‹ Masaniello, le pêcheur de NaplesChapitre 14 sur 15 · DE PUISSANCE A PUISSANCE · texte numérisé non relu

DE PUISSANCE A PUISSANCE

Depuis la mort tragique du prince Caraffa, la révolution de Naples restait immobile. Le ebef du peuple se trouvait dans un de ces instants d'hésitation, d'iiicertitude, qui précèdent et annoncent les réactions.

Pendant que le duc d'Arcos laissait dormir sur leurs affûts les canons du Château-Neuf, Masaniello, loin de prendre une résolution vigoureuse et de rompre avec e passé, perdait son temps à s'occuper de mille détails secondaires.

Il recevait des pétitions, donnait des audiences, faisait vivre son gouvernement au jour le jour, ne sachant quels moyens employer pour lui donner une forme stable.

Dominer un peuple par la violence, l'opprimer, l'abrutir n'est pas chose difficile ; mais il eût fallu le génie d'un grand homme, à cette époque, pour fonder une société sur les sentiments généreux du devoir, de l'ordre et de la liberté.

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Si d'un e6té le chef du peuple avait déOnitivement rompu avec le duc d'Ârcos et la cour d'Espagne, il cra%(Miit de l'autre de s'abandonner à la direction de dom Francesco. Étranger aux notions les plus simples de la politique, il avait peur de la constitution du bénédictin, comme on a peur de l'inconnu; il s'en effrayait comme un enfant s'effraie des ténèbres*

Masaniello avait-il tort?

Le suffrage universel, que dom Francesco avait emprunté aux républiques anciennes et dont il voulait réglementer l'exercice de manière à le soustraire à toute influeBce prépondérante de l'aristocratie,, convenait-il à des hommes ignorants qu'un jour, un seul jour d'émeute, séparait de la domination étrangère et du servage féodal ?

Nous avouons que ces graves questions sont au-dessus de notre compétence de romancier.

Comme nous avons coutume de n'ennuyer personne, au moins de propos délibéré, nous les renvoyons à l'examen de l'Académie des sciences morales et politiques. Si le lecteur doit bâiller, qu'il lui soit au moins donné de le faire en compagnie d'un académicien.

En essayant de pénétrer plus avant dans la pensée de Masaniello, peut-être trouverions-nous que le souvenir d'Isabelle et l'espérance de son prochain retour ne contribuaient pas médiocrement a entretenir les irrésolutions du pêcheur. En effet, n'aurait-ce pas été rompre complètement avec la jeune Qlle, rendre à jamais impossible un mariage avec elle, que d'ordonner l'assaut du ^.hâteau-Neuf, de rejeter dans le golfe le duc d'Âreos avec ses défenseurs, et d'inaugurer au milieu de l'Europe monarchique celte république par-

thénopéenne que Ghampionnet devait proclamer cent cinquante ans plus tard ?

Combien de meurtres et de ravages avaient coûtés à Masaniello ces soixante mille ducats qu'il destinait à payer la rançon de sa bien-aimée ?

Que de remords il s'était préparés pour les obtenir?

Pouvait-il rendre tant de sacrifices inutiles?

La passion du jeune homme avait le caractère fatal de toutes les grandes maladies de l'intelligence et du cœur : elles sont mortelles lorsqu'on ne trouve pas le bonheur qui seul peut les guérir.

Pendant toute une longue journée le chef du peuple avait inutilement attendu le retour de Piétro.

Dévoré d'inquiétudes, agité par cette fièvre d'impatience qui rend Tattenle impossible aux hommes dlnitiative, il avait résolu de partir pour les Apennins dans la matinée du jour suivant et d'entrer lui-même en négociation avec Gorcelli.

Après une longue conférence entre le chef du peuple et dom Francesco, conférence dans laquelle on n'avait pu s'entendre, le premier se disposait à quitter Naples lorsque Conrad, notre vieille connaissance, se présenta devant lui.

— Chénéral, dit-il en accompagnant ses paroles d'un salut militaire, c'hai de ponnes noufeiles à fous annoncer.

— Qui es-tu ? demanda le pécheur.

— Che m'abbelle Conrad, et ch'ahbartenais hier engore à la troube te Gorcelli.

— A la troupe de Gorcelli! qu'est devenue ma sœur, qu'est devenue la fille du duc d'Arcos ?

— Nous les afons enlefées, ce matin, avec Biélro.

— Et où sont-elles?

— A Nables, chénéral, taas une gaban&te la Marchellina.

— Viens, viens>mon brave! s'écria Masaniello.

Et, précédé du vieux lansquenet, il s'élança dans la rue, Conrad gagna le bord de la mer^ longea quelque temps la grève et vint s'arrêter devant la hutte du pêcheur.

— C'est là, dit-il.

Le cœur de Masaniello battait avec force et ses jambes le soutenaient à peine, lorsqu'il entra dans sa pauvre maison, qu'il ne devait plus habiter.

Jeanne se précipita dans ses bras; Isabelle laissa tomber sur lui un regard plein d'amour et de tristesse Quant à Piétro, le malheureux contrebandier était épuisé de fatigue. Couché sur une natte grossière, dans un angle de la cabane, il put à peine serrer la main que Masaniello lui présentait.

— Merci, merci, mon brave Piétro! murmura le chef du peuple de cette voix profonde et tremblante qui part du cœur.

Il s'approcha de la fille du vice-roi, s'agenouilla devant elle, prit une de ses mains et la baisa.

— Qu'ai-je vu, qu'ai-je appris, Masaniello? dit Isabelle. Il y a eu dans Naples des maisons pillées, incendiées; des nobles ont été tués dans leurs palais?

Le pêcheur baissa la tête.

— Et l'on m'a dit, poursuivit l'Espagnole, que vous guidiez les pillards, les incendiaires, les assassins?

— Chère Isabelle!...

— Mais vous voulez donc déshonorer la révolution que vous avez faite, souiller la victoire du peuple, sou« lever contre les Napolitains toutes les puissances de l'Europe indignée ?

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•^ Ne méjugez pas sens m'entenare. "

— Pariez, ohl oui, parlez! car il y a maintenant entre vous et moi du sang et des cadavres. Vous m'étiez cher Hasanielto; mais hélas I peu s'en faut aujourd'hui que vous ne me soyez odieux.

— Odieux, dites-vous?

Le jeune homme tressaillit douloureusement et passa la main sur son front.

— Senora, je ne suis qu'un malheureux pécheur; je n'ai pas le droit de m'indiguer comme un noble viceroi, qui écrase sous des escadrons de cavalerie la canaille qui s'insurge! l'ai encouru votre mépris, et je devais m'y attendre, puisque dans un moment de colère, de désespoir, j'ai osé répondre, moi manant, mai iazarone, à l'assassinat par le meurtre, à la trahison par l'incendie.

— Assassinat, trahison I mon Dieu I qu'est-il donc arrivé pendant mon absence ? qui vous a trahi ?

— Votre père.

— Qui a tenté de vous assassiner?

-* Le prince Caraffa, et d'autres encore que je soupçonne et que je ne veux pas connaître. Deux cents coups de mousquet ont été tirés sur moi.

— Malheureuse que je suis! interrompit la jeune fille en pleurant. Partout autour de mo), le meurtre et le parjure!

— Oui, vous dites bie», Isabelle, le meurtre et le parjure ; mais ce n'est pas moi, c'est le noble duc d'Arcos qui s'est parjuré.

— Par le Christ I c'est impossible !

— Écoutez-moi, continua tranquillement le pécheur. Des amis-, dont la prudence et les bonnes intention» me sont connues, me conseillaient de chasser les Es-

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pagnôls et d'en fidir à ioUl jamais avec la tyrannie; J'avais proclamé déjà la déchéance de Philippe IV ; li ne s'agissait que de persister. Je vous vis au couvent de Sainte-Glaire, et mon affection pour vous l'emporta. Je consentis à traiter avec le duc d*Arcos. Mais il devint plus urgent encore de négocier lorsque Goredli vous eut arrachée, ainsi que ma sœur, à votre sainte retraite. Le scélérat exigeait soixante mille ducats pour votre rançon, et il n'y avait que le viceroi qui pût trouver cette somme dans le défai stipulé par les brigands.

Dom Francesco se rendit au Ghâteau-Neuf ; il obtint audience de votre père.

Une conférence fut indiquée entre le duc d'Arcos et moi. Elle devait avoir lieu dans l'église de Saint-Dominique, en présence de monseigneur Tarchevéque et des grands officiers de la couronne. Le duc y sanctionna mes édits; il renouvela la charte de l'empereur Gharles-Quint et jura de l'observer sur les saints Évangiles. 11 le jura, entendez-vous bien, Isabelle?

— Ainsi, mon père acceptait vos conditions, se soumettait à vos exigences ?

— Oui, mais ia~ charte dont ou avait donné lecture, e rougis de le dire...

— £h bien! cette charte?...

— Était falsifiée 1

— Giei 1 oh I c'est infâme! De perfides conseillers ont abusé de la faiblesse de mon père.

— Ges hommes perfides, je les épargnai. Ils s'étaient rendus à Saint- Dominique sur la foi de ma parole. Jusqu'ici de quel côté étaient les torts, Isabelle? Du côté du grand d'Espagne ou du côté du pécheur?

— Ne m'interrogez pas, répondit la jeune fille.

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— Cependant il me fallait de l'or, reprit Masaniello, pour vous racheter, pour racheter ma pauvre Jeanne- Il m'était venu dès le principe une idée. Je ne vous la dirai pas, Isabelle : il existe à Naples tant de nobles seigneurs pour qui soixante mille ducats sont quelque chose d'insignifiant, qu'ils dépensent dans une fête, qu'ils donnent à la courtisane qui les trompe, au boaffon qui les insulte... Enfin, passons! Après mûre délibération, je préférai m'adresser au peuple, et le peuple eût payé votre rançon, soyez-en sûre; mais...

— Qu'arriva-t-il? demanda Isabelle avec angoisse*

— Comme je haranguais la multitude, une épouvantable détonalion se fit entendre. Il me passa sur la tête un orage de mitraille. Dieu veillait sur moi sans doute : je ne fus pas atteint.

— Pauvre Masaniello!

— On m'amena le prince Caraffa, qui avait commandé le feu. Il est inutile de vous raconter le reste. Un instant après^ le jeune homme était mort, son palais et vingt autres étaient pillés, dévastés, brûlés, et j'avais les soixante mille ducats, sans lesquels je ne devais plus revoir ce que j'aime en ce monde, ce qui fait ici-bas mon bonheur, mon espérance, mon courage et ma vie.

La cabane offrait alors un aspect touchant.

Masaniello, debout, accompagnait son récit de gestes nobles et expressifs; Piétro luttait contre la fatigue et le sommeil pour ne perdre aucune des paroles du pêcheur ; la fille du vice-roi écoutait son amant avec une émotion profonde, et Jeanne sanglotait dans un coin de la hutte.

^ Me condamnerez-vous maintenant, Isabelle? demanda Masaniello.

* Que Ton me conduise à mon père sans tarder t s'écria la jeune flUe.

-* Vous allez être obéie, senora, répondit le chef du peuple. Hais si demain vous n'êtes pas de retour, j'aurai cessé de vivre.

— Avant que le soleil se couche, nous serons réunis à la Vicaria, répondit Isabelle. La paix sera rétablie dans Naples, et rien ne pourra plus nous séparer, cher Masaniello ! car tu es encore mon Masanîello d'autrefois, mon Masaniello bien- aimé, mon sauveur, mon époux! Piétro, Jeanne, au revoir !

Lorsque le pêcheur eut renvoyé sous bonne escorte Isabelle au Château-Neuf, Conrad voulut l'accompagner à la Vicaria.

Le vieux lansquenet entra sans façon avec lui dans la chambre du conseil.

^ Monsir Masaniello, lui dit-il, il me reste guelgue chose à fous temanter.

— Qu'est-ce donc?

— Rien, que tix mille tucats.

— Et comment puis-je te devoir une aussi forte somme, mon brave?

— C'est Biétro qui me l'a bromise.

— Pour délivrer les jeunes filles?

— - la, îa, mein heer.

Le pêcheur satisfit immédiatement le sauveur de Jeanne et d'Isabelle. Conrad bourra ses poches de pièces d'or.

— Che bars maintenant^ ajouta-t-il.

— Et où vas-tu?

— Retroufer ma Pavaroise.

— Ta Bavaroise ?

— la, ia, ma Pavaroise, kirschenwasserl une cholie

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2R8 liASANIKLLO

fille, amoureuse te mes mousdaches, et afec laquelle che lois me marier tepuis drente-cinq ans.

— Bonne chance, Conrad! .

— Merci, monsir. Fous tonnerez te ma part une boignée de main à ce bon Piétro.

A mesure que les jours s'écoulaient, la position <]u duc d'Areos au Ghàleau*Neuf devenait de plus en plus critique.

La révolte de Napies s'aggravait.

On s'était batui contre les Espagnols le premier jour ; on avait pillé, assassiné les jours suivants, et du haut de la forteresse le vice- roi avait cru apercevoir les sinistres clartés de Tincendie.

Tout arrangement avec les Napolitains semblait impossible désormais, c'est^-dire que le duc d'Areos allait être forcé de quitter son gouvernement^ après s'être déshonoré par son impéritie, déshonoré par sa mauvaise foi, et peut-être encore plus par son avarice^ cause première de tant ('o maux.

Les Espagnols avaient complètement perdu courage.

Il eût été possible, dès le premier jour du siège, d'épouvanter Napies par un bombardement. Le viceroi avait hésité, car les Napolitains, après tout, c'était son bien à lui, un bien en plein rapport, xme moisson toujours mûre, toujours épaisse à la couper à pleine faucille.

Mieux valait pour lui tromper cette canaille que hi mitrailler.

On a^^ait laissé le temps s'écouler, et la faim, la soif, deux terribles fléaux, contre lesquels l'homme est sans défense, commençaient à décimer la garnison; le découragement, fléau plus terrible encore, avait

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suivi de près la soif et la famine. Les mousquets et les canons étaient devenus des armes inutiles entre les mains de ces fiers Espagnols, dont la bravoure et la discipline étaient proverbiales dans Tancien et le nouveau continent.

Que faire au milieu d'une ville insurgée, sans paiq, sans eau, sans communications possibles au dehors^ avec des soldats excédés de privations et de fatigue, qui se mouraient sous un ciel de feu ?

Se rendre? Telle était la triste extrémité à laquelle Son' Altesse monseigneur le duc d'Arcos se voyait réduit.

Ni la violence, ni la ruse, ni les conseils sanguinaires des mestres-de-camp espagnols, ni les roueries de don Juan Fernandez, ne pouvaient sauver le viceroi.

Puis il n'était pas seulement humilié dans son orgueil de gentilhomme, menacé, dans son avenir de courtisan; il était encore blessé dans ses plus tendres affections de famille.

Isabelle, livrée à Tinsurrection, Isabelle, prisonnière de Gorcelli et de ses brigands, ne reparaissait pas.

A la pensée des périls que sa fille bien-aimée pouvait courir^ le désespoir s'emparait parfois du duc d'Arcos. Il lui semblait que le génie tutélaire qui jusqu'alors avait veillé sur sa fortune s'était éloigne de lui, et qu'aux enivrements de la puissance, qu'aux splendeurs de sa quasi royauté succédaient saiis rémission l'isolement et la misère.

Tout à coup on vint lui annoncer que sa fille, escortée par une troupe de pécheurs en armes, se présentait à la porte du château.

Le vieillard accourut lui-même pour s'assurer de id

vérité de cette nouyelle si heureuse, qui pouvait consoler ses chagrins les plus amers et lui offrir un prétexte honorable pour reprendre avec Masaniello les négociations interrompues.

Il aperçut en effet sa fille au milieu d'un groupe d*hommes du peuple dont les armes étaient ornées de branches d'olivier ^ attachées par des mouchoirs blanrs.

Dans sa joie, il fit immédiatement baisser le pontlevis, et descendit lui-même pour recevoir Isabelle.

La jeune fille était le seul être au monde à l'égard duquel le vice-roi ne pût conserver cette attitude hautaine, ces façons d'agir et de parler impérieuses devant lesquelles tous les seigneurs de la cour de Naples devaient s'humilier.

Il emmena Isabelle dans son appartement, et là, serrant dans ses mains tremblantes la jolie tête de sa chère enfant :

— - C'est donc toi que je retrouve, mon Isabelle bienaimée ! dit-il; jeté retrouve après ces jours funestes de révolution, toujours jeune, toujours belle, toujours souriante 1 Oh t mes malheurs ne sont rien puisque tu es auprès de moi pour les partager !

— Mais que font là ces hommes? reprit le vice-roi, qui venait d'apercevoir ceux qui lui avaient ramené sa fille, se promenant paisiblement sur les glacis extérieurs de la forteresse.

— Ils m'attendent, ils nous attendent, mon père, répondit Isabelle.

— Ils nous attendent?

— Oui, car je vous annonce la paix et je vous rapporte cette couronne de vice-roi que vous aviez si malheureusement perdue.

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— Ma fille^ ma bonne Isabelle! cela est-il possible, mon Dieu !

— Vous signerez les édits de Hasaniello; vous renouvellerez la charte de l'empereur, la véritable, entendez-vous, et le chef du peuple vous reconduira lui-même à travers la ville dans votre palais de la Vicaria.

— Tu as donc vu ce pêcheur?

* Sans doute. Oh I c'est un noble jeune homme que Masaniello! Sous les pourpoints brodés de nos grands d'Espagne, il ne bat pas de cœur plus généreux que le sien.

Le visage du duc d'Ârcos s'assombrit.

— Senora, vous êtes tombée au pouvoir de cet homme en quittant le palais ? reprit-il.

— Et j'ai été immédiatement conduite au couvent de Sainte-Glaire^ où Jeanne, sa sœur, s'était réfugiée.

— Vous connaissez cette femme?

— Depuis un mois.

— Et Hasaniello?

* Hasaniello aussi.

— Vous les connaissiez depuis un mois, très- bien I Mais quels rapports la fille du duc d'Arcos pouvait-elle avoir avec de pareilles gens ?

— Masaniello nous conduisait sur sa barque lorsque nous allions avec dame PédriUe manger des oranges et des grenades dans les îles du golfe.

— Vous causiez avec Hasaniello ?

— Sans doute.

— Et c'était lui qui vous apprenait ces beaux discours sur la misère du peuple, sur la tyrannie des Espagnols, que vous me répétiez à la Vicaria, lorsque j'avais la bonté de causer politique avec vous ?

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— C'était lui, mon père. Si vous les eoaBîez écoutés. • .

— J'ai fait ce que j'ai jugé convenable, ne changeons pas de conversation, si vous le voulez Ihod. Je vous interroge, répondez-moi. Gomment avez-vous quitté le couvent de Seinte*€)aire t

— Un certain Gorceili, chef de brigands, qui avait combattu contre les Espagnols pendant l'insurrection, m'a enlevée ainsi que Jeanne et nous a conduites dans nne forteresse presque imprenable qu'il habite dans les Appennins.

^ Avec Jeanne, dites^voos ?

— Oui, mon père.

— La sœur de Masanielio?

— EUe-méme.

— Très-bien. Et qui vous a délivrées ?

— Piétro, un contrebandier, qui pour oela, joaon père, a bravé mille morts.

— Quel motif portait ce contrebandier à i>raver ainsi mille morts pour vous sauver ?

— C'est l'ami de Masaniello.

— Et l'amant de sa sœur peut-être?

— Son fiancé,

— Ah ! son fiancé ! je comprends à mierveille maintenant les liens qui unissent Jeanne, ce contrebandier, Masaniello et vous, chère senora. Vous avez vu le chef du peuple à votre retour des Appennins?

— Piétro m'a conduite danssa cabane delà Margellina.

— Une cabane que vous avez souvent visitée, qui vous est chère? poursuivit le duc d'Arcos avec un amer aourive.

—Je ne le dissimule paa.

— Oh t vous êtes franche dans vos affections, ma fille ! Il est à regeetter que voua- les placiez si bas»

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— Cependant, monseigneur.

/- Ne discutons pas, je vous en supplie. Veuillez me dire plutôt si Masaniello, en vous dictant «e$ conditions, n'a rien demandé pour lui ?

— Rien.

— Absolument rien ?

-- Absolument rien.

— Et vous, Isabelle, a'exigez«vous aucune récompense pour le service que vous rendez aujourd'hui au roi d'Espagne Philippe IV ?

— Oh ! je vois où vous voulez en venir, mon père, répondit la jeune fille en rouigissant. Mais je ne désavouerai pas devant vous une affection qui m'honore. J'aime Masaniello et n*aurai jamais d'autre épouK que lui.

Un homme habitué à vivre dans la société du duc d*Arcos et capable de comprendre le jeu de sa physionomie^ eût deviné qu'en ce moment, sous un masque de gravité apparente, l'Altesse cachait les impatiences d'une implacable haine.

— Voyez cependant, chère Isabelle , reprit froidement le grand d'Espagne, dans quelle singulière position nous noua trouvons. Masaniello me demande ma fiUe^ car je dois traduire ainsi votre démarche auprès de moi; il mêla demande à k tète de cinquante mille lazaroni armés : suis-je libre de refuser ?

— Mon père, ne ne refuaez pas. Un mot de vous, et les Napolitains déposent les armes, la ville rentre dans le devoir, MasanieUo vous est acquis, et Isabelle est heureuse d'avoir réconcilié deux hommes si bien faits pour se connaUre etpour s'eatendre. Parles souvenirs de ma bonne mère, monseigneur laissez- vous fléebir!

La jeune fille embrassait les^emnix du vice-roi.

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Celui-ci la releva.

— Je vais réunir mon conseil, ajouta-t-il, et je lui soumettrai Thumble requête de Masaniello.

En même temps le duc agita une sonnette.

— Qu'on fasse venir les femmes de dona Isabeila d* Arcos !

U accompagna sa fille jusqu'à la porte et la salua avec une sorte de politesse affectée.

Jamais la pauvre enfant n'avait trouvé ce vieillard gourmé si dur, si sévère,si impitoyablement railleur. Elle attendait sa décision dans la plus grande inquiétude.

Enfin le duc parut après deux heures d'absence; il était vêtu de son costume d'apparat; tous ses ordres brillaient sur sa poitrine. Il tenait à la main divers papiers, revêtus des formalités en usage dans les chancelleries; et se penchant vers sa fille :

— Tous les objets de vos désirs vous sont accordés, chère senora, lui dit.il. Appelez Toison-d'Or, ajouta l'Altesse en s'adressant à un de ses pages.

Toison-d'Or était son héraut d'armes. Il entra.

—Tu vasréunirmesgrands officiers, dit le duc.Tute rendras avec eux à la Yicaria, et tu remettras de ma part ces titres à monseigneur Masaniello, chef du peuple. Qu'il les fasse publier dans Naples et qu'il vienne immédiatement après au Ghàteau-Neuf, où je l'attends.

Ce jour-là fut un beau jour pour la population napolitaine.

Les édits sanctionnés par le vice-roi furent lus sur les places publiques, au milieu de cris de joie et de triomphe; puis Masaniello alla recevoir le duo d'Arcos au sortir de sa forteresse.

Ce dernier s'avança, le chapeau à la main, à la ren-

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contre du pêcheur, l'embrassa et s'appuya familièrement sur son épaule.

Il ne voulut pas que les troupes l'accompagnassent et rentra dans son palais entouré d'une escorte populaire aux cris mille fois répétés de : c YiveMasanieîlo! vive le vice-roi! t

Un souper splendide réunit dans la soirée les familles des deux maîtres de Naples.

Elles se montrèrent ensemble sur la terrasse de la Vicaria.

N'oublions pas de dire que il Gappucino reçut trente ducats pour les dépenses faites par les brigands dans son auberge.

Comme le peuple fut heureux lorsqu'on mit en vigueur^ le lendemain, les édits de son chef! Plus de fermiers de la douane sur le marché, plus de commis, plus de gabelles, plus de collecteurs de tailles, plus de ces maltôtiers qui avaient soulevé tant de haines!

Paysans et pécheurs vendaient librement leur vin, leurs fruits et leur poisson.

Le temps était magnifique, les sbires honnêtes, les glaces fraiches, et les lazaroni mangeaient leur macaroni au plus bas prix possible. Tout allait pour le mieux dans la meilleure des vice-royautés dont la mémoire des hommes eût conservé le souvenir.

Masanielio partagea avec le duc d'Arcos les soins du gouvernement en qualité de chef du peuple.

Les mains toujours pleines de faveurs et d'aumônes, il commença à les répandre avec profusion sur son passage. Son Altesse lé vice-roi aimait à le prendre dans sa voiture, à le placera côté d'Isabelle, et à montrer au peuple le pêcheur victorieux, toujours vêtu de

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son caban et dédaignant la pourpre dont il aurait pu se couvrir.

Partout on saluait avec enthousiasme les deux ckefs de l'État qui savaient vivre en si bonne intellig&ace ; partout les Napolitains mêlaient dans. leurs vivats le nom du vice-roi à celui de Masaniello et à celui d'Isabelle.

Son Altesse voulut que le chef du peuple eût dans la Yicaria un appartement splendide.

Il lui donna des gentilshommes pour raccompagner et des laquais pour le servir.

Masaniello, le pécheur de la Margellina, Masaniello le plébéien, Masaniello le rebelle, qu'une défaite eût conduit à la potence, avait pour serviteurs des riccos hombres qui portaient chaudron et bannière et descendaient des rois d'Aragon.

Telles étaient les bonnes dispositions du duc d'Arcos envers Masaniello, telle était la sincérité de son estime et de son affection pour lui, qu'il hâtait de tous ses vœux le jour où il devait entrer dans sa famille.

Le pécheur était vraiment le fiancé d'Isabelle ; il en avait les droits.

C'était le bras de son amant qu'elle choisissait pendant les promenades de La cour, malgré les réclamations de ses duègnes, Masaniello pouvait l'entretenir à toute heure du jour, lui parler librement de sa tendresse et dn bonheur que leur promettait une union prochaine,

Dans son impatience de voir cette union s'accomplîr, le vice-roi demanda au cardinal-archevêque les dispenses nécessaires pour .supprimer les délais qu'exigeaient les lois ecclésiastiques.

Il réussit à les obtenir.

Aussitôt, et de son propre m(Mivement, il décida qu^^ la fête nuptiale aurait lieu le lendemain.

DU POISOTT DANS UNE FliSUB

— Isabelle, disait le pêcheur à sa fiancée, croyez- YDUs que rhomme puisse jouir ici-bas de toute la félicité qui nous est promise? Ne craignez-vous pas qu'une intrigue de cour, qu'un malheur imprévu ne viennent dissiper le doux rêve dans lequel nous nous berçons, briser nos espérances et nous rejeter dans ces abîmes d'où la Providence nous a miraculeusement sauvés ?

— Non, j'ai foi dans l'avenir qui nous est promis, répondait la jeune fille.

— Mais comment pourrai-je trouver en moi assez de dévouement, d'amour et de reconnaissance pour récompenser vos bienfaits, chère Isabelle? J'étais pauvre, méprisé du monde; à-peine si je pouvais gagner assez par mon travail du jour, par mes veilles, pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma pauvre Jeanne, et vous avez dédaigné pour moi les hommages des grands seigneurs de votre pays; vous m'avez tiré de ma pauvre cabane pour me rendre puissant, riche, heureux comme les plus heureux de ce royaume ; vous êtes descendue des marches du trône pour venir me prendre au milieu de la foule et m'élever jusqu'à vous.

— Je vous ai trouvé si beau, si généreux^ ^J brave, et je vous aime tant, Uasaniellot

— Isabelle 1

SOS MÀSÀNISLLO

— Nous quitterons Naples pour quelques jours après notre mariage. Tout ce monde qui bruit autour de nous me fatigue, m'obsède...

— Et où irons-nous cacher notre bonheur? demanda MasanieUo palpitant.

— Dans quelque village ignoré des Abbruzes ou de la Galabre. Oh ! nous trouverons bien quelque petit coin de terre où il y ait des forêts ombreuses, des moissons dorées, des prairies verdoyantes, et d'où Ton aperçoive la mer par delà les montagnes bleues de Thorizon.

— Oui, dit le jeune homme, la solitude^ la solitude est bonne quand on s'aime. Il semble que le cœur bat plus doucement et que le temps fuie moin» vite au milieu des magnificences de la nature et sous l'œil qui l'a créée.

Ainsi les deux amants trompaient leur impatience, en attendant le jour de leur hymen.

Pénétrons maintenant dans cette chambre où nous avons vu le duc d'Arcos oublier l'étiquette et sa dignité de grand d'Espagne, pour s'emporter contre le seigneur Badajoz y Suerra y Nevada y Fualdès,et surtout contre sa fiile Isabelle, au moment où l'émeute grondait à la porte de la Marine et sur la place du Marché.

Fernandez était debout, adossé à la muraille.

Le duc se promenait à grands pas, frappant du talon de ses bottes le tapis aux couleurs éclatantes qui recouvrait le sol.

Décidément monseigneur le duc d'Arcos avait beaucoup perdu de sa dignité et de son flegme merveilleux.

— Encore deux jours, disait-il, deux jours, pendant lesquels il me faudra maîtriser ma colère et voiler d'un sourire continuel cette haine qui me déchire le cœur

—Mais aussi. Altesse^ vous vous vengerez en roi, répondit Fernandez. ^

— Après tout en sera -t-il moins vrai que ce pêcheur, ce rustre, a été pendant trois jours le fiancé d'Isabelle; qu'il lui a parlé librement d'amour en face de tous, et qu'il a pu presser de sa main de lazarone, de sa main de manant, celle de la noble héritière d'Arcos?

— Votre Altesse est un sujet dévoué du roi, notre maître; elle a voulu conserver intact, au prix des sacrifices les plus coûteux, le dépôt du pouvoir qu'elle avait reçu.

Le duc déchira dans un geste de colère ses manchettes de point de Flandre.

— Que dira de cette malheureuse révolte Sa Majesté Catholique? elle s'irritera contre moi. De lâches ennemis vont profiter de l'occasion pour me perdre. Voilà notre existence, pourtant, à nous grands seigneurs que chacun regarde avec envie ! Nous travaillons trente ans à élever pierre à pierre l'édifice de notre fortune; nous versons pour cela notre sang le plus jeune et le plus chaud; nous nous épuisons de veilles; nous sommes en proie à la fièvre énervante de l'ambition, pendant que d'autres n'éprouvent que celle du plaisir; et lorsque l'ouvrage est achevé, il se forme quelque part, ou dans les mystérieuses profondeurs des salons d'Aranjuez, ou sur le sable d'une grève ignorée, un orage qui nous renverse, Aht Masaniellol Masaniello! lazarone maudit 1 est-il donc vrai que j'aie dû m'humilier jusqu'au point de te haïr?

— Le misérable paiera cher Thonneur que lui fait Votre Altesse, dit Fernandez.

— Tu as vu le parfumeur de la coqr ?

— Oui; les fleurs que je lui ai demandées nous les aurons ce soir...

— TuasécritàCorcelliî

i70 MASANIELLO

i— Pardon t je ne commets pas de ces sortes d'im- {Moidences. Une personne sûre^ dont la ûdéllté m'est connue, lui a demandé un rendez-vous pour demain.

— Mais en supposant que nos projets réussissent.

— lis réussiront, monseigdeur.

— N'avons-nous pas à craindre une nouvelle révolte de ce peuple ? .

— Masanieilo, dit Fernandez avec un sombre sourire, partage depuis deux jours le pouvoir suprême. Hier, les Napolitains l'adoraient encore; aujourd'hui ils le regardent avec indifférence; demain ils le détesteront. Il en est toujours ainsi de la faveur populaire, monseigneur.

— Tu n'as pu le décider à revêtir ses habits de cour?

^ Pas encore. Mais quand il aura vu la fête splendide que vous préparez pour ce soir et ces riches toilettes, et ces brillants uniformes, au milieu desquels son pauvre costume de pécheur fera tache; quand seul •dans Tembrasure d'une fenêtre, se trouvant ridicule» n'osant s'approcher dlsabeile, il aura vu sa. fiancée, loyeuse et légère, suivre le rhythme entraînant des boléros et des sarabandes; quand nous l'aurons rendu ivre dB jalousie, et pkis ivre encore du parfum de ces fleurs que je lui destine, ohl alors il revêtira son cos« tume de- gentilhomme ! Je connais MasanieUo.

^ Bien ! nous le prQmènerons ainsi. . .

— Dans un carrosse d'apparat, monseigneur, afin que tous les yeux le puissent apercevoir.

— C'est cela même! Nous montrerons aux Napoli- 4ains le chef du peuple devenu courtisan.

— Et Votre Altesse pourra céfâiMrer ensuite it ma-

riage de sa fîlle Isabelle, ajouta don Fernandez, toujours avec son rire sinistre.

Ils sortirent ensemble.

L'heure du gala que donnait le vice-roi à Toccasion du prochain mariage de sa fille était venue. Vingt lustres illuminaient le salon d'honneur, vingt lustres chargés de cristaux, et qui faisaient resplendir des myriades d'étoiles au milieu de la neige diamantée qui en reflétait Téclat.

Toute la cour était réunie.

Dans cette foule avide de plaisirs on n'^apercevait que des têtes gracieuses, ornées de bouquets et de rubans, qu'épaules nues, dont les pierreries et la soie rehaussaient la blancheur, que gentilshommes portant avec orgueil le manteau court, le pourpoint brodé, le feutre aux plumes flottantes, — comme dans le porirait de Charles P' par Van Dick.

A peine le duc d'Arcos, accompagné des grands offlciers de sa maison, eut-il parcouru les salles où ses invités étaient réunis, saluant courtoisement les dames, adressant aux hommes quelques flatteusesparoles, que l'orchestre donna le signal de la danse.

Alors il se fit un mouvement rapide au milieu de cette cohue de jolies femmes et de nobles seigneurs.

Un vaste espace fut laissé libre au milieu du salon principal; des couples empressés vinrent s'y joindre, et tous commencèrent à se mouvoir au bruit des castagnettes, marquant de leurs pas légers la mesure sautillante, variant leur attitude avec une grâce merveilleuse, se provoquant du gioste, du regard et de la voix.

Revêtu de son costume de pécheur, qui, certes, for* mait avec celui des fiers Espagnols et des vaniteux

272 MASÀNIBLLO

Napolitains ud contraste étrange, Masaniello regardait avec une curiosité naïve ce spectacle nouveau pour lui.

Don Juan Fernandez s'approcha du pécheur.

U passa familièrement son bras sous celui de Mas»» niello et le conduisit dans un salon voisin.

— Comment trouvez-vous nos fêtes? lui dit-il d'une voix caressante.

— Magnifiques, répondit le jeune homme; il est impossible de rien voir de plus admirable.

— Si ce n'est, peut-être, une émeute sur la place du Marché ?

Masaniello regarda son interlocuteur bien en face.

— Il y a cette différence entre une émeute et un bal^ senor, que dans Tune les acteurs sont des gens qui ont faim, et dans l'autre...

— Allons, allons, fit l'Espagnol, laissons de côté la politique et changeons de discours! Vous êtes un homme de goût, Masaniello.

— Je suis avant tout un homme de cœur.

— Ce sont choses qui se touchent de près. Je vous demanderai donc comment vous avez pu venir ici en simple costume de pécheur.

— Ce costume est le mien.

— Oui, c'était le vôtre il y a encore quelques jours, lorsque vos talents, votre courage ne vous avaient pas élevé au-dessus du vulgaire; avant que Na pies vous Diit donné ce titre de chef du peuple, dont vous êtes si digne. Mais aujourd'hui.

•—Je suis aujourd'hui ce que j'étais hier, ce que je dorai demain, ce que je veux être toute ma vie, un iufant du peuple qui ne ressemble ni par l'éducation ni par l'esprit, ô t mon Dieu, ni par la franchise, à

ces êtres malfaisaDts que nous appelons i prepotenti.

— Masaniello, vous ne tenez pas compte des égards que la cour vous témoigne. Voyez! les yeux sont tournés vers vous, chacun vous admire. Toutes ces femmes se disent que vous seriez beau sous une cape de veours noir, et que Tépée vous siérait à merveille ainsi que les bottes à bateau garnies de malines, •— cette chaussure si difficile à bien porter.

— Quant à Tépée, répondit fièrement le chef du peuple, ces dames ont raison, je la porte passablement, mais à la main.

— Çà, mon cher, laissez votre stoïcisme et parlons raison. Vous aimez Isabelle?

— Oui, senor; cela n'est un mystère pour personne.

— Vous allez l'épouser?-

— J'appelle cette union de tous mes vœux.

— Renoncerez-vous à danser avec votre femme, ou lui interdirez-vous ce plaisir qui est de son âge et qu'elle aime à la folie?

— Je n'en sais rien, répliqua brusquement Hasaniello.

— Mais cela n'est pas répondre. Votre position va devenir horriblement difficile à la cour du vice-roi. Vous ne pourrez prendre part, sous votre caban de matelot, à ces fêtes, auxquelles votre prétendue est aussi accoutumée que vous l'êtes à tendre votre voile, et dont elle fait, du reste, le plus bel ornement.

-^ C'est bien, senof^ je réfléchirai à tout cela, dit Hasaniello pensif.

— Jugez de l'avenir par ce qui vous arrive aujourd'hui, très-cher. Votre fiancée vous attend, et quelle fiancée 1 la plus riche* la nlus belle, la nlus aimable

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enfant dès Castilles: N(js jeunes seignenrB les plnsiiia mode s'empressent anlonr d'elle et sollicitent l'honneur de guider ses pas dans un boléro^ dans une sarrabande. Isabelle refuse, ses yeux vous cherchent; elle voudrait se livrer comme autrefois au plaisir de la danse, mais elle rougirait d^avoir un autre cavalier que Masaniello. Et vous n'osez pas vous approcher^ vous n'osez pas lui offrir la main et la conduire triomphante^ radieuse, au milieu du bah Pourquoi cela? Pour un motif ridicule, parce que vous avez un capuchon de moine, des guêtres de routier et un chapeau pointu comme la flèche de Notre-Dame del Carminé.

— Je connais des seigneurs qui paradent ce soir devant des infantes, et que ce chapeau, ce capuchon, ces guêtres ont épouvantés à Saint-Dominique et sur la place du Marché, dit le jeune homme dont le visage s'illuminait d'orgueil à ce souvenir.

— Eh ! mon cher t le temps de l'émeute n'est plus ! Vous êtes le chef du peuple, l'égal du vice-roi, le fiancé d'Isabelle. Songez à occuper dignement la haute position que vous avez conquise. C'est un conseil d'ami que je vous donne. Au revoir! J'aperçois dona Maria de'Badajoz, dont le pied mutin compte impatiemment les mesures du boléro. Je cours lui donner le bras et la conduire à la danse.

Femandez disparut au mittou de la foule qui encombrait les salons.

Cependant Isabelle, après avoir longtemps attendu Masaniello, après l'avoir cherché partout du regard, n'avait pu refuser plus longtemps les invitations des jeunes seigneurs qui se pressaient autour d'elle.

Obéissant aux ordres de son père, elle avait choisi pour cavalier le duc de Spiciola»

' Soafiancé raperçal^ penchant sa^ taille vc^ptueuse, courbant en Tair ses bras charmants, au milieu des groupes que faisaient mouvoir en cadence les notes saccadées du boléro. .

La jalousie le mordit au cœur.

n s'appuya, tremblant, à Fune des colonnes sfir lesquelles étaient jetés trois cintres immenses,, dont Id courbure aérienne séparait la salle de danse de celle où il se trouvait.

Il regarda longtemps le boléro confondre et dérouler tour à tour ses guirlandes de femmes agiles et de fringants cavaliers; il vit Isabelle passer et repasser devant lui, élégante, légère, agitant ses castagnettes, séduisante comme la fée d'un conte oriental; il vit Spinola tendre les bras à la jeune fille, quand elle s'inclinait vers lui comme une femme vaincue qui s'abandonne.

Un cri de colère et de passion fougueuse s'échappa du sein du pécheur.

Il songeait à s'élancer au milieu de cette vision diabolique, à poignarder Spinola^ à saisir Isabelle et & Tenlever de la danse.

Qui pouvait y mettre obstacle? n'était-elle pas sa fiancée, ison bien qu'il avait conquis sur le golfe en lui parlant d'amour, et sur le champ de carnage en se battant comme un lion ?

Puis il laissa tomber ses regards sur ses pauvre habits d*homme du peuple^ d'homme simple et laborieux, qui gagne péniblement sa vie à la sueur de son front, pendant que les heureux du siècle dansent et s'enivrent, — et il se trouva ridicule, lui qui avait chassé de son palais le duc d'Arcos, lui qui troublait en ce moment peut-être le sommeil de Philippe IV sous les rideaux de soie de l'Eseurial.

S7b MASÂNIELLO

Il 86 rappela les paroles de don Juan Fernandez.

En effet» il avait un capuchon de moine, des bottes de routier et un chapeau pointu comme la flèche de Notre-Dame del Carminé.

Le boléro venait de finir.

Le même homme dont les discours, cruellement logiques, avaient fait voir au pécheur l'abîme qui séparait sa condition de la veille de celle du lendemain, don Juan Fernandez, alla prendre la fille du duc d*Areos, et la conduisit vers Tangle du salon où Masaniello s'était réfugié.

Dans sa naïve coquetterie d'infante^ Isabelle ne soupçonnait guère les tortures qu'avait endurées son amant.

Elle 1 aborda le sourire aux lèvres, comme aux jours* où elle se présentait avec Pédrille à la porte de la hutte de la Margellina. La pauvre jeune fille tressaillit néanmoins quand elle aperçut les traits bouleversés du pécheur et quand le regard fiévreux du frère de Jeanne vint s'arrêter sur elle.

— Masaniello^ dit Fernandez, j'ai l'honneur de vous présenter dona Isabella, qui vous a longtemps cherché dans la foule et que vous aviez oublié sans doute de venir saluer.

Le malheureux amant ne sut que répondre.

Une contraction spasmodique lui serra la gorge, il ne put que s'incliner.

— Don Juan, laissez-nous^ murmura la fille du duc d'Arcos.

L'Espagnol se retira.

— Odieux lazarone I grommela-t-il en s'éloignant. Et dire que nous sommes forcés de livrer Isabelle, oui^ de la livrer à ce manant de la grève! Encore quelques

heures, deux jours 1 et la noblesse de Gastille sera vengée I

Fernandez quitta le salon, monta dans sa chambre et prit un bouquet de fleurs artificielles qu'il contempla avec la volupté d'une haine impatiente qui touche enfin au moment où elle pourra s'assouvir.

— Qu'avez-vous, mon ami? dit Isabelle à son fiancé. Pourquoi ce front soucieux, cet air. lugubre? La fête que donne mon père en notre honneur est charmante; mais vous n^étiez pas auprès de moi, je ne me suis point divertie.

— Le duc de Spinola est cependant un beau danseur et un aimable cavalier.

— Gomment dites- vous cela ?

— Le duc de Spinola est un beau danseur et un aimable cavalier.

— Ainsi, vous êtes jaloux?

Masaniello ne répondit pas.

- Jaloux de Spinola I s'écria la jeune fille.

Elle se prit à rire, non sans laisser tomber sur le pécheur, de son œil limpide, un regard plein de reproche et d'amour.

— Isabelle, repartit Masaniello, j'ai compris ce soir bien des choses qu'autrefois Je n'avais pas même entrevues. On s'abuse si facilement quand on aime ! ajouta-t-il avec tristesse.

•-- Et quelles sont ces choses?

— J'ai mesuré l'abîme qui nous sépare l'un de. l'autre, et je vois que je tenterais en vain de le franchir.

— Mon père n'a-t-il pas consenti à notre union? n*éies*vous pas mon fiancé?

— Hélas! comment se pourrait*il qu'un pécheur de la Margellina devint l'époux de la fille du vice-roi?

976 MASANIBLLO

comment vivrais-je au milieu de ces splenéeuf s qui ont environné votre berceau ? Acceptera-t-on ma franchise, mes passions aux brusques allures ? Ces habits que je porte, que je ne quitterai jamais, ne me défendent-ils pas de m'asseoir sur les marches d'un trône ? Isabelle, Isabelle 1 s'il était dans les desseins de Hien que nous nous unissions un jour , ce ne sérail pas vous qui m'élèveriez jusqu'à votre sphère, ce serait moi qui vous abaisserais jusqu'à ce néant d'où je suis sorti.

— Avouez-le, Masaniello, c'est don Juan Fernandez qui vous a suggéré ces réflexions ?

— Hélas! je les ai comprises ! J'ai senti que je n'étais pas à ma place au milieu de cette noble assemblée. J'étais si pauvrement vêtu que je n'ai pas osé m'approcher de vous.

— Vous ne croyez donc pas, Masaniello, que mon affection soit ici un titre suffisant au respect? Quelqu'un aurait-il souri de dédain, par hasard, à la vue de mon fiancé? demanda la noble fille qui promena fièrement ses regards autour d'elle.

^ Celui-là, je l'aurais tué, dit Masaniello*

— Et tu aurais fait ton devoir. Viens, mon ami» viens avec moil

Isabelle prit le bras du pêcheur et le conduisit au milieu du bal.

Les plus nobles senoras, les seigneurs les plus orgueilleux de la cour vinrent saluer les deux amants, et la fille du duc d'Arcos les désignait par leur nom à son fiancé, en disant à chaque pas :

— Don Carmen de Herrera I

— Don Sébastien de ViUaréal !

— Il signer Conde Giovanne deMezzofanti)

A l'extrémité des salons, Isabelle aperçut don Juan

LE PÊOHEUB DE I^APLES 270

Fernandez ccmrbé sur un diyan. L'Espagnol tenait un bouquet à la main. Il s'approcha des fiancés, et montrant le chef du peuple :

— Vous l'avez consolé ? demanda-t-il à Isabelle. Celle-ci dédaigna de répondre.

— Voici àe bien belles fleurs, reprit Fernandez, et II présenta son bouquet à la fille du duc d'Arcos. Elles sont l'ouvrage d'un artiste de Florence, auprès duquel ceux de Napies ne sont rien. Le parfum qu'elles exhalent est plus suave encore que celui des fleurs naturelles. Voulez- vous les accepter, dona Isabella d'Arcos?

— Non, répliqua la jeune fille.

— Pour les offrir à notre cher Masaniello?

Isabelle prit le bouquet, le pressa sur son cœur, le

porta rapidement à ses lèvres et le remit au pêcheur.

L'orehestre avait fait entendre les premières notes d'une sarabande bien connue.

Tous ceux qui voulaient y prendre part s'étaient rangés en couronne au milieu du grand salon. Les appartements du gala offraient un aspect magique Une poussière éclatante montait peu à peu vers les lustres; l'air était saturé de parfums; les danseurs se mouvaient dans une atmosphère tiède, qui leur donnait le délire de la joie, comme l'odeur delà poudre inspire à la multitude l'ivresse des révolutions.

Masaniello avait caché sous son caban le trésor qu'il possédait.

Tout ce tumulte, qui bruissait à ses oreilles, lui devenait insupportable. Il se disait qu'il serait heureux, quand, retiré dans sa chambre, il pourrait presser sur ses lèvres et couvrir de baisers le doux gage d'affection qu'il avait reçu.

Le duc d'Arcos venait de prendre la main de sa fille,

S80 MASANIBLLO

pour faire ime dernière fois avec elle le tour des salons.

Masaniello leur dit adieu et courut s'eufermer chez lui.

Alors^ plein de sa joie^ et d'autant plus accessible aux douces illusions qu'il s'était senti pendant la journée plus triste et plus malheureux, il tira de son caban le bouquet d'Isabelle; il le baisa mille fois, en pensant qu'il avait touché sa poitrine, effleuré ses lèvres^ et qu'elle avait pris une part de ses suaves parfums.

Puis il se coucha, songeant avec délices qu'il reverrait encore dans ses rêves l'image de sa bien-airoée.

Aux premières clartés du jour Masaniello s'élança de son lit.

Il resta quelques minutes au milieu de la chambre, debout, chancelant, les bras étendus, les mains crispées-, la bouche entr'ouverte et les yeux hagards, cherchant à retrouver quelques souvenirs de la veille.

Tout à coup il s'écria, dans un transport impossible à décrire :

— Malédiction! Je l'ai vue, au bras de Spinola^ passer et repasser devant lui, montrant la souplesse de sa taille, rélégance de son corsage, et lui souriant pardessus son épaule nue!... Et moi, où étais-je alors ?••• Ah! je pleurais, relégué dans un angle obscur de ce salon slendide, je pleurais et chacune de ces femmes lascives me jetait un sourire de pitié et de dédain ! parce que je suis pauvre, parce que je ne porte ni plumes, ni dentelle, ni habit chamarré d'or?... Spinolat Fernandez ! et toi, vice-roi de Naples, malheur, malheur à vous ! Je parcourrai nos rues, nos quais, nos places publiques; j'entraînerai après moi des flots de peuple qui viendront heurter les murailles de la Yica-

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ria, les ébranler, les détruire, vous culbutant avec elles et vous ensevelissant sous des ruines 1 Et moi aussi je suis puissant dans Naples^ plus puissant qu'un Spinola, plus puissant qu'un roil

Son œil étincelait d'un feu sombre^ il avait le délire.

Un domestique du palais entra et déposa sur la table une vaste corbeille renfermant un costume complet de grand seigneur.

— Son Altesse le duc d'Arcos prie le chef du peuple d'accepter les insignes de sa dii^nité, dit le valet en s'inclinant.

Et il se retira.

— Les insignes de ma dignité ! s'écria Masaniello. Ahl prepotenti, j'ai donc le droit, comme vous, de porter la plume au chapeau, l'épée au flanc, et de chausser l'éperon que vous faites résonner sur le pavé des rues 1 C'est bien 1

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