‹ Martin Le Franc, prèvôt de Lausanne: Thèse, GenèveChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Champion des Dames.

Le Roman de la Rose dont le succès, pendant trois siècles, fut vraiment extraordinaire, a exercé sur la littérature française du moyenâge une influence immense et variée. Au nombre des éléments nouveaux qu'apportaient Guillaume de Lorris et Jean de Meun, il ne faut pas faire figurer, comme le font généralement nos manuels d'histoire littéraire, Tallégorie et le songe, ou la satire contre toutes les branches de la société et particulièrement contre les femmes. Allégorie ou satire, il n*y avait rien là de nouveau. Guillaume de Lorris lui-même nous renvoie au Songe de Scipion, type des visions du moyen-âge, et au Commentaire de Macrobe

Qui ne tint pas songes a lobes ^

Est-il besoin de dire qu'avant Guillaunle de Lorris, on trouve le goût de l'allégorie déjà très

? Rom, de la RosCy éd. Francisque Michel, t. I, p. i .

développé dans la littérature française, et faut-il citer les poèmes de Raoul de Houdan, par exemple, ou bien, remontant jusqu'à la littérature latino-chrétienne, rappeler la Psychomachie de Prudence dont les personnages sont la Foi, la Pudeur, l'Honnêteté, r Humilité, le Jeune, la Sobriété, la Luxure, le Jeu, la Fraude, la Volupté, la Raison, T Hérésie, etc. ?

Cependant, il reste indiscutable que si le Roman de la Rose n'a pas introduit l'allégorie dans la littérature française du moyen-âge, il y a tout au moins donné une impulsion formidable. Après Jean de Meun tous les poèmes auront un songe pour cadre et seront allégoriques. Dans les premiers vers du Pèlerinage de la Vie humaine, Guillaume de Deguilleville S constatant cette influence du Roman de la Rose, nous apprend que si son Pèlerinage est un songe c'est par imitation du poème de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun.

... Bien croi que ce fut la chose Oui plus m'esmut a ce songier Oue cy après vous veuil ni^ncier ^

* Guillaume de Deguilleville, moine de Citeaux et prieur de Chaalis, mourut vers 1360. II écrivit le Pèlerinage de la vie humaine, le Pèlerinage de l'àme et le Pèlerinage de Jésus-Christ, trois songes, dont s'inspira John Bunyan dans son Voyage .du Pèlerin. Voy. Goujet, IX, 72; Hist. litt, XXIV, 511, 542; Hill, TTie ancient pœm of Guillaume de GutUeville etititled : le Pèlerinage de r homme , compared with the JHlgrim*s Progress. London.

* Goujet, IX, 72. Bib. nat. ms. franc. 824, fol. i.

Quant à la satire contre les femmes, elle est au moyen-âge un des lieux communs de la littérature. Durant des siècles, les femmes y sont brutalement et grossièrement attaquées dans de grands poèmes comme dans des pièces plus courtes et moins importantes, mais très nombreuses. Des causes diverses ont fait naître cette débauche de satire. Et d'abord mentionnons rapidement Tinfluence des littératures anciennes, grecque et latine, dans lesquelles, à plus d'une reprise, les femmes sont attaquées avec une violence que ne dépasseront pas leurs plus grossiers adversaires du moyen-âge. On connaît les vers dans lesquels Simonide d*Amorgos nous apprend comment Zeus a créé la femme malpropre de la truie, la rusée du renard, la femme inégale et changeante de la mer, la femme laide et malicieuse du singe, d'autres enfin d'un cheval, d'un âne, d'une belette, d'un renard, d'un chien, et, par bonheur aussi, d'une abeille ^ La comparaison des femmes à des animaux se retrouve au moyen-âge dans plusieurs pièces, le Blasme des femmes, et le Chastiemusard par exemple *. Jean de Meun compare la femme au chat ', ce que fait aussi Vilain-penser dans le Champion des Dames *.

Outre Simonide d'Amorgos, nommons, en passant, Euripide et Aristophane, qui, comme on sait,

* Bergk, Pœtae lyr. grœciy t. II, p. 738, no 7.

^ Voy. Giornale storico délia lett. italianaj t. VII, p. 432. ' Hom, de la Rose, éd. Michel, t. I, p. 330.

* Ms. 12476, fol. 3^0 ro ; éd. 76 ro.

ne ménagèrent pas les femmes, mais que Juvénal dépassa, s'il est possible, en invectives et en railleries. Jean de Meun, s'inspirant de nombreux passages de la satire VP, nous rapporte, entre autres, les mots de Juvénal sur la « prode famé » :

Rara avis in terris nigroque simillima cycno S

et sur la femme chaste :

Tarpeium limen adora Pronus et auratam Junoni caede juvencam, Si tibi contigerit capitis matrona pudici \

et nous cite les vers à Postumus qui va se marier :

Postumus, vues-tu famé prendre ?

Ne pues-tu pas trover a vendre Ou hars, ou cordes, ou chevestres, Ou saillir hors par les fenestres Dont Ten puet hault et loing veoir, Ou lessier toi d'un pont cheoir ' ?

^ Juvénal, Sat, VI, vers 165 ; /^om. de la Rose, éd Michel, t. I,

C'est oisel clersemé en terre, Si legiercment congnoissable, Qu'il est au cine noir semblable.

' Juv. Sat, VI, 47-49 ; Kom, de la Rose, éd. Michel, t. I,

Se tu trueves chaste moillier, Va t'en au temple agcnoillier.

Et Jupiter enclin aore, etc.

' Rom, de la Rose, éd. Michel, t. I, p. 290 ; Juv. Sat, VI, V. 28-32.

Ailleurs, Jean de Meun fait allusion au traité perdu de Théophraste sur le mariage * :

Ha î se Theofrates creusse,

Ja famé espousée n*eusse ;

Il ne tient pas home por sage

Qui famé prent par mariage,

Soit bêle, ou lede, où povre, ou riche '\

Le droit romain, dont les clercs du moyen-âge étaient imbus, exerça une influence d*un autre genre. La femme, à cause de sa « fragilité », y est tenue dans une tutelle perpétuelle. — Dans un ouvragé important de la fin du XIV^ siècle, le Songe du Verger, on peut lire le résumé curieux de toutes les accusations portées par les juristes contre les femmes. L'auteur, après nous avoir préalablement averti que rien au monde, pas même le vent ^ n'est plus léger et plus inconstant que la femme, nous apprend que « en droit > elle a <■ neuf mauvaises conditions », qu'il énumère en s'appuyant sur des lois diverses dont il cite chapitres et paragraphes. Voici ces

* Sur le De Nuptiis de Théophraste, voy. la lettre de saint Jérôme à Jovinien, cf. Jean de Salisbury, Policrat., lib. VIII, '\ . cap. XI.

^ Rom. de la Rose, éd. Michel, p. 284.

^ Sur l'inconstance et la légèreté des femmes, cf. les vers suivants que l'auteur du Songi du Verger cite en partie :

Quid leWus vento ? flamen. Quid flamine ? ventus. Quid vento ? mulier. Quid mulicre ? nichil.

« neuf conditions », dépouillées de leur appareil juridique :

« Premièrement, une femme de sa propre nature procure son dommaige.

Secondement, les fçmmes de leur propre nature «i sont très avères.

Tiercement, leurs voulentez si sont très soubdaines.

Quartement, femmes de leur propre voulenté sont mauvaises.

Quintement, elles sont jangleresses de leur propre nature. Lege I, § 6, digest. de postul. qui parle d'une femme laquelle estoit appelée Calphurnia a laquelle la babellée pourroit assez estre comparée.

Derechief, femmes sont réputées d'estre faulses et pourtant selon droit civil une femme ne peut pas estre receue en tesmoing ou testament.

Derechief, une femme fait tousjours le contraire de ce que on lui commande faire.

Derechief, les femmes si allèguent voulentiers et racontent leur propre vitupère et honte.

Derechief, elles sont caultes et malicieuses, et pour ce dit une loy que chascun doit estre content s'il peut départir de leur contraire sans perte et sans gain.

Et pourtant monseigneur sainct Augustin disoit que femme est une beste qui n'est pas ferme ne astable, elle est hayneuse a la confusion de son mary, elle est nourrissante de mauvaistié, et si est commencement de tous plaitz et de toutes tansons et si trouve voye et chemin de toute iniquité. Je ne

dy pas toutesfoys qu'il ne soit aucune bonne femme, mais elles sont cleres semées \ >

Le christianisme et les Pères de TEî^lise, enfin, exercèrent sur la condition des femmes au moyenâge une influence immense, mais trop complexe pour en faire Thistoire ici. Bornons-nous à remarquer que, d'après la doctrine générale des Pères, le célibat est de beaucoup supérieur au mariage. Saint Paul déjà avait dit : < Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux ^ > Pour les Pères, le mariage est un mal, conséquence du péché de la première femme, et, sans cette faute d'Eve, Dieu aurait pourvu autrement que par le mariage à la conservation de l'espèce humaine.

En rabaissant le mariage, on rabaissait la femme. Les écrits des Pères sont remplis d'invectives contre toutes les femmes, et contre Eve en particulier ^, et c'est là qu'au moyen-âge les adversaires du sexe féminin et du mariage iront chercher des arguments.

Comme on devait s'y attendre, ces attaques répé-

* Le Songe du Vergier, lequel parle de la disputacion du clerc et du chevalier, éd. de Paris, par Le Petit Laurcns (pour Jehan Petit), in-fol. goth. (vers 1500), chapitre 142. Cf. Laboulaye, Re* cherches stir la conditicni des femmes, Paris/ 1843, p. 460. Gide, Etude sur la condition privée de la femme, Paris, 1867, p. 520.

^ Corinth. VIII, 38.

^ Tertullien surtout se fait remarquer par sa violence. Ecoutezle parler de la femme dans le De cultu fœminarum : « Tu es Diaboli janua, tu es arboris illius resignatrix, tu es divinac legis prima desertrix, tu es qua; eum persuasisti, quem diabolus aggrcdi non valuit. Etc. Migne, t. I, lib. I^ cap. I, col. 1305.

tées et toujours violentes provoquèrent des panégyriques enthousiastes du beau sexe, d'autant plus enthousiastes et exagérés que les attaques étaient plus outrées. Remarquons cependant que les invectives sont plus nombreuses que les louanges, et comme s'il était plus facile d'attaquer les femmes que de les défendre, généralement mieux écrites et plus spirituelles. M. Paul Meyer a réuni quelques titres de ces pièces pour ou contre les femmes, dans le tome VI de la Romania \ contre : La blastange des femmes, La comparaison de la pie et de la femme, Li epystle des famés ^ L'évangile as famés. Le blasme des famés ; pour : Le bien des famés, Le dit des femmes.

Jean de Meun donc n'innovait pas en attaquant les femmes ; mais le succès du Roman de la Rose allait donner à cette satire un retentissement immense.

Après Jean de Meun, un autre grand adversaire des femmes, Matheolus-le-Bigame, s'en prendra surtout au mariage.

• Désormais, pendant tout le reste du moyen-âge, au XIV®, XV^, et au XVP siècle encore, Jean de Meun et Matheolus, ces deux clercs, vont en quelque sorte incarner la satire contre les femmes. Ils inspireront, plus ou moins directement, un nombre considérable de petites pièces ; on les invoquera, on les citera, on les réfutera ; les adversaires des femmes

* Cf. BulL des anc, textes^ I, 44.

leur emprunteront des arguments, les partisans du beau sexe les anathémàtiseront. Au milieu du XV® siècle, Martin Le Franc se prendra avec vivacité et à maintes reprises, à Jean de Meun et à Mathiolet : dans le Champion des Dames, irse verront réfutés et couverts d'injures par Franc-Vouloir, admirés et comblés d*éloges par le lieutenant de Malebouche.

Mais, avant Martin Le Franc, dans les premières années du XV^ siècle,. Christine de Pisan avait déjà pris en main- la cause des femmes, et ses arguments tout remplis d'éloquence et de bon sens, se retrouvent parfois dans le Champion des Dames. Je crois donc qu'il ne sera pas inutile, pour bien comprendre l'important poème de Martin Le Franc, de remonter jusqu'au Roman de la Rose et au Livre de Matheolus, de raconter brièvement les efforts de Christine de Pisan, et de passer en revue une partie des pièces nombreuses qui parurent au XV*^ siècle pour ou contre les femmes. On comprendra mieux le Champion des Dames, une fois replacé au milieu du débat que Martin Le Franc a rédigé d'une façon si complète dans ses 24000 vers.

§ I. Jean de Meun et Matheolus.

Il faut, en ce qui concerne la satire contre les femmes, distinguer avec soin dans le Roman de la Rose la première partie de la seconde. Les quatre premiers mille vers ne contiennent absolument rien

qui puisse offenser le sexe féminin ; tout, au contraire, nous montre dans Guillaume de Lorris un admirateur respectueux des femmes, un champion de Tamour vrai contre les faux amants, ayant le droit de dire en parlant de son poème :

f Ce est li Rommanz de la Rose,

Ou Part d'amors est tote enclose \

C'est bien en effet un poème amoureux, dans lequel n'entrent ni la satire ^ âpre, ni' les grossièretés de langage du continuateur. Voici, par exemple, quelques vers, tirés des conseils du dieu d'Amour à TAmant, dont Jean de Meun n'a guère fait son profit :

Apres, garde que tu ne dies Ces ors moz ne ces ribaudies :

Ja por nomer vilaine chose Ne doit ta bouche estre desclose :

Je ne tiens pas a cortois homme, Qui orde chose et lede nomme.

Toutes famés sers et honore, D'eles servir poine et labore ; etc. l

Aussi quand, plus tard, au XV ^^ siècle surtout, le Roman de la Rose sera hardiment attaqué par les défenseurs des femmes, ceux-ci auront soin de

* Ed. Michel, t. I, p. 2.

' Voy. cependant les vers qui décrivent Papelardic, éd. Michel, I, p. 14.

^ Ed. Michel, t. I, p. 70.

mettre à part Guillaume de Lorris, et de faire retomber toute leur colère sur Jean de Meun seul. \ Le Girotifflier aux Dames * est, à cet égard, un exemple curieux et qui nous fait bien voir quelle distinction fort nette on établissait entre les deux auteurs du fameux poème. Dame Raison, instruisant, dans le Giroufflier, le procès des c facteurs » du Roman .de la Rose, accable Jean de Meun de reproches et d'injures :

Très maulvais mensongier, Comment as-tu jamais ousé songier Que dames soyent, ainsi que tu as dit, Toutes infâmes, en ton livre mauldit. etc.

Guillaume de Lorris, sous le nom d'Entendement, affirme qu'il a toujours été plein de respect, de zèle et de dévotion pour les dames et déclare qu'il aurait terminé le Roman de la Rose à leurs louanges, si une mort prématurée ne l'en eût epapêché.

La fin seroit que en dame parfaicte N'eut oncques mal, ne villanie faicte.

Et le bon Guillaume, complice involontaire de Jean de Meun, nous apprend que, dans le royaume des ombres, le dénouement brutal et grossier de son continuateur l'a rempli de remords :

Mais, Dieu mercy, devant Dieu ay rendu Le jugement de mon intention.

Et devant luy est l'absolution.

* Montaiglon, Rcc. t. XIII, pp. 240-280.

Tout change avec Jean de Meun. S'emparant de l'innocent poème de Guillaume de Lorris, Clopinel donne libre essor à sa verve sarcastique, et personne, pas même le roi, n'est épargné. Les femmes sont particulièrement maltraitées : Jean de Meun met les médisances et les grossièretés qu'il leur destine dans la bouche de quatre personnages, dame Raison, le Jaloux, la Vieille et Genius, personnages qui encourront au XV^ siècle la réprobation des honnêtes gens.

C'est dame Raison, par exemple, qui donne aux amoureux le conseil de se jouer des femmes et de leur affection, et qui prononce ces deux vers si souvent reprochés à Jean de Meun ^ :

Car adès vaut il miex, biau mestre, Décevoir, que deceus estre ^

* Voy. Gerson, Songe du Romafi de la Rose, ms. fr. Bibl. nat. 1797; cf. également Joannis Gcrsonii rcsponsio ad scripta citj usdam errantis (Pierre Col.), Opéra, Ant^v. 1706, iii-fol., t. III, col. 293. Voy. les Lettres de Christine de Pisan à Jean de Montreuil et à Pierre Col (Bib. nat. mss. fr. 604 et 835).

* Ed. Michel, t. I, p. 145. — Le poème de Guillaume de Lorris d'un « art d'amour » devient une sorte d'art de tromper les femmes. C'est ce qu'avait déjà vu Martin Le Franc (ms. 12476 fol. 51 ro):

Meun assez et trop vous monstre La manière <le les happer, Et donne remède alencontre Ouant elles veulent cschappcr.

Oui voulez femmes attrapper, Lisez son livre! Si scaurez Tendre les filez et jui)})er Aprcz elle, et en aurez.

La conclusion du long discours de dame Raison * est qu'il faut fuir l'amour comme la peste. Malheur à ceux qui se laissent prendre : ils se perdent corps et âme ^

Au cours de son interminable plaidoyer, tout entière à sa haine contre TAmour qu'elle attaque avec une verve intarissable, dame Raison laisse échapper, par deux ou trois fois, certains mots dont le réalisme ordurier offense les chastes oreilles de TAmant. Celui-ci, alors, reproche en termes assez vifs à dame Raison la grossièreté de son langage, indigne d'une « cortoise pucele » et d'une <' prode famé ^ ». Raison répond qu'il faut appeler les choses par leur nom et qu'il n'y a pas de mal à nommer ce que Dieu a créé. A quoi l'Amant réplique :

Les mos au mains ne fist il mie Qui sunt tuit plains de vilonie *.

Il n'est pas possible de rapporter ce débat, dans lequel Jean de Meun, se moquant de la religion, a mêlé sans scrupule le sacré au profane le plus leste.

Au XV® siècle, Gerson dans le Songe du Roman de la Rose attaquera dame Raison et les paroles impies qu'elle prononce : Christine de Pisan, dans sa polémique avec Jean de Montreuil et les frères

* Ed. Michel, t. I, pp. 139-240.

^ Ed. Michel, t. I, p. 156.

^ Ed. Michel, p. 230.

* Ed. Michel, p. 232.

Col, reprochera à Jean de Meun tout ce discours « déraisonnable » mis par ironie dans la bouche de Raison ; plus tard, Martin Le Franc reprendra la discussion de dame Raison et de TAniant au sujet des libertés de langage qu'un honnête homme peut se permettre et citera textuellement plusieurs vers et passages de ce débat.

Les attaques de dame Raison contre les femmes ne sont rien à côté des violences du Jaloux *. Celuici s*acharne à prouver qu'il n'y a pas sur la terre une seule femme vertueuse. Lucrèce et Pénélope auraient cédé, dit-il, si leurs galants avaient su s*y prendre. Au reste, il n'y a plus de Lucrèce, ni de Pénélope :

Si n'est-il mes nule Lucrèce, Xe Pénélope nule en Grèce, Xe prode lame nule en terre -.

C'est alors que le Jaloux, sur l'autorité de Valère- Maxime, prononce ces vers bien connus :

Prode famé, par saint Denis, Dont il est mains que de fenis, etc.

Il cite Théophraste et Juvénal, et nous raconte les histoires d'Abailard et d'Héloïse, de Sanison et de Dahla, d'Hercule et de Déjanire. Plus il parle

* Ed. Michel, t. r, j^j). 2S0-312.

* K(l. Michel, ]). 287.

^ Ed. Michel, p. 288.

et plus il se fâche. Après avoir crié les fameux vers :

Toutes estes, serez, ou fûtes, etc. \

furieux, il tombe sur sa femme à bras raccourcis, la roue de coups et Tassommerait sans Tintervention des voisins ^.

Quant à la Vieille ^ elle donne à Bel-Accueil des conseils, imités et même parfois traduits d*Ovide *, qui par leur cynisme ont provoqué Tindignation de tous les lecteurs sérieux du Roman de la Rose *. Pour illustrer ses instructions, qui peuvent se résumer dans ce vers :

Toutes por tous et tous por toutes ^

* Ed. Michel, t. I, p. 304.

^ Ce rôle du Jaloux, très populaire au moyen-âj;e, a été imprimé à part. Voy. Montaiglon, AVr., t. III, pp. 162-167; et I^omania f t. VI, p. 449.

^ Ed. Michel, t. II, pp. 67-122.

* Martin Le Franc l'appelle <; Ovide le baveux », ms. 12476, fol. 74 vo.

' « Beau sire Dieux! quel horriblcté, quel dcshonncsteté et divers reprouvés enseignemens, il (Jean de Meun) rccordc ou chapitre de la Vieille ! Mais, pour Dieu, qui y pourra notter fors ennortemens sophistes tous plains de laidure et toute vilaine mémoire. Hahay! entre vous qui belles filles avez et bien les desirez a introduire a vie honneste, bailliez leur, bailliez et qucrez le Romant de la Rose, pour apprendre a di?cerncr le bien du mal, que dis-je, mais le mal du bien! » LctUc de Christine de Pisan à Jean Johannes (Jean de Montreuil) ; mss. fr. Bib. nat. 604 et

^ Ed. Michel, II, 103. — Cf. que dit Martin Le P^anc de la

la Vieille raconte Thistoire de Didon qui se tua à cause d'Enée, celle de Philis qui, lasse d'attendre Démophon, se pendit, de Paris qui abandonna Oenone, de Jason et de Médée.

Dame Nature S la « chamberière » de Dieu ^ désolée de la perversité des hommes qui méprisent ou avilissent l'amour, fait sa plainte à son prêtre Genius. Celui-ci la console de son mieux, et, sans raison, déverse un flot d'injures sur les femmes, qu'il compare à des serpents.

Fuies, fuies, fuies, fuies.

Fuies, enfans, fuies tel beste... Enfans qui coilliés les floretes.

Et les freses fresches et netes, Ci gist li frois serpens en l'erbe ^ etc.

Mais, bientôt, il se contredit, et, oubliant ces vers dans lesquels il recommande de fuir les femmes, il

Vieille et de ses enseignements: ms. 12476, fol. 87 ro ; éd. fol.

240 sqq.

Toutes pour tous ! Vierge royne !

C'est parlé amoureusement.

Dames, escoutez la doctrine.

Retenez cest ensengnement!

Ha! Jan de Meun grandement Tu as failly, ce m'est advis, etc.

' Ed. Michel, t. II, pp. 179-315.

* Ed. Michel, p. 196. Martin Le Franc appelle également Nature « chamberière > de Dieu ; ms. 12476, fol. 56 r<>; éd. 151 vt».

Nature sui, la grande mère,

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