Masaniello, le pêcheur de Naples
Après avoir été pendant plusieurs siècles un objet de querelles incessantes entre les rois de France et les princes d'Aragon, le royaume de Naples était resté définitivement sous le sceptre espagnol. La victoire de Charles-Qiiint sur François I*' consolida la conquête de Ferdinand le Catholique, et le gouvernement de cette nouvelle possession de TËspagne fut confié à des vice-rois dont Fabsolutisme pesa sur les populations, et fit naître une des révoltes les plus rapides et les plus foudroyantes que l'histoire ait consignées sur ses pages.
Don Louis de Haro venait de succéder, sous Phi-
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lippe IV, à son oncle Olivarès, dans l'emploi de premier ministre.
Il donna la vice-poyaulé de Naples à don Rodrigue Ponce de Léon, duc d'Arcos, une de ses créatures, et ce nouveau maître signala bientôt son admininlstration par les impôts onéreux dont il écrasa les classes pauvres.
Le 6 juillet 1647, à une heure assez avancée du jour, deux femmes s'échappaient furtivement du palais de la Yicarîa, celte antique résidence des rois des Deux-Siciles, qui porte aujourd'hui le nom de Castel-Captmno et sert de palais de justice à Naples moderne.
Ayant descendu quelques escaliers dérobés, puis traversé de longs corridors sombres, elles arrivèrent à une sorte de poterne dont l'une d'elles avait la clef.
Un vieux soldat espagnol, appuyé mélancoliquement sur sa hallebarde, faisait sentinelle auprès de cette poterne.
Il tressaillit en entendant la clef tourner dans la serrure, se redressa brusquement, releva les crocs de sa moastache et sakia les deux femoies d'un air de connaissance et aTec une certaine galanterie qui jurait passablement avec sa barbe grise.
— C'est bien, Huesca, je suis contente de vous, dit celle qui venait d'ouvrir la poterne. Mais ayez de la discrétion ! restez là jusqu'à notre retour.
— Soyez sans crainte, dajnePédrille, et comptez sur moi dans tous les temps et dans tous les lieux, répondit l'Espagnol.
A la fin de cette phrase prétentieuse, il s'aperçut que l'autre femme avait le dos tourné, profita sur-lechamp de cette occasion favorable, saisit la main de
son interlocutrice et la porta tendrement à ses lèvres.
Mais, par malheur, la compagne de dame Pédrille se retourna tout à coup et surprit cette caresse.
C'était une jeune fille de dix-huit ans, habillée du pittoresque costume des bourgeoises napolitaines.
Honteux de s'être laissé prendre en flagrant délit, le soldat espagnol pirouetta sur son talon gauche.
Quant à dame Pédrille, elle rougit jusqu'au blanc des yeux.
La jeune filUe sourît doucement de rembarras de ces amoureux surannés et ne fil aucune remarque désobligeante.
— Allons, viens, nourrice! dit-elle en prenant le bras de dame Pédrille, qu'elle entraîna loin de la poterne.
Elles s'engagèrent dans un dédale de rues étroites et montueuses, pavées de dalles noirâtres, et où la population de Naples, après une journée brûlante, commençait à affluer de toutes parts.
On remarquait dans les groupes une certaine agitation qui n'était pas habituelle et dont les deux femmes semblaient connaître la cause, car elles pressaient le pas d'un air craintif et se hâtaient de sortir du milieu de la foule.
Après dix minutes de marche, elles descendirent un talus rapide et se trouvèrent sur le port.
Tout à coup la jeune fille retint le bras de sa nourrice.
— Qu'ai-jé vu? s'écria-t-elle. Ah ! mon Dieu t... Regarde !
Du doigt elle montrait à dame Pédrille toute une rangée de galères espagnoles, voguant dans le golfe, et dont les pavillons éclatants flottaient à la brise du soir.
— G*est Tescadre de don Juao Fernandez... Il arrive 1 ajouta-t-elle avec une voix tremblante d'émotion.
— Miséricorde 1 rentrons au palais, ma chère enfant, rentrons-y sur Theure, —ou nous sommes perdues!
— Pourquoi donc? dit la jeune fille, qui semblait revenir un peu de son premier effroi.
— Vous me le demandez? fit la vieille avec stupeur.
— Sans doute. Qu'avons-nous à craindre ?
— Mais dans un instant votre futur débarquera. Le vice-roi vous fera nécessairement appeler.
— Eli bien, Inès a la consigne : je suis malade. L'entrée de mes appartements est défendue.
— Isabelle, ma fille, réfléchissez bien! Dans une circonstance aussi grave que celle de l'arrivée de votre futur, le vice-roi insistera sûrement; il voudra vous voir et vous parler.
— Du tout. Inès dira que je dors> et mon père n'aura garde de troubler mon repos.
La fille du duc d'Arcos — car c'est elle-même que nous trouvons ainsi courant les rues de Naples sous un costume de bourgeoise — reprit le bras de sa nourrice et traversa le quai dans toute sa longueur.
Bientôt elles sortirent de la ville et longèrent cette partie de la grève qui a reçu le nom de Margellina .
Isabelle ne répondit pas d'abord aux exclamations piteuses de la duègne, dont le visage était pâle et dont les membres tremblaient de saisissement.
— Nous sommes perdues ! redisait-elle avec désespoir^ nous sommes perdues !
— Eh ! mon Dieu, tu m'impatientes, dit enfin la jeune fille, qui s'arrêta court et frappa du pied. Je réponds de tous les désagréments qui peuvent survenir.— Ainsi, tais-toi !
Dame Pédrille soupira.
— Voyons, ma fille, ne nous emportons pas et raisonnons un peu. Je ne vous ai jamais donné que des conseils sages et prudents.
— C'est vrai, nourrice, et je me fais un plaisir de les suivre, à moins qu'ils ne soient par trop prudents et par trop sages. Aujourd'hui, tu m'as engagée de rentrer de notre promenade plus tôt que de coutume, à cause de l'émeute de ce matin : nous rentrerons avant la nuit close, je te Taffirme. A propos, qu'est-ce donc que celte émeute? Mon père a tenu conseil tout le jour, et je n'ai pu lui demander des explications.
Évidemment, Isabelle cherchait à donner une autre tournure à Tehlretien et à faire diversion aux terreurs de sa nourrice : elle y réussit.
— Je croyais que vous aviez reçu des détails à cet égard, dit Pédrille.
— Par qui les auraîs-je reçus? Toi seule,-de toutes mes femmes, tu es sortie du palais pour avertir Huesca de se faire donner le poste de la poterne, comme il en a l'ha bitude lors de nos secrètes promenades. Or, il parait que tu as été longtemps à le trouver, car tu n'es revenue qu'au moment où j'étais prête à partir.
Isabelle prononça cette dernière phrase avec un petit air malicieux et narquois, qui n'échappa point à la dame Pédrille.
Elle feignit de ne pas comprendre et dit :
— C'est vrai, ma recherche a dû vous paraître un peu loni:ue; mais la cause principale de mon retard a été la foule qui encombrait les abords de la Yicaria.
— Le peuple est donc mécontent de mon père ?
— Oui, — mais le vice-roi s'en moque. Il a raison.
— Non pas, il a tort, dit Isabelle.
— Par exemple ! ce serait une chose trop ridicule de s'inquiéter des criailleries de pareils manants, — un ramassis d'ivrognes et de ya-nu-pieds qui ne valent pas à eux tous un maravédis de Castille.
— Silence 1 tu sais que Je n'aime pas ces discours.
— Je le sais en effet. Le frère de Jeanne» voire beau pécheur, vous endoctrine et vous présente tous ces lazaroni* comme de petits saints, lorsqu'il n'y en a pas un seul qui ne mérite la potence.
— Et si on les pousse au crime par la dureté dont on fait preuve pour leur misère?
— Allons donc ! fit Pédrille.
— Nous ne nous entendrons jamais là-dessus^ nourrice. Voyons, quel était le sujet de l'émeute ?
— Ce matin, sur la place du marché, une paysanne, portant un panier de fruits, ne put acquitter l'impôt. Les fermiers de la douane lui prirent sa marchandise et la chassèrent.
— Pauvre femme !
— Elle n'avait qu'à rester chez elle, dit Pédrille.
— - Lui prendre ses fruits I la seule ressource qu'elle eût peut-être pour ne pas mourir de faim.
— Bahl c'était un coup monté ! La confiscation des fruits avait à peine eu lieu, que toute une horde de
' Le nom bien connu de ces hommes à moitié nus était à lui seul une menace contre la société. Ils 8*appelaient lazareSf par allusion au pauyre de PEvangile couché devant la porte du mauvais riche, dont les chiens viennent lécher ses uicèreSf et à qui il demande en vain les miettes tombées de sa table. De tous les cris de ralliement qu*a pris à diverses époques la guerre sociale, œlui-là est peut-être le plus significatif.
{Revtte des Deux-Mondes.)
Tauriens prirent la défense de celle femme, pillèrent io bureau du receveur et se précipitèrent du côté de régiise Saint-Dominique, où le vice-roi était en train d'entendre la messe. Ils rattendirent sous le portail, l'entourèrent en poussant des exclamations terribles, et lui arrachèrent, à force de menaces, la promesse d'abolir l'impôt sur les Ihiits.
— - A force de menaces, en es-tu sûre ?
— Je le suppose. Est-ce qu'ils sont capables d'agir autrement? Une fois rentré au palais, le vice-roi Qt charger tonte cette canaille par ses gardes et l'impôt subsiste de plus belle.
— Après une parole donnée, dit la jeune fille, est-ce possible ?
— Oui, certes! Us s'en sont allés hurlant; la force est restée au bon droit.
— Au bon droit ? c'est la question, dit Isabelle en soupirant. Mais hâtons-nous. Je suis curieuse de savoir ce que nos amis pensent de toutes ces choses.
— Quoi ! dit Pédrille, vous comptez pousser ce soir jusqu'à la hutte du pêcheur?
— Sans doute.
— Mais vous n'y songez pas, ma fille 1 Une fois dans vos conversations avec Jeanne et son frère, vous n'en finissez plus. Déjà le soleil est à son déclin. Nous laisser surprendre par la nuit serait impardonnable, car les mes de Napîes ne seront pas sûres après toutes les excitations de la journée.
— Qu'importe? nous nous ferons accompagner au retour. D'ailleurs nos alarmes au sujet de l'arrivée de don Juan Fernandez n^ont aucune espèce de fondement. Tous les navires d'Espagne ne sont-ils pas soumis à une quarantaine ?
— Au fait, VOUS avez raison, dit Pédrille, je n'y songeais plus.
— Tu vois que nous pouvons aller jusqu'à la hutte. Il y a plus de huit jours que je n'ai vu cette pauvre Jeanne.
— Ma fille I ma fllie t est-ce bien pour Jeanne que nous nous livrons si souvent à ces promenades sur la grève? Est-ce bien pour Jeanne qu'une demoiselle d'Espagne, qu'Isabelle d'Arcos marche à pieds joints sur toutes les règles de l'étiquette et s'affuble d'un costume indigne de son rang et de sa naissance?
— Et pour qui donc? demanda la jeune fille en rougissant.
— Prenez garde! prenez garde! fit la duègne. A votre âge on a peu d'expérience. Il y a des pièges dont on ne se doute guère, et notre pécheur possède une langue dorée. Ses filets ne sont pas seulement dangereux pour les poissons du golfe.
— Je ne vous comprends pas, dame Pédrille ! dit Isabelle, qui se redressa fièrement et jeta sur la nourrice un regard de grandeur outragée.
Celle-ci vit le mauvais effet de sa remontrance et balbutia :
— Pardonnez-moi, ma chère enfanta. Ce n'est pas que je veuille dire... non!... bien certainement je suis à cent lieues d'avoir une pensée semblable!... Mais n'importe! le diable est fin. Jeunes et vieux se laissent prendre tous les jours à ses embûches.
— Oui, je m'en suis aperçue tout à l'heure au sortir de la poterne, dit froidement Isabelle.
Ce fut au tour de la nourrice de rougir.
— Mon Dieu ! répliqua-t-elle, suis-je donc responsable des soUises de ce fou d'Huesca ? Est-ce ma faute
sll me tourmente pour me marier avec lui? Comme il est dans le secret de vos fréquentes excursions, je suis obligée de le ménager^ ma fille, et votre remarque n'est pas charitable.
^ Au fait; c'est juste, dit Isabelle; j'ai tort de ne pas te remercier de ce comble de dévouement.
Le nuage qui avait obscurci son front disparut tout à coup.
Elle partit d'un joyeux éclat de rire.
— Allons^ sans rancune 1 dit-elle à la nourrice en lui tendant sa main blanche. Tu sais, je suis une enfant pleine de caprices; avec moi les remontrances ont peu de succès. Je te pardonne, mais n'y reviens plus!
Pédriile baisa la main que sa maîtresse lui tendait^ mais en prenant tout bas ^a résolution de gronder le gothique amoureux qui l'avait si étourdiment compromise.
Une fois la paix faite et toutes les idées inquiétantes disparues^ la fille du vice-roi se mit à courir sur le sable fm du rivage, heureuse comme une pensionnaire sortie de sa cellule, gaie comme une alouette échappée aux rets du chasseur, légère comme une chèvre qui a rompu son lien.
De temps à autre elle s'arrêtait pour laisser à la duègne le temps de la rejoindre.
Alors elle contemplait le majestueux spectacle qui, de tous côtés, s'offrait à son regard.
Devant elle, le golfe azuré laissait voir au loin les petites îles verdoyantes de Procida, d'Ischia et de Gapri, trois émeraudes gracieuses, mises là tout exprès pour rompre l'uniformité de cet océan de saphirs.
A gauche, le Vésuve élevait sa cime majestueuse, et le soleil couchant le couronnait d'un diadème d'or et de feu.
iO MASÂNISLLO
Derrière elle enûo^ Naples se déroulait en amphithéâtre sur la pente inclinée de son coteau ; Naples, ce fragment du ciel tombé par mégarde sur la terre; Naples, la ville éternellement riante, dont la plus belle mer du globe baigne les pieds, et qui se cache la tête comme une dryade sous les ombrages du Pausilippe.
T.A TEAfPÉT£
La fille du vice-roi avait tous les charmes puissants de l'Espagnole réunis aux grâces aimables et au cararaclère enjoué de la Française.
Privée de sa mère dès le berceau et négligée légèrement par le duc d'Arcos, que Tambition vouait à d'autres soins, elle avait pris des habitudes complètes d'indépendance.
Pour régler sa conduite, elle consultait moins la raison que le caprice.
Soit manque d'énergie, soit excès de tendresse, le vice-roi laissait à peu près sa fille maîtresse absolue d'agir comme bon lui semblait; ce qui nous explique la situation singulière où nous trouvons Isabelle dès le commencement de cette histoire.
Ennuyée de la réserve de la petite cour de Naples qui se modelait tout naturellement sur la cour de Madrid, la jeune fille avait rompu en visière à la troupe grave et renfrognée de ses dames d'honneur, pour se faire une compagnie plus en rapport avec ses idées et ses goûts.
Il ne faut cependant pas conclure de ce qui précède.
LE PÊCHEUR DE MAPLES il
qu'Isabelle d'Arcos fût une de ces femmes légères qui chassent de leur esprit la réflexion et le seatiment ^s bienséances pour se livrer au courant des folles ioq^es* sions et des fantaiûes dangereuses. Loin de là : Isabelle était une âme noble, droite et pure. Les lacunes de son éducation donnaieni à tes actes de roriginalité peut-être et de Tiualtendu, mais dtes ne les Fendaient jamais coupables. Bref, elle n'avait d'autre tort que d'être fille du vice-roi, au lieu d'appartenir à quelque simple et digne Camille du peuple, où ce qui semblait étrange en elle n'aurait plus paru qu'un assemblage de qualités adorables ; vivacité joyeuse, entrain charmant, inaltérable gaieté.
Depuis trois ans que le duc d'Ârcos gouvernait le peuple de Naples, Isabelle avait entendu plus d'une fois des accents plaintifs et des cris de détresse monter jusqu'à elle.
Son cœur s'était ému.
Apprenant que ces lamentations douloureuses partaient du peuple, elle avait pris le peuple en fiiUé; elle avait voulu étudier de près sa souffrance, connaître sa misère, et c'était un des motifs de ses promenades mystérieuses hors du palais.
Ses deux confidentes étaient dame Pédrille et une jeune Castillane espiègle, nommée Inès, la même qui rempRssait en ce moment le rôle de cerbère à la porte des appartements, afin que personne ne vint à remarquer l'absence d'Isabelle.
Toujours vêtue d'un costume sous lequel il devenait impossible de la reconnaître, la fille du vice-roi parcourait les rues sombres et rapides de Naples, éternel escalier qu'il faut tour à tour monter et descendre.
D'autres fois, elle se mêlait à la population labo-
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rieuse du port, et quand il se présentait une misère à soulager, dame Pédrille tirait une bourse, et quelques ducats d'Espagne glissaient dans la main du maiheu-* reux, qui trouvait à peine le temps de bénir sa bienfaitrice, car elle s'éclipsait aussitèt et se dérobait aux témoignages de sa reconnaissance.
Mais les bienfaits d'Isabelle allaient surtout chercher cette classe de pêcheurs qui habitaient à cette époque hors de la ville^ et dont les pauvres cabanes, éparses sur la Margeilina, trahissaient une indigence profonde, un dénûment absolu.
Un Jour qu'elle sortait d'une de ces cabanes, l'âme émue et satisfaite, car elle venait de sauver toute une famille d'une confiscation ruineuse, Isabelle témoigna le désir de faire une promenade sur le golfe et d'aller manger des oranges à Procida.
Elle et Pédrille s'approchèrent aussitôt du rivage et prièrent un jeune pécheur qui raccommodait ses filets sur la grève, de les prendre dans sa barque et de les conduire à l'ile.
— Volontiers, répondit celui-ci sans se déranger de son travail. La mer est belle et j'avais justement l'intention de promener aujourd'hui ma sœur Jeanne. Si donc il vous plaît d'aller jusqu'à ma hutte, à deux cents pas d'ici, et de ramener Jeanne avec vous, nous partirons sur-ie-champ.
Isabelle courut dans la direction que lui avait indiquée le pêcheur.
Bientôt elle revint accompagnée d'une belle et grande jeune fille, au front sérieux, au regard noble et fier, et qu ressemblait à une princesse cachée sous les pauvres vêlements d'une femme du peuple.
A son aspect, le pêcheur se leva.
LE PÊCHEUR DE NAPLES i3
— Bonsoir, Jeanne, dit-il.
— Bonsoir, frère, répondit la Napolitaine, qui offrit en même temps son beau front aux lèvres du jeune homme. Ta pèche n'a pas été heureuse, je le vois.
— Non, Jeanne. Pourtant j'avais pris un saumon magnifique; mais il a brisé le filet au moment où j'allais l'attirer dans ma barque. Il a reconquis sa li« berté, et cela me coûtera deux jours de travail. Je ne m'en plains pas. Quand l'esclave rompt sa chaîne, le maître en souffre, c'est trop juste. Dom Francesco estil venu?
— Oui, frère, il a laissé cette lettre pour toi.
Le jeune pêcheur prit te papier que Jeanne lui tendait, ôta respectueusement son bonnet de laine, et lut avec recueillement le contenu de la lettre.
— Dom Francesco, dit-il, ne pourra venir de huit jours, et il m'engage à lui rendre demain visite à son couvent. Serait-il malade ?
— Hélas ) dit Jeanne, il ne nous faudrait plus que ce nouveau malheur.
— Non, rassure-toi. Je me rappelle qu'il a dû s'en* fermer pour mettre la dernière main à son grand ouvrage et le soumettre à la cour de Rome. Mais ta figure est triste, Jeanne. Qu'as-tu donc? Je ne te demande pas des nouvelles de Plétro. Hier, il avait promis de venir te voir, et il a tenu parole sans doute?
— Piétro a été blessé grièvement cette nuit par les soldats du vice-roi, dit Jeanne avec douleur.
— Ciel I que m'apprends-tu là?
— Son père lui-même est venu m'annoncer ce fatal événement. Je me suis rendue aussitôt à leur cabane, et j'ai pansé la blessure.
— Bonne et excellente fille! ta présence a dû être
pour lui un baume salutaire. Dans cette démarche, tu as été guidée par ton cœur, mais je ne t'en sais pas moins gré, — Merci!
Il prit la main de Jeanne et fit quelques pas avec elle, en s'éloigntnt des deux étrangères.
— Tiens-tu beaucoup à la promenade que je t'avais promise? lui demanda-t-il en baissant la voix. N'es-tu pas d*avis que je ferais mieux d'aller rendre visite au blessé?
— Non, car il repose. D'ailleurs, il n'y a pas un carlin ^ au logis; toutes les marchandises de Piétrosont confisquées, et lui-même est sans argent. De mon côté^ je n'ai pu me rendre au marché de Naples* Le raccommodage de tes filets va te prendre deux jours. Comment vivrons-nous d'ici-là? Nécessairement ces deux personnes que tu dois conduire à File te récompenseront de ta complaisance.
— Tu as raison, sœur; tâchons avant tout de ne pas mourir de faim.
Sa barque était amarrée au rivage.
Il ramassa les filets et détacha l'amarre, tandis que Jeanne allait prendre la main d'Isabelle et de Pédrille pour leur aider à s'embarquer.
Bientôt elles furent assises à Tune des extrémités de la barque.
Le pêcheur était à l'autre bout.
Il déploya sa voile triangulaire, prit en main le gouvernail, et le léger esquif, rasant le golfe comme une mouette, courut vers Procida.
Pendant la conversation du frère avec la sœur, avant de quitter le rivage^ Isabelle avait été frappée, comme
' Monnaie de ]*ëpoque.
LE PÉGHEUa DE NAPLES 15
on le pense, de certaines paroles de Jeanne; elle désirait savoir pottr<]iioi les soldats de son père avaient blessé, la nuit préoédeate, un homme auquel les deux compagnons 4e leur promenade semblaient prendre un si vif intérêt.
fille balança iongtemps avant de les interroger.
Le frère était sombre^ la sœur était pensive. Ni Tin ni l'autre ne semMaient disposés à un entretien souteaiL
Cependant Isabelle essaya de rompre le silence.
— Me trouverez-vous indiscrète, dit-elle au jeune homme, si je vous demande votre nom ? J'ai plusieurs amies auxquelles je voudrais procurer à leur tour une promenade sur le golfe, et je vous enverrais un messager la veille du jour où jo voudrais leur faire ce plaisir.
— Je me nomme Thomas Aaiello, dit le pécheur. Toutefois, comme de ces deux noms mes camarades de la grève en ont fait un seul, on m'appelle de tous côtés, sur le rivage et à Naples, Masaniello. Quand il vous plaira de m'avertir un jour d'avance, vous me trouverez sûrement à vos ordres, senora.
-* Pourquoi m'appelez-vous senora ? dit Isabelle.
» Parce que vous avez l'accent espagnol. D'ailleurs,, vous venez d'adresser à la minute quelques mots en langue castillane à la personne qui se trouve avec vous.
— Ah t dit Isabelle confuse, vous comprenez le castillan ?
— Oui, dit Masaniello. L'esclave doit toujours savoir parler la langue de ses maîtres. C'est un moyen de mieux les servir quand ils sont bons, et de mieux leur demander justice lorsqu'ils sont oppresseurs.
16 MÂSANIBLLO
Un vif incarnat couvrait les joues de la jeune fille. Au moment où MasanîelioetJeanneparlaient de leurs affaires, elle avait dit effectivement à sa nourrice :
— Quel dommage que ce beau jeune homme porte le bonnet de laine et le vil sarrau de toile des matelots du portl II n'y aurait pas à la cour de cavalier plus accompli.
Son embarras fut donc extrême en apprenant que Masaniello avait entendu cette phrase, quand elle avait ^ cru la lui dérober sous le voile de sa langue maternelle.
Néanmoins, comme le jeune homme gardait son air grave et semblait tenir assez peu compte de Topinion deTétrangère sur sa personne, Isabelle reprit :
•— En effet, je suis Espagnole, et mon père a une modeste place d*officier dans les troupes du vice-roi. J'ai donc été tout à l'heure fort affligée d'apprendre que des soldats, placés peut-être sous le commandement de mon père, ont blessé une personne que vous semblez estimer etchérir. Faites-moi connaître le lieu d'attaque et le corps auquel ils appartiennent, je vous jure qu'ils seront punis.
— Ces soldats ont exécuté les ordres qu'on leur donne, senora, dit le pécheur, donc ils ne sont pas coupables. Ce n'est pas à eux, dociles instruments de la tyrannie, que nous devons nous en prendre, mais à la tyrannie elle-même.
— Au vice-roi ? balbutia la jeune fille avec trouble.
— Vous l'avez dit, senora , au vice-roi I
— Qu'avez-vous donc à lui reprocher?
— Je lui reproche d'écraser le peuple d'impôts.
— Mais il agit au nom de l'Espagne; ce n'est pas lui qu'il faut accuser.
— C'est lui que j'accuse! L'Espague a trop d'intérêt à conserver sa conquête pour ne pas désavouer une administration fatale, un despotisme indigne qui, d'un jour à l'autre^ va forcer le peuple de Naples à la révolte.
— Que dites- vous, juste ciel!
— Senora, vous partagerez mon opinion quand vous aurez entendu l'histoire de Piétro, répondit le pécheur avec amertume.
— J'écoule, dit Isabelle palpitante.
La barque voguait alors en plein golfe. Un vent du nord-est enflait la voile et poussait directement la petite embarcation vers le but du voyage. Masaniello quitta le gouvernail et vint prendre place aux côtés de Jeanne, qui écoutait silencieuse et s'occupait à faire quelques reprises aux mailles rompues des filets.
— Piétro, commença le pêcheur, est mon camarade d'enfance. Nous sommes tous les deux d'AmalQ, et Tan dernier il vint k Naples pour essayer de se faire, par son travail, une existence à Tabri du besoin. Mais à Naples le travail ne produit que le découragement et ne mène qu'à la ruine.
— Comment cela? dit Isabelle.
— Vous allez l'apprendre, répondit le pécheur. Piètre avait à soutenir son vieux père. Il se fit d'abord manœuvre sur le port afin de gagner de quoi construire une btirque. Il y réussit à force de privations et de fatigue, et vint habiter une hutte à côté de la mienne. Mais presque au même instant le vice-roi promulgua coup sur coup deiixédits. L'un déclarait que tout pêcheur, propriétaire d'une chaloupe, payerait un impôt annuel de soixante réaies d'argent; le second spécifiait que toutes les cabanes dressées sur le rivage seraient
passibles d'une imposition de vingt à traate ducats, en raison de leur grandeur et de leur importance. Nous avions donc l'un et Tautre, Piétro et moi, à payer annuellement au fisc environ deux cents réaies, c'est-à-dire beaucoup plus que ne rapporte par an le produit de la pêche.
— Miséricorde! Et comnaent n'avez-vous pas fait de représentations au vice-roi ?
— Le vice-roi ferme l'oreille aux plaintes, et ne cherche qu'à se gorger de nos dépouilles. Il a cent mille ducats de traitement, et il envoie chaque année en Espagne trente vaisseaux portant chacun trois millions de piastres. Calculez l'énormité de la somme! C'est le peuple de Naples qui Sue tout cet or.
Isabelle pâlit et garda le silence.
— Quand vint l'heure d'acquitter l'impôt, reprit le jeune homme, Dieu permitque je fusse prêt; car Jeanne est une sainte et courageuse fiUe, qui se lève chaque matin avant Faurore pour aller vendre des fruits au marché de Naples. On n'a pas encore imposé ce commerce. Les fruits sont à peu près l'unique nourriture du peuple; on a peur de l'attaquer jusque dans son existence. Oh I si jamais le d^ire de nos despotes allait jusque-là!...
Jeanne souleva sa belle tête mélancolique et regarda son frère :
— L'impôt sur les fruits sera promulgué cette semaine, dit-elle ; on l'assurait hier au marché.
— Grand Dieu ! Mais c'est impossible ! s'écria la fille du vice-roi.
— Tout est possible au pouvoir insensé qui fern^les yeux à la lumière, dit MasanieUo. Quand Dieu veut perdre les puissants, il les frappe de vertige. Revenons
LB PâCHSUB DB NAPLES i^
à l'histoire de Pi^ro. J'avais donc mes deux cents réaies; mais lui, le malheureux, était loin de compte 1 II se jeta tout en larmes aux genoux des employés du fisc qui emportaient ses meubles, et les supplia de laisser au moins le lit de son vieux père. Gomme ils le refusaient impîtoyablement, la rage le prit^ et j'arrivai juste assez tôt pour Ten^échar de commettre un meurtre, car il les couchait en joue avec son mousquet. Or, s'il eût commis ce Bieurtre, le jugeriez-vous bien coupable?
— Non', répondit Isabelle.
— Y songez-vous, mon enfant? balbutia dame Pédrille avec épouvante.
— Non, mille fois non I répéta la fille du viceroi. Le crime appartient à ceux qui poussent le peuple au désespoir.
— C'est mon avis» dit froideiBeût le jeune pécheur, et quand j'arrêtai le bras de Piétro, je lui dis : — Patience, frère! ce ne sont pas ceux-là qu'il faut punir! Sa barque fut saisie comme le reste. Il était trop découragé pour reprendre une seconde fois les rudes travaux du port, et le métier de pécheur lui devenait impossible. Une ressource lui restait : celle de se faire contre* bandier ou brigand. De deux maux on choisit le moindre : il se fit contrebandier. Le croyez-vous pour cela moins honnête homme?
— Non, dit encore Isabelle.
— Merci, senora, merci 1 dit Jeanne^ qui prit avec effusion les mains de la jeune fille et jeta sur elle un doux regard de gratitude. Piétro est mon ûancé^ je l'aime ! Ce que vous venez de répondre là me fait du bien au coeur.
— mon père, mon père ! pensa la fille du duc
d'Apcos, que ne pouvez-vous entendre ce que j'entends!
— Ce pauvre garçoti, reprit Jeanne, a reçu hier un coup d'épée des gardes de la porte de Chiamonte, parce qu'il essayait d'introduire en ville, sans payer de droits, quelques livres de tabac et quelques flacons de liqueur. On lui a pris ses marchandises avec trente maravédis, son gain de trois jours ; puis on Ta laissé pour mort. La fraîcheur de la nuit lui a rendu ses sens, et il s'est traîné mourant jusqu'à sa cabane, où j'ai posé le premier appareil sur sa blessure.
— Croyez- vous maintenant, senora, reprit le pêcheur, que cinquante mille hommes du peuple, réduits comme Plétro à une extrémité funeste, ne se lèveront pas d'un instant à l'autre pour écraser à leur tour ceux qui les ont écrasés jusqu'ici?
— Je crois, répondit Isabelle, que le duc d'Arcos, mieux informé de ce qui se passe, préviendra la révolte, en rendant justice au peuple, et en le déchargeant du poids des impôts.
— Le ciel vous entende! dit le pécheur.
Il alla reprendre le gouvernail.
On approchait de l'île, et le moment était venu de tourner certains écueils à fleur d'eau dont était parsemée celte partie de la côte.
Cinq minutes après, Isabelle sauta légèrement sur la rive et prit la main de la sœur de Masaniello, pour l'entraîner avec elle sous les frais ombrages de Procida.
Dame Pédrille eut beau lui représenter à voix basse l'inconvenance de se rendre familière avec une femme d'aussi commune extraction, la fllle du vice-roi, belon son habitude, ne tint nul compte des propos de la nourrice et lui imposa brusquement silence.
LE PÉCHEUR DE NAPLES ùi
Au bout d'une heure^ Isabelle et Jeanne se mirent en devoir de regagner le bord de la mer, chargées d'oranges achetées aux paysannes de l'ile.
Masaniello était resté dans la barque.
Elles le virent de loin qui agitait un lambeau de voile. C'était le signal de détresse. Le vent avait tourné au sud^ et un grain assez noir s'annonçait à l'horizon.
— Vite, vite ! cria-t-il dès qu'elles furent à la portée de la voix. Le ciel est menaçant^ la mer commence à soulever ses vagues. Hàtous-nous, ou je ne réponds pas du salut !
» Miséricorde ! dit damePédrilleen faisant un signe de croix, peut-être ferions-nous mieux de rester dans l'île.
— Tu es foUe^ nourrice. £t si la tempête continue demain ?
— Hélas! fit la duègne avec un soupir.
— Décidez- vous, dit Masaniello. Quant à Jeanne et à moi, nous partirons quand même. Il y a là-bas un pauvre blessé qui attend notre visite et nos secours.
— Alors vous ne croyez pas au danger ? demanda la fille du vice-roi.
Le pécheur interrogea de nouveau l'horizon.
— Je crois à une tempête; mais nous l'affronterons, n'est-ce pas Jeanne ?
— Oui, frère.
— Et moi aussi! s'écria vivement Isabelle en sautant dans la barque. Pourquoi donc auraia-je moins décourage que vous ?
— Mon enfantl mon enfant! c'est de la folie! cria dame Pédriile avec désespoir.
— Restez alors, dit le pêcheur à la daègne, et dépêchons!
Isabelle s'avança jusqu'au bord de la barque, tendit la main à sa nourrice, et lui dit avec un accent impérieux :
— Monte ! je te l'ordonne !
Dame Pédrille obéit, mais elle se crut sérieusement à sa dernière heure. Elle tira de sa poche un rosaire et se mit à invoquer tous les saints du ciel»
Un vent assez vif soufflait du sud.
Le nuage, qui n'était d'abord qu'un point imperceptible, grossissait à vue d'œil et développait lentement ses ailes sombres.
— Partons ! s'écria le frère de Jeanne.
La barque s'élança sur les flots, et presque au même instant un coup de tonnerre lointain flt pâlir dame Pédrille, qui se signa de nouveau et redoubla ses invocations à la Vierge et à saint Janvier.
— Deux à chaque bout de la barque ! cria le pêcheur.
Isabelle courut s'asseoir à ses côtés et lui dit :
— Si vous avez besoin de moi pour exécuter une manœuvre, je suis forte et j'ai du calme; ne craignez pas de m'appeler à votre aide.
— Bien ! dit Masaniello ; vous êtes aussi courageuse que Jeanne. Soyez tranquille, je réponds de vous.
La promesse semblait un peu risquée, avec une embarcation aussi légère et par les rafales inquiétantes qui annonçaient une tempête dont la violence dépasserait toutes les prévisions du pilote. Le soleil avait disparu; la mer prenait cette teinte verdàtre qui annonce un bouleversement profond de ses abîmes. En passant sur la tête des voyageurs, la mouette jetait des cris
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aigus, et la vague écumaiten se heurtant aux ftaucsde la barque.
Isabelle contemplait le jeune pêcheur avec une sorte d'enthousiasme.
Jamais elle n'avait vu de visage aussi noble, d'œil plus intrépide. En ce moment solennel, sa physionomie ne trahissait pas la moindre émotion. Il avait déposé son sarrau de matelot pour avoir plus de liberté dans ses mouvements, et dirigeait le gouvernail d'une main sûre et ferme, pendant que Jeanne, intrépide comme lui, réglait, de l'autre côté, les évolutions de la voile, et la présentait au vent de manière à proûter de la violence même de Torage pour rendre la navigation plus rapide.
— Gomment se fait-il, dit Isabelle à Masaniello, que vous conserviez te métier de pêcheur, lorsque vous pourriez aspirer à une profession plus lucrative et moins périlleuse?
— Parce que je suis plus libre, répondit le jeune homme; parce que, sous la domination étrangère, je ne vois pas à Naples un seul état que je puisse exercer sans rougir.
— Que dites-vous?
— Lorsque le pauvre renonce à vivre du travail de ses mains, il n'a que deux carrières ouvertes : la domesticité ou le service militaire.
— C'est vrai, dit Isabelle.
— Or^ la domesticité est le pure des esclavages, la domesticité ravale et flétrit.
» Sans doute, — mais les armes ?
— Les armes ! dit Masaniello, profesaàbn sainte quand elle vous appelle à délivrer la patrie, métier lâche et déshonorant quand il sert à ropprimer!
Il y eut un instant de silence.
A riiorizon le nuage montait toujours et l'éclair déchirait de temps à autre sa masse profonde.
— Oh! reprit le pécheur, une seule profession m'aurait souri, la plus noble de toutes et la plus indépendant^, celle des arts! Vingt fois dans cette barque, Salvator Rosa, le peintre célèbre, le beau génie, est venu reproduire sous mes yeux les sites majestueux d'alentour. Je l'ai vu surprendre les secrets de la tempête, et devant lui j'ai fait poser l'orage 1 Ce qu'il crayonnait sur le velin, je le retrouvais au fond de moimême, et j'aurais eu, je le sentais, toutes les grandes inspirations de l'artiste!
— Eh bien! dit Isabelle, pourquoi n'êtes-vous pas devenu son élève!
— Je me contente d'être son ami. L'éducation m'est venue trop tard, il n'est plus temps. Comme vous, Salvator me conseillait le métier des armes; mais il a compris ma répugnance, — car il a, lui aussi, l'amour de la liberté et la haine du despotisme. Servir dans les troupes du vice-roi? lui ai-je dit : plutôt la misère, plutôt la faim, plutôt la mort!
— Vous haïssez donc bien le vice-roi?
— Je hais l'injustice et la tyrannie î Isabelle soupira.
— Mais qui prouve que le vice-roi soit injuste?
— Ses actes ?
— Peut-être ignore-t-il les souflFrances du peuple !
— Il n'en est que plus coupable. Le premier devoir d'un puissant est de s'éclairer par lui-même, et de ne pas croire les flatteurs et les intrigants qui l'entourent.
— C'est vrai, dit Isabelle avec un nouveau soupir. Ils échangeaient ces paroles au milieu du bruit de la
foudre et du mugissement des vagues. Elles emportaient le faible esquif à leur sommet, le replongeant ensuite au fond des abîmes et menaçant à chaque minute de Tengloutir.
— Je reste donc pécheur, dit Masaniello. Quand je suis seul dans ma barque au milieu de Timmensité, je suis libre 1 j'oublie les hommes et leurs crimes. Face à face avec Dieu, j'écoute sa voix qui me parle au cœur; je lis dans les desseins éternels de sa providence, et il me montre dans l'avenir la fin de nos misères. J'entrevois un autre monde, une société meilleure où le puissant n'écrasera plus le faible, où le riche tendra la main au pauvre, et où le mot fraternité, cette devise évangélique et céleste, s'inscrira partout sur la bannière des nations. Quitter mon état de pécheur ? pourquoi donc? C'est parmi les pêcheurs que le Christ a choisi ses apôtres, ce sont des pêcheurs qui ont propagé dans le monde les enseignements divins. Quand le ciel veut instruire les hommes ou les châtier, il prête sa lumière aux ignorants et sa force aux faibles. Qui sait? la délivrance de Naples sera peut-être l'œuvre d'un pêcheur!
Isabelle, n'entendait plus l'orage, elle ne voyait plus la mer en furie qui grondait autour d'elle.
La contemplation du pilote absorbait toute son âme.
— Qu'il est beau! qu'il eat g^rond ! pensait-elle. Eq effet, Masaniello était sublime.
Ses cheveux noirs flottaient au vent; Téclair qui envoyait sur ron front, à chaque seconde, une lueur rapide, semblait le couronner d'une auréole. On croyait voir le roi de la tempête.
Tout à coup Jeanne s'écria :
— Frère, je ne suis plus maîtresse de la voile !
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Presque au même instant une rafale puissante fit tourner la chaloupe sur elle-même.
— Coupe les cordes I cria Masaniello.
Jeanne obéit, et la tempête emporta la voile sur son aile fougueuse.
Dame Pédrille, plus morte que vive, était couchée au fond du bateau.
— Frère, crois-moi, dit Jeanne, relâchons au port de Pozzuolî.
— Tu as raison, sœur, il ne faut pas tenter Dieu.
La foudre éclatait plus terrible et les vagues montaient en rugissant jusqu'aux nuages. Isabelle, au moment où Tune de ces montagnes vivantes semblait descendre sur sa tête, céda toute coup à reffroi et vint tomber éperdue dans les bras du pêcheur. Une sorte de commotion électrique se produisit, à cette minute suprême, chez ces deux êtres jeunes et beaux. La noble fille d'Espagne et l'enfant du peuple comprirent qu'ils allaient s'aimer.