LE DÉLIRE
Masaniello repoussa du pied ses haillons de la veille.
— Adieu le caban mouillé d'eau de mer 1 s'écria-t-il... Adieu le feutre aux ailes déchirées ! Habille-toi, pécheur de Naples, et va te montrer à Isabelle, vêtu des habits somptueux que t'a donnés le peuple t
Et il retira convulsivement le costume enfermé dans la corbeille.
Mais à peine eut--il achevé de s'en couvrir, qu'il ressentit une invincible lassitude. Il se laissa tomber sur un fauteuil, pencha sur sa main sa tête défaillante, et,
It^S MicSANlRLLO
de son mouchoir en fine toile de Flandre^ essuya la sueur qui periait sur son front.
— Mil que je souffre! murinura-»t*il; mes forces m'abandonnent, la vie semble s'ébigner de moi. Quel est ce ce mal inconnu qui me dévore? Clière IsabeUe ! ^•nd brillera le jour désiré de notre union, n'y aurat*il plus ici qu'un cadavre?
Ifasaniello aperçut les fleurs qu'il avait reçues la veille et voulut les porter à ses lèvres.
A peine en eut-il senti l'attouchement, qu'il se leva les cheveux hérissés^ l'œil et la figure en feu, et, parcourant sa chambre à pas rapides :
— Fernandez est venu à Naples pour l'épouser! s'écria-t-il; mais c'est moi, moi seul, c'est le pêcheur de la Ifargellina qu'elle aime, et Fernandez s'est ligué avec SpiDola pour me la ravir ! Mais ils ne se rappellent donc plus la mort de Garaffa? Oh! je les provoquerai, ces nobles orgueilleux, qui ont appris depuis l'enfance l'art de suppléer au courage par la ruse, qui tuent leur homme avec tant de grâce; et, par Saint-Janvier! je leur apprendrai qu'ils ne connaissent pas celle que pratique un homme dont le bras est fort et le cœur inaccessible à la crainte. Spinola, Fernandez, défendezvous, cria le pécheur en tirant son épée, dont chacun de ses mouvements faisait jaillir une étincelle*
Mais ses forces trahirent eneore une fois son courage, il retomba anéanti. sur un fauteuil.
Telles étaient les alternatives de folie: furieuse et de découragement^ d'exaltation et de iàiblessepar lesquelles Masaniello devait passer jusqu'à la fatale journée 4u lendemain. Les homicides parfums du bouquet de Fernandez avaient troublé sa raison.
Vers le soir, la voiture de cérémonie du duc d'Acc(%
LE PÉGHBUB DB KAPLBS tSZ
magnifique et lourd carrosse que fermaient de toui côtés des glaces de Venise enchâssées dans des cadres de bois sculpté rehaussé d'or, sortit de la Vicaria.
La brise rafraîchissante de la mer s'était levée, et la population commençait à se répandre dans les rues, heureuse de quitter les maisons où les ardeurs du soleil ravalent tenue, pour ainsi dire, assiégée pendant le jour.
Masaniello, revêtu d'habits à la française d'une richesse et d'une élégance incomparables, occupait la place d'honneur au fond du caresse.
A sa gauche était le vice-roi, et vis-à^vis de lui Fernandez.
Le comte de Spinoia était assis en face du duc d'Arcos.
Quatre pîqueurs précédaient le carrosse et faisaient piaffer leurs chevaux arabes, impatients du joug.
Suivait un escadron de la cavalleria del re, dont les hommes, accoutumés à la discipline, marchaient sans rompre leur ordonnance^ le corps droit sur la selle et le sabre à Tépaule. La voiture s'avançait après eux, traînée par six chevaux noirs et gns-pommelé, venus du cercle de Mecklembourg.
Des officiers galopaient aux portières du splendide véhicule, et des reitres fermaient la marche.
Les beaux Jours de la tyrannie espagnole étaient revenus.
Toute cette troupe passa bruyante et rapide à travers la foule, qui la suivait des yeux avec une sorte d'épouvante. Le cortège parcourut la rue de la Vicaria, celle de Tolède, les quais, et déboucha par la porte de la Marine sur la place du Marché.
En vain, pendant le trajet^ Masaniello. chercha*t-il
S84 MÀSANIELLO
dans la multitude quelques traces de cette popularité dont il jouissait la veille; il sollicita en vain quelques vivats^ en saluant leslazaroni groupés sur son passage.
Le peuple resta muet.
Il regardait» avec une curiosité inquiète, le pécheur de la Margellina> métamorphosé en grand seigneur de a cour; il ne reconnaissait plus son chef, et ne retrouvait qu'un ambitieux, auquel ses frères ne devaient plus rien, puisqu'il avait reçu des Espagnols le prix moyennant lequel il s'était vendu.
Une sourde colère grondait au cœur de Masaniello, lorsqu'il arriva sur le Marché.
Le bruit de sa métamorphose s*était alors répandu dans la ville; la place était couverte d'hommes, de femmes et d'enfants accourus pour le voir. Les piqueurs et les cavaliers de Tescorte furent obligés de ralentir le pas au milieu des flots pressés du peuple, et le carrosse n'avança bientôt plus qu'avec d'extrêmes difficultés.
Le fiancé d'Isabelle put entendre des cris menaçants qui dominaient le murmure de la foule. Les plus violents des lazaroni répétaient :
•» A bas les traîtres! à bas Masaniello!
Il eut alors un de ces accès de fureur indomptable, insensée, que produisait en lui le trouble mortel survenu dans sa puissante organisation. Il descendit de voiture, monta à cheval, se mit à la tête des gendarmes espagnols, et, se jetant au milieu des lazaroni, l'épée haute :
— Qui a crié : c A bas Masaniello! » demanda-t-il.
Dans sa voix, dans son regard, dans son attitude, il f avait quelque chose de sinistre et de désespéré qui épouvanta la foule.
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Paolo néanmoins, celui-là même qui avait conduit Gorcelli et ses brigands au faubourg de Loreto, s'avança bravement et répondit :
— C'est moi!
Sans lui donner le temps de continuer, Hasaniello saisit le pêcheur, le souleva par un effort surhumain, le porta jusqu'à la ligne des gendarmes espagnols et le jeta sous les pieds des chevaux.
Cet acte de violence excita dans toute l'étendue de la place un immense cri d'indignation.
— Ah! vous n'en avez pas assez de séditions, de meurtres et de combats? reprit Masaniello avec un geste de menace. Soldats, à moi ! chargeons ces misérables l
Et il entraîna à sa suite les gendarmes de la cavelleria del re.
Geux-ci brûlaient du désir de venger leur défaite, et pour eux le moment de se satisfaire était venu. Ils firent garder Paolo par un des leurs et se ruèrent sur le peuple avec rage.
Quand ce torrent d'hommes bardés de fer et de chevaux stimulés par l'éperon eut balayé la place, il se trouva que cinq ou six NapoUtains, tués ou biessés, gisaient sur le sol.
On releva ceux qui vivaient encore.
Les cavaliers les jetèrent en travers sur le col de leur monture, et Hasaniello rentra au palais avec ce trophée funèbre.
Le soir même, tandis que le jeune homme, travaillé par le poison, épuisé par les émotions de ce triste jour, était étendu sur son lit, sans connaissance, les prisonniers furent pendus à la lueur des flambeaux.
Au-dessus de la potence on lisait :
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c Condamné par le chef du peuple^ Thomoi Amello. »
En effets dans un de ses momeats d'hallucinatioi^, le frère de Jeanne avait signé la senteoee.
La ville était dans la stupeur.
11 faisait nuit à peioe, et oependaot les rues étaient désertes.
Décourëgé par la trahison apparente de leur tribun chéri, plus qu'ils ne l'eussent été par une défaite^ les Napolitains ne songeaient qu'à se soustraire à une réaction sanglante.
Chacun prévoyait déjà que ces libertés si heureusement conquises ne dureraient qu'un jour> et personne ne songeait à combattre pour les &ire respecter.
Il est, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, des moments étranges de lassitude et d'afoattement!
Quand la nuit eut tout confondu sur le golfe, la côte, les îles, les deux immenses promontoires que forment à droite et à gauche de Naples Pouzzoles et le Vésuve, une barque se détacha du rivage non loin du Môle, glissa quelque temps à la surface des flots, et, traçant derrière elle un sillage phosphorescent, passa Loreto et la petite rivière du Sebeto; puis, tournant brusquement sur elle-même, alla se cacher dans une anse profonde.
Un homme enveloppé d'un manteau sauta lestement à terre pendant que le batelier amarrait son esquif au rivage, et se dirigea à travers les sables vers un petit bois de figuiers et de lauriers-roses, qui se dessinait à quelque distance comme une masse sombre sur le bleu transparent du ciel.
A peine ce personnage mystérieux iiit-il arrivé sur
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la lisière du bois, qu'un autre individu sortit desbrouS' ailles, et ôtant son large chapeau :
— Bonsoir, monseigneur, dit-il.
— Ah ! c'est toi, coquin ! répondit l'autre. Comment, tu as osé venir ?
— Pourquoi ne serais-je pas venu? demanda Gorcelli; vous m'aviez mandé.
— Et si je te faisais pendret répliqua don Juan Fer* nandez.
— Pour avoir enlevé dona Isabella?
— Oui,
— Per Baccot j'ai fôit là une affaire bien lucrative pour mériter d'être pendu I
— Et l'abbaye de Sainte-Claire que tu as pillée?
— Peccadille, monseigneur,
— Tu viens pour réparer la perte que t'a causée la fuite de cette chère senora ?
— Précisément, j'ai deux cents gaillards à nourrir qui ont des estomacs d'autruche^ des dents d'acier^ et le gosier d'une profondeur!... Tout n'est pas profit dans ma profession.
—Voyons, reprit don Juan Fernandez, combien a tu pour assister demain avec la troupe au mariagi. '* dona Isabelle d'Arcos et de nransignor Thomas Anieii
— Masaniello se marie demain?
— Oui.
— Avec Isabelle?
— Avec Isabelle.
— Il n'y a que les honnêtes gens qui réussissent. Et faudra-t-il que mes hommes soient munis de leurs carabines ?
Fernandez fit un signe de tête affirmatif,
— Chargées?
S88 MASANIEIiIiO
ï — Chargées.
— Où sera célébré le mariage?
— A la chapelle de Vicaria.
— Fort bien. Ce que je demande pour cela?... Je répondrai à la question, monseigneur^ quand vous m*aurez donné une consigne.
— C'est juste.
-— Don Juan Fernandez entra ici dans de longues explications qu'il est inutile de reproduire.
— Cela coûtera soixante mille ducats à monseigneur le duc d'Arcos, dit le brigand, tout juste ce que devait nous rapporter l'enlèvement de Jeanne et d'Isabelle. Je n'en rabattrai pas un maravédis.
— Oh! reprit Fernandez^ nous ne marchanderons pas.
— Je veux mille ducats d'avance.
— Les voilà .
— L'Espagnol remit une bourse à Corcelli. Ce dernier la soupesa et la laissa tomber dans cette poche immense qui avait englouti l'anneau de l'abbesse de Sainte -Claire.
— Voilà qui s'arrange 1 ajouta-t-il. A quelle heure la cérémonie?
— A midi, heure militaire. Surtout»..
— Quoi?
— Songe qu'il ne faut pas qu'une de tes balles s'égare.
— Allons donc, monseigneur ! Avez-vous jamais entendu dire qu'en tirant sur un évéque nous ayons tué un lazarone?
MEURTRE A l'AUTEL
Cejour-là, Masaniello devait épouser Isabelle; il devait contracter, en présence de l'archevêque de Naples, dans la chapelle même du château, l'union fortunée qui réalisait tous ses rêves, couronnait toutes ses ambitions — et Masaniello se mourait.
Le poison qu'il avait absorbé en respirant les par« fums du bouquet d'Isabelle, agissait depuis la veille avec une effrayante énergie sur cette organisation fiévreuse et passionnée. Le pêcheur avait des moments d'extase, de délire furieux, de prostration si profonde, d'anéantissement si complet, qu'il semblait toucher à sa dernière heure.
Jeanne, le duc d*Arcos, Fernandez, Isabelle, dom Francesco^ tous les êtres qui jouaient un rôle dans le drame de sa vie, lui apparaissaient tour à tour pour le tourmenter ou le plaindre^ et le malheureux jeune homme s'épuisait à poursuivre de ses malédictions, de ses paroles d'amour et de reconnaissance, tous ces fan« tomes gracieux, menaçants ou railleurs.
Déjà l'on parait le sanctuaire, on couvrait l'autel de fleurs et de reliquaires d'or.
Isabelle essayait sa fraîche toilette de mariée; les préparatifs de l'hymen s'nchevaient, en un mot — quand Masaniello, après une crise des plus violentes^ tomba en agonie.
Lesofïiclers qui le servaient se hâtèrent d'à vertir le viceroi, et mandèrent dom Francesco auprès du moribond.
Î90 UASANIELLO
Celu!-ci accourut en toute hâte.
Il resta longtemps debout près du lit d'angoisse sur lequel était étendu le corps inanimé de son fîls; il prit ses mains dans les siennes, essuya la sueur froide qui mouillait son front; il l'appela vingt fois de sa voix la plus douce et la plus persuasive.
Le pêcheur ouvrit enfin les yeux,
— Mon père... je me meurs 1 murmura-t-iL
Il n'en put dire davantage et resta étendu sur sa couche.
— Mon Dieu, mon Dieu! ils me l'oat empoisomié ! fit le bénédictia avec épouvante.
Dom Francesco était savant en médecine; il avait longtemps étudié la botanique et s'était surtout appliqué à connaître cette foule de poisons subtils dont Taristocratie italienne avait conservé les recettes depuis les temps à jamais abhorrés des Borgia et des Médicis. Il chercha dans Tappartement de Masaniello les traces du crime, et les retrouva dans un bouquet flétri que les mains défaillantes du mourant avaient hissé tomber sur le ^rquet.
Il recueillit les derniers parfums de ces fleurs homicides, il les effeuilla; puis, les cachant sous sa robe, il appela un des ofificiers de Masaniello.
— Ce jeune homme va mourir, mon frère, ûil4L Hélas t il est bien jeune pour Mit une carrière qu'il a su rendre glorieuse. Les émotions de ces derniers jours l'ont tué.
L'officier, vieil Espagnol dévoué au duc d*Areos, ne répondit pas.
— Je cours à l'église del Carminé chercher les der« Hîers sacrements, ajouta le bénédictin. Ne quittez pas cette chambre, et si vous êtes chrétien, si vous regnet-
tez quelque personne qui vous ait été chère> je tous le demande au nom du Christ^ par le souvenir de ceux que vous avez aimés, récitez auprès de ce lit funèbre les prières des agonisants.
L'Espagnol fit un geste d'assentiment.
Il alla quérir, après le départ du moine, un flacon de vin des lies, retroussa sa longue moustache rousse^ plaça son épée entre ses jambes, et appuya sur le pommeau l'extrémité anguleuse de son menton.
A chaque soupir que poussait le malade, son cha* pelain improvisé se versait un verre de vin des Canaries et ravalait.
Masaniello soupira vingt fois.
Quant à dom Francesco, à peine eut-il quitté la Yicaria, qu'il monta dans un càlessinOy parcourut en quelques minutes l'espace qui le séparait de son couvent, prit dans sa cellule une petite fiole de verre, et revint à toute bride au palais du duc d'Arcos.
— Avez-vous récité les prières? demanda-t-il à l'officier.
Celui-ci s'essuya la moustache.
— Ainsi le moribond est prêt à recevoir l'extrêmeonction?
L'Espagnol essuya sa moustache une seconde fois.
— Veuillez vous retirer, ajouta dom Francesco.
Le vieux militaire prit son fiacon d'une main, son épée de l'autre, et opéra sa retraite avec une fierté toute castillane.
Arrivé dans l'antichambre, il s'assit de nouveau, replaça son flacon à portée de sa main, sa rapière entre ses jambes, et n'oublia pas d'appuyer, suivant son habitude, le bout de son menton sur le pommeau de son épée.
Î92 MASÂNIBLLO
Cependant dom Francesco entr'ouvrait les lèrrcs du pêcheur et lui versait dans la bouche quelques gouttes de son cordial.
Sous l'influence de celte liqueur généreuse, Masanielio éprouva un tressaillement nerveux, se redressa frissonnant et promena autour de lui des regards effarés.
Le moine trempa Textrémité d'un linge dans sa fiole, en frotta la paume des mains, les tempes et les paupières du malade.
— Oh ! mon père. . . mon père, que vous me faites de bien ! disait d'une voix tremblante le pauvre Masaniello qui se sentait renaître à la vie.
Le bénédictin continua à lui prodiguer ses soins paternels jusqu'à ce qu'il l'eût mis hors de danger.
Mais le pécheur avait perdu ses forces, sa tête était faible, des bruits étranges bourdonnaient à son oreille, et la chambre semblait tourner autour de lui.
Dom Francesco alla trouver l'Espagnol, qui rêvait, dans l'attitude que nos lecteurs savent, en vidant à petits coups sa précieuse bouieille.
— Mon frère, lui dit-il, vous avez oublié de me faire une légère aumône que reçoivent toujours les moines qui prient au chevet des mourants.
L'officier chercha une pièce de monnaie dans la poche de son justaucorps.
— Je ne vous demande pas d'argent, mais à far collazione, reprit dom Francesco d'une voix obséquieuse.
— Ah! je comprends, à far collazione, répondit l'Espagnol en riant. Cela prouve que vous avez bon appétit, mon père, et par Notre-Dame d'Atoca! je vous le souhaite excellent. On va vous apporter à déjeuner dé la cuisine de monseigneur.
Dom Francesco attendît le retour de l'ofQcier.
Quelques minutes après ^ le digne bénédictin rentrait dans la chambre de Masaniello avec une large tranche de bœuf rôti, un pâté de volaille et une bouteille semblable à celle que l'Espagnol achevait de vider à quelques pas de distance.
11 poussa les verrous de la porte et mit le plateau^ qu'il tenait à la main, sur une table devant Masaniello.
— Mange, mon fils, lui dit-il, répare tes forces épuisées. Tu as failli mourir, et dis-moi^ la main sur le cœur, si tu étais préparé à paraître devant le juge infaillible qui nous réconipense ou nous punit?
— J'ai été bien coupable, je le sais, répondit le pécheur. Hier encore, souvenir affreux... j'ai condamné au dernier supplice... Mais j'étais fou, dom Francesco, la raison m'avait abandonné. Mon père, qu'était-ce donc que cette horrible maladie, que ces alternatives de rage furieuse et de mortel abattement dont vous m'avez guéri ?
— Tu le sauras. Le temps presse, infortuné! Prends un peu de cette nourriture... Celle-ci du moins ne contient pas de poison, ajouta-t-il à voix basse et pour lui-même.
Le pêcheur obéit à dom Francesco.
Il sentait ses forces revenir à mesure qu'il faisait disparaître la tranche de bœuf et qu'il savourait la liqueur rutilante dont on avait fait l'aumône au bénédictin.
Puis, se levant et courant à une glace de Venise :
— Me voilà fort, s'écria-t-il, plein de santé, de vigueur et dé courage ! A moi la gloire ! le bonheur et l'avenir avec ses ineffables promesses! A moi ma
2g| MASANISLtO
douce fiancée, que bientôt je vais conduire à l'autel. Dom Franceifco regarda le pêcheur avec un sourire de pitié.
— Et tes frères de Naples, les as-tu donc oubliés, Masanletlo? lui dit-il.
— Qu'ont-ils à réclamer? demanda le jeune hommes aunrît-on violé mes édits?
— Oh ! non, pas encore, répondit le moine d'une voix attristée.
— Je sacrifierais ma vie pour les défendre.
— Oui, si d'ici à demain tu n'es pas tombé dans quelque embûche; si Ton ne t'a pas étranglé comme un esclave, si Ton ne t'a pas empoisonné dans quelque chambre muette de ce palais.
— Eh ! qui oserait le faire?
— Qui l'oserait! Crois- tu, par hasard, à la sincérité des hommages de ces nobles seigneurs qui te saluent de leurs chapeaux à plumes?
— S'ils me haïssent, ils me craignent encore davantage. Ils savent que j'ai tout un peuple derrière moi.
— Hélas I il s'en faut aujourd'hui que le peuple se lève pour te défendre, mon pauvre Masaniello!
— Même si je l'appelais à mon secours ?
— Même si tu l'appelais à ton secours. Eh! comment voudrais-tu qu'il reconnût son pêcheur dans Masaniello devenu l'époux d'Isabelle, dans Masanlelfo anobli par le vice-roi, dans Masaniello qui se pavane en habit de cour sur nos places publiques et qui fait pendre ses frères pour un cri séditieux? Tu étais tout par le peuple; sans lui tu n'es plus rien.
— Cependant, mon père, je ne puis vivre à la cour du duc d'Arcos en costume de pêcheur.
— Eh! pourquoi pas? Penses-tu que sous les vestes
LE PÊCHEUR SB NAPLES tO^
de bure de tes amis il ne batte pas un cœur aussi noble que sous les habits resplendissants de nos grands seigneurs? Je te comprends, Masaniello, tu aimes Isabelle^ et il faut à cette jeune fille un mari couvert de rubans et de dentelles, dont la main gantée sache manier une cravache, et qui fasse résonner ses éperons d'or sur le parquet des salons. Pourtant, c'est un homme du peuple, c'est un pauvre moine enterré sous son froe qui est venu te sauver quand tu te mourais, abandonné de tous, sur ce lit de douleurs!
— Je vous suis reconnaissant, mon père. Oui, vous m'aimez sincèrement, je le sais.
— Fuis donc, fuis de cette demonre maudite où tu ne peux trouver que mort et damnation î Viens, quitte ce costume que tu ne peux conserver sans opprobre; montre-toi au peuple, il en est temps encore, avec tes simples vêtements de pécheur, dis-lui que tu retournes à ta cabane, que tu resteras an milieu de tes frères pour soutenir leurs intérêts et défendre leurs libertés. Crois-moi, l'atmosphère des cours est pestilentielle; tu ne respireras à l'aise qu'au grand air de la Margellina.
— Dom Francesco, ce que vous exigez de moi est impossible. J'aime Isabelle et je ne puis m'en séparer.
— Eh bien 1 veux-tu savoir, reprit dom Francesco en se rapprochant du pécheur, quelle a été la cause de cette horrible folie qui hier t'a poussé au meurtre de tes frères? Veux-tu savoir d'où viennent les souffrances auxquelles tu as failli succomber?
Masaniello pressentait une révélation fatale. 11 était anéanti.
—Qui t'a donné ces fleurs? dit le bénédictin.
290 MASANIBLLO
— Isabelle.
— £h bienl le bouquet d'Isabelle était empoi- Sûnné !
Le jeune homme recula jusqu'à la muraille, s*y appuya et resta uq instaut immobile, Tœil hagard, les deux mains collées au mur, comme s'il eût cherché une issue pour s'enfuir.
— Le bouquet d'Isabelle était empoisonné! murmura-t-il en appuyant sur chaque syllabe. Dom Francesco, c'est impossible...
— Est-ce moi qui t'ai sauvé?
— Oui, vous avez raison. Celui qui a trouvé le remède a dû connaître la source du mal. mon Dieu! mais il est impossible que les damnés souffrent les supplices que j'endure depuis quelques jours !
— Viens, viens, partons, mon fils !
Le pécheur hésitait.
Il porta une main à son front, et parut chercher dans ses souvenirs.
-- C'est don Juan Fernandez qui a remis ce bouquet h Isabelle pour me l'offrir, dit-il.
£t ses paroles sifflaient entre ses lèvres crispées.
— Je ne pars plus, je ne pars plus maintenant ! Oh! Fernandez, tu n'as pas encore saisi ta proie! Masaniello respire, Masaniello a une épée dont il sait faire usage. Pour arriver à Isabelle il faudra que tu passes sur mon cadavre l . . . . Je vous laisse, mon père ; adieu.
En disant ces mots, le jeune homme courut à la çorte.
Au même instant on frappait.
Tout avait été disposé pour que le drame terrible qui se jouait à la Yicaria se terminât dignement.
Instruits de l'état désespéré de Masanîeilo, certains même de s'en débarrasser sans l'intervention de Cor* celli, Fernandez et le duc d'Arcos n'avaient pas moins continué les préparatifs de la fête nuptiale. Toute la cour allait se réunir dans la grande salle du palais ; le vice-roi envoyait son chambellan pour chercher le pêcheur et le conduire dans la chambre du conseil, où l'acte de mariage avait été dressé.
Masanîello tira les verrous de la porte.
Le chambellan s'inclina jusqu'à terre.
— • Monseigneur, dit-il au jeune homme, le duc d'Arcos et sa fille vous attendent dans la salle du conseil.
— Marchons ! répondit résolument Masaniello.
Et il franchit le seuil de la porte.
Dès que l'officier espagnol de l'antichambre aperçut son moribond debout et bien portant, il se leva comme s'il eût été mû par un ressort.
Masaniello passa.
L'Espagnol le regarda sortir, puis il remplit pUiloso- . phiquement son verre et le vida en disant :
— Qu'y faire ? nous sommes en temps de révolution.
La chapelle de la Vicaria présentait un aspect d'une magnificence féerique. Elle était tendue tout entière de velours rouge, aux armes du duc d'Arcos.
Mille bougies illuminaient l'autel. Le trône du viceroi s'élevait d'un côté sous un dais de soie bleue par- Qlée d'argent, et des sièges avaient été préparés sur les marches pour tous les grands dignitaires de l'État Le cardinal-archevêque de Naples, qui devait célébrer le mariage d'Isabelle et de Masaniello, avait sa place en face de celle du vice-roi, sur un trône un peu moins
élevé. Le marbre du sanetuaire disparaissait seras un précieux tapis dlspahan.
Une foule de généraux, de mestres-de-eamp^ de eapitaines revêtus de leur uniforme, de femmes aux épaules nues, couvertes de plumes, de diamants et de fleurs, encombraientla nef et les tribuneset attendaient, en causant de Tétrangeté de Tunion qui allait s'accomplir, que la cérémonie commençât.
Enfin les premières fanfares de l'orgue se firent entendre.
Les chantres entonnèrent les graves mélodies de la liturgie romaine ; les portes de la sacristie s'ouvrirent à deux battants, et le maître des cérémonies du royaume de Naples annonça :
« Son Altesse le vice-roi ! »
Tout le monde se leva, conformément aux lois de l'étiquette, qui s'accordaient assez bien en cette circonstance avec les désirs impatients de la curiosité.
Monseigneur le duc d'Arcos donnait le bras à sa fille.
Isabelle semblait émue, mais son front était radieux.
Un doux sourire de bonheur et d'orgueil dilatait ses lèvres. Elle paraissait fîère d'avoir élevé jusqu'à elle le courageux pécheur qui avait fait rendre à Naples ses droits usurpés.
Sa robe blanche dessinait à ravir sa taille élégante et souple; sa tête, couronnée d'un cercle de duchesse, se mouvait avec beaucoup de grâce et de majesté au milieu de la fraise de dentelle qui se dressait en éventail sur ses épaules. Un voile blanc, rattaché aux boucles mûres de ses cheveux, retombait sur un manteau do satin bordé de cygne.
LE PÊCHEUR DE NAPLES t^9
La fiancée avait les bras nus; l'émail noir de ses bracelets en faisait admirablement ressortir la blancheur.
Derrière elle marchait Masaniello.
Le chef du peuple donnait le bras à Jeanne.
Celle-ci n'avait point quitté ses vêtements pittoresques de paysanne ; mais son frère portait un costume splendide, -— une toque noire surmontée d'une plume de héron, et un habit avec sa veste, l'un de velours violet, l'autre de satin blanc, dont la double ouverture laissait onduler des flots de maline.
Au-dessus de ses chausses flottantes, des bas de soie dessinaient ses jambes robustes.
Jeanne s'appuyait sur le bras droit de Masaniello, et la main gauche du pécheur reposait avec une grâce parfaite sur la poignée de son épée.
Ainsi revêtu, avec sa taille d'athlète, sa figure noble et son air martial, le chef du peuple était certainement le plus beau jeune homme de la cour du vice-roi.
Les deux fiancés s'agenouillèrent.
Aussitôt le cardinal-archevêque parut. Derrière lui une foule de diacres de sous-diacres, de thuriféraires et d'acolytes ondulaient comme un flot d'or autour de l'autel.
La messe fut célébrée avee toute la pompe du rite catholique romain. L'église était pleine d'harmonie et de parfums, et Tarehevêque se préparait à donner aux époux la bénédiction nuptiale, quand soudain on entendit retentir à la porte les cris de :
« Vive le chef du peuple I vive Masaniello ! »
Don Juan Fernandez, qui avait assisté à la cérémonie dans une attitude très-convenable et très- digne, et qui s'était empressé autour des époux, leur fournissant
300 MÂSANIBLLO
sur rétiquette les renseignements dont ils pouvaient avoir besoin, donna ordre qu'on laissât entrer le peuple, afin qu'il assistât au triomphe de son tribun bien aimé.
La porte extérieure s'ouvrit.
On aperçut deux cents coquins débraillés, à la voix rauque, aux gestes menaçants, qui envahirent la nef de la chapelle, se ruèrent parmi les spectateurs, renversèrent les chaises et répandirent partout la confusion. En un instant le désordre fut au comble. :
En vain les hommes cherchaient à contenir les perturbateurs. Les femmes s'enfuyaient en poussant des i cris, et d'immenses vivats en l'honneur de Masaniello 1 dominaient ce tumulte. j
Le pécheur se leva, pensant que son intervention | pourrait calmer la foule. i
Mais à peine fut-il arrivé au sommet de l'escalier du chœur, que trois coups de feu partirent.
L'infortuné jeune homme roula, baigné de sang, jusqu'aux pieds de sa fiancée.
Il y eut alors sauve-qui-peut général. Hommes du I peuple, grands seigneurs, nobles dames en costume de cour se précipitèrent vers les portes et s'étouffèrenl a 9
toutes les issues. 1
Le vice roi entraîna au palais sa fille glacée d'hor^ | reur et d'épouvante.
Jeanne se jeta sur le corps de son frère, et le couvrit de larmes et de baisers.
Ua instant après, Masaniello, blessé à mort, étaU étendu sur le même lit où dom Francesco l'avait trouvé expirant, en venant le matin à la Vicaria.
LE PÊCHEUR DE NÀPLES dOl
Le pêcheur avait perdu connaissance.
Un sang noir sortait de ses lèvres et Tétouffait.
Agenouillée près de son lit, Jeanne poussait des cris lamentables. Dom Francesco^ qui ne s'était pas éloigné du palais^ dans la prévision d'une catastrophe, accourut, mais trop tard. Le chef du peuple venait d'expirer.
— Mort ! murmura le moine en posant sa main sur le cœur de son fils d'adoption. Malheureux enfant, malheureux amour! Et toi, peuple de Naples, quand donc seras-tu libre?
Dom Francesco arracha Jeanne du lit funèbre de Masanieilo et la ramena au couvent de Sainte-Claire.
Huit jours après, Isabelle invita son Altesse monseigneur le duc d'Arcos à la conduire à Tabbaye où Jeanne s'était retirée.
Quand ils eurent visité le cloUre et qu'ils furent près d'en franchir la grille :
— Mon père, dit la jeune fille, celui que j'aimais est mort victime d'une trahison infâme. N'espérez pas me ramener dans votre palais: je ne veux plus avoir d'autre époux que Dieu !
Le ville de Naples ne tarda pas à apprendre de quel épouvantable réseau de perfidies et d'intrigues on avait entouré son malheureux pécheur; la colère fit place aux regrets, l'indignation aux larmes, et le héros populaire eut des funérailles splendides. Ses bourreaux lurent maudits, on vengea sa mémoire, on exalta son nom; les cris d'amour de tout un peuple durent faire tressaillir son ombre.
Piétro mourut des suites de sa blessure et des fatigues que son dévouement lui avait causées.
301 MASÂNIELLO LK PÊCHBUA DB NAPLES
Jeanne et Isal>elle ne se séparèrent plus. Elles vécurent Tune auprès de l'autre de leurs souvemrs.
Don Louis de Haro ne pardonna point au Yi€e-iM>i la révolte des Nap<»litains; le duc d'Arcos perdit son gouvernement Tannée suivante. Déchu de la faveur du maître, séparé dlsabeUe> tourmenté par le remords^ il mourut dans l'exil.
Fernandez partagea sa disgrâce.
Quant à Gorcelli, n*ayant pas jugé à propos de mettre un terme^ sous le nouveau vice-roi, à ses expéditions hasardeuses, il fut pris en flagrant délit de rapines et pendu haut et court à la plus grande satisfaclicm de tout le pays.