GROS-GUILLAUME
A la fin du seizième siècle, V enfariné français, le barbouillé, comme on disait alors, était RoJjert Guérin, dit Lafleur, mais plus connu sous le nom de Gros-Gi'ii.laime.
Il était comédien de l'hôtel de Bourgojjiie, dirijjé par Valeran, dit le Picard, comme qui aurait dit farceur et beau diseur.
Rabelais dit dans Garjjantua : « Allait voir les basleleurs, trejectaires {trajctiaiorc , joueur de gobelets) et theriacleur, et considérait leurs gestes, leur mise, leiii's sobressaultx et beau parler; singulièrement de ceulx de Chaunis en Picardie, car ils sont de nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes. »
Le véritable nom de Valeran était Lecomte : « C'était, dit Tallemant, un grand homme, de bonne mine; il était chef de la troupe, il ne savait que donner à chacun de ses acteurs, et il recevait l'argent lui-même à la porte. »
Gros-Guillaume était plus qu'un farceur, c'était un acteur remarquable, fort estimé d'Henri IV et de Richelieu, et mandé souvent au Louvre pour divertir le Béarnais, qui se donnait le plaisir de faire mettre en scène les ridicules et le langage des seigneurs de sa cour, entre autres le maréchal de Roquelaure, à propos duquel Tallemant des Réaux raconte le fait suivant :
« Une fois le roi le tenoit entre ses jambes tandis qu'il faisoit jouer à Gros-Guillaume la farce du (jcntilltomme (jaacon. A tout bout de champ, pour divertir son maître, le maréchal faisoit semblant de vouloir se lever pour aller battre Gros-Guillaume, et disoit : « Cousis, ne bous Jâcliez.... » Il arriva qu'après la mort du roi, les comédiens n'osant jouer à Paris, tant tout le monde y étpit dans la consternation, s'en allèrent dans les provinces, et enfin à Bordeaux. Le maréchal y étoit lieutenant du roi; il falloit
demander permission : « Je vous la donne, Iliu' dil-il, à condition que vous jouerez la farce du rjeuiilhomme gascon. » Ils crurent qu'on les roueroit de coups de bâton au sortir de lii; ils voulurent faire des excuses, « Jouez, jouez seulement », leur dit-il. Le maréchal y alla; mais le souvenir d'un si bon maître lui causa une telle douleur, qu'il fut contraint de sortir tout en larmes dès le commencement de la farce. » •
Gros-Guillaume avait été boulan{!fer. Gras outre mesure, il portait deux ceintures; l'une au-dessus, l'autre au-dessous du ^■entre. Yètu de lilanc, il n'avait pas adopté le masque de Pagliaccio, mais se couvrait la figure de farine, qu'il faisait voltiger tout autour de lui en s'entlant les joues et au moyen de certaines grimaces. 'J'urlupin, Gaultier Garguille et lui furent les seuls véritables bouffons français. Avec Gaultier Garguille et Gros-Guillaume, qui moururent à quelques mois de distance, la farce française mourut aussi.
Gros- Guillaume portait une blouse en toile blanche, un pantalon à larges raies de couleurs voyantes, et un bonnet rouge. «... G'est mon valet Guillaume le Gros..., dit Gaultier Garguille en parlant de lui, et le recognois à son habit bariolé à la façon des Suisses de François 1", et à son ventre fait en calebasse. »
PEDUOLINO.
Pedrolino, Piero, Pierrot est le mcnie personnage, paraissant sur la scène italienne dès 1547 dans une comédie
(le Ci'istoluru (laslelletti, sous lu dénomination de Piiauiu vulci, nous le retrouvons remplissant le même emploi dans / Bernardi, de Giovammaria Cecchi, en loGô, et dans les pièces de Luigi Grotto, entre autres dans la Alliera, 1587; il joue sous le nom de Pedikjlin les valets naïfs avec Bi:r- Toi.iN (Zeccha). Dans la troupe des Gelosi, de 1578 à 1004 inclusivement, les rôles de valet sont joués par Pedrolino, Burattino et Arlecchino.JLe Pedrolino y est un type trèscomplexe, qui, comme caractère, a les plus grands rapports avec notre Pierrot français moderne; mais ce qui le caractérise surtout, c'est son honnêteté. Dans les cinquante scénarios de Flaminio Scala, il est presque toujours l'amoureux préféré de la soubrette Franceschina, qui pourtant reçoit les hommages de Pantalon sans préjudice de ceux d'Arlecchino et de Burattino. Il est aussi parfois le mari de Franceschina, et joue alors le rôle de Sganarelle; trompé par sa femme, il s'en aperçoit, lui reproche sa coquetterie, mais finit par reconnaître que c'est lui qui a tort et demande son pardon, qu'il n'obtient qu'à grand'peine. Valet de la coquette Flaminia, il ne veut pas se charger de faire parvenir ses billets doux à son amant Orazio. Flaminia, ainsi qu'Orazio, l'injurient et le traitent de coquin et d'entremetteur. Il se met dans une furieuse colère, après (juGi il pleure dans le sein d'Arlequin sur la perte de sa bonne réputation.
Valet de Pantalon, et chargé de surveiller la femme de son luiiître pendant que celui-ci va dormir, Pedrolino s'endort de son côté, ou bien il boit avec le Capitan Spavento et le Docteur, et tous trois, ivres « comme des
singes », font les plus grandes extravagances, et finissent par tomber à terre, « où ils restent. » Le lendemain, Pantalon, furieux d'apprendre que sa femme a été se promener pendant son sommeil, reproche à Pedrolino, encore tout endormi et fatigué de l'ivresse de la veille, son manque de surveillance. Pedrolino, ne se souvenant de rien, ne comprend rien aux criailleries de son maître. Pantalon, hors de lui, le bat, et, pour le tirer de son abrutissement, le mord au bras à belles dents, et le laisse tout en larmes; mais, le premier chagrin passé, Pedrolino jure de se venger : il fait si bien que tous les personnages de la pièce mystifient Pantalon, en lui persuadant qu'il a l'haleine très-mauvaise. Celui-ci finit par le croire, et se fait arracher quatre dents excellentes. Après quoi il s'aperçoit qu'on l'a bafoué, et que Pedrolino est l'auteur de cette méchanceté. Celui-ci fait le fou, pour échapper aux coups qui le menacent.
II est poltron, fanfaron. Ayant à se venger d'Arlequin, il arrive armé jusqu'aux dents, aperçoit son ennemi, et se précipite sur lui les armes à la main. Arlequin, armé d'une barre de porte, l'attend de pied ferme. Là, en face l'un de l'autre, ils se disent mille injures, comptant que les assistants les empêcheront de se battre. Le Capitan veut les séparer, alors les voilà de se frapper avec acharnement, mais c'est sur le Capitan que tombe cette grêle de coups. Ailleurs, après s'être vanté de ne rien craindre, Pedrolino aperçoit Arlequin couvert d'un vêtement blanc, une lanterne à la main ; il n'achève pas la conversation, et s'enfuit à toutes jambes.
2fin LA COMEDIE ITALIENNE.
Ses chagrins ne l'enipèclient pas de niangvr; il vient de recevoir des coups, il se plaint et pleure. Il rencontre Arlecchino qui lui apportait de la part du Capitan un plat de macaroni. Pedrolino accepte, continue de pleurer, tout en mangeant comme un ogre; Arlequin, attendri, pleure aussi et se met à manger avec lui; arrive Burattino, lequel, les voyant manger et pleurer, s'approche en pleurant, et met la main au plat. Aucun d'eux ne dit mot, le macaroni, arrosé de larmes, est bientôt englouti, après quoi Pedrolino, tout larmoyant, dit à Arlequin : « Vous baiserez les mains au Capitan de ma part > , et il sort. Burattino donne la même commission à Arlecchino, et sort de l'autre côté, toujours pleurant. Arlequin, fondant en larmes, s'en va aussi en léchant le plat.
I^a peur l'emporte sur tout chez Pedrolino. Tandis qu'd déjeune sous un arbre avec Arlequin et la belle Dorinda , le repas est interrompu par un ours gigantesque qui s'avance vers eux. A cette vue, Pedrolino se lève, l'ours en fait autant, et pendant qu' Arlecchino, pour le distraire, lui jette toutes les })ommes du déjeuner, que celui-ci attrape adroitement dans sa gueule, Pedrolino, fort malade , décampe ; Arlequin le suit , et l'ours enlève Dorinda, qui s'y prête de bonne grâce.
Vêtu d'une longue chemise blanche, coiffé d'un chapeau de paille, un grand bâton à la main, il est chargé par son maître de remettre une missive amoureuse à Isabelle; mais, par suite de ses distractions habituelles, il la perd, s'en aperçoit, et, ne sachant comment s'acquitter de sa commission, il a l'heureuse idée de voler un porteur de
PTF.RROT. 261
lettres. Il prend la première lettre venue dans sou panier et la remet à Isabelle, ce qui occasionne une intrigue des plus compliquées.
Dans un autre canevas, vêtu en mendiant, avec un linge sur un œil, il rencontre le Capitan et lui deniandf la charité en le regardant fixement de son autre œil. Le Capitan , fatigué, impatienté de ce regard, lui en demande la raison. « C'est qne je suis physionomiste, répond Pedrolino, et que je vois à votre figure que vous serez pendu bientôt. » Le Capitan, pour se débarrasser de ses pronostics désagréables, lui donne quelque monnaie; une autre personne, pour avoir la paix, lui donne du pain et du vin. Pedrolino va s'asseoir dans un coin, mange et boit; mais il est trèsdégoûté. Ne trouvant pas le pain propre et le vin bon, il jette l'un et l'autre dans les jambes de ceux qui l'en ont gratifié, et va s'enivrer à riiôtellerie.
Il est malin, et fait beaucoup de farces à tout le monde; il prend les habits de Cassandre le Siennois , son maître, et se fait passer pour lui; il s'habille en femme, et se fait enlever jiar le Capitan; il tait boire des saletés à Arlequin ou à Burattino; il habille Pantalon en femme pour venir à un rendez -vous sujjposé, lui disant que tel est le caprice de la dame, qui veut au moins sauver les apparences; il conte la même bourde au Docteur, et lui assigne le même rendez-vous, auquel il assiste en se cachant. Après beaucoup de propos amoureux, les deux vieillards se reconnaissent et ne manquent pas de se battre.
Dans certaines pièces, il est intrigant et devient le valet des jeunes gens. 3Iais, là encore, le fond de son type est
de faire des nialices et des bouftbnncries, comme, le morion en tète, l'épée au flanc, d'imiter les bravacheries du Capitan Spavento.
Il figure aussi dans les ballets féeriques. Il y en a un où il fait le muet et joue en pantomime.
Tel est le rôle de Pedrolino dans le recueil de Flaminio Scala. Ce serait donc à tort que, dans ces derniers temps, on aurait attribué au type de Pierrot une origine moderne toute française.
« Jusqu'au milieu du dix-septième siècle », dit ^1. Edouard Fournier dans un article récent à propos de Molière, « la » Comédie italienne n'avait eu qu'un personnage niais, » Arlequin : c'était à lui qu'on jouait les méchants tours, » c'était lui qui recevait les coups de bâton. Dominique » vint qui changea tout cela. Vous savez qu'il jouait les » Arlequins; mais, homme d'esprit comme il l'était, in- » struit, ami des gens de lettres, il ne pouvait s'accom- » moder, même sous le masque, d'un personnage à l'im- » perturbable niaiserie. Il connaissait d'ailleurs, comme l'a » fort bien remarqué Léris dans son Dictionnaire drama- » tique, le génie de notre nation, qui veut de l'esprit par- » tout. Que fit-il donc? Il en mit dans le rôle d'Arlequin, » et dès lors ce fut un rôle retourné, une métamorphose «complète. Comme le succès justifia Dominique, on le » laissa faire. La comédie avait à cela gagné un person- » nage; mais, en revanche, elle en avait perdu un, et bien » plus indispensable que cet intrus charmant. Comment, j> sans le niais nécessaire, pourrait-elle tenir sur pied son B répertoire?... Il fallait, de nécessité, un imbécile pour les
IMKKHOT. 263
» besoins du répertoire, pour ks jeux de scène des acteurs, » pour les menus plaisirs du public. Un bon basard, inspiré » par Molière, le mit au monde un beau jour ; ce fut » Pierrot.
» Voici dans quelle circonstance il arriva, voici com- » ment, ainsi que l'a fort bien dit des Essarts, on vit > paraître ce singulier personnage « né français sur la » scène italienne. »
C'est Molière qui, le premier, dans Don Juan on le Festin de P/e/Tc, pièce tirée d'un canevas italien intitulé il Convitalo di Pielra : c'est-à-dire l'Invité de Pierre, baptisa un paysan du nom de Pierrot. 3Iolière s'était servi du canevas italien, qui avait déjà été donné à Paris en 1659 par le sieur de Villiers, comédien à l'bôtel de Bourgogne, et le sieur Dorimon en avait fait jouer un autre à Lyon en 1658 et à Paris sur le théâtre de la rue des Quatre- Vents en 1661. Molière donna le sien en 1665. Corneille de Flsle en lit un pour le théâtre Guénégaud en 1677, et le sieur llozimont en composa un aussi pour la troupe du Marais en 1669.
« Ce qui avait tenté Molière, dit ^I. Edouard Fournier, » quand il lit Don Juan, c'était le succès de la pièce des T) Italiens; celui qu'obtint sa comédie vint les tenter à leur » tour. Il s'était inspiré d'eux, ils s'inspirèrent de lui. Au » commencement de février 1675, quinze jours à peine B avant la mort du grand honmie, ils représentèrent sur T> leur théâtre un nouvel imijroglio composé des meilleures » scènes de leur ancienne pièce, il Convitato di Pietra, et » surtout des parties les plus amusantes qu'ils avaient détan chées de la comédie de Molière. Cette bigarrure comique,
■J(it LA COMEDIK ITALIENNE.
» pour la(|U(.'llL' ils avaient procédé' coninic ixjiir l'iuibit de » leur Arlequin, était intitulée Af/f/ii(iii(i al amriiaio di Picira, » c'est-à-dire addilion, (iiignicntatiuii, et non pas suilc au » Festin de Pierre , coninie on l'a répété partout, depuis ^ Jlobinet juscpi'au cataloyiie Soleinnc.
» Parmi les personnages qui étaient passés, accommodés » à l'italienne, dans cet étrange salmigondis scénique, se » trouvait Pierrot conservé de toutes pièces, avec sa niai- » série, ses naïves amours, et, de plus, non débaptisé. On » ne comptait guère sur ce nouveau venu ; aussi l'avait-on , » à tout hasard et connne par charité, confié à un pauvre » gagiste de la troupe appelé Giraton. 11 fit merveille. Les » autres eui'ent le bon esprit de ne pas être jaloux, et du » même coup, par le même succès, le personnage et le 3 comédien se trouvèrent avoir concjuis leur droit de » bourgeoisie.
«Pierrot, à partir de ce moment, ne quitta plus la ï Comédie italienne. En dépit de sa nouveauté, en dépit » de son nom français, il devint aussi bien type que tous îles autres, aussi bien que Mezzelin, Lelio, Cassandre, «aussi Lien qu'Arlequin lui-même, dont son arrivée jus- » tifiait l'émancipation, et qui l'accepta très -volontiers «comme héritier de son ancienne bêtise, comme victime » de sa malice de fraîche date. Piien ne prouva bientôt » plus qu'il était un personnage d'importation récente, s tant il fut vite et utilement mêlé à toutes les pièces. Type » acquis désormais et pour toujours naturalisé , il eut ses ï succès, il eut ses acteurs, qui s'approprièrent sa bèlise » dès lors traditionnelle et son masque enfariné. De ceux-là
ï fut Ilamoche, qui faisait merveille vers 1712, et pour qui «je croirais fort que fut composé l'air Au clair de (a lime, » toujours attribué sans la moindre preuve à Lulli.
» Le costume de Pierrot était déjà ce que nous le con- » naissons. 3Iolière, dans son Don Juan , lui avait donné la i> blouse blanche du paysan français , telle que la porte > encore Colin , le garçon endormi des dernières scènes de » Georges Dandin. En se faisant personnajje italien, Pierrot «dut changer cet habit; mais il en garda du moins la » couleur. Celui qu'il prit alors et qu'il n'a plus quitté est » emprunté au Pnicinello napolitain. Seulement, chez ï Pierrot, le surtout est plus court, plus serré à la taille, «comme un justaucorps, et le pantalon a moins de lar- «geur'.... Enfin, et ceci n'appartient pas à la Comédie » italienne, mais à la tradition des anciens badins français, » tels que ceux de l'époque romane, les pistori, dont le » nom s'est perdu dans notre mot piire , tel que Gros- » Guillaume et Gaultier Garguille, Pierrot s'enfarina le » visage. »
Malgré ces assertions ingénieuses, il est impossible de croire que Giraton n'ait pas eu des traditions du personnage de Pedrolino, puisque ce personnage, apporté par lui sur la scène italienne-française, s'accorde de tous points
' « L'uniforme blanc des gardes-françaises » , dit M. Ed. Fournier, (( rap- )) pelait un peu le costume du naïf farceur ; aussi partout les appelait-on des 1) pierrots. Le gamin ne s'en tenait pas là : lorsqu'il voyait passer quelque 1) soldat au blanc uniforme, il imitait le cri du moineau, qui s'appelle aussi » un pierrot, il faisait piou-piou; de là le sobriquet donné encore aux soldats » d'infanterie ».
avec celui de son ancêtre italien : même poltronnerie, môme gourmandise, même naïveté souvent malicieuse, même bêtise mêlée de bon sens, même fond d'iionnêteté et de candeur. Quant au costume, nous n'avons rien pu trouver qui nous renseigne au juste sur celui (jue portait le Pedrolino de FI. Scala. II est bien dit, dans un scénario, que Pedrolino est vêtu d'une grande chemise et coiffé d'un chapeau de paille. Était-il enfariné comme Pagliaccio, et déjà vêtu de blanc? Gela est fort possible. Le caprice crée moins qu'on ne pense dans ces costumes de la fantaisie classique qui se transforment sans sortir absolument de la tradition. Giraton, renseigné sur le vrai caractère du Pedrolino ancien, a dû l'être aussi sur sa figure et son habillement. Quant à son nom francisé, il est hors de doute que c'est le même nom, car, dans le recueil de Gherardi, les personnages qui lui parlent l'appellent indifféremment Pierrot ou Pierô.
Selon nous, Giraton ne fit donc que rajeunir et adapter à la scène franco-italienne le personnage de l'ancien Pedrolino. Prenant, dans son caractère, le côté dominant dans le plus grand nombre des canevas de Scala et délaissant le côté intrigant qui lui était quelquefois attribué par exception, il le rapprocha du type de Bertoldino, dont, longtenq)s avant lui, le type se confondait avec celui de Pedrolino. Il s'enfarina à l'exemple des anciens badins français dont parle M. Edouard Fournier, et qui, eux-mêmes, comme Pagliaccio avec son masque blanc et sa farine, Pulcinella et Arlequin avec leur masque noir. Pantalon et Brighella avec le masque marron, Coviello et le Docteur,
chacun avec leur masque d'une couleur distinctive, sont des mimes antiques au visage noirci, bruni, rougi ou blanchi, ressuscites, dit-on, à la renaissance, mais qui, selon toute probabilité, n'avaient jamais disparu des tréteaux italiens.
Comme Pedrolino avait été la personnification du paysan italien. Pierrot fut celle du paysan français, et devint, chez nous, le type le plus populaire après Polichinelle.
Dans les canevas et pièces du théâtre de Gherardi, Pierrot est toujours valet, soit du Docteur, soit de Brocantin ou de Cinthio, comme, dans les pièces et pantomimes françaises, il l'est de Cassandre. C'est l'être qui dit tout ce qu'il pense et qui ne connaît aucune distinction sociale. Ce privilège de tout dire, acquis à la finesse et au savoir-faire de la soubrette, l'est également à la simplicité et à la maladresse de Pierrot. Il ne se fait pas faute de morigéner son maître.
« Pierrot. Monsieur, monsieur, je viens vous dire une fois pour toutes que je suis assez content de vous, et que je vous ai toujours aimé plus que vous ne méritez.
— Je te suis bien obligé de l'honneur que tu m'as fait. Pierrot. Couvrez -vous. Vous m'avez payé mes gages
exactement, et je les ai mangés de même à votre service.
— Je n'en suis pas cause! Mais, Pierrot, qu'as-tu? Je te trouve tout changé.
Pierrot. Ce ne sont pas là vos affaires. Je serai changé si je veux, et je. ne le serai pas si je ne veux pas.
— Je te demande pardon de m'être ainsi intéressé dans ce qui te regarde.
2C8 L\ CO.MEJJIE ITALIENNE.
PiEuiioT. Tenez, monsieur, c'est que, sans tant de préambule, je veux savoir ce que vous prétendez me donner f)our ma récompense ?
— Mais tu avoues toi-même que je t'ai payé tous tes gages ?
Pierrot. D'accord. Mais ne vous ai-je pas dit aussi que je les avais mangés ?
— Mais ce n'est pas ma faute.
Pierrot. ]Mais, monsieur, comptons un peu les services extraordinaires que je vous ai rendus, et vous verrez que vous n'êtes qu'une bête! Premièrement, je n'ai pas dit à votre femme que vous aviez une amourette en ville, avec laquelle vous dépensiez le plus clair de vos revenus. 31ettez vous-même le prix à la discrétion !
— C'est juste, ça mérite bien quelque chose.
Pierrot. Secondement, vous vous êtes soùlé dix fois sans ma permission. Je ne suis pas obligé de vous souffrir dans le désordre.
— Voilà un mémoire bien raisonné.
Pierrot. En troisième lieu, je suis devenu amoureux chez vous malgré mes dents. J'avais bien affaire de cela, moi !
— Cet article mérite récompense.
Pierrot. Somme totale de la dépense extraordinaire faite dans votre maison : donnez-moi dix mille francs pour me retirer honnêtement du service, et je vous donnerai quittance de toutes mes prétentions.
— Tu comptes fort juste. Mais, en attendant que j'arrête ton mémoire, va-t'en à la poste, voir si j'ai des lettres.
PiEKuuï, Soit, je veux bien que cela passe par-dessus le marché. »
Au bout d'une heure Pierrot revient, son maître est en affaires. Il entre en lui disant :
« Oui , monsieur !
— Que veux-tu donc ?
PiERuoT. Mais, monsieur, je vous dis que je les ai vues.
— Et quoi donc ?
PiEUROT. Vos lettres à la poste.
— Où sont-elles ?
Pierrot. A la poste.
— Et tu ne les as pas apportées ?
Pierrot. Non vraiment ! Vous m'avez dit seulement que j'allasse voir s'il y en avait. Je les ai vues, et je viens vous le dire.
— Quelle patience il faut avoir ! Or sus, je ferai bien mieux d'y aller moi-même.
Pierrot. Dame ! monsieur, si vous n'avez pas l'esprit de vous expliquer, comment voulez-vous qu'on fasse ? »
Pierrot est encore valet de Cinihio (vieillard), dans la Cause des Femmes; il se croit seul, et cependant son maître achève son souper à deux pas de lui.
« Quand je pense, à part moi, ce que c'est qu'une femme, franchement ça me démantibule tout mon pauvre esprit; car il n'y a point de lime si rude ni de charrette si malaisée à gouverner. J'ai beau fermer la porte, notre maison ne désemplit pas de chevaliers et de marquis. Un laquais apporte une lettre; le maître en vient quérir la réponse! Toute la nuit au bal ! Tant que le jour dure, en festins ! ou
270 LA COMEDIE ITALIEiMNE.
à la comédie ! Ali ! le bon petit train pour un bourgeois de l'âge de notre maître! Si j'étais propre au mariage, pour si Deu que ma femme m'enverrait à souper sur une assiette! Ma foi, on n'endormirait pas comme ça le petit. Ah! vous avez beau fiiire, on vous prendra toujours j)Our ce que vous êtes !
CiNTuio se levant. Que veux-tu dire, faquin?
Pierrot. Moi? Rien, monsieur, je ne parle pas.
CiNTuio, Comment , maraud , tu ne ])arles pas ? Ne viens-tu pas de dire ([u'on me prentlra toujours pour ce que je suis ?
PiEURoT. Oui, monsieur.
CiNTHio. Eh bien, coquin, qu'est-ce que je suis?
PiERWiT. Puisque vous voulez le savoir, vous êtes un fou d'avoir épousé une chèvre de dix-sept ans, qui ne trouve point de pire maison que la vôtre, et qui a toujours à ses trousses un tas de gens de cour, dont la hantise, à la fin, produira quelque bicêtre. »
Remontrance de Pierrot à son maître au sujet de ses filles qu'il tarde trop à marier.
« Voyez -vous, monsieur mon maître, vous tournez trop à l'entour du pot. Diable! les filles sont de certains animaux équivoques, c'est-à-dire, monsieur, tant il y a que je m'entends bien; c'est comme des armes à feu, ça part quelquefois sans qu'on y pense. Vous parlez de la donner à un médecin ou apothicaire, c'est tout un. On lui sait gré, ma foi! de quitter son séné pour une fille drue comme Isabelle! Tuchoux! si vous voulez me la bailler, je vous quitte vous et vos chevaux dès demain, et si, je crois que
PIKRROT. 271
je VOUS panse avec autant d'honneur qu'un médecin fait ses malades, car, révérence parler, j'ai plus d'esprit que vous. »
Autre remontrance de Pierrot à Isabelle, qui se cache sous le nom de Glaudim. Pieuuot s'assied magistralement dans un fauteuil, et fait approcher Claudine.
« Regardez-moi, Claudine l'honneur est un joyau,
mais un joyau qui se gâte quand on le laisse exposé à l'air. Une tille est connne une bouteille d'eau de la reine de Hongrie, elle perd sa vertu si elle n'est bien bouchée. C'est ce qui fait qu'un grand philosophe dit qu'il faut (pi'une femme demeure enfermée dans son logis. Il n'a pas parlé des fdles, car elles étaient fort clair-semées dans son temps aussi bien que dans celui-ci.
Claudine. Que veux-tu donc dire avec tout ton galimatias? Es-tu fou?
Pierrot. Comment, si je suis fou! Vous ne savez donc pas que je suis présentement votre pédagogue? Je suis, à votre égard, ce que la bride est à un cheval, mi bâton à un aveugle, un gouvernail à un vaisseau. Je suis la bride, et vous êtes le cheval; je suis le ])âton, et vous êtes l'aveugle. Vous êtes le vaisseau, et moi le gouvernail; mais un gouvernail avec lequel j'empêcherai que vous n'alliez donner contre les rochers des garçons, car ce monde est une mer, et les vents soufflent dans cette eau
qui bouillonne ce qui fait que la raison dans
cette mer
Claviune. Vite! vite au secours, voilà un homme qui se noie!
PiliUROT. Que la raison, dis-je, la... Enfin Arlequin m'a laissé dans la maison pour te garder.
Claudine, Je te suis obligée, je t'assure (jue je me garderai bien moi-même.
Pierrot. Nenni pas, s'il vous plaît! je ne me fie plus aux filles, j'y ai été attrapé.
Claudine. Comment donc, est-ce que tu entretiens commerce avec des filles?
Pierrot. Bon! quand on est fait d'une certaine manière, on en a à revendre de cette marchandise-là!... Une petite carogne me pria de lui donner un baiser : dame, moi, il ne faut pas me le dire deux fois; je ne suis ni fou, ni étourdi; je m'approchai, elle me donna un grand soufflet : depuis ce temps-là, j'ai bien juré que je n'en embrasserais plus. Allons! point tant de raisonnements, rentrez et marchez devant moi. (// /« regarde s'en aller.) Perdez cela de vue, autant de gobé! »
Dans les Mal assortis, Colombine est la duègne et la sœur aînée de toute une bande de filles. Arlequin, en gouverneur espagnol, arrive dans une île fantastique. La coutume veut qu'il épouse à son choix une des filles du défunt gouverneur son prédécesseur. Il demande à Colombine d'accepter sa main, sans l'obliger d'aller à la recherche d'une femme dans sa pépinière. 3Iais elle refuse. Pierrot vient dire à Colombine :
« IMesdemoiselles vos sœurs m'envoient vous dire tout bas à l'oreille que monsieur le gouverneur n'aille pas les voir que dans une petite demi-heure, parce qu'elles ne sont pas encore prêtes. L'une attend ses cheveux, qui sont chez
PIKRROT. 273
la coiffeuse; l'autre, deux ou trois deuls qu'on achève de limer; l'autre répète sa leçon devant sou miroir, tant il y a qu'il leur faut encore quelque temps pour achever tous leurs exercices, et je vais aider ces pauvres lîlles à s'altifer, car elles n'ont point d'autre femme de chambre que moi. »
On voit alors à leur toilette toutes les fdles qui se disposent à recevoir le gouverneur,
« Une des filles fendant qu'on la lace : Ah! ah! je n'en puis plus !
Pierrot. Voulez-vous que je le délace?
— Non, non, serrez tant que vous pourrez.... Aï! je crève.... Ma taille m'est plus chère que ma santé!... serrez fort.... Je crève!
Pierrot. Est-ce assez?
— Non, serrez! Ah! ah!
Une autre. Pierrot, Pierrot! ma couturière n'a-t-elle point apporté ma gorge?
Pierrot. Votre gorge? Est-ce qu'elle n'est point sous votre peignoir?
La fille. C'est cette gorge à ressort que je lui ai donnée pour faire couvrir de satin.
Pierrot. Je ne connais point tous les brimborions des fdles; mais j'ai vu ici deux vessies de cochon. Est-ce cela?
La fille. Voilà ce que c'est; aide-moi à les mettre. Cachemoi donc. Si mes sœurs les voyaient, elles en voudraient avoir de pareilles. »
Toutes les filles appellent Pierrot. L'une lui demande une aiguière; l'autre le pot à pommade; une autre sa robe
de chambre; une autre le miroir; une autre du rouge. Pierrot, qui veut les servir toutes, s'embarrasse, tombe en courant de côté et d'autre , et s'en va tout en colère.
On le voit. Pierrot, comme son aïeul Pedrolino, est un composé de bon sens et de simplicité. Lui aussi, il tient du Sancho Pança de Cervantes, à la fois crédule et sceptique, l'éternel franc parleur rustique, qui ne s'étonne de rien et se prête aux fantaisies dont il raille tranquillement l'absurdité; type d'une vérité qui ne passe ni ne change. Le personnage d'Arlequin, tel que Dominique l'avait transformé, devait et a dû passer de mode. L'esprit est relatif à chaque époque, à chaque milieu; les lazzis de ce railleur ne sont plus toujours spirituels pour nous; parmi ceux qu'on a recueillis, on n'en peut citer qu'un certain nombre : Pierrot pourrait être cité en entier. Il existe, il existera toujours sur la scène de la vie.
Giuseppe Giraton ou Giaratone [planche 19), né à Ferrare, était dans la troupe depuis peu de temps, quand il eut le bonheur de créer son type de Pierrot dans VA(j(jhmin al convitaio di pleira, le 4 février 1675. Il joua ce rôle à titre de gagiste jusqu'en 168-i, année où il fut reçu au nombre des acteurs. Il joua tantôt en italien, tantôt en français jusqu'en 1697, c'est-à-dire jusqu'à la suppression du théâtre. 11 avait épousé en France une demoiselle de bonne famille, et vivait avec elle aux environs de Paris, dans un petit fief qui leur appartenait. Ce fut là qu'il se retira et mourut.
Antonio Slicotti débuta dans les Paysans, les Pierrots < en 1729, à la Comédie-Italienne. Il se retira à Meaux, où il
occupait la place de directeur de la poste aux lettres. Il laissa plusieurs comédies qui furent jouées avec succès :
Cher Sticotti, je crois sans peine, Quand je te vois jouer Pierrot, Que si tu fais si bien le sot, Tu ne le fais que sur la scène.
Sur les théâtres forains, les plus remarquables Pierrots furent Prévôt en 1707 et Hamoche en 1712. Celui-ci quitta son théâtre pour essayer d'entrer à la Comédie-Italienne, mais il n'y fut pas reçu. En 1725, il reparut à la foire Saint-Laurent, et c'est ainsi qu'il fut introduit : Scaramouche venait l'annoncer à la Foire personnifiée, et
chantait :
Hamoche vous prie
De le recevoir ; Il tempête, il crie, Voulez-vous le voir?
La Foire répondait :
C'est ici son centre , Qu'il entre, qu'il entre.
Mais le public forain, ne voulant pas être regardé comme un pis-aller, siffla Ilarnoche pour lui donner une leçon. Cette correction blessa tellement le pauvre Pierrot, qu'il se retira du théâtre et en mourut de chagrin.
De 1715 à 1721, Belloni, remarquable par la grande simplicité de son jeu et sa diction naïve et vraie; Dujardin, en 1721; Bréon, Maganox, Dourdct, en 1741; Pietro Sodi, né à Rome, danseur et acteur mime d'un grand talent, auteur de beaucoup de pantomimes, en 1749.