LE CONSPIRATEUR
ISBbelle et Jeanne» laissant dame Pédrille sur la porte^ coururent nii devant de Masaniello.
Mais, en 1 abordant, elles tressaillirent Tune et Tautre et ne purent réprimer un cri d'effroi.
La figure du jeune homme annonçait une irritation terrible. Ses yeux étaient iujectés de sang. On voyait ([ue la colère, la haine, et toutes les passions violentes agitaient son cœur.
— Vous! s'écria-t-il en reconnaissant Isabelle, vous ici, senora? Ce n'est point aujourd'hui le jour des visi. tes et des promenades. Rentrez en ville, rentrez-y sur l'heure, et ne quittez plus la maison de votre père, — car demain le carnage et la mort se promèneront dans les rues de Naples.
— Miséricorde ! s'écrièrent les deux femmes.
— A propos, senora, reprit vivement le pécheur, ne m*avez-vous pas dit que votre père était un officier des troupes du vice-roi? Oui, je mêle rappelle, vous m'avez appris cela le jour de notre promenade sur le golfe Eh bien, si votre père vous aime, s'il ne veut pas vous laisser orpheline, qu'il brise son épée ce soir ! — car, demain, point de merci, point de trêve t le peuple écrasera tous les suppôts du despotisme!
Ces derniers mots furent prononcés par le jeune homme avec un accent à donner le frisson.
^ Frère! oh ! reviens à toit dit Jeanne, essuyant la sueur brûlante qui découlait du front de Mnsanieilo.
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— Laisse-moi I cria-t-il en la repoussant.
Il parut néanmoins reprendre du calme et s'approcha d'Isabelle, qui le regardait immobile et glacée.
— Je vous fais peur, luf dit-il, — pardon ! mais n'oubliez pas le conseil que je vous donne. La mesure est à son comble, le jour de la vengeance est venu, et je ne voudrais pas avoir sur les mains, senora, le sang de votre père.
— Malheureux îdit Isabelle, dansée combat fratricide que vous annoncez, peut-être serez-vous la première victime.
—Dieu le veuiUe! dit MasanieHo, pourvu que mon sang féconde la liberté de Naples; pourvu que nos tyrans soient vaincus, et que cette escadre que vems voyea d'id les emporte à jamais loin d^; nous.
Il désignait les galères espagnoles commandées par don Juan Fernandez,etquî, depuis deux heures à peine, avaient jeté l'ancre dans le golfe.
— Demain, ajouta le pécheur, les canons de cette escadre tonneront sans doute contre la révolte, car ils sont aux ordres d'un homme qui soutiendra nécessairement le vice-roi.
— Quel est donc cet homme? balbutia Isabelle avea trouble.
— Cet homme s'appelle Femandez. Âne^n gouverneur des Indes, il vient épouser la fille du duc d'Arco», en lui apportant pour dot trois cent mille ducats, fruit des exactions les plus infâmes. Un matelot, condamné par Femandez à mourir sous le fouet, s'est éciiappé ce matin de l'une des galères et a gagné le port à la nage. Nous tenons de lui tous ces détails, qu'il est impossible de révoquer en doute. Le beau-père et le gendre sont dignes de s'entendre. Si Naples ne brise pas sa cbaine.
elle aura deux vampires au lieu d'un, — mais nous sommes prêts, patience.
Heureusement pour Isabeiie, Masaniello regardait Fescadre, en tenant ce discours, car il eût surpris sur le visage de la jeune fillo le secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors.
Au nom de son fiancé, la pauvre enfant était devenue tour à tour ècarlate et blanche comme le voile jeté sur sa chevelure.
Jeanne n'examinait pas non plus Isabelle.
La sœur de Masaniello suivait avec anxiété le regard de son frère qui, après s'être arrêté, menaçant et sombre, sur les vaisseaux de Fernandez, descendait lentement le long du golfe.
Il rencontra tout à coup la chaloupe saisie la veille par les employés du fisc.
Quelques minutes avaient suffi pour la remettre à flot. Les manœuvres, en ayant relevé le mât, déployé la voile et fixé sohdement l'amarre, s'en étaient allés ensuite, la laissant, coquette et légère, se balancor sur la vague.
Masaniello bondit de surprise.
— Qu*ai-je vu ? s'écria-t-il ; est-ce un rêve ? Jeanne fit signe à Isabelle qui avait eu le temps de
ie remettre.
— Non, mon frère, non, ce n'est pas un rêve. De puis ton départ, la Providence a travaillé pour nous.
Le pêcheur contempla les deux femmes. Sa poitrine était haletante, sa paupière devenait humide. Il se tourna de nouveau vers le golfe et s'écria :
— Oui, c'est elle!... c'est bien elle, ma barque bienaimée! la compagne de ma vie î... mon gagne-pain de chaque jour!... Nous irons encore ensemble affronter
la tempête et nous perdre sur Timmensitél Je vais reprendre mon existence indépendante : Oh 1 la mer, le vent^ les flots, mes horizons sans bornes, ma liberté !... je retrouve tout cela, mon Dieu !
Il étendait la main vers le rivage, et sur ses joues hâlées coulaient d'heureuses larmes.
— Viens, lui dit Jeanne, viens, frère !— Ce n'est pas tout.
Elle prit Masaniello par un bras, tandis qu'Isabelle» le cœur vivement ému, s*appuyait avec timidité sur l'autre.
Le pêcheur tressaillit en sentant cette douce main blanche qui ne craignait pas le contact de ses habits grossiers.
— Eh bien^ Masaniello, dit Isabelle, chagrinerez-vous encore vos sœurs? continuerez- vous de nous parler de meurtre, de sang et de carnage? Pourquoi vous mêler à ces troubles? pourquoi nous rendre malheureuses, quand nous faisons tout pour vous ramener la paix et le bonheur?
Masaniello écoutait cette voix qui résonnait à son oreille comme une musique délicieuse.
Son cœur battait avec ivresse.
Il lui semblait que deux anges étaient venus tout à coup l'arracher aux ténèbres de l'enfer pour lui redonner toutes les joies du ciel.
On atteignit le seuil de la hutte, et dame Pédrille dit tout basa sa maîtresse:
— La nuit approche, ma chère enfant, il faut partir. Mais Isabelle ne l'entendit même pas, et la nourrice
mécontente resta sur la porte, prêtant l'oreille et jetant de temps en temps dans la hutte un regard soupçonneux.
La tille dti vice-roi jouissait de i'étonnement de Masaniello, qui» retrouvant sa demeure toute meublée, éprouvait une émotion aussi vive que celle dont il avait été saisi à Taspectdesa chaloupe.
*- Oh! murmura-t-il, à qui devons-nous ce bienfait ?
— Ne le devines-tu pas, frère? dit Jeanne en lui montrant Isabelle.
Masanielio porta la main sur son cœur et dit à la fille du vice-roi:
— Disposez de ma vie, elle est à vous!
— Ahl répondit Isabelle, vous ne me devez point de reconnaissance ! Ne suis-je pas trop heureuse de vous avoir sauvés? J'avais dans ma bourse de jeune fille quelques ducats superflus^ et je ne pouvais les employer d'une manière qui me causât une satisfaction plus douce.
Elle tendit la main au jeune homme, qui s'agenouilla pour la porter à ses lèvres.
— Ainsi, reprit-elle en le caressant de son regard limpide, vous n'avez plus de raison pour vous livrer au désespoir. Vous ne retournerez plus à Naples; ou, si vous y allez encore, ce sera pour calmer le peuple, pour apaiser la révolte. Promettez- le-moi, je vous en conjure!
Masanielio se releva brusquement.
Il passa la main sur son front et regarda la jeune fille d'un air égaré. On eût dit qu'il sortait d'un rêve consolant et paisible, pour se heurter à une réalité sombre et menaçante.
— Calmer le peuple, — apaiser la révolte ? balbutiat-il avec trouble.
— Mon frère 1 dit Jeanne, oh ! tu ne refuseras pas notre bienfaitrice!
4â HÂSANIELLO
— Pas un mot de plus, — ce que vous me d^nandez est impossible.
— Impossible? s'écria douloureusement LsabeUe.
— Oui^ car ils ont ma pdromesse.
^ Il faut la leur reprendre^ dit Jeanne.
— Y songes-tu, soeur f Ils m'ont nommé leur chef!... ee serait les trahir, et j'en suis incapable !«.« Adieu!
Le jeune homme fît un pas vers la porte; mais Isabelle se précipita devant lui^ les mains jointes et les yeux baignés de larmes.
— Arrêtez, Masaniello!... Tout à l'heure vous me disiez de disposer de vos jours... Hélas! bêlas 1 c'était donc une parole vide, un sentiment qu'exprimait votre bouche et que répudiait votre âme?
— Non, senora, je l'ai dit et je le répète encore : prenez ma vie, prenez mon sang jusqu'à la dernière ^utte, mais laissez-moi l'honneur !
— L'honneur, Masaniello, le faites-vwis consister à ilésoler Naples par le laeiiftre et l'incendie?
— Le crime est à ceux qui ont excité le peuple. Ils forcent le lion à sortir de son antre. Tant pis s'il les dévore I
— Mais œ peuple, Masaniello, c'est vous qui allumez sa colère. Pourquoi souffler sur la flamme quand il dépend de vous de l'éteiadre? ,
— Écoutez, senora, dit le jeune homme, vous venez 4e nous TGùûpe un service qui vous donne des droits éternels à nc^re reconnaissance ; mais s'il faut payer vos bienfaits par une trahison, repreaez-les, senora, reprenez-leS; de grâce, et laissez-moi partir !
— Ahî Masaniello, qui vous parle de mes bienfaits?
— Vous êtes Espagnole, et vous ne comprenez pas mes devoirs.
LE PËGHEUa DE NÂPLES 43
— Je sais que vous allez vous perdre.
— Qu'importe ?
— Le duc d'Arcos a des forces considérables; Naples est remplie de soldats.
— Nous avons Dieu pour nous!
— Mais voy^ Jeanne qui sanglote et qui pleure! vous êtes son unique appui dans ce monde. Que deviendrai*eMe, si la mort vous frappe?
— Elle a Piétro, son fiancé, Piétro, qui ne peut combattre à cause de sa blessure, et qui la protégera si je meurs. Du reste, Jeanne est une digne et courageuse Napolitaine. Elle aimerait mieux pleurer sur ma tombe que de me voir abandonner la sainte cause que j*ai toujours soutenue.
-- Mon Dieu! mon Dieu! dit Isabelle, il ne devine pas mes terreurs; il est sans {4tié I Le jeune homme lui prit la main avec émotion :
— Vous le savez, senora, ma première pensée, tout à l'heure, en vous rencontrant sur le rivage, a été pour \t salut de votre père.
— Mon père! Et si ce n'est pas pour lui que je tremble?
— Que dites-vous?
— Hélas I le péril n'est pas de ce côté, vous seul courez tous les risques.
— Alors, senora, dit le jeune homme avec un frisson dans la voix, puisque le sujet de vos craintes n'est pas celui que je supposais d'abord, il m'est donc permis de croire?.. Oh! non, non, c'est impossible!
^ Ma&Huiello, puis-je donc sans épouvante vous voir courir à une mort certaine?
— Senora, vous ignorez le trouble que vos paroles jettent dans mon cœur. PiUél pitié 1
^ Masaniello ! vous êtes mon ami, vous êtes mon frère...
— Non! dit tout à coup le jeune homme, je ne suis pas votre frère, je vous ai donné dans mes rêves un nom plus doux.
— Eh bien, ce nom je l'accepte! s'écria-t-elle avec une sorte de délire.
— Isabelle!... Oh! prenez garde!... Moi, pauvre pêcheur delà grève, j'obtiendrais votre amour!
— Attendez, reprit la jeune fille palpitante. En vous avouant la faiblesse de mon cœur, je me réserve de vous dire à l'instant même un éternel adieu, si vous n'accédez pas aux vœux que j'exprime.
— Vous me demandez un parjure, dit Masaniello d'une voix frémissante.
— Ce n'est pas être parjure que d'apaiser une révolte que vous avez excitée,
— Ah ! votre accusation est injuste! La colère du peuple n'a été produite que par la mauvaise foi du duc d'Arcos !
Isabelle tressaillit.
— Soit, Masaniello. Mais une faute justiQe-t-elle un crime? Peu importe où sont les torts. Je suis Espagnole, vous êtes Napolitain. Que la révolte éclate, et nous sommes séparés sans retour.
En prononçant ces derniers mots, elle avait repris une attitude suppliante, et ses grands yeux, tout humides de pleurs, achevaient éloquemment les révélations que sa bouche avait commencées.
Quant à Masaniello, il se livrait à lui-même un violent combat.
La lutte entre le devoir et l'amour fut terrible; mais le pêcheur en sortit victorieux.
Il se rapprocha d'Isabelle» l'œil humide, le sein palpitant, et il lui dit en réponse à ses dernières paroles.
— En effet, senora, jamais une faute ne peut justifier un crime. Supposez que le peuple et moi nous ayons eu tort de commettre un premier acte de violence, celui qui nous a trompés odieusement ensuite, et qui a profilé de l'erreur où il nous avait jetés lui-même pour verser le sang des Napolitains sur la place de la Vicaria, cet homme, Isabelle...
— Arrêtez, Masaniello 1
— Cet homme est un infâme I
— Oh ! je vous en conjure, ne me tenez pas de semblables discours.
•* Si la faute est du côté du peuple, le crime appartient au vice-roi, et je me charge du châtiment.
— Mon Dieu I mon Dieu t s'écria la jeune fille au désespoir, je viens de lui dire que je l'aime, voilà sa réponse.
— Vous m'aimez, Isabelle?... Oh ! soyez bénie pour cet aveu qui répand dans mon âme une joie pure et si radieuse!... Vous m'aimez!... Hélas! après vous avoir entendue tout à l'heure, j'aurais voulu mourir !
^ Masaniello! ne soyez plus sourd à ma prière!
Le jeune homme ne répondit pas et baissa la tète avec une tristesse profonde.
— ■ Vous avez raison, reprit-il au bout d'un moment de silence, vous êtes Espagnole et je suis Napolitain : ce qui va se passer doit mettre entre nous une barrière... Vous me haïrez peut-être!... mais je dois faire le sacrifice de voire amour.
— Taisez- vous ! taisez-vous! s'écria Isabelle au milieu de ses sanglots.
— Laissez-moi poursuivre, laissez*moi vous dire
quelle affection sainte et inaltérable j'avais conçue pour vous ! Depuis que je vous ccNinais^ mon coDur lest plein de votre image..*
— Mensonge 1 cfrr vous auriez pitié de ma peine.
— ie souffre ptlus que vous, Isabelle; mais puis*je donc trahir mes frères ?
— Vos frères! vous les conduisez à leur perte. *- Je les conduis à la gloire !
— Oh! non, non, vous ne m'avez jamais aimée!
— C'est parce que je vous aime que je suis inflexible.
— Vous l'entendez, Seigneur^ dit Isabelle en joignant les mains avec angoisse.
— Oui, répéta Masaniello, c'est parce que je vous aime. Si je vous obéissais aujourd'hui, demain je rougirais en votre présence, demain vous auriez le droit de me traiter de lâche]
— De lâche et d'infâme! car j'awais menti à ma conscience, faussé mes serments^ répudié mes principes. J'aurais jeté la base de mon bonheur siu* les souffrances du peuple^ et mon bonheur serait maudit
— Grâce ! Mais joignez-vous donc à moi, mais diteslui qu'il est insensé ! s'écria la jeune allé en courant à Jeanne et lui secouant ie bras avec force.
La sœur de Masaniello pleurait à l'écart.
Elle essuya ses larmes, se leva lentement et montra le ciel à la fille du vice-roi.
— Je commence à croire, dit-elle, que c'est la volonté de Dieu! Avant vous, j'ai supplié mon frère; avant voua, je me suis jetée à ses pieds. Il n'y a que la sainteté d'un devoir qui puisse lui donner la force de résister
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sinsi à sa tendresse fraternelle et à s&a amour. Rési* g&oas-nous et prions !
— Isabelle, atterrée de cette réponse, chancela sur SCS genoux. Son visage se couvrit d'une pâleur effrayante.
Le jeune homme courut ta soutenir et la déposa sur un escabeau de la hutte.
Elle était conaplétement évanouie.
Masaniello s'agenouilla devant elle et prit sa main glacée qu'il approcha de ses lèvres.
— Adieu! murmura-t-il, adieu!... Le ciel est témoin du courage qu'il m'a fallu pour résister à tes pleurs. C'est la dernière fois, peut-être, que nous nous rencontrons en ce monde; mais si je ne dois plus le revoir, si je succombe à l'œuvre, ton nom, avec celui de ma sœur bien-aimée, le nom de mes deux anges, sera sur mes lèvres à mon dernier soupir.
Il se redressa brusquement, prit son mousquet et s'élança hors de la cabane.