LA HUTTE DE LA MABGELLINA
Dix minutes après/ Masaniello avait vaincu la tempête, et nos promeneurs se trouvaient en sûreté dans la petite rade de Pozzuoli.
Le frère de Jeanne confia sa barque à un matelot du port, en lui annonçant qu'il viendrait la reprendre le lendemain; puis on se mit en devoir de regagner Naples, dont on était à deux grandes lieues.
Telle fut l'origine de la sing:ulière liaison qui s'établit
entre la fille du vicc-roî et de pauvres pêcheurs de la grève.
Depuis cette époque, Isabelle, toujours sous le voile de l'incognito, se rendait, plusieurs fois la semaine, à la hutte du rivage; et chaque visite lui donnait une idée plus haute du caractère de Masaniello.
Les raisonnements du jeune homme, tantôt calmes et graves et tantôt marqués au coin de l'inspiration, trouvaient en elle un écho docile, qui les reportait ûdèlement aux oreilles du duc d'Arcos.
Isabelle s'efforçait de convaincre son père et de lui inspirer de la commisération pour les souffrances du peuple.
Mais le vice-roi de Naples était un de ces hommea dont une froide et désespérante politique a desséché le cœur^.. Il plaisantait très-agréablement sur cette nouvelle originalité quMl découvrait chez sa fille, et, quand celle-ci lui laissait entrevoir la possibilité d'une révolte, il répondait au milieu d*un éclat de rire :
— Ma chère, le peuple est une bête de somme; plus on le charge, moins il rue !
Le lendemain de ces tentatives de conversion, il arri*
• Le duc d*Arcos avait f^tudié profondément Machiavel, et ainsi que lui ne connaissait rien de défendu pour arriver à ses fins. Possesseur en Espagne de la fortune la plus brillante, il n'avait accepté la dignité de vice-roi que pour s'enrichir encore davantage. Tout lui était bon pour y parvenir. Il vendait les charges, les grâces, les privilèges, les commissions, fomentait des animosités entre les divers corps d'état, excitait leur jalousie et profitait de toutes lesoccumucM.
(Histoire de la Bévolution de Naples.)
vait souvent qu'un nouvel impôt témoignait de leur inefficacité. Le plus dangereux de tous, l'impôt sur les fruits, reçut un des premiers sa promulgation.
Isabelle aimait son père^ et cet endurcissement lui causait un vif chagrin.
Elle prit le parti, dans ses visites à la cabane du pécheur, de changer la conversation toutes les fois qu'elle tombait sur des principes de réforme que son esprit approuvait, mais dont les conséquences pouvaient être si terribles pour sa famille.
Peut-être, dès lors, aurait-elle dû rompre avec les habitants de la Margellina. Plus d'une fois elle en prit la résolution ; mais un attrait invincible dirigeait toujours ses promenades vers la hutte.
Jeanne était devenue son amie.
La fille du vice-roi tâchait de se tromper elle-même en se persuadant que la sœur l'attirait plutôt que le frère. Comme toutes les jeunes filles dont le cœur s'éveille à l'amour, elle s'y abandonnait avec délices, en lui donnant le nom de l'amitié.
Des impressions à peu près analogues se produisaient chez Masaniello.
Il se défendait, dans sa pensée intime, du tort d'aimer une femme dont la condition était supérieure à la sienne. Cependant un espoir secret se glissait, à soa insu, au fond de son âme. Il ne s'aventurait pas en pleine mer le jour où il se doutait qu'Isabelle pouvait venir^ et ne manquait jamais d'arriver au commencement de chacune des visites de la jeune fille.
Alors on organisait toujours quelque partie nouvelle.
La barque déployait sa voile blanche au souffle de la brise. Jeanne et Masaniello chantaient. Isabelle se
joignait à eux, et les vives et joyeuses barcarolles de Naples se croisaient, sur l'aile des vents, avec \esbolé* ros de Gastille et les séguidillas aragonaises.
Voilà où en étaient la ûlle du vice- roi et ses amis de la Margellina, lorsque nous avons enlamé le récit de notre histoire.
Nous retrouvons Isabelle d'Arcos, le jour où, accompagnée de sa duègne, elle se dirigeait vers la hutte du pécheur.
Assez clairvoyante de sa nature, dame Pédrille venait de laisser échapper quelques mots bien propres à inquiéter la conscience de la fille du vice-roi. Mhïs celleci n'entendait pas qu'on troublât la sécurité facile où elle se trouvait. Elle cacha son trouble sous le manteau delà dignité. D'ailleurs, ce qui s'était passé récemment entre la nourrice et le vieux soldat de la poterne donnait trop beau jeu à Isabelle pour qu'elle ne punît pas aussi vite la tentative de morale de son chaperon.
Pédrille résolut de ne plus s'exposer aux railleries piquantes de sa jeune maîtresse.
Elles étaient sorties de la ville depuis environ dix minutes.
Bientôt elles approchèrent delà cabane et aperçurent la sœur de Masaniello assise en dehors sur un banc de pierre.
Jeanne avait la tête cachée dans ses mains.
Au bruit de la marche des visiteurs, elle se redresssa, et la fille du vice-roi vit sa figure baignée de pleurs.
— Bonté divine! qu'as-tu donc, ma pauvre Jeanne? s*écria-t-elle en courant la presser contre son sein.
— Hélas I hélas ! dit Jeanne, pourquoi venez-vous si tard 1 Vous l'auriez peut-être empêché de partir!
— Qui cela ? Masaniello?
— Ouil ùous sommes perdus 1 II n*a rien écouté^ — et cela se conçoit, mon Dieu !
— Voyons, parle, ma bonne Jeanne, dit Isabelle qui lui prit la main et la pressa dans la sienne avec effu sion.
La sœur de Masaniello se leva lentement, ouvrit toute grande la porte de la hutte et dit à Isabelle :
— Regardez!
— Jésus! qu'avez- vous fait de vos pauvres meubles? s'écria dame Pédrille avec stupeur, il n'y a plus que les murailles nues.
Isabelle changea de visage.
— Est-ce que les employés du fisc sont venus vous saisir ? demanda-t-elle d'une voix émue.
«- Oui, répondit Jeanne, lis ont tout pris, tout ! J'ai passé la nuit sur ce banc de pierre.
— Mais c'est affreux! dit Isabelle. Et vous ne m'avez pas avertie, Jeanne ? Vous saviez que votre frère ne pouvait acquitter l'impôt. Je serais accourue à votre secours. Oh ! c'est bien mal, c'est bien mal de ne m'avoîr pas fait cette confidence !
— Hélas ! répondit Jeanne^ Masaniello comptait sur la bonté d'un saint religieux qui s^intéresse à nous, et qui, plus d'une fois déjà, dans les circonstances difficiles, nous a obtenu sur la caisse de son monastère, des avances que nous acquittions plus tard avec le produit de notre pêche. Par malheur, dom Francesco, parti depuis trois semaines pour Rome, ne s'est pas trouvé au monastère à l'époque fixée pour son retour, et mon frère, en l'absence de son protecteur, n'a obtenu de l'économe qu'un refus positif.
— Oh ! dit Isabelle, j'aurais dû deviner votre gène !
Mais si le désastre a eu lieu^ je saurai le réparer^ Jeanne, — et sur-le-champ!
— Non^ c'est impossible. L'enlèvement des meubles n'est rien. Vous ne savez pas tout.
— Miséricorde! qu'y a-t-il encore ?
— Hier j'avais eu le temps de sauver deux paniers de fruits. C'était notre unique ressource à tous; car, à peine guéri de sa blessure, Piétro n'a pu reprendre encore aucun travail. Nous l'avons soutenu jusqu'à ce jour; c'est une des raisons pour lesquelles il nous a été impossible de payer le fisc.
— Je comprends. Le prix d'un bonne action a été la ruine et le désespoir!
— Mon frère, continua Jeanne, a insisté pour m'accompagner au marché de Naples. Je refusai son assistance, je prévoyais ce qui est arrivé, mon Dieu!
-— Jeanne, expliquez-vous, dit Isabelle palpitante.
— Il s'agissait d'obtenir du receveur du fisc l'autorisation de vendre mes fruits avant de payer les droits, ce qui est contre l'habitude. Non-seulement les employés me refusèrent cette grâce, mais l'un d'eux m'arracha brutalement mes paniers, et tous les fruits roulèrent dans le ruisseau.
— Tu entends ? dit Isabelle à Pédrille. Cette pauvre femme dont tu me racontais l'histoire à l'instant, c'était Jeanne, — Jeanne, mon amie, ma sœur, — qu'ils ont maltraitée !
— Ma fille, dit la nourrice, prenez garde à qui vous allez donner tort ou raison.
— Parlez, Jeanne, parlez! la vérité seule peut sortir de votre bouche, et je promets de vous croire envers et contre tous.
3S MÀSÂNIELLO
Isabelle prononça ces paroles avec énergie et jeta sur Pédrille un regard mécontent.
— Je vous l'ai dit, continua Jeanne, mon frère avait voulu me suivre, et tout le malheur est là. Me voyant traitée de la sorte, il lui fut impossible de conserver du sang-froid. Le feu de la colère lui monta au visage; il terrassa l'employé brutal qui avait répandu dans le ruisseau mes figues et mes oranges. De tous côtés on nous donnait droit. Masaniello fut, à l'instant méme^ soutenu par deux cents lazaroni qui poussèrent des cris de vengeance. Le receveur prit la fuite avec ses commis, et leurs bureaux f>irent livrés aux flammes.
— Voyez le bel ouvrage ! dit Pédrille.
— Tais-toi ! répliqua durement Isabelle. Ou tu es folle, ou il te manque le cœur !
— Au plus fort de l'émeute, reprit Jeanne, une voix annonça tout à coup que le duc d'Arcos était à l'église de Saint-Dominique, et Masaniello cria : « Frères, nous allons demander au vice-roi s'il a donné l'ordre à de lâches commis d'insulter nos femmes et nos sœurs! p
— Bien, dit Isabelle, à sa place j'en eusse fait autant.
— Sans doute, sans doute, grommela la nourrice. Comment donc! il est tout simple que vous approuviez les outrages faits par ce peuple au duc d'Arcos.
Isabelle tressaillit péniblement.
— Des outrages I s'écria Jeanne II n'y a pas eu d'outrages, c'est moi qui vous le jure devant Dieu ! Quand le vice-roi sortit de l'église et remonta dans son carrosse, mon frère fut chargé par le peuple de lui adresser la parole. Il le fit avec respect et convenance.
— J'ai promis de vous croire, Jeanne, dit Isabelle, et je vous crois.
LE PÊCHEUR DE NAPtES 33
— Des outrages ! répéta la sœur de Masaniello doa» la figure s'était couverte d'une animation soudaine ; apprenez, dame Pédrille, que mon frère est incapable d'un acte répréhensible. Oevantle bureau des gabelles, tout autre eût cédé comme lui à l'indignation; mais, en présence du duc d'Arcos, je l'ai vu calme et digne. Il me tenait par la main. Je l'entendis raconter au vice-roi les faits comme ils avaient eu lieu. Si je déplore le rôle que de fatales circonstances donnent à Masaniello dans tout cela, dame Pédrille^ c'est parce que je l'aime et qu'il peut être victime de son dévouement à la cause du peuple. Mais ni lui, ni le peuple, sachez-le bien, n'ont provoqué par aucune insulte l'indigne trahison du vice-roi,
^ Une trahison ! dit Isabelle avec épouvante.
— Oui, répéta Jeanne, une trahison, — car le duc d'Arcos trouva justes nos plaintes, et lorsque la foule, après le discours de mon frère, fit entendre ce cri :
f — Plus d'impôts! plus d'impôts! » Le vice-roi se hâta de répondre :
• — Non, rassurez-vous, mes amis : je vais m'occuper, en rentrant, d'abolir toutes les charges qui pèsont sur les classes indigentes et laborieuses. Vous me demandez justice, je vous la promets! »
Des cris d'enthousiasme accueillirent ces paroles. Le vice-roi monta dans son carrosse, et le peuple lui servit de cortège à son retour au palais. Mais à peine sa voiture fut-elle rentrée à la Yicaria, que les troupes mercenaires d'Allemagne, soutenues par des arquebusiers espagnols, sortirent à l'improviste et chargèrent la foule inoffensive. Des femmes, des enfants, des vieillards furent odieusement frappés à coups d'arquebuse ou renversés sur la place et foulés aux pieds des chevaux
Voilà ce que j'ai vu de mes propres yeux. N'accusez donc pas le peuple, dame Pédrille, n'accusez pas mon frère. Maudissez plutôt ceux qui les poussent à la révolte — maudissez-les comme je les maudis moi-même !
— Non pas, dit la nourrice. Vous avez vos idées là-dessus; moi, j'ai les miennes, et je les garde.
— Assez ! interrompit Isabelle.
Son visage était couvert do pâleur.
Elle prit la main de Jeanne et lui dit avec un léger accent de reproche :
— Le chagrin vous rend impitoyable; mais, hélas! je dois vous excuser. Qu'est devenu Masaniello après^ cette charge des mercenaires allemands ?
— Nous avons été refoulés jusque sur le port, répondit Jeanne, et là vous devinez quels furent les discours tenus dans les groupes. La révolte est décidée^ Masaniello en est le chef.
— Ciel! qu'entends-je? — Et vous ne l'avez pas supplié, Jeanne ? vous ne vous êtes pas jetée à ses genoux pour l'empêcher de se perdre ?
— Oh ! je lui ai dit tout ce que mon amour fraternel a pu m'inspirer de plus tendre 1 J'ai pleuré toutes mes larmes. — Il a été inflexible.
— Mon Dieu I mon Dieu I protégez - nous l dit Isabelle éclatanten sanglots.
— Il m'a reconduite ici, continua Jeanne^ en me priant de ne pas chercher à amollir son courage.—* Ne m'ontilspas tout enlevé ? disait-il. Ma barque est saisie, nous n'avons plus ni pain, ni ressource pour en gagner. Te voir mourir de misère... non!... non!... Devant de pareils excès la révolte est honorable et sainte. Je vais délivrer Naplesj, je vais en pnnir les tyrans! »
— Et il VOUS a quittée. — Maintenant, où est-il ? demanda résolument Isabelle.
— JeTignore. Il ne m'a pas fait connaître le rendezvous des conjurés.
— Mais ne doit-il pas revenir ?
— En effet, il reviendra. Je n'ai toujours point de retraite pour la nuit. Il s'est chargé de m'en trouver une.
— Bien ! dit la fille du vice-roi.
Prenant aussitôt la nourrice à l'écart, elle lui glissa rapidement quelques mots à voix basse. Dame Pédrille voulut présenter quelques objections à l'ordre qu'elle venait de recevoir, mais Isabelle l'interrompit aussitôt, et, lui jetant une bourse pleine d'or:
— Je le veux I dit-elle. Que tout soit ici dans une heure. — • Va I '
La duègne baissa la tête et reprit le chemin de Naples, pendant qu'Isabelle allait s'asseoir auprès de Jeanne sur le banc dressé à la porte de la hutte.
— Console-toi, dit-elle, ma bonne sœur, tout est sauvé ! Masaniello renoncera de lui-même à la révolte, et vous n'aurez plus rien à craindre de la misère.
^ Oh 1 sencra, ne me flattez pas d'une espérance trompeuse.
— Je veux que tu m'appelles ta sœur, entends-tu, Jeanne ? C'est la Providence qui m'a conduite ici ce ^oir. Je le répète, tout est sauvé ! o
Isabelle éluda les questions de sa jeune amie de la grève, afin de lui laisser le plaisir de la surprise.
Une heure après , dame Pédrille revenait de Napîes. Derrière elle s'avançait une lourde voiture, que suivaient trois manœuvres du port. Cette voiture s'arrêta devant la hutte, et Jeanne s'écria stupéfaite :