‹ Masaniello, le pêcheur de NaplesChapitre 5 sur 15 · UNE RENCONTRE SUSPECTE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE SUSPECTE

La nuit tombait.

Au milieu des ombres du crépuscule on voyait lentement disparaiinre tout le paysage d'alentour.

Masaniello crut remarquer, en sortant de la cabane, une forme humaine assise à quelque distance sous un 2>ouquet de grenadiers et d'oliviers sauvages, plantés autrefois par Jeanne afin d'avoir aux environs de la hutte un peu d'ombrage pendant les grandes chaleurs*

48 HASANIELLO

Il eut un instant l'idée que ce pouvait être un espion.

Néanmoins, comme il n*avait pas de temps à perdre, il passa outre et^ deux minutes après, il pénétra dans la cabane de Piétro.

Depuis quelques jours à peine le contrebandier entrait en convalescence. Il vint p'éniblement à la rencontre du frère de Jeanne et lui serra la main.

G'était un homme âgé de trente ans environ, d'uue physionomie ouverte et loyale, et qui, dans létat de santé, devait être d'une force prodigieuse, car il avait de larges épaules et ses bras Qns trahissaient ses muscles d'acier.

— Reste assis, Piétro, reste assis, lui dit le pécheur.

— Oh t pourquoi n'es-tu pas venu me voir depuis hier ? murmura le malade.

— Parce que je n'avais à te parler que de ma ruine. Aujourd'hui, c'est différent.

— Voyons, est-ce que tu ne te vengeras pas ? lui demanda le contrebandier d'une voix sourde.

— Demain, répondit Masaniello, Naples redeviendra libre ou je serai mort.

— Tu vas soulever le peuple ? Tu vas te battre ? J'aurai bien assez de force pour te suivre... Attends-moi.

— Je te prie de ne pas bouger de place 1 et de m'écouter sans m'in ter rompre.

— Parle, dit Piétro.

— Tu n'as pas cessé d'aimer ma sœur f

— Ah ! pèux-tu me faire une pareille question ?

— Tu désires toujours la prendre pour femme ?

— Toujours.

— En ce cas, guéri ou non, tu ne te battras pas avec nous.

Piétro bondit sur son siège.

— Tu ne te battras pas, s'empressa d'ajouter le pécheur, parce qu'il faut que l'un de nous deux reste pour soutenir Jeanne. Comprends-tu, frère ?

Une larme descendit sur la joue du contrebandier.

— Ainsi, dit Masaniello, voilà qui est convenu. Si tu ne me vois pas revenir demain soir, tu t'appuieras sur le bras de Jeanne, et vous irez ensemble au couvent des Bénédictins. C'est décidément aujourd'hui que le révérend père dom Francesco doit être de retour de Rome, et je vais l'avertir tout à l'heure, en passant, que tu iras lui demander la bénédiction nuptiale pour Jeanne et pour toi.

— Bien ! dit tiétro qui s'efforçait de retenir ses sanglots.

— Allons, frère, si tu ne peux pas combattre, lu prieras pour nous. Le ciel soutient les opprimés et non les oppresseurs. Ayons confiance t

Ils s'embrassèrent en pleurant, et Masaniello sortit.

Son chemin n'était pas de rentrer à Naples. Il longea le mur d'enceinte des fortifications, et se dirigea vers lePausilippe.

Tout à coup la même forme douteuse qu'il avait entr^'vue au sortir de la hutte, se dessina de nouveau sur son passage.

Le jeune homme ramena vivement entre ses mains l'arme qu'il portait sur l'épaule, afin de n'être pas pris au dépourvu, dans le cas où il aurait affaire à un agresseur.

Aussitôt une voix brusque et retentissante lui cria:

— Hé ! hé ! signer, j'entends grincer, ce me semble, la roue de votre mousquet? Corpo di Cristo! c'est de bonne précaution, par le temps qui court et par le

50 MASÂNISLLO

jeu que vous jouez, mon maître ! Toutefois^ ne soyez pas si vif et ne me tuez pas sans m'écouter. Diavoîot je m'y oppose formellement.

Ce discours achevé, le personnage qui venait de le tenir se trouva face à face avec le pécheur,

— Qui é<.es-vous ? demanda le jeune homme^ et que me voulez- vous ?

— Bravissimo, signort voilà qui est parler nettement et sans périphrase. Mais vous avez Tair pressé comme un jeune cerf qui sent la meute à ses trousses. Faisons route ensemble, et je vous répondrai,

Masaniello rejeta son mousquet sur Tépaule, ayant soin toutefois de suivre de l'œil les mouvements de l'inconnu, gaillard robuste de haute encolure, et qui, du reste, était armé jusqu'aux dents.

— Vous allez donc révolutionner Ne pies, caro piscatore? dit le colosse avec une voix railleuse.

— Des questions ? Il me semble que vous devez d'abord répondre aux miennes.

— C'est juste. Ne nous emportons pas. Vous demandez qui je suis ? Eh ! sangue di Cristo, vous ne connaissez que moi !

— Je ne dis pas le contraire I mais vous ferez aussi bien de me décliner votre nom, car je ne suis pas sorcier.

— Corcelli, mio caro, Corcelli, pour vous servir.

— Ah ! ah ! tu es le capitaine de la troupe de bandits du Vésuve?

— Précisément, signor !

— Que veux-tu de moi ?

— • Eh ! mais, carissimo, vous vcws placez, d'un seul bond, sur le terrain de la familiarité t Alors je vais t'y suivre. Ce que je veux de toi ? rien, et je viens t'offirir

tout, liais, avant de m'expUquer frfus dairement, je désire savoir si tes projets de révolte sont sérieux,

— Quel intérêt prends-tu à cela ?

— L'intérêt d'un vrai Napolitain, qui a rameur de la patrie et la haine de l'étranger.

Masaniello dressa la tête.

Il ne pouvait, à cause de Tobsevrité, distinguer le visage de son interlocuteur ; mais son accent lui parut plein de franchise.

— Nos projets sont sérieux, répondit-il.

-^ A la bonne heure, fit le brigand. Mais, perBacco, mon jeune maître, tu oublies que le duc d'Arcos a mis Naples sur le pied de guerre; le Château-Neuf est rempli de couleuvrines et te crachera de ia mitraille du haut en bas de ses bastions.

— Soit, dit Masaniello; je braverai la mitraille.

— Fort bien; mais as-tu fait quelques réflexions, signor piscatore, sur les troupes nombreuses de reitres et de lansquenets casernes dans l'intérieur de la ville? As-tu calculé bien au juste ce qu'il y a de fantassins espagnols et d'arquebusiers de CastiUe échelonnés de poste en poste et de fort^esse en forteresse, du bord de la mer aux Camaldules ? Grots4u que le vice-roi ne lâchera pas à vos trousses tous ses chiens armés? Corpo di Baccot je vous vois tous hachés menu en un €ka d'œil.

— Tes prévisions pourront bien être trompées, honnête bandit. Le bras nu de l'homme du peuple vaut mieux que le mousquet du soldat.

*- Sottises, mio carot Le mousquet du soldat plantera des balles dans le crâne de l'homme du peuple, et, si tu n'as que des bras nus à ton service, les poissons du golfe auront, ces jours*cî, l'agrément de manger

5!i MASANIELLO

ceux qui les prennent. B3n appétit 1 et au diable la liberté !

— Mais où trouver des armes? dit Masaniello, que les raisonnements grotesques du bandit commençp:ent à émouvoir.

— Des armes, carissimo? Eh! ehl le brigand du Vésuve en a quelques-unes à te fournir 1 Mais il s'agit de nous entendre.

— Parle.

— Combien te faut-il de fusils et d'arquebuses?

— Je te le ferai connaître dans une heure, quand j*aurai compté mes hommes, dit Masa nielle.

— Est-ce qu'ils doivent être tous aux catacombes ? demanda le bandit.

— Ah! fît le pécheur étonné, tu connais le lieu du rendez- vous ?

— Je le connais.

— Qui te Ta indiqué?

— Cospettot tu es curieux! Au fait, c'est de ton âge. Mais apprends, pour ta gouverne, que le brigand du Vésuve sait tout et n'indique jamais la source de ses renseignements; c'est le moyen d'y puiser toujours à coup sûr. Non-seulement je connais le rendez-vous des conjurés, mais je puis te dire aussi pourquoi tu t'arrêtes aujjres de ce monastère.

Corct:lli désignait une masse noire qui se détachait dans l'ombre.

Ils étaient arrivés devant le couvent des Bénédictins.

— Bon ! dit Masaniello; et pourquoi, je te prie?

— Tu vas rendre visite à certain religieux que je prendrai quelque jour pour directeur de ma conscience, si je me décide, ce qui est peu probable, à arrêter

mon compte avec Satan, pour en commencer un avec Dieu. Ton moine se nomme dom Francesco. Est-ce bien cela?

— Où Tas-tu connu?

— Dans ma caverne du cratère, où il était encore ce matin.

— Tu railles?

— Non,p^ Baccot J'ai eu l'honneur de saluer, hier au soir, le reverendissimo padre; car, à son retour de Rome, il n'a suivi la route de mer que jusqu'à Gaëte^ ct^ dans le trajet de Capoue à Naples, mes hommes l'ont pris avec cinq autres voyageurs. Je l'ai invité à souper, puis nous l'avons relâché au point du jour pour lui ôter l'envie de nous convertirc

— C'est donc lui qui t'a parlé de moi ?

— Ah I ail I povero ! toujours cette mauvaise curiosité I Non, ce n'est pas lu!. A propos, j'y songe : est-ce que tu as jamais vu la fille du vice- roi, mio amoref

•— Jamais, dit le pécheur avec surprise. Pourquoi cette demande?

— Oh! n'y attache aucune importance! Coi'po di CristOy je me doutais du tour.

— De quel tour?

— Ne t'en inquiète pas. Ces petites Espagnoles ont de l'aplomb. Cospettol Du reste, elle n'a pas mauvais goût, les gaillards de ton espèce ne sont pas communs.

— Tu m'impatientes! cria le pêcheur. Que veut dire ce langage énigmatique?

— Cela veut dire^ mio caro, que je m'occupe de temps à autre de tes affaires, et tu ne dois pas t'en plaindre, puisque je vais te donner le moyen de remporter une victoire certaine. Écoute! va dire bonsoir

S4 HASANIELLO

au moine, prends ensuite le chemin des catacombes, décide l'heure de l'attaque, et viens, au sortir de là, me trouver sur le Vésuve. Tu ne comptes pas, j'imagine, dormir cette nuit? Donc il faut l'employer à nous concerter ensemble. Tu verras mes munitions de guerre ; tu compteras mes troupes que je puis mettre à tes ordres, et je te poserai mes conditions. Est-ce dit? Masaniello hésitait.

— J'espère, mio piscatore, que tu ne me crois pas capable de te tendre un piège?

— Non, dit le frère de Jeanne : dans quel intérêt, d'ailleurs, me le tendrais-tu ?

— Bien raisonné, carissimol Foi de brigand, je suis honnête homme, et tu n'as rien à craindre.

— Ce serment me rassure, dit le pêcheur en riant. J'irai donc te voir au sortir des catacombes.

— Attends! il faut te donner le mot d'ordre.

— Quel est-il ?

— Peste ! quel honneur pour moi !

— N'es-lu pas le héros du jour? Au revoir.

— Au revoir I dit le pêcheur.

Et ils se séparèrent.

Page 1