‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 11 sur 41 · LES FREDAINES DE M. PUNCH · texte numérisé non relu

LES FREDAINES DE M. PUNCH

« Oh! prêtez-moi l'oreille un moment! je vais vous conter une histoire, l'histoire de M. Punch, qui fut un vil et mauvais garnement, sans foi, et meurtrier. Il avait une femme et un enfant aussi, tous les deux d'une beauté sans égale. Le nom de l'enfant, je ne le sais pas; celui de la mère était Judith, — Ri(jlu toi (le roi loi , etc.

» M. Punch n'était pas aussi beau. 11 avait un nez d'éléphant, monsieur! sur son dos s'élevait un cùne qui attei-

POLICHINELLE. il.)

gnait la liautcui' de sa tète; mais cela n'eiiipècluiil pas ([u"il n'eût, disait-on, la voix aussi séduisante qu'une sirène, cl par celte voix (une superbe liante -contre, en vérité!) il séduisit Judith, cette belle jeune iîlie. — Ri(jlii loi de vol loi, elc.

j> Mais il élait aussi cruel (ju'un Tare, et, comme un Turc, il ne pouvait se contenter de n'avoir ([u'une femme (c'est, en effet, mi pauvre ordinaire qu'une seule femme!); et cependant la loi lui défendait d'en avoir deux, ni vingtdeux, quoiqu'il pùl suffire à toutes. Que fit -il dans cette conjoncliu'e, le scélérat? Il entretint une dame. — liiylit loi (le roi loi , etc.

» 3Iistress Judith découvrit la chose, et, dans sa fureur jalouse, s'en prit au nez de son époux et à celui de sa folâtre compagne. Alors Punch se fâcha, se posa en acteur tragique, et, d'un revers de bâton, lui fendit bel et bien la tète en deux.... 0 le monstre! — /?/>//;/ loi de roi loi , etc.

» Puis il saisit son tendre héritier... et le lanc^a par la fenêtre d'un second étage; car il aimait mieux posséder la femme de son amour que son épouse légitime, monsieur! et il ne se souciait pas plus de son enfant que d'une prise de macouba. — Rifjht toi de roi loi , etc.

» Les parents de sa femme vinrent à la ville pour lui demander compte de ce procédé, monsieur! Il prit une trique pour les recevoir, et leur servit la même sauce qu'à sa femme, monsieur! Il osait dire que la loi n'était pas sa loi, qu'il se moquait de la lettre, et que si la justice mettait sur lui sa griffe, il saurait lui a])prendrc à vivre. — Bifiht toi de roi loi , etc.

» Alors il se mit à voyajjer par (oiis pays, si aimahle et si séduisant, que trois femmes seulement refusèrent de suivre ses leçons si instructives. La première était une simple jeune fdle de la canipajjne; la seconde, une pieuse abbesse; la troisième, je voudrais bien dire ce qu'elle était, mais je n'ose; c'était la i)lus impure des impures. — Riyla lot de roi toi , etc.

» En Italie, il rencontra des femmes de la pire espèce; en France, elles avaient la voix trop haute; en Angleterre, timides et prudes au début, elles devenaient les plus amoureuses du monde; en Espagne, elles étaient fières comme des infantes, quoique fragiles; en Allemagne, elles n'étaient que glace. Il n'alla pas plus loin vers le Nord; c'eût été folie. Ptiyhl loi de rot toi, etc.

» Dans toutes ces courses, il ne se faisait aucun scrupule de jouer avec la vie des hommes. Pères et frères passaient par ses mains. On frémit rien qu'à ])enser à l'horrible traînée de sang qu'il a versée par système. Quoiqu'il eût une bosse sur le dos, les femmes ne pouvaient lui résister. — nifjlit lot de rot lot , etc.

» On disait qu'il avait signé un pacte avec le vieux Nicl>'las, comme on l'appelle; mais, quand j'en serais mieux informé, je n'en dirais pas plus long. C'est peut-être à cela qu'il a dû ses succès partout où il est allé, monsieur; mais je crois aussi, convenons- en, que ces dames étaient un peu couci-couci, monsieur! — lii'jlii lot de rot lot , etc.

» A la tin, il revint en Angleterre, franc libertin et vrai corsaire.... Cependant le jour approchait, le jour où il devait solder ses comptes. Quand le jugement fut prononcé.

il ne lui vint (juc des pensées de rases en songeant à l'exécution; et quand le bourreau au front sinistre lui annonça (]ue tout était prêt, il lui fit un signe de l'œil et demanda à voir sa maîtresse. — Hifjlii loi de roi lot, etc.

» Prétextant qu'il ne savait comment se servir de la corde qui pendait de la potence, monsieur, il passa la tête du bourreau dans le nœud coulant et en retira la sienne sauve. Enfin le diable vint réclamer sa dette; mais Punch lui demanda ce qu'il voulait dire : on le prenait pour un autre; il ne connaissait pas l'engagement dont on lui parlait. — liifjlil toi (le vol loi , etc.

» Ah! vous ne le connaissez pas? s'écria le diable : trèsl)ien ! je vais vous le faire connaître. Et aussitôt ils s'attaquèrent avec fureur et aussi durement qu'ils le purent. Le diable combattait avec sa fourche; Puncli n'avait que son bâton, monsieur! et cependant il tua le diable, connue il le devait. Hourra! OUI Nick (Satan) est mort, monsieur! » — Rigltl toi de roi loi , etc. '

HANSWUnST.

Ee Polichinelle allemand, Hanswurst (,Tean lîoudin), est, liour le caractère et l'esprit, un mélange de Pulcinella et d'Arlequin, mais fort dissend)lable pour ce qui est du costume. — Au seizième siècle, Hanswurst ressemble, par son extérieur, au Pulliciniello napoHtain d'alors, mais bien plus gras et replet que celui-ci : « C'est, dit 3E iMagnin, une espèce de fraïua-iripe (farceur de haute graisse....) Depuis deux siècles, le type physique et moral de Ilans-

152 LA COMKDIF. ITAI.TKNM-:.

wurst a pou varié. Ce Jjouflbii, suivant Lessing, possùde deux qualités caractéristiques : il est balourd et vorace, mais d'une voracité qui lui prolile, hien différent en cela d'Arlequin, à r[ui sa {gloutonnerie ne profite pas, et ([ui reste toujours léjjer, svelte et alerte. En Hollande, Jlanswurst ne fait plus, depuis lon/jtemps, que l'office de Paillasse : il bat la caisse à la j)orte, et invite la foule à entrer. Comme acteur et comme marionnette, il a été supplanté par llans Pickdharinrj (Jean-liiirou/salc), nous dirions plutôt dessalé, et plus récemment par Jan-Klaasscn [Jean-Nicolas). Celui-ci, devenu le héros des marionnettes hollandaises, s'est approprié, non sans succès, les mœurs turbulentes et gaiement scélérates du Punch anglais et du Polichinelle parisien.... En Allemagne, Ilanswurst a eu plusieurs rivaux: il a dû céder plusieurs fois le pas à Arlequin , à Polichinelle et à Pickelharing. » Au siècle dernier, ce personnage était joué dans la troupe allemande improvisatrice, par Preliauseï', qui en avait fait une sorte de valet ayant quelque ra})port avec le Brighella. Mais le théâtre improvisé viennois ayant dû céder la place au genre classique, le JIanswuust a été remplacé par Caspeiu.e, le joyeux paysan autrichien.

MEO-PATACCA.

A Pkome, les habitants du Trastevere ont deux types qui sont certainement de la famille de Polichinelle; types qui ont cependant un peu vieilli : c'est 3Ieo-Patacc.a et son fidèle compagnon Marco-Pepe.

Meo-Patacca est Trasteverin, il prétend descendre de

fx-

Macciis cdiiiiiK' Piilfiuclla, vc (]ui est très- possible. Il est, coiiiine lui, spirituel et insolent. Il ne peut pas non jiliis souHVir la contradiction, et son meilleur moyen de persuasion, c'est son hàlon. Il commence par frapper, et quand il a assommé son homme, il s'explique avec lui. Il a l'œil vif et brillant, le visage brun, le profil exagérant le type romain de l'ancienne Rome. Il est la personnification du Trasteverin, ie descendant de Néron ou de Maccus, dont le sang s'est légèrement mélangé en route. 11 parle le dialecte romain, et ne prononce pas une phrase sans répéter deux fois le mot le plus énergique, comme : « Je veux que vous fassiez cela, je le veux. » « 11 avale, dit M. Mercey dans son Théâtre en Italie, toutes les syllabes finales des infini- » tifs. 11 dit sape pour saperc, et fa pour /are; ou bien, il » remplace les dernières syllabes de ces mots par la parti- » cule ne, qu'il place à tout propos; alors il dit fane pour •0 fare, sapene pour sapcre, chine pour chi , quine pour qui. y> Il se plaît encore à déplacer les / et les v. quand il parle » de sa gloire, il ne dit pas yloria , mais yrolia, etc. »

Giuseppe Berneri a écrit tout un poëme en dialecte populaire de Rome (// Linr/uaggio romanescho) en douze chants, imprimé à Rome en lC8o, sur 31eo-Patacca, et ce poëme serait peut-être tombé dans l'oubli, si Bartolomeo Pinelli, le dessinateur romain, ne l'eut illustré en 18:25.

Le poëme de Berneri commence ainsi :

« Je chante la gloire du plus brave des jeunes plébéiens de Rome... le plus redouté de tous les chefs de leur bande. »

(<r // capo-ti'uppa (Iclla gcnic sfjherra. s) Conmie qui dirait de

154 LA COMÉDIE TTATJKNNE.

la race querelleuse, lapa}{euse et tant soi! peu assassine..,. « l"^t, (juoique né dans une simple boutique, un souffle guerrier embrase son àme, et il a du sel dans sa salière. E sale in :iicc(i. »

Meo-Patacca s'irrite de l'audace de « ces canailles de Turcs infâmes » qui osent assiéger Vienne, cette cité chrétienne. Il forme le projet d'aller la délivrer, et s'arrétant devant la statue de ^larc -Antoine, « qui a la main levée en signe de trionqilie », il la regarde et dit : « Qui sait si l'on ne verra pas un jour dresser ici une autre » statue? Qui sait si un lionnne que j'appelle moi ne s'en » montrera pas digne? » Ses conqjaguons, au nombre de dix, qui le suivent comme les moutons suivent le premier de la bande, l'admirent déjà et s'inclinent devant lui. Alors il les promène parmi les ruines de l'ancienne Rome et enflamme leur courage par des discours belliqueux. 11 lui suffira, leur dit- il, d'une troupe de cinq cents jeunes Trasteverins , courageux et bien armés de crache -feu (arquebuses), dorindanes , liiafjiieiiiarts et frondes, pour chasser le Turc. Il leur parlerait encore si la troupe, fatiguée de ne rien dire, n'eût interrompu ses harangues par des Viva Mco-Paiacca! riva! h réveiller les cendres des vieux Piomaius du C^auqio Vacciiui; et, au milieu des acclamations de la foule, il est porté en triomphe à son logis.

Au commencement du second chant, tous ces héros sont prêts à partir, « c'était l'heure où les charcutiers, les frui- » tiers et autres nuirchands de victuailles, étendent, avec » des perches, drs toiles devant leurs boutiques pour les

l'OLlCHlNELLK. lôô

» protéger contre la chaleur ([iii devient insupportable, » atin de faire plaisir à ceux qui vendent de l'eau glacée. » C'était midi, » . . . . quand 3Ieo-Patacca est entouré d'une troupe de fenniies qui arrivent en poussant des cris de déses- ])oir. Ce sont les épouses plus ou moins légitimes des héros ([ui vont suivre Patacca. Puis, après bien des discours, il sort triomphant de cette lutte, « qu'il regarde comme la » plus pénible qu'il eût jamais soutenue ; rien n'arrête plus » cette brave armée. Elle va partir, quand arrive la nou- » velle de la délivrance de Vienne par Sobieski. » Meo- Patacca n'est pas bien sur de n'avoir pas été pour quelque chose dans la déconfiture du Turc. Il convoque ses compagnons, et on se livre à de grandes réjouissances. Pendant la fête , on apprend que Bude a été prise d'assaut par les chrétiens, et que les juifs se sont joints aux Turcs pour repousser l'attaque. « Vengeance! vengeance sur les juifs! » Cette parole, jetée au milieu de la foule, n'est bientôt plus qu'un cri, et toute l'armée de Patacca se rue dans le fjlwiio (quartier des juifs), qu'elle attaque et pille, à la plus grande gloire de Dieu.

C'est au théâtre de Palla-Cunla, dit 31. Mercey, ({ue Meo-Patacca , plutôt héros épique que dramatique, figure dans une foule de petits drames à coups de bâion. « Mais il s n'est plus si méchant homme qu'autrefois. 11 est vrai que » le bravo a changé de costume, de caractère et d'état. » Au lieu du fuiifio, de la veste et de la culotte de velours à » double rang de boutons argentés, il a revêtu de mé- » chantes guenilles, et tient, par son costume bigarré, le » milieu entre Brigliella et Polichinelle. »

156 LA COMKDIK ITALIE^M■;.

Lors de son srjoiir îi Rome en 1740, le président de Brosses écrivait ceci : « Tontes les troupes de comédiens que j'ai vues en ce pays- ci sont au moins aussi bonnes que celles de Paris; ils ont des personnages que nous n'avons pas; tel qu'un Briguelo (Brigliella), premier Zanni, qui tient lieu d'Arlequin et qui en a le masque, mais avec un habillement différent; pour second Zanni, une espèce de Polichinelle en guenilles, fait tout autrement que le nôtre, et plus semblable à l'ancien Pierrot. Vous ne lui voudriez pas de mal, si vous le voyiez dans le milieu d'une synagogue, empruntant de l'argent des juifs, qui, après lui avoir fait une usure damnable, exigent encore, pour lui compter son capital, qu'il se fasse juif... C'est alors die va in collera, et qu'avec le grand bois dont il est armé, da loro basionaïc tante c tante. En un mot, ils me font souvent rire et hausser les épaules. Ce sont d'excellents comédiens et de misérables comédies. »

D'après les dessins de Pinelii, les costumes de Meo- Patacca et de Blarco-Pepe se ressendjlent beaucoup. Les cheveux sont retenus dans une sorte de résille en étoffe; le col est dégagé, bien qu'ils portent une sorte d'écharpe qui sert d'ornement sur les épaules et qui se noue en une grosse rosette sur la poitrine. Une large ceinture retenait jadis un poignard; mais les armes ayant été défendues, ils le remplacèrent par une forte trique. La veste, ou plutôt le le gilet à manches, se boutonne de côté. Les culottes sont ouvertes aux jambes comme au temps de Berneri; mais les jarretières nous semblent plus modernes, ainsi que les escarpins à boucles d'acier, que Meo-Patacca n'a jamais dû

porter au dix-septième siècle. Il porte aussi lefmujo a larges bords et le manteau.

Pinelli a certainement pris ses types parmi ses amis et compatriotes du Trastcvcre , ce qui donne à Meo-Patacca, ainsi velu I planche 10), plutôt l'air d'un hravo que d'un Puk'inella en (guenilles, tel qu'il était il y a encore quelques années.

Page 1