf Muses (109 w^). De dame Carmente, laquelle trouva la lettre latine, de dame Léonce et de dame Sapho expertes en poésie (m v° — 311)- De dame Probe, laquelle a extrait de Virgile très notable œuvre contenant TAncien et le Nouvel Testamens, (112 r® — 312). De dame Hortense laquelle ou sénat défendit chauldement sa cause (112 r» — 313). De la royne Saba (112 v^). De /^ Jehanne la papesse (i 13 r^ — 3 15/ De Christine de Pisan (i 14 r« — 317). De Jamette, niepce Pierre de "^ Nesson (114 vo). Les dix Sebilles (114 v°). Contre les Astrologiens (i 16 v^ — S^S). De la bonne fille qui alaitta sa mère en prison (i 18 v°). De celle qui nourrit son père en prison (118 v^). De Marie ^ui mangea son enfant a la destruction de Jérusalem (119 ro). De la mère qui percha ses mamelles jusques au sang pour sustenter son enfant (119 v^ — 334). Du bien que font les femmes aux églises (121 r°). De la Vierge Harmonia (121 v^). De la vieille qui prioit pour Denis le tyran t (122 r»). De dame Griselidis, marquise de Saluées (122 r^). Le Champion pour monstrer a l'adversaire au doit les vertus des dames, il parle d'aulcunes du temps présent (122 r^). Des unze mille vierges (123 r^).

Cinquième livre : « Cy commence le quint et der-

renier livre du Champion des Dames ouquel Franc- Vouloir chevalereusement se combat contre maistre Faulx-Semblant, lequel osa jadis affermer et tenir que la Vierge Glorieuse Marie fut salye de la commune tache. (Fol. 124 r*^ — 3440

De la création d*Adam (129 r°). Comment Ten doit paindre Tyniage de Nostre Dame (132 v®). De maistre Jehan de Segobia, de Espaigne, docteur ; maistre Thomas de Courcelles, docteur (141 r"). De la fontaine de Jouvent (143 v"). La Chanson de dame Prudence sur la loenge de la Vierge Marie (144 r*j. Chansons de dame Force, de dame Justice, de dame Foy (144 v"). Chansons de dame Espérance, de dame Charité, de dame Humilité (145 r"). Chanson de dame Virginité (145 v®). Chani?ons de dame Miséricorde, de dame Persévérance (146 r').

Franc-Vouloir, le hardi Champion des Dames, sort enfin vainqueur de cet interminable débat. Par son habileté à manier les armes, il a terrassé Despitle-Cruculx ; par son éloquence et l'excellence de ses arguments, il a réduit au silence successivement tous les lieutenants de Malebouche, d'abord Brief- Conseil, « plus estourdy que le premier coup de matines », puis Vilain-Penser, puis Trop-Cuidier, puis Lourt-Entendement, et enfin le plus terrible de tous, maistre Faulx-Semblant. Tant de valeur et d'éloquence méritent une récompense extraordinaire : Vyjnagc de Vérité qui git tout enfumée dans un coin de la salle, se relève alors et prend la parole, au grand effarement des assistants. Elle

s'adresse à Malebouche, et, durement, lui reproche la guerre que, sans trêve ni merci, il fait à l'Amour et aux dames. Puis elle dit, s'adressant à tout le monde :

Vérité ne se pœut celer ; Ou tost ou tart elle est congnue, Rien n'y vault le dissimuler *.

Pour ce devant tous suis venue .

Adfin que chierye et tenue Soye plus honnourablement.

Et a cil qui m'a soutenue Donne le pris publiquement 2.

Alors descendant de son piédestal, elle vient poser sur la tête du Champion des Dames (( le chappelet de vert lorier y> . Quant à Malebouche, il reçoit, avec toute sa suite, la juste punition de ses méfaits :

^ Même idée dans l'Estrif de Fortune et de Vertu (fol. loi, ms. fr. Bib. Xat. 11 50) : « Vérité est de moult grande puissance; tant ne la scet on taire et celer que enfin ne se monstre, ne fuir que son homme ne treuve, ne soubzmarchier qu'elle ne vainque.» Cf. Champion des Dames, fol. 83 vo :

Quant jamais on ne parleroit

D'elle (de Vérité), ou contre toute nature

En l'abisme on la celeroit,

Sy vendroit elle a ouverture.

Car comme le pré sa verdure,

L'iver passé, seult descheler,

Ainsy elle qui tousjours dure

Certain temps ne se peut celer.

Cf. Le Rebours de Matheohts, éd. Lenoir, 1518, p. 7.

^ Fol. 147 ro — 408.

— Malebouche, le faulx lerre, Et tout son ost entièrement Furent transgloutis de la terre ^

Au même moment, notre poète se réveilla, le corps couvert d'une sueur froide. Le jour venu, Martin Le Franc prit ses tables et, sans rien cacher, écrivit tout ce qu'il avait vu et entendu. Puis, dans ses moments de loisir, il rédigea tout ce long débat (c en vers de petit pris qui ne sont purgiez de l'esponge )>. Mais laissons-lui la parole :

Si, prye a tous ceulx humblement Lesquelz vouldront cest œuvre lire, Qu'ilz me pardonnent plainement Se rien y treuvent a redire.

Se j'ay bien dit, Dieu l'a fait dire.

Se j'ay mal dit, songe l'a dit.

Songe l'a dit et fait escrire ; Mais il n'en cuide estre desdit.

Et vous, dames et demoiselles, Qui estes naturellement De grâce plaines, et auxquelles Voué me suis dévotement.

Se je n'ay assez haultement Conté et loé vostre affaire, Pardonnez-moi courtoisement, Car j'ay fait ce que j'ay sceu faire.

Se les mesdisans mis a terre, En champ de bataille abatus, Font a ce livre injure ou guerre Secourez le de vos vertus.

* Fol. 147 ro — 409.

— lOO —

Exillié sera ou batus, S'il n'est de vous accompaignié ; Car cellui orguilleux testus, Malebouche, est trop engaignié.

Oultre plus, Amour me commande, Car je ne puis sans vous merir, Qu*a toutes je me recommande Pour bien et honneur acquérir.

Siques veuillez moy secourir, Dames, et en fais et en dis.

Veuillez pour Martin requérir La Royne de Paradis.

Amen ^

§ 4. Le Champion des dames et sa Complainte.

On pourrait croire que le poèm'p de Martin Le Franc a eu beaucoup de succès. ^Composé à la lov^.nrye des dames, il est, comme nd^s l'avons vu, dédié a i liilippe le Bon, ce prince aux faciles amours, chef d'une cour toute galante, dans le palais duquel on voyait «voler blancs atours comme clerz heaumes ». Il est rempli d'allusions aux personnages les plus marquants de l'époque, hauts seigneurs et belles dames, tant de France, de Bourgogne que de Savoie; j'en ai mentionné plusieurs dans l'analyse du Champion, on en pourrait citer bien d'autres.

* Fol. 147 vo — 409.

— lOI —

Au fol. 122 r^ (éd. fol. 341 r") : ce Le Champion pour monstrer a l'adversaire au doit les vertus des dames» il parle d'aulcunes du temps présent. » Martin Le Franc commence son éloge par la femme de Charles VII, INIarie d'Anjou, qui, au dire du poète, montra au milieu des désastres de la France plus de vaillance que n'importe quel prince.

Car en vertueuse souffrance.

Ou temps du commun desarroy.

Elle a monstre plus de vaillance Que sage prince ne fier roy.

Après réloge de la « comtesse de Pymont », et de (( Madame de Charolois », filles de Charles VU, Martin Le Franc consacre quelques vers à la fille de Jacques P'' d'Ecosse, Marguerite, dauphine de France :

Se de madame de la daulphine Veuls parler véritablement, C'est une estoille clere et fine Mise en ce monde. a parement.

De la France, Martin Le Franc passe à la Bourgogne et à la Savoie, et loue plusieurs grandes dames de l'un et l'autre pays, entre autres la veuve de Louis de Sicile, Marguerite de Savoie ; il n'oublie pas Anne de Chypre, dont le mari, Louis, venait d'être nommé duc, par l'abdication d'Amédée, le 6 janvier 1440.

Chacune de ces grandes dames devait, semble-t-

il, tenir à posséder un exemplaire de ce Champion dans lequel elles figuraient avec tant d'honneur ; d'une manière générale, le poème de Martin Le Franc devait être bien accueilli de toutes les femmes. Ces 24000 vers n'étaient-ils pas écrits pour elles, afin d'écraser, avec Jean de Meun et Ma- / theolus, tous les détracteurs de leur sexe, et non pas seulement pour défendre leur cause, mais pour les louer, les exalter et les placer bien au-dessus des hommes *?

La qualité et l'importance du poète, protonotaire apostolique, secrétaire du pape, devait être aussi une garantie de succès. Le poème également était bien dans le goût d'une époque qui raffolait d'allégorie. Quant à la forme, il n'y en avait pas de plus -populaire au XV^ siècle que le huitain du Champion. Les causes d'insuccès n'étaient pas moins grandes. D'abord la longueur démesurée du poème a dû décourager maint copiste et maint lecteur. Puis, chose plus grave, Martin Le Franc, loin de se borner à défendre la cause des femmes, s'est Uvré, de temps en temps, à des digressions qui certainement ne devaient pas rencontrer une approbation unanime. (Juoique dédiant son poème à Philippe de Bour-

^ De cette hypothèse, bien naturelle du reste, l'abbé Massieu fait une affirmation. « Cet ou\Tage, dit-il en parlant du Champion des Dames, fut très bien reçu des personnes dont il cntrcprenoit la défense, et fit d'abord un assez grand bruit dans le monde. Mais comme sa réputation étoit fondée sur des suffrages plus flatteurs que solides, elle ne fut pas de longue durée. » Histr de la pocsic franc. Paris, 1739, p. 242.

gogne, Martin Le Franc, patriote convaincu, après avoir reproché aux princes leurs dissensions égoïstes, prend fait et cause pour Charles VII contre les Anglais, et fait Tapologie de Jeanne Darc que Philippe le Bon leur avait livrée. De plus, ses invectives contre les seigneurs, cause suivant lui de tout le malheur de la France, et contre les prélats grands et petits, n'étaient pas faites pour plaire à tout le monde. Quant aux parties du Champion des Dames consacrées à la défense du Concile de Bâle et de ses décrets, quant à ses attaques contre Rome et les princes temporels favorables à Eugène IV, elles ne pouvaient être agréables qu'à Amédée de Savoie et à ses rares partisans.

Nous savons, à n'en pas douter, que le Champion des Dames, a rencontré peu de faveur à la cour de de Bourgogne. Martin Le Franc nous Tapprend dans un petit poème allégorique de 480 vers : « la Complainte du livre du Champion des Dames a maistre Martin Le Franc son acteur. » Resté inédit jusqu'à cette année, M. Gaston Paris Ta découvert à la suite du Champion des Dames dans le manuscrit 12476 S et l'a publié dans le tome XVI ^ de la Romania. Il résulte de ce dialogue entre le Champion des Dames et son auteur que tout d'abord le duc de Bourgogne se montra favorable au poème de Martin Le Franc: il le prit « dans ses mains », et se le serait fait lire sans les médisances et les calom-

* Fol. 148 ro — 150 vo.

nies de certaines gens qui lui conseillaient rien moins que de le brûler et de commander à Martin de le récrire.

Faictes cestui brûler ou frire Car il porte ou ventre poisons, Et si le commandez rescripre A Martin pour pluseurs raisons ^

Les (( poisons » qui remplissent le Champion des Dames, ne sont autres qu'une trop grande liberté de langage envers TEglise, les satires du poète contre les seigneurs et les prélats, ses sympathies pour le Concile de Bâle ^. Martin Le Franc ne se montre pas trop affecté de l'insuccès de son poème : il s'attendait à un tel accueil. « C'est de nature, ditil, qu'on queurt sus aux nouveaux venus ^». Il main-

> P. 428, huit. 18.

^ Cf. p. 430, huit. .2 7 et 29.

^ P. 431, huit. 32. — Martin Le Franc, comparant la condition des écrivains avec celle des laboureurs, des marchands et des gens d'armes, se plaint du peu de considération qu'on a, de son temps, pour les gens de lettres ; p. 434, huit. 44-47 :

Entre les hommes afFaictiez A labourer, certainement Ceux qui escripvent sont traictiez Et renommez mcschantement, etc.

Il avait déjà dit dans le Champiofi des Dames, fol. 93 vo —

259 vo ;

Il ne fault plus estudier Ores pour honneur acquérir, Car c'est mestier pour mendier Et pour honteusement morir.

— los -

tient tout ce qu'il a dit dans son Champion, et, après un court éloge de Philippe le Bon et d'Isabelle de Portugal, il renvoie son livre à la cour du duc et le recommande à Jean de Créqui, seigneur de Canaples.

Il en fut en France comme à la cour de Bourgogne ; le Champion des Dames, — le petit nombre des manuscrits en fait foi \ — y passa presque inaperçu. Les écrivains du XV*^ et du commencement du XVP siècle semblent ignorer jusqu'à Pexistence de Martin le Franc ^ ; seuls, quelques auteurs, défenseurs ou détracteurs des femmes, citent quelquefois son poème. Pierre Michaut, dans la Déduction du procès de Honneur Femenin, place Martin Le Franc au nombre des partisans du beau sexe ^ En 1466 déjà, le même Pierre Michaut avait mentionné notre poète dans le prologue du Doctrinal de Cour adressé au duc Philippe de Bourgogne : « feu maistre Martin le Franc, en son vivant philosophe et ( poète non moyen *. » Dans une pièce anonyme, intitulée le Monologue fort joyeulx auquel sont introduictz deux Advocatz et un Juge, devant lequel est plaidoyé le bien et le mal des Dames, lé Cham-

* J'en connais six : deux à Bruxelles, trois à Paris, un à Grenoble.

* Xous avons vu Tallusion de Jean Le Maire de Belges dans la Couronne Mari^ari tique. Voy. p. 1 1 .

^ Arsenal, ms. 3521, fol. 192 ro ; Jardin de Plaisance^ cdit. Arnoullet, fol. 140 r<>.

* Lcjjrand d'Aussy, dans Xotices et lixtraitSy t. V, p. 528.

— io6 —

pion est appelé euvre sumptueuse \ Jean Marot, père de Clément, nomme également le Champion ' dans sa Vray disant Advocate des Dames ^. D'autres poètes du XVP siècle, Jean Bouchet et Gratien du Pont, par exemple, citent le Champion ou Timitent,

Mais, en dehors des auteurs qui ont écrit pour ou contre les femmes, on ne trouve aucune mention de Martin Le Franc. Il est omis dans la liste des poètes bo7is facteurs de Pierre Grognet : « De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont composé en rime, tant de ça que de là les montz ^ ». Cependant, on y trouve cités, à côté de quelques inconnus, presque tous les poètes du XV^ siècle.

Du XVP siècle à nos jours, le Champion des Dames resta dans un oubli profond, ou ce qui est pis, fut mal jugé par des gens qui ne l'avait pas lu. Les rares érudits qui en ont parlé l'ont regardé comme une simple et plate contre-partie du Roman de la Rose, ou, se plaçant au point de vue moderne, comme un poème ridicule. Une contre-partie du Roman de la Rose, le Champion des Dames ne l'est en aucune façon ; et il est certain que, si on lit ce long poème avec nos idées d'aujourd'hui, la plupart des arguments mis en avant par Martin Le Franc pour ou contre le sexe féminin nous paraîtront un bavardage ridicule et puéril.

* Moiitaiglon, Recueil, t. XI, p. 176.

^ Montaiglon, Recueil, t. X, p. 225.

^ Montaiglon, Recueil, t. VII, p. 5.

Il faut voir dans le Champion des Dames un résumé ou plutôt une collection des idées du moyenâge sur les femmes : c'est là précisément ce qui, loin d'en faire le ridicule, fait l'intérêt de ce poème. Est-il besoin de rappeler quelques-uns de ces arguments qui nous font sourire, mais qui, alors, étaient discutés par de graves et doctes personnages, et pris au sérieu^ic par tout le monde ? Les arguments théologiques occupent la plus grande place. M. Paul Meyer a publié, d'après un manuscrit de l'Université de Cambridge, un sommaire des arguments bibliques invoqués au moyen-âge en faveur des femmes *. Comme il est court et curieux nous le reproduisons ici ;

Mulier prefertur viro, scilicet :

Materia. Quia Adam factus de limo terre, Eva de

Costa Ade.

Loco. Quia Adam factus extra paradisum, Eva in

paradiso.

In conceptione. Quia mulier concepit Deum, quod

homo non potuit.

Apparicione. Quia Christus primo apparuit mulieri

post resurrectionem, scilicet Magdelene.

Exaltacione. Quia mulier exaltata est super choros

angelorum, scilicet beata Maria.

On retrouve en partie ces arguments-là développés dans le Champion des Dames, à côté de beaucoup d'autres tirés de considérations différentes.

* Romania, VI, 1877, p. 501, et XV, 1886, p. 321.

— io8 —

Voici, du teste, à titre d'exemple, ce que dit Martin Le Franc à propos d*Eve :

Si la femme n'avait pas été créée, dit le lieutenant de Malebouche Vilain-Penser, elle n'aurait pas mangé la pomme et n'aurait pu faire tomber dans la tentation Adam notre père ; l'homme ne serait jamais descendu en enfer et Jésus-Christ n'aurait pas été crucifié.

Povoit en paradis terrestre Avec Adam vivre tousjours, Ou ciel Dieu vir, et en terre estre ; Mais tost elle fist a rebours.

Adam, bon homme simple et lours, La crut ; doulcement la baisoit.

On le doibt excuser. Amours La pomme mengier lui faisoit ^

A cause d'elle, il nous faut maintenant travailler pour vivre ; nous sommes exposés au chaud, au froid, à la soif, à la faim, aux maladies, tandis que le terrestre paradis était un lieu de délices.

La, printemps flourissoit tousjours ; La, tousjours rossignolz chantoient ; La, ou pré vert, arbres et flours Leurs doulces oudeurs espandoient ; La, fontaines cleres sourdoyent ; La, ne gresilloit, ne ventoit ; La, tous humains plaisirs estoient ; Mal ne douleur on n'y sentoit.

Ores nous perche Tagu vent,

Or sur nous chiet nesge et greslée, etc. l

* Fol. 30 ro.

^ Fol. 30 vo — 78 ro.

Ce sont des lamentations à n'en plus finir. Et ne croyez pas, s'écrie l'Adversaire, que les femmes d'aujourd'hui soient meilleures que la première.

Tele la mère fut, et teles

Les filles furent et seront,

De l'homme ennemyes mortelles,

Et jamais ne s'amenderont *.

Dans la réponse du Champion, on trouve d'abord un argument toujours invoqué par les défenseurs des femmes, c'est que Dieu façonna Adam du limon de la terre, tandis qu'Eve fut créée d'une matière beaucoup plus noble, à savoir d'un os, blanc, poli, aplani, net et dur 'K De plus, et cet argument est sans réplique, Eve fut Yceuvre derraijie de la création : après avoir créé la femme. Dieu voyant qu'il ne pouvait rien faire de plus beau, cessa de créer.

Tout fut fait, tout fut accomply ; Parfaicte fut toute nature ^

Du reste, qu'eût fait l'homme seul sur la terre ?

— A quoi se fust arresté ?

A ouyr rossignolz chanter ?

Mieulx ne pœut estre contenté Que de veoir femme enfanter *.

* Fol. 30 vo — 78 vo.

* Voyez cet argument bien développé dans une pièce publiée par M. l*aul Mcyer, d'après un ms. fr. de la Bibl. de TUniv. de Cambridge. Kofnaniay 1886, p. 316 : « La bonté des fenunes, » V. 62-74.

^ Fol. 31 vo.

* Fol. 31 vo.

— no —

L'homme a mauvaise grâce de se plaindre des femmes, puisque tous ne viennent au monde que par elles.

Pour quoi fustes de femmes nez ?

Pour quoi au monde vinstes vous Qui les bonnes femmes dampnez Mieulx valans trestoutes que nous ?

Vous les deussiez tous a genouls Aourer. D'elles chascun vient.

Mais c'est de coutume qu'a tous?

Ingrats de bienfait ne souvient *.

Le Champion instruit ensuite le procès d'Adam : il absout Eve, être délicat et sensible qui n'a pris la pomme que par ignorance. Toute la faute est au (( faulx angle de Lucifer ».

Quant le serpent l'arraisonna Povoit-elle estouper l'oreille ^ ?

C'est donc à tort que les hommes disent du mal des femmes et croient avoir tout perdu à cause d'elles.

Puis dyent les lasches pécheurs :

Par la femme tous deffais sommes, Et cryent aprez les prescheurs Que no vie ne vault deux pommes,

* Fol. 37 ro.

* Voyez également dans la Bonté des femmes, Rom.^ 1886, p. 316, un plaidoyer fort curieux pour prouver qu'Adam fut plus coupable qu'Eve, v. 212 sq.

Car porter fault trop pesans sommes Dont nous deussons estre délivres.

C'est au resveillier de leurs sommes Que telz propos tiennent, les yvres *.

Viennent ensuite des considérations qui ne laissent pas d'étonner de la part d*un ecclésiastique. Admettons, dit Martin Le Franc, que la bêtise de la femme nous ait chassés du paradis, avons-nous vraiment beaucoup perdu ? N'avons-nous pas, au contraire, tout gagné à sortir du « courtil délicieux s> ? Est-ce que l'alternance des saisons n'est pas plus agréable qu'un printemps perpétuel ? Est-ce que la vie agitée que nous menons n'est pas préférable à une innocence sans fin ?

L'Adversaire s'applique à montrer que la femme n'a pas été créée pour embellir et orner ce monde, comme le prétend Franc-Vouloir, mais bien afin qu'elle fût un instrument dans les mains du Diable, qui, sans elle, n'eût jamais pu faire tomber rhomme en faute. Ce qui, du reste, prouve la supériorité incontestable de l'homme, c'est que Dieu l'a d'abord créé ^/e bonne mesure; puis, des débris, il a formé la femme ; de même qu'un potier, après avoir façonné son pot , fabrique un marmouset quelconque, de la terre qui reste.

Quand ung potier voit son pot fait.

Du remenant ne scet qu'il face, Sy non que souvent il en fait Ung marmouset d'estrange face.

* Fol. 32 vo.

Ainsy Dieu celle Cicheface Fist de la demeurant rasure, CJuand il eut rhomme par sa grâce Composé de bonne mesure ^

Un argument bien étrange est tiré du goût de tout le moyen-âge pour les teints blonds : Si on compare la généralité des hommes et des femmes, on voit que presque toutes les femmes sont noires et les hommes blancs ; ce qui prouve avec évidence que rhomme est mieux « composé ».

Or est il trestout supposé Que femme est noire et l'homme blanc ; Pour ce il appert mieulx composé Vers elle, qui ne vault ung blanc ^

Disons bien vite que si Martin* Le Franc mentionne des arguments comme celui de Tos, par exemple, ou d'autres de la même force, il n'insiste pas. Il fait preuve le plus souvent d'un grand bon sens, et réfute avec autorité les arguments trop risqués. Voici ce qu'il répond au reproche qu'on faisait souvent aux femmes d'agir comme le vin, traîtreusement :

Et se tu me dis que leu as Que femmes et vin, on le voit, Font les sages estre apostas, Riens ne dis qui contre elles soit.

* Fol. 34 ro — 87 ro.

^ Fol. 34 ro.

Le vin n'en pœut mais, se Ten boit Trop ; et aussy cil qui s'affole De femme oultre raison et droit, Il est plus fol qu'elle n'est foie *.

A l'appui de leurs arguments, Adversaire et Champion puisent dans la mythologie, la Bible et l'histoire de nombreux exemples de femmes et d'hommes qui se sont distingués par leurs vertus ou par leurs vices, depuis Eve jusqu'à Jeanne Darc. ( Long et monotone défilé où Ton voit successivement, sans ordre aucun, Hercule, David, Salomon, Samson, Aristote, Virgile, Merlin, ces grandes victimes des femmes ; puis Hippolyte et Phèdre, Joseph et la femme de Putiphar, Pénélope, Didon, Messaline, Cléopâtre, Paris et Hélène, Novella, Thamaris, Arthémise, Jeanne Darc, Camille, Béronice, Isicrathée, Panthasilée, Judith, Griselidis, les Onze mille vierges, les Sibylles, la Vierge Marie, etc., etc.

Que dire pour excuser Martin Le Franc, sinon qu'une telle énumération était dans le goût du temps, que c'est Boccace surtout qui en a fourni les éléments ^, et qu'on la trouve déjà complète chez Pétrarque. Ecrivant à Anne, femme de l'empereur

* Fol. 39 vo.

* Voy. Attilio Hortis , Studi suUc opère îatifu del Boccaccio, Trieste, 1879, p. 69 et suiv. Le De claris mulieribus fut traduit en français par un anonyme pour Anne de Bretagne (voy. Paulin Paris, Mss,/r,, t. I, 268; t. V, 120) et imprimé à la fin du XVe siècle : Le livre de la louenge et vertu des ftobks et cleres dames. Paris, Vérard, 1493, in-fol. I44ff.

Charles IV, pour la féliciter d'un heureux accouchement, Pétrarque, obligé par galanterie de faire Tapologie du sexe féminin, cite les femmes habituelles depuis Minerve jusqu'à la comtesse Mathilde \

En France, ces énumérations fastidieuses iront s'augmentant avec la Renaissance. L'énumération du Champion est modeste, si on la compare, par exemple, à celle du Palais des Nobles Dames de Jean du Pré, qui distribue les femmes dont il parle en treize parcelles ou chavibres '\

Il n'y a pas qu'arguments baroques et énumérations sans fin dans le Champion des Dames. M. Gaston Paris en a tiré d'importantes allusions à la littérature française ^: aux romans de la Table Ronde, aux romans d'aventure, à certains contes, à Jean de Meun, à Matheolus, à Guillaume de Machaut, à Froissart, à Alain Chartier, à Ode de Granson, à Christine de Pisan et à son fils Jean Castel,à Pierre de Nesson et à sa nièce Jamette, à Eustache Mercadé et à Charles d'Orléans ; il a laissé de côté le

» Lettre VIII, Liv. XXI, t. III, p. 70, éd. Fracassetti.

* Le Palais des nobles dames, auquel a treze parcelles ou chambres principales ; en chascune desquelles sont déclarées plusieurs histoires tar^t grecques, hebraicques, latines que françoyses,... par noble Jehan du Pré , seigneur des Bartes et des Janyhes en Quercy... S. 1. n. d. in-8 goth. (Bib. Nat. Rés. Y, 4395 a.) Cf. Le Roux de Lincy, Bull, du Biblioph., 1 851-1852, Xe série, pp. 287-

^ Romania, t. XVI, pp. 401-420.

passage, trop long pour être cité', concernant les plus cTavioiir.

Une discussion intéressante s'élève entre le Champion et l'Adversaire au sujet de ces confréries littéraires. L'Adversaire n'en est pas partisan : il se prend vivement à ces fols béjannes qui riment en rhonneur d'Amour. C'est une vraie contagion, dit-il ; tous, les laïques comme les clercs font des lais, des ballades, des rondeaux, des hymnes. Cependant c'est là une coutume païenne, c contre les mœurs de l'Eglise >.

Vaten aux festes de Tournay, A celles d'Arras et de Lille, D'Amiens, de Douay, de Cambray, De Valenciennes, d'Abbeville.

La verras tu manières mille De servir le prince des sos, Dedens les sales et par ville.

En plain midy et a falos ^

De son côté, Franc- Vouloir plaide éloquemment la cause des puis, dont les membres glorifient l'Amour, c'est-à-dire la paix et la concorde. Martin Le Franc, profitant de l'occasion, supplie les princes de faire trêve à leurs haines et à leurs querelles qui

* n n'a pas moins de 300 veis.

^ Fol. 27 v«» — 68 ro. Edition :

La verras tu des gens dix mille l'ius qu'en la forcstz de Torfolz (Jui servent par sales, par ville, A ton Dieu le prince des folz.

— ii6 —

font le malheur de la France, et de venir, unis entre eux, balader et rymer, dans les puis d'amour ^ Le poème de Martin Le Franc est également une source féconde de renseignements pour l'histoire des mœurs au moyen-âge. Avec les seules données du Champion des Dames, on pourrait écrire un traité détaillé sur le costume au XV<^ siècle. Dans sa guerre contre le sexe féminin, l'Adversaire n'a pas manqué de disserter longuement sur la beauté des femmes, beauté, d'après lui, tout artificielle et de peu de durée, sur la toilette et les modes du temps. Il conseille aux admirateurs et aux défenseurs des femmes d'examiner un peu ^ pour leur édification, ce que contiennent les armoires de leurs protégées, d'ouvrir les boîtes nombreuses, remplies de fards, d'onguents, de poix, d'outils divers :

Hé ! fol homme, preng tes lunettes.

Longuement des yeulx n'as veu goutte.

Je cite ici trois huitains d'un chapitre curieux intitulé : € L'Adversaire produit en jugement lés engins comme fards et aultres artifices que les femmes font a decepvoir les hommes ^ >

Va cerser toutes leurs aumaires.

Et Dieu scet que tu y verras.

* Voy. au fol. 31 vo du ms. fr. Bib. Nat. 841, une miniature représentant un Puy d'amour : au premier plan sont les poètes qui récitent leurs vers ; au second, le prince tient une couronne dans ses mains ; dans le fond s'entassent les auditeurs.

^ Fol. 43 vo — 115 vo.

Se semblent estre apoticaires S

Tant de boistes y trouveras.

Pas toutes ne les ou verras,

Car il y put et sont mal saines.

Trop bien celles descouverras

Qui sont de plour de vignes plaines.

Se rien n'y trœuves, des escrins

Emble les clefs. Car la sera

La poix dont arrachent leurs crins,

Et d'aultres outilz y ara

Dont telle quelle se fera

La faulse femme, pour mieulx plaire.

Non pas fera mais desfera

Le parfait divin exemplaire.

Ne vois tu comme leurs frons tendent, Visaiges et poittrines paindent, Dressent leurs mamelles qui pendent.

Ou a l'avantage se chaindent, Drapeaulx entour elles estraindent A faire apparoir leurs beaulx rains? etc ^

Un autre passage du même chapitre fait allusion au goût du moyen-âge pour les cheveux blonds, goût sur Torigine et la nature duquel on a déjà beaucoup écrit ^ L'Adversaire reproche aux femmes de se « blondir > les cheveux :

* Cf. Coqiiillarty éd. Tarbé, Droits nmtveauxy p. 124 :

Amours ce n'est que trahison :

Aujourd'huy pour la contrefaire, Je l'equipare a la maison, Ou ouvroucr d'un apoticaire, etc.

* Cf. Quicherat, Hist. du costume, p. 287.

' Voy. Fr. Michel, TTtéâtre fr, au moyen-àge, Paris, 1839, p. 58, note I ; J. Houdoy, La beauté des femmes dans la littérature et dans

— Ii8 —

Il n*est rien que femme n'eschive.

Ne vois tu comme de leschive

Ses cheveulx noirs comme corneille

Blondist, et sa couleur nayfve

En oste, et nous semble merveille *?

Le Champion naturellement ne laisse pas sans réponse les dénonciations de l'Adversaire ; à son tour^ il fait une description minutieuse des hommes à la mode, des élégants, des « gorriers ». Il pose entre autres une série de questions bien embarrassantes pour les hommes de son temps ^ :

Diray je, je ne me puis taire, Dont vient que vos chausses fourrez ?

Et vos jambettes de Beaucaire Rengroississiez et rembourrez ?

Quelle response m'y donrez, Fredons escuiers damoisiaux, Qui quant les chausses escourrez Semblerez aler sur fusiaux ?

Dittes moy, je ne m'y congnois.

Sont plus en cours mances fronsséez ?

Ou sont chapperons bourbonnois, Robes jointisses et pressées, Grosses cornettes bien troussées Autour de la gente testiere ?

Sont elles ja prez que passées ?

Les met on en aultre manière ?

lart du Xlh au XVh siècle, Paris et Lille, 1876, in-8 ; Rod. Renier, Il tipo estetico délia dmina nel mcdio <72/f?, Ancona, 1885, in-8.

* Fol. 44 ro — 116 vo.

* Fol. 53 vo — 145 ro.

N'a pas deux jours ne les met on,

Car il souffit du bourrelet

Par despit autour du menton.

Mais que diray je du colet,

Et du soûler au lignolet,

Et d'aultres notables fâchons

Ou il ne fault poil ne pelet?

Je vous pry que nous en sachons.

Vous soliez robes porter Jusques a \s[ jambe demye, Ores les faictes escourter Sur les genoulx, ne faictes mye ?

En tant que se le vent fremye On pœut veoir vos petis draps ^ Vierge du Puy ! Vierge Marie î Vous me faictes croisier les bras ^

Les révélations du Champion tournent à la confusion des hommes et à la gloire des femmes. Franc- Vouloir alors fait j^éloge du mariage, qui a le pouvoir de transformer des freluquets recherchés et ridicules en hommes raisonnables et simples :

Quants en voit on qui s'atachoyent

A vingt ou a trente aguillettes,

Et a las de soye lachoyent

Leurs beaulx pourpoins ou a bouglettes,

* A propos de ces «. petits draps », cf. les vers 27 et 28 d'une bail. d'Eust. Deschamps, dans Tarbé, I, p. 139. Voyez aussi la note 109, t. II, p. 1 10.

^ Cf. Quicherat, /fjsf. du costume^ p. 264 sqq.

Ou chaiennettes ou bullettes Portoyent ou quelque aultre frasque, Qui, mariez, a cordelettes Ont depuis attachté leur jacque ^

Des renseignements d*une autre nature nous sont fournis par un passage du Champion des Dames dans lequel Martin Le Franc essaye de prouver, en s 'appuyant sur des considérations assez étranges, que la fin du monde est proche '. Il remarque d'abord que nous sommes moins vigoureux, moins grands et moins gros que les hommes d'autrefois, comme si la Nature était depuis longtemps « lasse et débilitée >, et il compare la famille humaine à un arbre dont les premiers rameaux sont plus forts et plus grands que les dernières pousses. Aussi Nature, voyant que nous ne vivons que peu d'années, pour nous dédommager en quelque sorte de cette courte existence, nous rend l'engin plus subtil, plus aigu, plus vif qu'il ne l'était autrefois. Et pour pre^ive, Martin Le Franc passe en revue les arts de son temps.

Il nomme d'abord trois musiciens restés incon-

* Fol. 45 ro.

* Martin Le Franc mentionne en passant l'opinion de certaines gens qui croient à l'existence d'une île où jamais on ne meurt :

Ne sçay s'ilz entendent du trou Ou la Sebille fait merveilles.

Quant a moy j'en croy aussy pou Que de songe ou de folles veilles.

nus : Carmen, Tapissier, Cesaris ', qui, peu de temps avant 1440, chantèrent à Paris et y firent sensation :

Tapissier, Carmen, Cesaris,

N'a pas long temps si bien chantèrent

Qu'ilz esbahirent tout Paris,

Et tous ceulx qui les fréquentèrent.

Mais onques jour ne deschanterent

En mélodie de tel chois,

Ce m'ont dit ceulx qui les hantèrent.

Que G. du l"ay et Binchois \

Guillaume Du Fay ^ et Gilles Bipchois * sont deux musiciens remarquables de la première moitié du XV^ siècle, qui, avec Técossais Jean Dunstable * ou Dunstaple; apportèrent dans l'harmonie et dans la notation musicale des perfectionnements importants. Martin Le PVanc fait allusion à leur art nouveau :

' Voy. Fétis, Bioj^, unir, des musiciens, Fétis a voulu identifier ce Cesaris a un certain « maistre Henri Caîsaris, doyen du chapitre de Termonde » ; mais les dates s'y opposent.

^ Fol. 98 ro — 272 ro.

^ On ne s'accorde ni sur le lieu, ni sur la date de sa naissance. Fétis le fait naître à Chimai, en Belgique, vers 1350 et mourir en 1432 ; de même Ambros, Geschichte der Mtisik, 2 te Aufl. Leipzig, 1880, in-8, t. II, p. 454.

* Né à Binche (Hainaut), entra au service de Philippe-le-Bon et mourut dans les premiers jours d'octobre 1460.

' Jean Dunstable (John of Dunstable), ainsi nommé du bourg d'Fcosse où il naquit vers 1400. Mourut en 1458.

Car ilz ont nouvelle pratique De faire frisque concordance En haulte et en basse musique, En fainte, en pause et en muance ; Et ont pris de la contenance Angloise, et ensuy Domp Stable, Pour quoy merveilleuse plaisance Rend leur chant joyeux et notable ^

Martin Le Franc lui-même les vit à la cour de Bourgogne. Un jour, des aveugles jouèrent devant le duc avec une telle habileté que Binchois et Du Fay, se voyant dépassés, en furent fort mécontents :

Tu as les Avugles ouy Jouer a la court de Bourgongne, N'as pas? certainement ouy.

Fut il jamais telle besongne ?

J'ay veu Binchois avoir vergongne Et soy taire emprez leur rebelle.

Et Dufay despité et frongne Qu'il n'a melodye sy belle ^

Quelques vers nous apprennent la mort récente de Jean Boisard, dit Verdelet, qui fut pendant un temps roi des ménétriers :

Jamais on n'a compassé N'en doulchaine, n'en flajolet, Ce qu'ung nagueres trespassé Faisoit, appelle Verdelet ^

* Fol. 98 ro — 272.

* Fol. 98 ro — 272 vo.

^ Id. En 1428, Verdelet fut envoyé par Charles Vil auprès du roi d'Aragon. Il possédait, rue des Menestriers, une maison qui

Passant à d'autres musiciens , aux harpeurSy par exemple, Martin Le Franc prétend qu'ils dépassent tout ce qu'on a vu, même Orphée :

Ne face on mention d'Orphée Dont les poètes tant escripvent, Ce n'est qu'une droite faffée * Au regard des harpeurs qui vivent.

Quant aux peintres, istoriens, enlumineurs, en^ tailleurs, quant aux tapissiers de haute lisse, ils laissent loin derrière eux, par la perfection de leurs procédés, tous les artistes anciens. Tour les tapisseries, Martin Le Franc renvoie aux célèbres ateliers d'Arras, dont les produits se répandaient dans toute l'Europe h

Se tu parles d'art de paintrye, D'istoriens, d'enlumineurs, D'en tailleurs par grande maistrye, En fut il oncques de meilleurs ?

fut donnée à Jean de Drosay, secrétaire de Henri VI. Voy. BibL de C Ecole des Chartes, Ire série, t. IV, p. 546, B. Bernhard, Recherches sur l'histoire de la corporation des ménétriers ou joueurs d'instruments de la ville de Paris ; Doaiments inédits sur f histoire de France, t. IV des Mélanges historiques publiés par Champollion-P'igeac, p. 313; Vallet de Viriville, Hist, de Charles VII, 1 1, p. 484 ; Aug. Longnon, Paris pendant la domination anglaise, Paris, 1878, in-8, p. 151, note 3.

* Faffée, voy. sur ce mol une note de M. Gaston Paris, Romania, XVI, p. 423.

^ On peut voir à Berne des tapis d'Arras faits sous Philippc- Ic-Bon, à l'époque de Martin Le Franc, et pris à Charlcs-le-Témcrairc. Voy. les Tapis de Bourgogne a Berne. Berne, 1876, in-8, brochure.

Va veoir Arras ou ailleurs L'ouvrage de tapisserye, Puis laisse parler les railleurs De Tancyenne pleterye ^

Les guerriers d'autrefois étaient inoffensifs auprès de ceux d'aujourd'hui. Qu'étaient-ce que les guerres de jadis à côté de celle des Français et des Anglais? Quant aux clercs, ils savent tout ce qu'on peut savoir; s'ils ne composent pas, comme autrefois, de gros volumes, c'est que la fin du monde prochaine leur en ôte l'envie. Du reste, tout a été dit et écrit: aux clercs d'aujourd'hui, il ne reste plus qu'à faire des gloses :

Item, on a fait tant de choses Qu'on ne scet mais a quoy muser.

On a fait textes, or a gloses Composer fault le temps user.

Item, tu deusses aviser Que clergie a perdu sa gloire, Et qu'on ne se fait que ruser Des plus sachans, il est notoire l

Inutile d'examiner d'autres passages intéressants du Champion des Dames ; les passer tous en revue serait impossible. Le poème de Martin Le Franc, en effet, nous intéresse surtout par les détails. On peut dire de lui ce que Clément Marot disait du Roman de • la Rose, « il est confict de bons incidens >. A chaque page, on trouve des remarques

* Fol. 98 — 272 vo.

^ Fol. 98 — 273.

pittoresques, des allusions curieuses : Daine Panthasilée, reine des Amazones, qui prit part à la guerre de Troie, donne à Martin Le Franc l'occasion de parler de la guerre des Anglais, et de nous apprendre qu'au siège de Rouen, les habitants furent obligés de manger des chevaux, des chats, des rats et des souris:

Se Rouen, quant en tous anglez Se laissa clorre et assiegier Des ennemis crueux Angles, Pour garder le lis de dangier. Et soy deffendre et revengier, L'eust eu \ croire peus et pourras Qu'il n'y eust convenu mengier Chevaulx et chas, souris et ras l

A propos de Thamaris, la peintresse fameuse, et de sa Diane qui semblait vivante, Martin Le Franc fait allusion au peintre Gentile da Fabriano ^ :

Les Rommains ores tant ne voient La painture raaistre Gentil *.

Dans les vers qu'il consacre à Isis, il nous ap-

' Panthasilée.

^ Fol. loo ro — 277 ro.

^ Gentile, né à Fabriano (marche d'Ancône) vers 1370, mourut vers 1450. Elève d'Allegretto Nuzi, de Gubbio. Il travailla suc. ccssivcmcnt dans plusieurs villes d'Italie, et finalement à Rome sous Martin V et Eugène IV. Cf. Charles Blanc, Hist, des peintres : Ecoles ombrienne et romaine. Appendice.

* Fol. 104 vo — 291.

prend qu'une statue de cette déesse se trouvait à Saint-Germain-des-Prés *.

J'ai pris ces exemples au hasard dans les 24000 vers du Champion des Dames : on pourrait les multiplier l

Malgré sa longueur et son importance, le Champion des Dames ne mit pas fin au long débat des partisans et des adversaires du sexe féminin : il semble, au contraire, y avoir donné une impulsion formidable, et la seconde moitié du XV^ siècle et les premières années du XVI® sont, plus encore que les époques précédentes, remplies de pièces pour ou contre les femmes. La plupart de ces productions sont dans la forme et le fond traditionnels : toujours les mêmes exemples et les mêmes arguments ; rarement une considération nouvelle vient s'ajouter à toutes ces redites. J'examinerai ici quelques-unes de ces pièces. Inspirées généralement par le Champion des Dames, elles serviront à montrer combien le poème de Martin Le Franc leur est supérieur. Quatre ou cinq de ces morceaux renvoient directement au Champion ; dans d'autres, qui ne le nomment pas, l'imitation est visible. Pour cette revue sommaire, je me servirai surtout de l'important Recueil de MM. de Montaigloa et de Rothschild, du Jardin de Plaisance et de plusieurs pièces de la

* Fol. 91 ro — 252 vo. cf. Sauvai, Antiq. de Paris, t. I, pp. 56 et 841.

"^ Voyez les chapitres qui suivent : Martin Le Franc et la Guerre de cent ans, Martin Le Franc et l'Eglise.

Réserve des Imprimés de la Bibliothèque Nationale.

§ 5. La littérature pour ou contre les

FEMMES APRÈS MaRTIX Le FrANC

Après le Champion de Martin Le Franc, une des pièces les plus importantes du XV*' siècle, consacrée à la défense du sexe féminin, est le Chevalier aux Dames ^ long poème allégorique de plus de 5000 vers, commençant ainsi :

Pensif et agravé de doeil, Loingtain de tout confort et joie, etc.

et dont voici le plan en quelques mots. Une fée s*approche du poète pendant son sommeil, lui commande de se lever et lui donne un lévrier blanc comîJie noif qui aussitôt le transporte dans Tlsle de Secret, auprès de deux personnages, nommés Noblesse-Féminine et Noble-Cœur. Le poète, rendu invisible par sa fée protectrice, assiste à leur conversation. Noble-Cœur raconte qu'âgé de douze ans

* Bibl. Xat., mss. fr. 1692, 2229, 20028. Ce dernier a appartenu à Philippe Despories. Cf. Paul Heyse, Rotnanische Inedita, p. 125. — Imprime à Metz par Gaspart Hochfedcr, en 15 16, in-4

goth. :

Cy est le Chevalier aus Dames De grant Icaultez et prudence Qui pour les garder de tous blasmes Fait grant prouesse et grant vaillance.

Bibl. Nat. Rés. Y, 4462. Cf. Rothschild, Catalogue I, p. 340.

il reçut de Nature l'ordre de servir et d'aimer toutes les dames et en particulier une noble et belle demoiselle, qui, un jour, devait avoir besoin d'aide et de protection contre les médisants. Depuis lors, il a erré dans de nombreux pays sans pouvoir la trouver. La jeune personne dont a parlé Nature est précisément Noblesse-Féminine qui se fait connaître à Noble-Cœur. Tous deux alors vont trouver dame Nature, à laquelle Noblesse-Féminine se plaint amèrement des attaques et des calomnies de Cuer- Vilain et de Mallebouche. Noble-Cœur, sur l'ordre de Nature , après avoir reçu de longues instructions allégoriques, s'en va dans l'île habitée par ces deux personnages, qui ne sont autres que Jean de Meun et Matheolus, et réfute leurs arguments. Suit un plaidoyer en règle en faveur des femmes , avec les exemples obligatoires ^ ; le tout terminé par un éloge enthousiaste du sexe féminin. Les géants médisants sont tués l'un après l'autre. La Vierge apparaît alors à Noble-Cœur victorieux et le félicite de son courage. Puis le lévrier rapporte le poète sur son lit, et la vision disparaît.

Le Chevalier aux Dames semble avoir eu beaucoup de succès : il fut abrégé et imprimé sous le titre de Garant des Dames contre les calomniateurs

* Voici ce que le poète dit de Virgile :

Virgile estoit homme de riotc, Et en tromper n'avoit paresse ; Mais l'on dança selon sa note, Et fut trompé par tromperesse.

de la Noblesse féminine'^; la partie du poème consacrée à la louange du sexe féminin fut imprimée à part à la fin du XV« siècle ^ : M. de Montaiglon Ta fait figurer dans le tome VII de son Recueil ^

Cette Louenge des Daines commence ordinairement par le huitain suivant :

Dames sont le jardin fertile, Racine d'umaine nature, L* arbre convenable et utile De terrienne nourriture, etc,

Le texte qu'a suivi M. de Montaiglon commence par un huitain qui ne se trouve pas dans le Chevalier aux Dames :

Mesdisans, crevez de douleur, Oyans la louenge des dames ; A vous n'appartient rien du leur ; Mauditz soyez de corps et d*ames.

Fuyez vous en, paillars infâmes, Car, comme la cire au feu fond, Ainsi la grant vertu des famés Vos malices art et confond.

Ce huitain est la première strophe d*une ballade imprimée par Lambert Doux fils à Lille en 1 748,

^ Le Garant des Dames compte 4003 vers ; Bib. Nat. Rés. Y, 6137.

* LxL haenge des dames; s. 1. n. d. (Angoulême, vers 1492), in-4 goth. Cf. Rothschild, Catabgue, t. I, p. 383.

* T. VII, pp. 287-299.

dans un volume intitulé la Danse aux a'âtugles et autres poésies du XV^ siècle *. Outre cette ballade, le volume de Doux fils renferme plusieurs pièces anonymes qui semblent avoir un lien avec le Chevalier des Dames, et qui sont également imprimées en partie dans TAppendice de V Essai sur l'histoire de la poésie française en Belgique, d*André van Hasselt ^ d'après un manuscrit de la Bibliothèque de . Bourgogne.

La première de ces pièces ' est une ballade dans laquelle le poète, devenu vieux, s'excuse de ce qu'il ne peut plus servir les dames comme il le voudrait.

Maintenant suis hors de servage.

Qui ne puet plus est excusé.

Mais si la vieillesse lyi a enlevé la force de son bras, il lui reste encore sa plume qu'il met libéralement au service des dames.

Suit une ballade intitulée Comme les Dames prient Facteur qu'il escrive contre les mes dis ans *. C'est une réponse à la ballade précédente. Les dames acceptent les services de ce ce loyal servant » et lui promettent en retour de faire connaître son

* La Danse aux aveugles et autres poésies du XVe siècle, extraites de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne. Lille, chez André- Joseph Panckoucke, 1748, in-12.

* Bruxelles, 1839, in-4.

^ Doux fils, p. 285 ; van Hasselt, p. 239.

* Ouv, cit., p. 287-236.

nom d*un bout • du inonde à l'autre. L'auteur, joyeux de voir ses offres acceptées, annonce qu'il va chanter les louanges du beau sexe ^

Et prie a Dieu qu'il me doint si bien dire En vous louant, que fasse crever d'ire Les mesdisans et toiites leurs séquelles.

Contre eulx diray paroUes, Dieu scet quelles.

Sa louange des dames est précédée d'une ballade intitulée F Acteur envahist les mesdisans ^ dont la première strophe qui commence par ce vers :

Mesdisans, crevez de douleur,

est le premier huitain de la Louange des Dames imprimée dans le Recueil de Montaiglon, t. VIT, p. 287. Après cette ballade suit la Louenge du sexe féminin ^ formée uniquement de quelques huitains extraits du Chevalier des Dames, et dont le premier commence ainsi :

Dames sont le jardin fertile, etc.

Enfin une Dévote oraison * clôt la série. Le poète supplie la Sainte Vierge de veiller sur toutes les

* Ouv, cit,y p. 289-237.

* Ouv* cit,y p. 390-240.

* Ouv. cit,y p. 290-241.

* Ouv. a'tf p. 294-237. Cette Dévote oraison a 7 strophes dans Doux fils et 10 dans van Hasselt.

dames , de les « doctriner et parfaire » ; il les lui recommande toutes, les princesses, les jeunes ce damoiselles ». les veuves, les femmes mariées, les « pucelles )), les nonains, les femmes malades, les marchandes, les bourgeoises et même les

Mauvaises et félonnes Qui ont tort fait à leurs personnes.

L*auteur de ces petites pièces et celui du Chevalier aux Dames sont restés inconnus. Sommes-nous en présence de deux poètes ou d'un seul ? Les manuscrits de la Bibliothèque de Bruxelles dont se sont servi Doux fils et van Hasselt pourraient peut-être nous renseigner là-dessus. L'auteur du Chevalier qui se nomme lui-même à la fin de son ouvrage le dotant fortunéy semble avoir connu l'Angleterre; il parle en effet, à plus d'une reprise, de l'Irlande et de la Tamise.

On trouve encore imprimé dans le volume de Doux fils le Miroir des DmneSt par Bouton \

* Pp. 187-205. Ce petit volume de Doux fils contient: la Danse aux Aveugles, de Pierre Michault, pp. 1-118; une Complainte sur la mort d'Isabel de Bourbon, comtesse de Charrolois, par Pierre Michault, pp. 1 19-134; autre Complainte sur le même sujet, par Pierre Michault, pp. 135-163; le Testament de Pierre de Nesson, pp. 164-184; le Miroir des Dames, par Bouton, pp. 185-205 ; des pièces anonymes : Traittiet du malheur de France, la Confession de la belle fille, des Ballades, la Louenge des dames, le Débat de l'homme mauvais et de Thomme religieux, pp. 207-332. Le volume est terminé par un vocabulaire pour l'intelligence des mots hors d'usage.

Ce livre est le Mirouer des Dames Fait pour leurs vertus remirer ; Celles qui s'y vouldront mirer, En vauldront mieulx de corps et d'ames.

C'est un petit poème de 53 septains, en vers octosyllabes, rimant ababbcc, et d'un huitain final. Mais il y a lieu de croire le texte de Doux fils incomplet ou abrégé : il semble , en . effet, d'après quelques vers dans lesquels Bouton se nomme, que le Miroir des Dames était écrit en vers et en prose, mode très répandue au XV^ siècle :

Ce livret a l'honneur des famés Et qui ne parle d'aultre chose Est nommé le Miroir des Dames.

Bouton, pour amour de la rose, A fait et la rime et la prose.

Incapable de louer dignement, comme il le désirerait la Royne des Anges , Bouton , pour l'amour d'elle,, loue toutes les femmes de bien. Il commence la série à Eve, et parle des Sibylles, de Roxane etd'Olympias, femme et mère d'Alexandre, d'Andromaque, d'Ediltudis,

La bonne royne d'Angleterre A trois maris fust mariée.

Et en grant triumphe espousée; Mais avec sa grant chasteté Elle garda virginité.

de « Lassaria, royne de Perse, » de Lucrèce, d'Esther, de Judith, de la femme de Pilate, des Onze mille Vierges, etc.

Le Jardin de Plaisance et fleur de rhétorique ^renferme plusieurs petits poèmes écrits pour la défense du sexe féminin. On sait que le Jardin de Plaisance est un recueil de morceaux choisis de la littérature du XV® siècle, une sorte d'anthologie précédée d*un art poétique avec exemples et préceptes. On y trouve des spécimens de tous les genres poétiques d'alors : rondeau, ballade, chant royal, serventois, lai, virelai, chanson, etc. Les exemples sont empruntés aux poètes du XV® siècle, à Christine de Pisan, Alain Chartier, Villon, Arnoul Greban, etc., ou bien sont composés par Tauteur lui-même, qui se nomme dans une ballade « per dialogum ^ >, au second vers V Infortuné et dans Tenvoi Jourdain. L'auteur a enchaîné les uns aux autres tous les petits poèmes, récits et débats du Jardin de Plaisance, par une intrigue assez lâche et assez incohérente qui empêche souvent, au premier abord, de voir quand une pièce finit et quand une autre commence. La rédaction de ce recueil fort important doit se placer dans les premières années du XVI® siècle : une des pièces dont nous parlerons, la Pipée du Dieu d'Amour, est datée de 1501.

Examinons d'abord un petit poème de 360 vers, intitulé Les biens et les maux qui sont en amours ^

* Je me sers de rédition d'Olivier Arnoullet, Bib. Nat. Rés. Y, 6117^, iii-4 goth. Cf. Goujet, Bibl, t. IX; et Viollet-le-Duc, BibL poét; p. 90.

* Fol. 9 ro.

^ Fol. 126 vo — 128 vo.

L'auteur y énumère le bien et le mal que procurent les femmes et constate avec regret que l'amour est tout puissant. Il s'en réfère à l'opinion de feu Guillaume Alexis et à son Blason des faulces amours :

Assez en parle par raison Le moyne qui fist le Blason Intitulé Faulces amours. Mais seulement son oraison Ne dressa qu'a la desraison D'Amours et aux estranges tours Dont il en alegua de lours.

Je ne scay si en son vivant Il y avoit usé ses jours, Mais il parla comme savant.

Ennemi des redites, notre auteur ne veut s'inspirer ni de Guillaume Alexis, ni surtout de Matheolus qui n'entendait rien à l'amour,

Matheolus parle comme ung Marchant qui congnoist en commung Amours tellement quellement.

Il s'isnpirera plutôt du Roman de la Rose. Mais, malgré ce qu'il en dit, notre auteur ne suit guère Jean de Meun. Il s'efforce de nous montrer que le train d'amour est divers, que les uns y pleurent tandis que d'autres y chantent ; puis il nous raconte plusieurs histoires, entre autres celle de Lamechy le chief primitif des bigames S et enfin nous apprend

* Lémec, Genèse, IV, 19-23.

que le pouvoir d'Amour s*étend sur toute chose ici-bas, comme déjà Tavait montré Martin Le Franc. La Pipée du Dieu cT Amours * est une pièce beaucoup plus jolie et plus originale, de 850 vers environ,^ rimant pour la plupart ababbcbc, et datée de • i^oi. Le sujet en est fort simple : Le poète, transporté tout à coup à la cour d'Amour, voit une foule de gens s'approcher du Dieu et lui rendre hommage ; il remarque entre autres Repos, Délit avec Jeunesse, Doulx-Regard, Beaulté, Bel-Accueil, Courtoysie, Doulx-Parler, Pitié, Bien-Celer. Il renonce à décrire tous les rois, princes, ducs, comtes, barons, prêtres, a clercs bigots », « moines clostiers », qui viennent saluer Amour. Le défilé terminé, le dieu fait faire silence et annonce à tous qu'il est aussi vieux que le monde et que sa puissance est infinie ; il rappelle les histoires de Paris, Tarquin, Enée et Didon, Philis et Démophon, Jason, David, Salomon, Orphée et Eurydice, Ovide.

Conclusion, je suis le plus puissant Roy terrien, dessoubz l'espère ronde.

Mais, dit-il, c par manière d'esbattement >, pour récréer les joyeux esprits de mes sujets fidèles, je vais

Faire une chasse en mode de pipée La ou sera mainte beste attrapée.

* Fol. 134 vo — 140 ro.

Il charge dame Beaulté d'aller tendre ses « gluons et filiez » à l'arbre de Déduit ; dame Oyseuse et le dieu lui-même vont répandre ce l'amoureuse graine ». Les pièges à peine posés, une foule d'oiseaux de tout plumage et de toute grosseur se précipitent sur les filets. Bel-Accueil, en hâte, les recueille, et Pitié, Courtoisie et Pacience les portent dans l'obscure prison de Longue-Attente que garde Bien-Celer. Il faut entendre alors les plaintes et les lamentations des captifs ! Le poète rapporte les complaintes de trois d'entre eux, trois ballades dont la première a pour refrain : a Plus m'est la mort que la rie nécessaire ; ]o la seconde : « Mais c'est la mort que d'aymer sans partie ; » la troisième, dans laquelle sont rappelées les histoires de Troïlus , de Médée , de Salomon, David, Loth, Samson, Narcisse, Œdipe, Agamemnon, Didon, Philis, Hélène, Hercule, etc., a pour refrain : « Car en amour n'a foy ne loyaulté. » Espoir alors vient les réconforter « d'une chanson mignotte », et la Pipée du dieu d'Amours se termine par une ballade, dans laquelle, comme c'était l'habitude au XV' siècle, le poète s'excuse de la rudesse de son talent :

Excusez donc la plume superflue Qui a descript en termes gros et lours La pipée du gentil Dieu d'Amours.

Ce joli petit morceau, quoiqu'on y trouve les énumérations inévitables des victimes des femmes, s'éloigne un peu de la tradition habituelle.

Malgré son allégorie, il est ce que les pièces de son espèce ne sont généralement pas, léger, vif et spirituel. Nous retombons dans le genre ordinaire avec la Déduction du procès de Honneur féminin ^ ou VAdyocat des Daines^ de Pierre Michaut. C'est un plaidoyer en faveur des femmes, écrit en vers et en prose.

Pierre Michaut aperçut une nuit , dans un songe, un noble vieillard, à la robe déchirée et couverte de sang, soutenu dans sa marche chancelante par un jeune chevalier. Ce vieillard était Honneur-Féminin que Malebouche et ses soudoyers avaient couvert de coups et de blessures. Il se rendait devant le tribunal de Dame Raison pour y plaider sa cause. Son avocat était Vray-Rapport, « et estoit accompaigné icelluy Vray-Rapport de plusieurs notables gens... entre lesquelz Jehan Bocasse, maistre Alain Chartier, maistre Martin Le Franc. » Malebouche « avoit emprés luy son advocat nommé Faulx-Parler semblant [lisez: semblablement ) acompaigné d'aucuns trespassez comme Michelet [lisez : Matheolet ^ ), Juvénal, maistre Jehan de Meun ». Vray-Rapport plaide le premier, défendant son

* Fol. 140 ro — 147 vo. Pierre Michault nous donne lui-même son nom en acrostiche dans les deux strophes de la fin. Les éditeurs du Jardin de Plaisance ne s'en sont probablement pas aperçu, et ont mal coupé ces strophes. La Déduction du procès de Honneur-Féminin se trouve dans le ms. de l'Arsenal, 3521, fol. 192 ro — 215 ro.

* Le ms. de l'Arsenal, n° 3521, donne la bonne leçon.

client, Honneur-Féminin, contre Malebouche qui par ses écrits n'a cessé et ne cesse de l'attaquer ; il passe en revue la longue série des arguments ordinaires contre les femmes, les réfute, parle de David. d'Aristote, d'Adam et d'Eve, de Thamaris, de la reine de Saba, des Sybilles, etc., et enfin, après une louange exagérée des femmes, laisse la parole à Faulx-Parler, avocat de Malebouche. Ensuite Vray-Rapport réplique et Faulx-Parler en fait autant, de sorte que les débats sont fort longs. Raison, enfin, donne gain de cause à Vray-Rapport.

Il peut paraître curieux de voir dans cette pièce Boccace au norobre des défenseurs des femmes. C'est que Jean Boccace a eu au moyenâge cette bonne fortune d'être invoqué en même temps par les admirateurs et par les adversaires du sexe féminin. Les uns ne voyaient en lui que l'auteur violent du Corbaccio ; les autres, sans doute, et c'est le cas de Pierre Michaut, ne connaissait de ses œuvres que le Décaméron ou le De Claris mulicribus.

La Déduction de Pierre Michaut est immédiatement suivie d'un long poème daté d'avril 1459, que l'auteur du Jardin de Plaisance a fait précéder de la rubrique suivante : Comment l'amant yssant du jardin de plaisance entra en la forest cuydant avoir plus de joie et il entra tn tristesse en [. plusieurs façons ', et qu'on pourrait intituler le

Procès ou le Jugement de Jean de Meun et de Ma-theolus, ennemis du Chief des Dames. Le poète, en songe, après de longues aventures que je laisse de côté, assiste dans le château d'Amour au jugement de Jean de Meun et de Matheolus qui sont amenés, enchaînés ensemble et pieds et poings liés, devant le haut tribunal de dame Justice. Ils ont à répondre des injures et des calomnies qu'ils répandent journellement à l'adresse du Chief des Dames. L'avocat de la plaignante, Noble-Vouloir, commence à plaider :

Toy, desloyal Matheolus, * Indigne qu'on te nomme plus.

Ne que dedans la terre couches, Cueur villain, la pire des bouches.

Les dames ditz en ton escript Que pires sont que l'antecrist, etc.

Puis vient le tour de Jean de Meun.

Quant au regard de Jean de Meun Qui fist le Rommant de la Rose, Sage clerc selon bruyt commun, Dit des femmes trop ville chose, etc.

Le Chief des Dames, par la bouche de son avocat, demande que tous deux soient mis à mort, et que leurs livres soient brûlés. Loyal-

* Fol. i66 vo.

* Fol. i66 vo.

— Hi. —

Cœur, à son tour, se répand en invectives contre

Matheolus :

• Toy, faux paillart Matheolus, Chascun scet que tu es infâme, Car tu euz deux femmes ou plus Espousées comme ung bigame.

Tout le monde t'en donna blasme.

Et par justice en fuz repris.

Depuis pour te vengier de femme Le malheureux livre entrepris ^

Ce livre, à ce qu'on lui a dit, s'appelle le Tes^ tament des femmes. Dame Raison plaide ensuite et conclut à l'acquittement de Jean de Meun et à la condamnation de Matheolus. Ce dernier est condamné à mort par l'assemblée, mais Amour, plus charitable, se borne à demander qu'il soit chassé du pays, conduit dans la Forêt d'Ennui et enfermé dans une prison forte et sûre, où plus jamais il ne pourra nuire. Je le déclare, dit Justice, rendant la sentence :

Je le desclaire estre trouvé Faulx acteur, ennemi des dames.

Bigame, menteur approuvé.

Facteur du Testament des Femmes.

Le villain boucquin tant infâme Sera bruslé présentement.

Pour monstrer que telz villains blasmes Sont contre droit totalement ^

> Fol. i68 ro.

* Fol. 1 70 ro.

Quant à Jean de Meun, il est simplement banni idu Château d'amour.

L'auteur de ce poème était, à ce qu'il nous apprend, amoureux d'une c gente dame >, qui, après lui avoir fait mainte belle promesse, l'avait éconduit. Il était jeune quand il écrivit ces vers destinés, sans doute, par leur dévouement à la cause du sexe féminin, à toucher le cœur de sa dame inflexible. La jeunesse du poète excuse son ignorance de tout ce qui a rapport à Matheolus : il en fait un bigame mari de deux femmes et même davantage ; quant au Livre de Matheolus, il ne le connaît que par ouï-dire et l'intitule le Testament des femmes, faisant confusion probablement avec le Testament de Jean de Meun.

On trouve imprimé d'après un manuscrit de la Bibliothèque Barberini, dans les Romanische Inedita de Paul Heyse ^ un poème assez faible, de 1229 vers octosyllabiques, intitulé Z> mors pour les mal embouchiez. Comme dans le Chief des Dames, l'auteur anonyme fait le procès à Jean de Meun

De qui le#livre est si commun.

Et par tout mis a la donnée.

Que terre en est empoisonnée:

à « Mahieulet »,

* Romanische Inedita auf italianischen Bibliotheken, gesaramelt von Paul Heyse, Berlin, 1856, in-8; pp. 79-121 ; cf. Keller, Romvarty pp. 690-693.

Lkà.

Qui voulut tetter du vieux let De bigamie la matronne.

et à TEpître de Valère à Rufin ^

L'auteur de la Faulseté, trahyson et les tours de ceulx qui suivent le train d'amours ^ long poème de plus de 7000 vers, dont les personnages sont une dame nommée Bellissant, Junon, Vénus, le dieu d'Amours, Vacabond, un Fol, Honûeur, Raison, Fortune et Desconfort, attaque, non pas les hommes qui médisent des femmes, mais les hommes qui les trompent, feignant d'être véritablement amoureux, tandis qu'ils ne cherchent qu'à assouvir leurs mauvaises passions :

Je dy pour vray qu'a ce propos me tien, Que je congnois plus d'amours en ung chien Qu'en ung homme qui face l'amoureux, etc.

Toutes les pièces que nous venons de voir sont des plaidoyers en faveur du sexe féminin. La Pipée du dieu d'Amours contient seule une légère satire de l'amour et des femmes, mais sans amertume et sans grossièreté. Le Grand Blason des faulces amours de Guillaume Alexis, sans aller jusqu'aux exagérations du Roman de la Rose, des Lamentations de Matheolus, et du

* Cf. Wright, Biog. Brit. Htt., t. H, p. 295. ^ Imprimé à Paris par la veufve Jehan Trepperel et Jehan Jehannot. S. d., in-4 goth.

Miroir d'Eijstache Deschamps, contient cependant une des satires les plus vives qui aient été écrites contre les femmes au XV® siècle. Comme Jean de Meun, Matheolus et Martin Le Franc, Guillaume Alexis était un clerc, moine de Lyre et prieur de Bussy \ On a de lui deux petits poèmes concernant les femmes. Dans Tun, Guillaume Alexis met en scène un homme et une femme qui cherchent l'un et l'autre à prouver la supériorité de leur sexe par les arguments ordinaires. Le Débat de l' homme et de la femme ' comprend une quarantaine de quatrains, dans lesquels on trouve l'énumération obligatoire des victimes et des héroïnes de l'amour : la femme, qui a le dernier mot, fait suivre le quatrain final d'une cinquantaine de vers à la louange de son sexe. Ce Débat offre un certain intérêt littéraire, parce qu'on retrouve son refrain « Bien heureux est (Jui rien n'y a » dans une ballade de Villon ^ Si ce Débat est en somme favorable aux femmes, dans le Grand Blason des faulces amours *,

* Diocèse d'Evreux.

^ Montaiglon, Recueil, t. I, pp. i-io.

' Villon, éd. Jannet, p. 45.

* Le grand Blason des faulces amours est en strophes de 12 vers : les 8 premiers vers sont de 4 syllabes, les 4 derniers de 8 syllabes, et les 12 vers sont sur deux rimes : aabaabbbabba. Jacob Le Duchat, dans l'édition qu'il a donnée du poème de Guillaume Alexis, en 1726, remarque que La Fontaine a imité le rhythme du Blason, poème qu'il attribuait faussement à Guillaume Crétin. Je me sers de l'éd. de Gust. Brunet, Genève 1867.

Guillaume Alexis se niontre franchement leur adversaire. Un gentilhomme rencontre par hasard sur son chemin un moine disant ses heures. (( Vous les direz Taultre sepmaine », lui dit le chevalier, chantons plutôt.

Car en chantant,

Et s'esbattant,

Le temps se passe \..

J'ai, dit le moine, la voix sourde et casse ; du reste, vous ne savez que des chansons d'amour. A ce propos s'engage entre eux une discussion sur l'amour et les femmes.

Qui dit qu'amours Ne sont que flours Il se déçoit, etc. ^

dit le moine. Le gentilhomme réplique et cite les chevaliers amoureux du temps jadis, Gauvain, Yvain, Artus, Lancelot. Il faut bien, du reste, que jeunesse se passe : quand on est jeune, que faire, sinon aimer. Au religieux qui remarque que cette vie est courte et transitoire, et que les jeunes gens feraient mieux de songer à la bien passer, il répond :

Vous voulez donc que désormais Je face de la chatemitte, Papelardant comme ung hermite ^.

Le moine oppose à l'énumération du chevalier celle des victimes de Tamour, Hercule, Samson, Salomon, etc. Puis il montre que le véritable amour est rare chez les femmes; ce qu'elles aiment, c'est Targent.

Comme raisiné

Qui conglutine

Ce qu'elle attrape,

Femme est incline

A la rapine ;

Tousjours attrape.

Ce qu'elle hape

Jamais n'eschape.

Et fust un tison de cuisine, Tout lui est bon, mantel et chappe; Et quant n'y a plus que la nappe, Incontinent l'amour descline \

Arrivés à un carrefour, le chevalier s'en va d'un côté et le moine d'un autre. Resté seul, le gentilhomme convient à part lui que le moine avait raison : ce II disoit vray comme évangile. »

Ce joli petit poème de 126 douzains a eu beaucoup de succès. Imprimé déjà plusieurs fois avant 1500 et souvent après, Gustave Brunet en a donné à Genève une nouvelle édition ^ en 1867. Il fut imité dans le Loyer des folles amourSy

* Genève, 1867, petit in- 12, par Philomneste junior (Gust. Brunet). Ed. tirée à cent exemplaires.

et Charles de Croy, en 15 12, composa un Contre- Blason ^

Le Contre-Blason des faulces amours ou Le Grant Blason d'amours spirituelles et divines, comprenant 138 douzains rimant comme ceux du Blason de Guillaume Alexis, et une « balade anagogicque, theoricque et tropologicque », est écrit dans une langue plus latine que française. Tous les noms propres de la Bible et de l'histoire s'y trouvent : on y remarque des allusions à Jean de Meun, à Villon, à Anne de Beaujeu, à Marguerite d'Autriche, à Pie II, à la Ligue dé Cambrai de 1508, etc. A coup sûr, la partie la plus intéressante de tout ce Contre-Blason est le prologue. Nous y apprenons que Guillaume Alexis, visitant « les sainctz lieux jherosolimitains », mourut martyr de la foi catholique ^ C'est en imitant « le Grant blason des faulces amours, caducques, libidineuses, illecebres et lascivieuses » que notre auteur, <( povre simple frère hermitte et immerit prestre religieux, non ayant Jie sens et littérature de Ludolph Riffere

* Je me sers pour le Loyer des folles amottrs de l'édition de Jacob Le Duchat ; {Les quinze Joyes de mariage^ ouvrage 1res ancien, auquel on a joint le Blason des fausses amours, le Loyer des folles amours et le Triomphe des muses contre amour. Le tout enrichi de remarques et de diverses leçons. La Haye, 1726, petit in-8) et pour le Contre-Blason de deux éd. jjoth. Taris, s. d. Bib. Nat. Rés, Y^ 1299 B, et Y 6158 -f A.

* Goujet le met en doute, Bib. t. IX.

et de Grégoire Alemant, ses très vénérables pères et chers confrères chartusiens», écrivit, ((moralement, paraboliquement, historiquement, etc » le Contre-Blason (( en forme de satire, comédie, tragédie, invective et dialogique, controverse alterquative entre deux illustres dames l'une de religion l'autre de court ». Il l'écrivit, quoiqu'il n'eût pas « le très agu et ingénieux stille ou ornature de Cicero », etc., etc. Suit une énumération d'au moins vingt-cinq « orateurs, rethoriciens ou metrifieux ».

L'auteur de ce Contre-Blason dédié à Louis XII est Charlfes de Croy \ disciple de Jean Molinet, et ami de Jean Lemaire de Belges qu'il appelle dans le prologue (( mon intime, trescordial, consodal frère, compagnon et amy ^ ».

* Voy. La Croix du Maine, Bib. t. I, p. 105.

^ Le Contre-Blason se termine par une douzaine de vers énigmatiques dans lesquels « en appliquant chascune grosse lettre de hault en bas, en croix, a travers et en son lieu capitallcmcnt », on peut lire l'année de la composition du Contre-Blason, le nom de l'auteur, et quelques noms propres et surnoms de princes et de princesses. Malheureusement, les lettres capitales varient d'a})rès les éditions, dont il faudrait avoir plusieurs sous les yeux pour résoudre l'énigme au complet. On peut cependant, avec les deux exemplaires de la Rés. de la Bibl. Nat. Y^ 1299, B et Y 6158 A, trouver l'année 15 12, le nom de l'auteur Charles de Croy, et le nom de Lois d'Albret. La Croix du Maine attribue déjà le Contre-Blason au « frère hcrmite Charles de Crov », et il cite une édition de ce poème imprimée à Paris, chez Simon Vostre, en 15 12. Bib, t. I, p. 105. Cette édition ne figure pas dans le Manuel.

Si le Contre-Blason des faulces amours est illisible, le Loyer des folles amours *, au contraire, comme le poème de Guillaume Alexis, est écrit avec naturel et souvent avec esprit. Cette petite pièce est un développement de Tidée émise par le bon moine de Lire dans le Grand- Blason : Pas d'argent, pas d'amour. Un habitant du Hainaut, se promenant un jour dans les rues de Paris, rencontra une femme dont il tomba amoureux. Tant qu'il eut de l'argent, son amour fut partagé; mais quand il eut mangé tout son patrimoine, il fut congédié et forcé de s'en retourner en Hainaut sans le sou,

meschant et misérable.

Sur mes deux piedz debout comme un oison.

L'histoire est assez bien racontée. En voici le dernier douzain ;

Amours, amours, Par vos faux tours Je suis destruict; D'huy a tousj.ours

* Ed. Le Duchat, pp. 299-330. Le Loyer comprend 29 dizains et 29 douzains alternant régulièrement. Le dizain est en vers de I o syllabes, rimant aabaabbcbc ; le douzain est dans le rhythme du Grand Blason de Guillaume Alexis, aabaabbbcbbc, les 8 premiers vers de 4 syllabes et les 4 derniers de 8 syllabes. Le tout est terminé par une ballade. En tout, 666 vers.

~ ISO —

N'auray secours ;

Malheur me suit,

Vie me fuit,

Au cœur me cuit.

Qui dict que de vous ce sont flours, Dieu luy envoie malle nuict.

Ici finera le deduict Du Loyer des folles Amours.

Nous avons vu jusqu^à présent des poètes prendre parti nettement pour ou contre les femmes. Les uns comme les autres écrivent des panégyriques ou des invectives qui dépassent généralement toute mesure, et dans lesquels ils ne manquent pas de s4njurier réciproquement.

Robert du Herlin essaye de réconcilier les deux sexes et de calmer leurs trop fougueux défenseurs dans un petit traité en prose intitulé l'Acort des inesdisans et bien dis ans y dédié à Anne de Bretagne et daté de Tours « le XIIl*^ jour de novembre 1493 ^ ^.

Robert du Herlin est Tauteur de plusieurs traités minuscules et insignifiants ^ L'Acort des

^ Arsenal, ms. fr, 3658 : « Cy s'ensuit ung petit tractié qui se intitulera et appellera l'Acort des mesdisans et bien disans ». A la fm du traité, fol. 18, dédicace à Anne de Bretagne, datée de Tours, le 13 novembre 1493. 19 feuillets. Cf. Henry Martin, Catalogue de r Arsenal, Paris, 1887, t. III, p. 456.

^ Robert du Herlin est l'auteur d'un petit poème formé de 15 huitains et de deux ballades, intitulé le Pommier de doiilceiir, et daté de 1481 : « Cy s'ensuyt ung petit tractié qui se intitulera et appellera le Pommier de doulceur, nagueres fait par Robert du Herlin, secrétaire du Roy nostre sire, et du Roy de Jherusalem,

— iSi —

mesdisans et bien disans est un des plus importants ; encore ne tient-il pas toutes les promesses que renferment le titre et le prologue dans lequel du Herlin se nomme « le deffendeur et le champion des dames ».

L'Acort des mesdisans et bien disans commence par les vers suivants :

Qui veult mesdire, si mesdie.

Je fay la figue aux mesdisans, Car ains qu41 soit jamais dix ans, Je les feray crever d*envie.

Après avoir disserté sur Tamour en général, sur « Tamour de parenté », sur <r la tierce amour » qui est « amitié et compaignie », il en arrive enfin à « la quarte amour » qui est Ta-

d' Aragon et de Secille, etc., ouquel le fruict en est doulx a assavourer et prouffitablc pour l'ame. » Bib. Nat ms. fr. 2252, 8 feuillets. — Le ms. 2080, daté de Tours le 19 septembre 1481, de 8 feuillets également, est un petit traité astrologique intitulé In- Jlumcia celi, translaté du latin en françois par R. du Herlin. — Ms. 1995 ; «Suit ung petit tractié qui se intitulera et appellera le Dchat dttfmtlcon et du lévrier, nagueres translaté de latin en françois par humble serviteur a tous Robert du Herlin, jadis secrétaire, » etc. 22 feuillets. — Robert du Herlin avait présenté des v ballades et des rondeaux à' Marie de Clèvcs, veiive de Charles d'Orléans, pour lesquels elle lui fit donner, en août 1470, il livres tournois. Voy. La Borde, I^s Ducs de Bourgogne^ t. III, p. 403, n® 7060, et Cabinet des Mss. t. I, p. 120. Enfin nous savons (juc Robert du Herlin avait donné à Charles VIII, les Heures de la Croix qui sont maintenant déposées au musée du LouvTe. Cabinet des Mss. I, p. 96 .

mour sexuel. A ce propos il dit : « Et je vueil estre leur deffendeur ^ a rencontre de chascun qui de villenie les vouldroit chargier, affin de refraindre les villains couraiges de ceulx qui en ont parlé ou qui au temps advenir en vouldront parler deshonnestement. Or préparez vous entre vous mesdisans et aultres gentilz a oyr ce que j*en treuve et qu'elles sont dignes de louenge, service et honneur ; et par ordre et raisons y procederay. Premièrement reciteray certaines auctorités des saiges qui d'elles ont bien dit et parlé. Et puis diray les auctorités de ceulx qui en ont mal dit pour leur faire honte et vergoingne. Et en la fin je entens, au plaisir de Dieu, selon mon povre et petit entendement champêtre, accorder toutes les escriptures et auctoritez ensamble et d'en donner et rendre vraye solucion. Et veul mettre paix et faire cesser les discors entre ceulx qui ont mal dit et qui en vouldront mal dire ^ ». Il nous cite alors tout ce que Salomon a dit pour ou contre les femmes ',

* Le deffendeur des dames.

» Fol. 8 ro.

^ Entre autres : « Ung saige dit qu'il sont troys choses qui chassent l'homme hors de l'ostel, c'est la mauvaise fumée, le dégoût de la gouttière et la mauvaise femme ». Fol. lo r®. Proverbes XXVII, 15 et 16. Boutade très souvent reproduite au moyen-âge ; p. ex. ; vers 173-4 du Golias de conjuge non ducenda:

Fumus et mulier et stillicidia Expellunt homincm a domo propria.

et rappelle les satires et les boutades d'Hippocrate, d'Homère, de Saluste, de Platon et d'Avicenne.

Puis le bon Robert du Herlin, a selon son povre et petit entendement champêtre », croit mettre tout le monde d'accord en trouvant que les satires s'appliquent aux nri^uvaises femmes et les louanges aux bonnes. Car il y a au monde, ditil, de bonnes et de mauvaises femmes, comme de bons et de mauvais hommes. Saint Augustin n'at-il pas écrit: « Nulle chose ne fut ne jamais sera en ce monde meilleure, ne pire de la femme *? y> Si par Eve le monde a été damné, n'a-t-il pas été sauvé par la sainte Vierge ? « Par quoy m'est adviz que tous ceulx qui des femmes dyent aucuns maulx perdent de moult beaulx taires ^ ».

Inutile de dire que, malgré la tentative conciliatrice de Robert du Herlin, les attaques contre les femmes continuèrent de plus belle. La première moitié du XVP siècle, plus encore peutêtre que la seconde moitié du XV®, est toute remplie de pièces pour ou contre le sexe féminin. Plusieurs sont réimprimées dans les treize

Traduit plus tard en français :

Femme, plue, fume et tensoun Enchacent honmc de sa mesoun.

Voy. 77ie latin Pœnis commotily attributed to Waîter Mapes, edi-

tcd by Thomas Wright. London, 1841, in-4, p. 83. Bulletin de la

Soc. des Ane. Textes, t. VI (i88o), p. 76.

* Fol. 10 v«.

* Fol. u V*'.

volumes du Recueil de MM. de Montaiglon et de Rothschild. Nous avons déjà vu, à propos de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun, le Girouflier aux Dames ; dans un autre poème, à titre semblable, le Rouzier des Daines \ Bertrand Desmarins de Masan compare les femmes à un rosier. Il en dit d'abord tout le mal possible, insistant sur leur inconstance en amour et citant force exemples de femmes perverses. Puis, tout à coup, au beau milieu des injures à l'adresse du sexe féminin, un personnage nouveau, dame Equité, intervient et dit à V acteur :

Sus le genre masculin, Parle ung peu par équité, Car certes le femenin Tu as assez tourmenté.

L'auteur, faisant un revirement soudain et complet, continue son poème en louant les femmes autant qu'il les avait maltraitées.

Femmes n'ont que gentillesse Hommes que meschanceté, etc.

Disons quelques mots encore de deux pièces du commencement du XVI® siècle, dans lesquelles le Champion de Martin Le Franc est mentionné: la Vray- Disant Advocate des Dames j

* Ou Le Pèlerin d^ Amours, Montaig., Rec, t. V, pp. 162-203,

poème dédié à Anne de Bretagne, et le Monologue fort joyeiilx.

Jean Marot, Tauteur de la Vray-Dismit Advocate des Dames *, ne manque pas d'une certaine verve dans ses attaques contre les médisants. Il passe en revue une bonne partie des dames illustres qu'avait déjà citées Martin Le Franc, et, comme ce dernier, il voudrait que les femmes eussent une part dans le gouvernement, ou, tout au moins, eussent prelature. Il se demande quels livres on trouve entre les mains des adversaires du sexe féminin : à coup sûr paÉ le Champion des Dames, ou les Œuvres d'Alain Chartier, ou Valère- Maxime, ou Paul Oroze.

Oui chercheroit dedens voz garde-robbes,

L'on trouveroit le Rommand de la Rose y

Matheolus, toutes fables et lobes.

Oui contre nous ^ et nostre honneur despose.

N'y cherchez pas Vallere, ny Oroze,

Le Champion, ny les i'aitz maistre Allain ;

Hz n'y sont pas, par quoi je présuppose

Ou'a clerc innoble il fault livre villain ^

* Montaij^., i^^r., t. X, pp. 225-268. L'auteur de la Vray-disant Advocatc des Daines est Jean Marot; du moins Clément Marot raffimic, éd. Jannct, t. I, p. 162. Lenglet-Dufrcsnoy en 1731 a imprimé cette pière dans son édition des œuvres des Marot. Brunct, Manuel, VI, col. 1382, sij^nale une édition goth., terminée par un acrostiche donnant le nom de Laurens Belin. Voyez Montaiglon. C'f. Harrisse, Excerpta Colombiniatia, p. 186.

* Ce sont les femmes qui parlent.

On ne connaît pas Fauteur du Monologue fort joyeulx auquel sont introduitz deux Advocatz et ting Juge, devant lequel est plaidoyé le bien et le mal des Dames \ L'acteur qui récitait cette petite pièce dramatique remplissait à lui seul trois rôles diflférents : Tavocat pour les femmes, Gentil-Couraige, l'avocat contre les femmes, Mal-Embouché, et le Juge.

Après avoir renseigné le public sur sa personne et annoncé que, suivant les circonstances, il contrefait à souhait le « nouvellet » c'est-à-dire l'ingénu, le (( faulconnier » , Tamoureux, le « bien-disant » , r * homme en éueil », le docteur, l'orateur, il expose en quelques mots le sujet du Monologue fort joyeux, et aussitôt, remplissant le rôle de Mal- Embouché, il se livre à de violentes satires contre les femmes dont il énumère un grand nombre, entre autres celle de Putiphar qu'il appelle Puta. Sous le nom de Gentil-Couraige, au contraire, il plaide non moins vivement la cause des femmes ; jusqu'à ce que, remplissant le rôle de Juge, il termine le débat et demande aux deux avocats de produire leurs « escriptures ». Mal-Embouché met en avant le Roman de la Rose, le Grant Matheolus, tt le Blason de Guillaume Alexis, et Gentil-Couraige produit le Triomphe des Dames de Juan Rodriguez de la Câmara, la Cité des Dames de Christine de Pisan et enfin (( pour euvre sumptueuse » le Champion de Martin Le Franc. Ce que voyant, le Juge donne gain de cause à Gentil-Couraige, avocat des femmes.

* Montaigl., Rec, t. XI, pp. 1 76-191.

Mentionnons encore, pour compléter cette énuniération déjà bien longue, la Résolution d' Amours *, petit poème anonyme de 55 huitains, satire obscure, violente et triviale des femmes, de Vénus, cette sotte déesse, et des amoureux, dans laquelle on ne retrouve pas les arguments ordinaires et les séries d'exemples qui remplissent les pièces de ce genre. L^auteur s'est plutôt formé, comme le remarque son dernier éditeur, à l'école de Villon et de Coquillart.

L'auteur du Predespoyr de l*Amanty au lieu de citer uniquement des exemples tirés de l'histoire sacrée, de la fable ou de l'antiquité, énumère des héros de romans de chevalerie l

Les poètes satiriques du XV® siècle reprochent souvent aux femmes de courir les églises et d'aller en pèlerinage, non pas pour sauver leur âme ou gagner des pardons, mais pour avoir occasion de montrer leurs toilettes et de tromper leurs maris. Elles faignent, disent-ils, de se rendre à confesse, et vont à tout autre chose ^ C'est pour les défendre que le poète Maximien écrivit entre 1485 et 1491 VAdvocat des Dames de Paris touchant les pardons

* Mont., Rec, t. XII, p. 307-326. Imprimé au XVe siècle, s. 1. n. (1. (Paris, vers 1490).

* Rothschild, Catalogue, 1. 1, p. 390, n® 580. L'auteur de ce petit poème de 292 vers donne son nom en acrostiche Ampère de Vastan (départ, de l'Indre). Imprimé vers 1525. (S.l. n. d.) petit in-8 goth.

' M. de Montaiglon renvoie à un passage du Livre de Matheolus, Liv. II, pp. 90-92 de l'éd. de Brux. Cf. le RehottrSy éd. de 15 18, pp. 28 et suiv.; et Garin, édit. Crapelet de 1832, fol. XX VII sqq.

sainct Trotet '. Le Recueil de MM. de Montaiglon et de Rothschild contient une autre défense des femmes de Paris et de France : Le grand triumphe et hoti' neur des dames bourgeoises de Paris et de tout le royaulme de France ^.

Voyez encore dans ce Recueil, t. VII, une ballade sur la qualité des femmes, avec refrain « Samson, David, Salomon et Virgile », ballade qui fait partie du Boutehors d'Oysiveté %• t. I et II, deux ballades, La Loyauté des femmes Qt La Loyauté des hommes *; enfin, t. XI, deux pièces, qu'il faut mettre à part, 1 Bigorne qui mange tous les hommes qui font le corn- \ mandement de leurs femmes et Chicheface quifnange toutes les bonfies femmes ^.

Je ne fais que rappeler IVIartial d'Auvergne et ses Arrêts d'Amour ; Coquillart, ses Droits nouveaux et

. son Blason des armes et des dames ^ ; Antoine de la

Salle et ses œuvres, particulièrement les Quinze i joies de Mariage et les nombreuses pièces qu'elles ont inspirées, par exemple, les Ténèbres de mariage ^ le Sermon nouveau et fort joyeulx auquel est

* Montaiglon, t XII, pp. 1-36.

» Id. t. VIII, pp. 322.328.

^ Montaiglon, t. VII, pp. 153-197, voy. p. 175.

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