GILLES
Le nom de Giglio est mentionné pour la première fois en 1551 dans la troupe italienne dite des Intronati; mais ce personnage, qui jouait les rôles de valet et parfois d'amoureux, n'a que peu de rapport avec le Giglio que jouaient à Naples, en 1701, l'acteur Filipo et Fabienti. Le Gu.lf.s français au dix-huitième siècle procède naturellement de Pierrot. Sa figure enfarinée prend sous le pinceau de Walteau cette élégance de lignes, ce charme naïf et comique tout à la fois que nous connaissons tous.
En 1702 Maillot, acteur forain, jouait, sous le nom de Gilles, les mêmes rôles que ceux de Pierrot, mais ce n'était déjà plus la même simplicité ni le même bon sens dont Giraton avait caractérisé son personnage. Plus tard, vers 1780, nous voyons au Wauxhall d'hiver, dans les pièces et parades du théâtre des boulevards, l'acteur Carpentier (Gilles) s'appro])rier les lazzis et les scènes que Carlin Bertinazzi avait joués à la Comédie-Italienne.
« Le Maître. Holà, Gilles! holà! il faut toujours s'égosiller quand on a besoin de ce coquin-là. Gilles! Gilles!
Gilles arrive tout doucement, cl lui cric très -fort dans r oreille : Me voici, monsieur. Je ne suis pas sourd.
Le Maître. Peste soit du coquin qui m'a pensé faire mourir de frayeur !
Gilles. Dame aussi, monsieur, vous criez comme un bâton qui a perdu son aveugle J'étais en circonférence
avec le facteur : il vient de m'apporter une lettre, et je le priais de me la lire quand vous m'avez appelé.
Le 3Iaître. D'où vient cette lettre?
Gilles. Je n'en sais rien; à peine ai-je eu le temps de la décacheter. Tenez, monsieur, la voilà.
Le Maître ///. Du pays.... quel pays?
Gilles. De Limoges, apparemment.
Le Maître. Il faut donc le dire.
Gilles. Oh! l'on n'en sait pas tant à Limoges : continuez de lire , s'il vous plaît.
Le Maître lit. « Mon cousin Gilles, je vous donne avis que » ma tante, vot' mère, z'est morte.... »
Gilles pleurant. ^la mère est morte! Ah! monsieur, me voilà donc orphelin ! Qu'est-ce qui aura à présent soin de moi?
Le Maître. Eh! tu es grand comme père et mère : Je suis charmé de ton hon naturel pour ta mère, mais nous sommes tous mortels.... Poursuivons la lecture. (// Ut.) « Elle vous a laissé cinquante écus.... »
Gilles. Ma mère m'a laissé cinquante écus? Voilà ce qui s'appelle une bonne femme! Monsieur, cet article est- il bien vrai?
Le Maître. Très-vrai; mais il me paraît que tu es bientôt consolé de la perte de ta mère?
Gilles. Oh! elle était bien vieille!
Le Maître. Fort bien. (// ///.) « Je vous apprends que vot' » petite sœur Catine est fille de joie.... »
Gilles. Ma sœur Catine fille de joie! (// pleure.) Monsieur,
j'étriperai cette coquinc-là!... .l'aime cent fois mieux l'honneur que la réputation.
Le Maître. La la, console-toi.
Gilles. Non, monsieur, je n'en ferai rien.
Le Maître. Écoute, (// ///.) « En quatre mois, elle a » amassé six cents livres.... »
Guj.es se met à rire. Six cents livres! cela est bon : oh! ma sœur Catine était économe.
Le Maître. Il y a ajiparence. (// lit.) « Vous saurez, » cousin, qu'ayant eu querelle il y a quinze jours avec un B bretteur, elle en a reçu sur le visage une balafre qui l'a » rendue horriblement difforme. »
Gilles pleurant. Ah! ma pauvre petite Catine, que je te plains! Hélas! voilà le sort de presque toutes ses semblables.
Le Maître. Attendez, mon ami. (// lit.) « Comme le coup » était dangereux, elle a fait son testament, et vous y avez » bonne part. »
Gilles. C'est un bon cœur de fille!
Le Maître lit. « Et ensuite elle est décédée. »
Gilles. Ah! monsieur, le cœur me fend!
Le Maître lit. « Par ce testament elle vous laisse une » maison des mieux garnies. «
Gilles en rimti très- fort. Une maison des mieux garnies! C'est fort bien fait à elle. Pardienne, voilà une bonne créature et une bien honnête fille !
Le 3Iaître. Une honnête fille! (// ///.) « Mais, mon cher » cousin, il est survenu un très-grand malheur : le feu ayant D pris à cette maison, elle a été consumée avec tous les
» meubles; l'on a pillé tout ce qui n'a pas été brûlé, et vos » cinquante écus vous ont été volés.... »
Gilles. Au feu! aux voleurs! Ah! monsieur, je suis ruiné! et vite écrivez au pays que l'on ait recours aux seaux de la ville, et que l'on jette toute l'eau possible sur ce feu-là. » [Le Muet aveugle , parade.)
Dans les dernières années de sa carrière dramatique, Carpentier, qui, pendant vinjjt ans, avait été applaudi comme excellent Gilles, avait contracté la funeste habitude de s'enivrer. Son directeur, Barré, avait essayé tous les moyens de le corriger d'un vice qui altérait sa santé et nuisait à sa profession; mais Carpentier n'en tint compte, si bien que, d'année en année, sa mémoire en souffrit tellement qu'il fut incapable d'a[)prendre de nouveaux rôles, et que peu à peu il oublia les anciens. Son directeur ne lui tit donc plus jouer que des rôles accessoires, où il lui laissait faire ce qu'il voulait, afin de lui conserver ses ai)pointements sans blesser sa délicatesse. Il y avait un an qu'il n'avait paru sur les planches, quand un soir, dans une pièce [les Savants de naissance) où tous les corps de métiers défilaient sur le théâtre, Carpentier monte dans sa loge sans rien dire et prend le costume d'un perruquier gascon, rôle dans lequel il était remarquable. « Le peigne à l'oreille, tenant une boîte à poudre sous son bras et une trousse à la main, il passe devant le parterre et salue; toute la salle le reconnaît, un rire universel s'empare des spectateurs; des applaudissements le suivent jusque dans la coulisse. Là le pauvre Carpentier se met à pleurer en disant à ses camarades, avec autant de joie que de modestie : 3Ies
amis, mes amis ils m'ont reconnu!... ils m'ont reconnu!... » A quelque temps de là, Carpentier se suicidait en se jetant par une fenêtre.
PEPPE NAPPA.
Peppe Nappa est un personnage sicilien, qui, sauf la couleur de son vêtement, est absolument le même que Giglio (Gilles); c'est le même type que Pierrot, et aucun masque italien ne ressemble autant par le caractère à notre Pierrot français. Tandis que Giglio est vêtu de flanelle blanche, comme les Gilles de Wattcau, Peppe Nappa [planche 20) porte sa livrée bleu clair. 11 ne se couvre pas la figure de farine, bien qu'il soit très-pàle; mais, comme Gilles, il por(e le serre-tête blanc, le chapeau blanc ou gris, et les souliers de peau blanche. Il est d'une agilité surprenante, danseur, sauteur; ses yeux et sa physionomie blafarde sont excessivement mobiles et expressifs. Il n'est pas moins vif dans ses gestes. Très-leste et très-souple, il semble, quand il s'affaisse sur lui-même, n'être qu'un amas de chiffons et n'avoir jamais eu de charpente osseuse.
11 est presque toujours valet soit de jeunes gens, soit de vieillards, du Barone (le vieillard sicilien), par exemple, avec lequel il fait alors assaut de bêtises et de stupidité. Mais la gourmandise est le plus grand défaut de Peppe Nappa, il a une prédilection pour les cuisines; si l'on n'y mange pas toujours, on y respire du moins un parfum qui , pour lui, est le plus délicieux de tous. Yoyons-le un peu dans ses emplois qui sont du ressort de Pierrot.
Dans une comédie -ballet qui a beaucoup de rapport avec l'École de Salcrne, Peppe Nappa est valet d'un maître d'école, d'une sorte de docteur qui gesticule dans sa chaire et qui fait la leçon à ses élèves. Il y a, sur ces bancs, de très-grandes filles pour lesquelles le docteur a plus d'indulgence que pour les autres. La classe est terminée, le maître d'école veut sortir, et, pour avoir sa robe noire et son grand chapeau pointu, il sonne Peppe Nappa, lequel, après s'être fait attendre longtemps, tînit par arriver en bâillant. Il vient jusque auprès de son maître pour écouter ses ordres, mais il s'endort tout debout en s'appuyant sur lui. Celui-ci se recule, et Peppe Nappa tombe par terre sans se réveiller. Le pédant furieux le relève par la peau du dos, et, à force de coups de pied, parvient à le tirer de son sommeil; après quoi, il l'envoie chercher sa robe. Peppe Nappa sort et revient en traînant derrière lui la robe , qu'il passe néanmoins à son maître. Sur les observations du pédagogue, qui lui fait remarquer que son vêtement est plein de poussière, Peppe Nappa va chercher un seau d'eau et un balai, et, sans que le pédant y fasse attention, il le lave comme un plancher, des pieds à la tête. Après quoi le bon serviteur, fatigué de tant de peine, va s'asseoir et s'évente avec son chapeau. Le maître d'école, furieux d'être trempé, prend sa férule et veut corriger le valet, qui esquive adroitement les coups et les fait retomber dans les mains du maître d'école lui-même. Exaspéré, le pédant ordonne à Peppe Nappa de poser son pantalon pour recevoir les verges. Peppe Nappa, résigné, va chercher les plus grandes filles de la classe afin qu'elles soient témoins des
coups qu'il va recevoir; mais le pédant, jaloux, les renvoie et pardonne.
Peppe Nappa a une singulière manière de mettre le chapeau sur la tète de son maître : il va chercher une échelle et la lui applique sur le dos pour le coiffer. C'est surtout après le départ du maître d'école que la classe s'en donne à cœur joie. Les petits garçons se hattent, les petites fdles crient. Les grandes fdles courent aux portes et font entrer de jeunes amoureux qui viennent danser un pas du terroir. IMais Peppe Nappa, qui avait été conduire son maître jusqu'au hout de la rue, rentre, vêtu de la grande robe noire du professeur et la tête enfouie dans le profond chapeau. Grande terreur des écoliers et écolières; mais l'erreur est vite reconnue : on veut le battre; il menace d'appeler le maître : alors deux des plus mutines lui apportent des macaronis, des œufs pour l'amadouer. Pendant qu'il dévore et se donne une indigestion, toute la classe disparaît. Le pédant rentre et trouve Peppe Nappa tout à ftiit ivre de nourriture. Piemontrances, discours sur la sobriété, le tout assaisonné de coups. Le pauvre serviteur veut, pour montrer le repentir de sa conduite passée, aider son maître à retrouver ses élèves; mais alors c'est un tas d'allées et de venues dans lesquelles Peppe Nappa, toujours vêtu en professeur, reçoit les coups d'un rival du pédant. La pièce finit par le mariage de toutes les écolières d'un âge raisonnable avec leurs amoureux du village. Peppe Nappa seul ne trouve pas de femme dans la classe.
Le théâtre des Funambules, fondé en 181G par Bertrand , était un spectacle de chiens savants, de parades et de danseuses de corde, où l'on jouait parfois deâ pantomimes. Le mime principal était alors Félix Charigny, qui, sous le nom de Pierrot, avait l'emploi des Gilles.
Vers 1850, la salle des Funambules s'étant transformée en un théâtre de pantomimes et de vaudevilles, on vit paraître un homme de génie dans son genre, Deburau, qui, pendant quinze ans, attira tous les dilcttanù de la vieille farce française mêlée à la fantaisie italienne.
La pantomime avec Deburau fut alors tout ce qui nous resta de l'ancienne comédie italienne. iMais combien le type de Pierrot subit de changement! Deburau {planche 20) le transforma comme Dominique avait transformé Arlequin. Son incomparable talent se prêtant à toutes les nuances de la mimique, il tîl Pierrot tantôt bon, généreux par insouciance; tantôt voleur, faux, même parfois avare. Tantôt poltron, tantôt téméraire; presque toujours pauvre, s'il s'enrichit, il a vite dépensé et mangé sa fortune; ses défauts incorrigibles sont la paresse et la gourmandise.
Deburau transforma non -seulement le moral, mais encore le physique, l'extérieur du personnage. Son costume procéda d'abord de celui de Charigny, qu'il renq)laça en 1825. La ve.4e de laine, courte, à gros boutons, aux manches étroites dépassant les mains, devint bientôt une
blouse ample en calicot, aux larges et longues manches comme celle du Paillasse italien. 11 supprima la collerette qui portait ombre sur sa figure par la position de la rampe et nuisait aux jeux de sa physionomie, et, au lieu du serre-tête Ijlanc et du chapeau pointu de son prédécesseur, il fit ressortir la Idancheur de son visage en l'encadrant d'un bonnet de velours noir. Aujourd'hui, le véritable nom de ce type serait plutôt celui de Pagliaccio; mais puisqu'il fut généralement reconnu et baptisé Pierrot, conservonslui son nom.
« Avec lui, dit M. Th. Gautier, le rôle de Pierrot s'était » élargi, agrandi; il avait fini par occuper toute la pièce, » et, cela soit dit avec tout le respect qu'on doit à la » mémoire du plus parfait acteur qui ait jamais existé, » par s'éloigner de son origine et se dénaturer. Pierrot , sous » la farine et la casaque de l'illustre bohémien, prenait des » airs de maître et un aplomb qui ne lui convenaient pas; » il donnait des coups de pied et n'en recevait plus; c'est à » peine si Arlequin osait lui effleurer les épaules de sa batte; » Cassandre y regardait à deux fois avant de le souffleter, j 11 embrassait Colondjine et lui prenait la taille comme » un séducteur d'opéra-comique; il menait l'action à lui B tout seul, et il en était arrivé à ce degré d'insolence et » d'audace qu'il battait même son bon génie.... La person- » nalité si forte du grand acteur débordait le type. »
« Et du Pierrot blafard brisant le masque étroit, Le front de Deburau perçait en maint endroit. »
M. Jules Janin a publié une biographie de Deburau,
intitulée : Deblrau. Histoire du Théâtre à quatre sous, pour faire suite à l'Histoire du Théâtre-Français , 1855.
« Ne pouvant nous passionner au Théâtre -Français, dit-il, nous allons nous passionner où nous pouvons, par exemple aux théâtres des boulevards. C'est dans un de ces théâtres ignorés, dans le plus petit, dans le plus infect de tous, à la lueur de quatre misérables chandelles et dans une atmosphère méphitique, à côté d'une ménagerie qui hurle pendant que les acteurs chantent, que nous avons découvert et admiré, et applaudi à outrance le grand comédien, et, qui plus est, le grand Paillasse Deburau.
» Le plus grand comédien de notre époque, Jean-Baptiste Deburau, est né le 51 juillet 1796.... Comment il est Deburau, je ne saurais le dire. Le fait est qu'il a fait une révolution dans son art. Il a véritablement créé un nouveau genre de Paillasses, quand on en croyait toutes les variétés épuisées. Il a remplacé la pétulance par le sang-froid, l'enthousiasme par' le bon sens; ce n'est plus le Paillasse qui s'agitait çà et là, sans raison et sans but; c'est un stoïcien renforcé qui se laisse aller machinalement à toutes les impressions du moment, acteur sans passion, sans parole et presque sans visage; qui dit tout, exprime tout, se moque de tout, qui jouerait sans mot dire toutes les comédies de Molière ; qui est au niveau de toutes les bêtises de l'époque , et qui leur donne une vie réelle; inimitable génie qui va, qui vient, qui regarde, qui ouvre la bouche, qui ferme les yeux, qui s'en va, qui fait rire, qui attendrit, qui est charmant !
> Aujourd'hui son sort est aussi brillant qu'il a été triste
autrefois M. Nicolas-Michel Bertrand, directeur des
Funambules, a fait à son Gilles un engagement digne de lui, Nicolas-Michel Bertrand. Après bien des démarches inutiles et bien des fouilles infructueuses dans les archives de ce royaume comique, nous avons été assez heureux pour nous procurer cette pièce si importante pour l'histoire de l'art. »
Spectacle des FUNAMBULES.
Enrjacjcmcnt.
« Entre les soussignés, M. Nicolas -Michel Bertrand, directeur du spectacle des Funambules, demeurant à Paris , boulevard du Temple, n° 18, d'une part;
» Et M. Jean-Baptiste Deburau, artiste funambule-mime, demeurant à Paris, faubourg du Temple, n" 28, d'autre part ;
» Sommes convenus de ce qui suit, savoir :
» 1° Moi, Bertrand, j'engage, par ces présentes, M. Deburau, pour remplir dans ma troupe l'emploi des Pierrots, et généralement tous les rôles qui lui seront distribués par moi ou le régisseur ;
» 2" Moi, Jean-Baptiste Deburau, m'engage à jouer tous les rôles; danser et figurer dans les ballets, divertissements, marches, pantomimes et toutes autres pièces; Jaire les combats; suivre la troupe, si elle était mandée pour fêtes et réjouissances particulières et publiques, sans rien exiger que les voitures que le déplacement pourrait occasionner.
» Je consens à me conformer aux règlements étal)lis ou à établir pour l'ordre du spectacle, et à me contenter du luminaire, du chauffage et des costumes qui me seront fournis par l'administration.
» En cas de maladie, le directeur se réserve le droit de suspendre les appointements de l'artiste jusqu'au jour de sa rentrée.
» L'artiste sera tenu de se fournir de linge suivant les costumes, de bas, chaussure, rouge et gants. L'administration se charge des costumes et accessoires, etc., etc.
» Moyennant les clauses ci-dessus, fidèlement exécutées, M. Bertrand s'engage à payer à M. Deburau la somme de trente-cinq francs par semaine pendant tout le cours du présent engagement. Le présent engagement est fait pour trois années, qui commenceront le lundi de Pâques mil huit cent vingt-huit, pour finir le dimanche des Rameaux mil huit cent trente et un.
» Veulent les parties, d'un commun accord, que le présent engagement ait même force et valeur que s'il était passé par-devant notaire, sous peine, par le premier contrevenant, de payer à l'autre partie un dédit fixé à la somme de mille francs.
» Fait double et de bonne foi, etc., le 10 décembre 1826.
» Signé .-Bertram), Deburau. »
Article additionnel. — « ]M. Deburau se charge de plus de l'entretien des armes et du service des accessoires généralement quelconques des pièces, c'est-à-dire de les garder, de les distribuer chaque soir, les renfermer ensuite, etc.
En considération du présent article, M. Bertrand s'engage à payer à M. Deburau dix francs par semaine en outre de SCS appointements, ce qui est accepté par lui,
» Si(jné : Bertrand, Deburau. »
- Les pantomimes-arlequinades-féeries à grand spectacle où Deburau était extraordinaire de verve, de gestes et de physionomie, où il se livrait à toutes les fantaisies, sont : le Bœuf enraxjé. Ma Mère l'oie, la Mauvaise Tête, le Billet de nulle francs.
Les Épreuves, grande pantomime- arlequinade en treize tableaux, dans le genre anglais, de Deburau et de M. Charles:
Arlequin, Cossard. Pierrot, Bebmau. Pandolphe , Laplace. Lcandrc , Orphée. Isabelle, mademoiselle Isménie, Lo Fée, madame Lefèvre.
Le vieux Pandolphe a Isabelle pour fdle; elle est amoureuse d'Arlequin, qu'une fée protège. Léandre veut épouser Isabelle, qui s'enfuit avec son amant. Pandolphe, suivi de son valet Pierrot et de Léandre , possesseur d'un talisman , court après eux.
Pierrot est sur une place publique; au lieu de suivre son maître, il flâne autour d'une boutique de pâtissier et se décide enfin à y entrer; mais il s'est trompé, c'est chez une modiste qu'il se trouve quand il a [lassé le seuil; n'ayant que faire de tous les bonnets qu'on lui offre , il sort pour entrer chez le pâtissier, de l'autre côté de la place. 3Iais les boutiques font un chassé-croisé fantastique, et c'est encore chez la modiste que Pierrot se retrouve. Ce manège se
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répète plusieurs fois, (t lasse la patience de Pierrot, qui finit par en rire. Il perd la tète et fait des incohérences. Il bouscule l'étal des savetiers, prend des poses si absurdes et si ridicules devant les clients d'un restaurateur, qu'ils s'en vont scandalisés. Passe une laitière, il lui achète du lait pour deux sous et se le fait verser dans un pot de chambre sale, qu'il a été chercher on ne sait où; puis, ayant trouvé un cheveu sur le lait , il fait le dégoûté , ne veut pas payer : de là grande altercation. Impatienté, il finit par rendre la marchandise, qu'il verse du pot de chambre dans la boîte de la laitière. Cette conduite de (jalopin finit par avoir sa punition. Les dupes se coalisent et, dix contre un, poursuivent vaillamment Pierrot. Le beau Léandre et Pandolphe arrivent à son secours. De là, grande bataille à coups de balai.
Au tableau suivant. Pierrot, pour dépister ses ennemis, se cache sous les habits d'un saltimbanque; il arrive au milieu d'une fête de village, et là, aidé de Pandolphe qui joue du violon et de Léandre qui joue du trombone, il tape sur la grosse caisse, de manière à la défoncer : les villageois de sauter, mais de se fâcher bientôt, on ne sait trop pourquoi. Pierrot et ses acolytes ont la malc chance contre eux : ils se sauvent devant les coups qui pleuvent.
Ensuite Pierrot a la tète coupée dans une auberge; on la lui recolle. Le docteur, qui n'est autre qu'Arlequin, demande son salaire; mais Pierrot se prétend mal recollé, et reçoit de ce faux docteur une volée de coups de batte. Dans un tableau suivant, il s'est déguisé en femme, sans doute pour échapper aux malétices d'Arlequin. Il veut
laver son lin{j,e, quand, on ne sait par quelle fantaisie pantomimesque, un Ân(;lais à favoris roux et à col de chemise impossible, vient charger Pierrot de lui laver des couches d'enfant. Pierrot trouve ce linge dégoûtant, se dispute, jette l'Anglais dans le lavoir, et se sauve en chipant ces hardes qu'il va laver chez le premier marchand de chiffons venu.
Il est encore dans une auberge; en l'absence de la servante, il dorlote le moutard au maillot, qui (c'est traditionnel) se permet de salir ses langes. Entre un voleur : Pierrot n'a d'autre arme que les langes de l'enfant; il s'en sert si adroitement qu'il met le voleur en fuite. Après avoir touché tant de linge sale, il ftiut se nettoyer. Il cherche des bains, mais il n'y a que des bains de femmes dans ce pays-là. Il se permet de passer un bonnet et un jupon, et entre dans l'établissement où il est reçu assez mal, car, sur un coup de baguette de la fée, les bains se changent en une rôtissoire où Pierrot rissole à la broche.
Débroché et n'ayant plus d'habit, il s'enrôle et se faii soldai pour en avoir un {sic). Dispute avec un caporal, duel au pistolet. Pierrot ne met qu'une chandelle dans le sien, mais il plante cette chandelle au beau milieu du visage de son adversaire. Ce fait d'armes remarquable le fait nommer lambour-major à l'instant même. Il passe la revue de tous ses tambours, dont le plus âgé n'a pas quatre ans. La pièce finit par une apothéose où l'on voit Léandre bafoué, il a perdu son talisman; Arlequin et Isabelle, unis par un Amour aux ailes de carton, vêtu d'une guirlande de roses, d'un jupon bleu de ciel et d'un carquois : il étend ses bras
protecteurs vers les deux amants, et leur promet une vie de bonheur éternel.
« On a prétendu , dit >I. Champflcury, que Deburau était mort d'une chute dans le iroisicnie dessous des Funambules. Deburau est mort d'un asthme qui le minait depuis cinq années.
» Les médecins lui avaient prescrit un repos assez long ; mais il songeait à sou public. Depuis cinq ans, il toussait à rendre les poumons. Sitôt qu'il entrait en scène , la maladie le quittait; il redevenait, pour un quart d'heure, jeune, heureux et bien portant. Cependant la terrible maladie attendait dans les coulisses, sous le quinquet huileux, et posait sa griffe sur la poitrine du mime, à chacune de ses sorties.
» La toux devint tellement impérieuse, que Deburau tit relâche forcément. Un jour, il se trouva mieux; l'affiche annonça sa rentrée.
» Deburau ne jouait pas depuis trois semaines au plus, et la (jueue s'étendait frétillante, grouillante, nombreuse à remplir cinq théâtres.
» Notez qu'on donnait les Noees de Pierrot , une farce qui a été jouée six cents fois au théâtre des Funambules. On s'imagine les cris et les huées des spectateurs pendant la première moitié de la soirée. Au dehors, ceux qui n'avaient pu entrer criaient et huaient double. Après les trois vaudevilles on frappa les trois coups d'usage.
» La toile se leva avec lenteur, Deburau parut dans son costume de blanc fiancé, un bouquet à la boutonnière, une jolie fille sous le bras. Il est impossible de rendre l'enthou-
siasiiie de la salle; c'était de la frénésie. Les quatre cents têtes du paradis étaient joyeuses; les huit cents yeux dévoraient le mime; les quatre cents bouches hurlaient : « Bravo! » cela tenait du délire. Ceux qui n'avaient pu entrer applaudissaient à la porte.
» Deburau mit simplement la main sur le cœur, au-dessous de son bouquet de fiancé. Une larme coula sur la farine de son visage.
ï Une vraie larme au théâtre est si rare !
i> Peu après, un petit incident prouva bien la sainteté de cette représentation. Sur le théâtre, à l'introduction de la pantomime, sont groupés des paysans et des paysannes. A l'écart, le liailli (M. Laplace), qui est un traître, rumine ses projets infâmes. L'orchestre entame la ritournelle de la contredanse.
» A l'ordinaire, Deburau se livrait à des danses excentriques, dont il a emporté le secret, qui étaient un mélange des pas du directoire et des pas plus audacieux du cancan. Ému plus que d'habitude, le cœur trop plein de joie, Deburau ne dansa pas.
« Le chahut ! cria une voix de voyou en goguettes.
» — Non ! non ! » répondit la salle tout entière.
» Le peuple grossier a soudain des moments d'exquise délicatesse : il avait compris l'émotion de son grand comédien.
» Le soir, à minuit, un rassemblement se forma dans la rue des Fossés -du -Temple, près de la petite entrée noire et enfumée des acteurs. Deburau sortit; il avait conservé, par pressentiment sans doute, son blanc bouquet de fiancé.
PIFRROT. 293
ï C'était son bouquet d'épousailles avec la Mort.
» Les mille voix crièrent : « Vive Deburau ! » Mais la Mort, la goule cruelle, avait hâte d'étreindre dans ses bras son pâle épouseur.
» Il mourut à quelques jours de là (184^). »
Peu de temps avant cette dernière représentation dont parle M. Champfleury, une représentation des Épreuves avait amené un incident où je fus témoin de l'amour du public pour Deburau ; c'est là qu'il tit cette chute à laquelle on a faussement attribué sa mort.
A la tin du dixième tableau, Deburau devant disparaître dans une trappe et la trappe fonctionnant mal, il frappa du pied avec impatience, et ce fut précisément à cet instant qu'il s'engloutit. Son corps ayant perdu l'aplomb, sa tète porta en arrière contre le plancher. Le décor changé, comme la scène restait vide, le régisseur vint annoncer que M. Deburau s'était blessé.
Le public allait se retirer après avoir compati à la douleur de son mime, quand Deburau apparut et voulut continuer: « Assez! assez! » lui cria de partout le public idolâtre. Mais, d'un geste, Pierrot fit comprendre qu'il avait trop (le cœur pour ne pas continuer, et la salle croula sous les applaudissements et les bravos des spectateurs.
Ma mère, qui était avec moi dans une loge d'avantscène, l'ayant vu dans la coulisse se tenir la tête dans une attitude de souffrance, envoya le lendemain demander de ses nouvelles, et c'est à cette occasion qu'il lui écrivit pour la remercier en même temps d'un article à sa louange qu'elle avait fait paraître dans le Constiiuiionnel :
« Madame,
» Permettez que je vous adresse mes doubles rernercî- » ments pour l'intérêt que vous voulez bien prendre à un 3) petit accident qui n'a eu aucune suite fâcheuse pour moi, » et pour le ])ienveillant article inséré dans le Consiimntionnd, dans lequel, vous préoccupant de mon avenir » avec bonté, vous faites ressortir mon faible talent avec » une verve et une chaleur véritablement entraînantes.
» Je ne sais en quels termes vous exprimer ma reconnaisj> sance. Ma plume est comme ma voix sur la scène, mais » mon cœur est comme mon visage, et je vous prie d'en B accepter l'expression sincère'.
» J'ai l'honneur d'être votre serviteur,
» Dkwrau.
» P. S. — J'avais l'intention d'aller moi-même vous » remercier, mais les répétitions m'en ont empêché. Veuil- » lez, je vous prie, m'excuser.
» Paris, 9 février 18/|6. »
<r Deburau était charmant de manières. 11 ne ^e laissait pas tenter par la moindre pointe de Champagne, craignant, disait-il, pour ses nerfs, et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je n'ai jamais vu d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus religieux dans son art.
* Celle jolie phrase a été rapportée de mémoire par ma mère dans l'Histoire de ma vie , et je la restitue ici, ayant snns les yeux l'autographe longtemps égaré.
II l'aimait de passion et en parlait comme d'une. chose grave, tout en parlant de lui-même avec une extrême modestie. Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré un exercice continuel et même excessif. Il ne s'inquiétait pas si les finesses admirables de sa physionomie et son originalité de composition étaient appréciées ])ar des artistes, ou saisies par des esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour réaliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si spontanée, était étudiée à l'avance avec un soin extraordinaire. » (G. Sand, Histoire de ma vie.)
Le fds de Deburau a pris l'emploi de son père en i8i7. Il est peut-être le plus joli et le plus élégant Pierrot qui ait existé. C'est par la souplesse, la grâce et la fantaisie charmante qu'il s'est acquis, à bon droit, une grande vogue.
Paul Legrand, né à Saintes en 1820, joua d'abord, sur le théâtre des Funambules, les comiques dans le vaudeville, les Léandres dans la pantomime. Ce n'est qu'en 1845 qu'il aborda les rùles de Pierrot. Élève de Deburau, il lui succéda dans son emploi en 18i0. Il a soutenu sur le même théâtre et soutient encore avec honneur aux Folies -Nouvelles cette double rivalité de la mémoire de Deburau et des succès mérités de son fds. Il a moins d'élégance de formes, mais ne plaît pas moins aux yeux par ses attitudes; il a des ressources étendues, une belle figure d'une expression très -caractérisée, un monde d'idées et d'inventions comiques et bizarres, et, ce qui distingue particulièrement son talent, une grande puissance d'effets pathétiques et
2'jo L\ COMEDIK ITALIENNE.
dramatiques. Comme le célèbre 'l'homassin, il fait rire oL pleurer en même temps : c'est donc, lui aus^i, un mime de premier ordre.
Ià\s premières créations de Paul Lejjrand aux Funambules furent : l'OKtif lourjc ci l'Olinf hiaiic , l'icrrol raid de la MorI , Pierrot pendu, de IM. Cliampileury; Pierrot récompensé , Pierrot niorijnis, etc.
Al)pelé à Londres, en décembre 1847, par madame Céleste, directrice du théâtre d'Adelphi, il resta un an en An[;leterre. Mais les Anglais, habitués au jeu phis exagéré de leurs clowns, ne comprirent rien aux expressions fines et spirituelles du Pierrot français, qui cherchait à rendre tout le contraire de ce qui pouvait plaire à son grossier public.
P. Legrand revint aux Funambules en 1840, et s'y trouva remplacé par Deburau iils; mais tous les Pierrots sont frères : ils jouèrent concurremment ensemble : les Deux Pierrots, les Trois Pierrots, avec Dimier, dit Calpestri; les Deux Blancs, etc.
F^n 1855, un nouveau théâtre de pantomimes s'étant ouvert (les Folies-Nouvelles), P. Legrand y fut engagé, et, depuis ce jour, maître de ses actions, libre de toute entrave, et pouvant livrer carrière à toute sa fantaisie, il a donné au type de Pierrot une couleur originale et unique qui lui est propre. Il est du reste parfaitement secondé par Vauthier (Polichinelle remarqmible); Chauvin, dit Chariston , qui est, lui aussi, un mime de beaucovqi d'avenir; Saqui (Arlequin), fils de la célèbre madame Saqui; Cossard cadet (Arlequin); Laplace (excellent Cassandre), qui succéda à
Placide, et en qui semble s'être personnifié le type du vieux Cassandre. Mesdemoiselles Balothe et Lebreton remplacent aujourd'hui les anciennes Colombines de la pantomime : Zélie Cossard, Lefebvre, Reine, Rébard et Isménie.