‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 9 sur 41 · I.A C0MEDT1-; IT\I.IEN]NE · texte numérisé non relu

I.A C0MEDT1-; IT\I.IEN]NE

cuirasse. J.e cliapeau luùine de Policliinelle (je ne parle pas de son li'icorne moderne, mais du feutre à bords retroussés (|u'il jiortait encore au dix-sej)tième siècle) était la coitliire des cavaliers du temps, le chapeau à la Henri IV. Entiii, il n'y a pas jusqu'à certains traits caractéristiques du visaye, jusqu'à l'humeur joviale, hardie, amoureuse du bon drille, qui ne me rappellent en charjje les qualités avantageuses et les défauts du Béarnais. Bref, malgré son nom napolitain. Polichinelle me parait un type entièrement national, et une des créations les plus spontanées et les plus vivaces de la fantaisie française. x>

Ce fut vers KiôO que Polichinelle passa, dit- on, des tréteaux ilans les troupes de marionnettes. 3Iais ce qui est certain, c'est qu'en 10 i9 Polichinelle avait son théâtre sur la rive gauche de la Seine, chez Brioché ou Briocci.

(1 Je suis Polichinelle ■ Qui fait la sentinello A la porte de Nesle. »

« Une traditiiin ({ui subsiste encore, dit M. Charles IMagnin, le savant historiographe de Polichinelle, et que se transmettent tous les vrais enfants de Paris, de Chartres et d'Orléans, a conservé l'air et les coiqilets de la fameuse chanson de l\)lichinelle :

(( Je suis le fameux Migiiolet, Général des Espagnolels.

(,)nand ji' marrlie, la terre tremble : C'est moi ([ui conduis le soleil , Et je ne crois pas qu'en ce monde On puisse trouver mon pareil.

poli(;iiim:li.e. ns

Les murailles do mon palais Sont bâties des os des Anglais; Toutes mes salles sont dallées De têtes de sergents d'armées Que dans les combats j'ai tués.

Je veux, avant qu'il soit minuit, A moi tout seul prendre Paris.

Par-dessus les tours Notre-Dame, La Seine je ferai passer; Des langues des filles , des femmes , Sainl-Omer je ferai paver.... »

Cette chanson ratlciclie avec certitude Polichinelle au rè;|ne d'Henri IV et à nos longs démêlés avec l'Espagne. »

I.a vraie patrie de Polichinelle fut les foires Saint- Germain et Saint-Laurent, chez Bertrand et chez Francisque, où pendant plus d'un siècle il railla et plaisanta toutes gens et toutes choses; mais on lui passa hien des méchancetés à cause de sa taille et de sa personne de bois.

(1 Les acteurs y sont de nixeau.

Aucun d'eux ne s'en fait accroire:

Les mâles au porte-manteau.

Et les femelles dans l'armoire.

Isabelle sous les verrous.

Laisse ColomWnc tranquille.

Et Policbinelle à son clou Ne cabale pas contre Gille. »

En 1721, quand le Théâtre -Français fit fermer les théâtres forains, Polichinelle railla et ricana de plus belle. L'année suivante. Polichinelle couvrit encore de

III L\ COMKDIK ITAIJENNE.

son ])àt()ii une vciiMcaiicc ([ue Lcsa{}e, Fuzelier et d'Orneval voiiliirent tirer des théâtres de l'Opéra, de la (loiiiédie-Française et de la Comedie-Ttalienne réunis. Ils s'entendirent avec Laplace, entrepreneur de marionnettes, et lui donnèrent trois opéras-comiques inédits qui attirèrent tout Paris et tirent délaisser les théâtres royaux. Polichinelle chanta et se moqua encore davantage. Nos trois associés avaient fait peindre un Polichinelle plus j;rand que nature comme enseigne, avec cette devise : « J'en valons hien d'autres. »

Le nomhre d'auteurs qui ont travaillé pour l*(»licliiu('llL' est incroyahle. Parmi les pièces qui firent le plus de hruit, citons : Polichinelle Ciraud Turc; Poliehinelle enlin-iiuiilhird ; 1(1 JSoce (le P()lielii)ielle el hiecouclninciil de sa femme; les Ainoitis (le ]'(dielii)ielle ; Policlthielle mcigicieu; Poliehinelle () 1(1 (/i(iii(ji(elle de ] (iii;iii((i(t : l'(dieliinelle ))i(((V)t ; l'uliehinelle don Qiiieholle; Poliehi)ielle ('iias-Jenu, etc.

En 179o, le Vicnx Cordelier s'écrie : « Cette multitude » égoïste est faite pour suivre aveuglément l'impulsion des » plus forts. On se hattait au Carrousel et au Champ de » Mars... à côté du tranchant de la guillotine, sous lequel » tombaient des têtes couronnées, et sur la même place et » dans le même temps, on guillotinait aussi Polichinelle, » (pii partageait l'attention de cette foule avide. » Mais, après le 10 thermidor. Polichinelle prit sa revanche sur le hourreau et sur le diable lui-même. Il recommença de plus belle à les battre et à les pendre tous les deux à la même corde.

En 1819, Arnault écrivait, en parlant du rôle de Poli-

POLICHINELLE. Ko

chinelle joué à l'Ojiéra par Ëly et à la Porte-Saint-Martin par Mazurier [planclic 9) : « C'est un personnage important, c'est l'homme du jour; personne, pour le quart d'heure, ne lui dispute la faveur publique, si ce n'est lui-même; car Polichinelle est double, comme autrefois le fut Amphitryon, et, comme ce héros, il c mbat aussi contre lui-même, à la grande satisfaction du public. Quand on songe à toutes les qualités que doit réunir un Polichinelle parfait, on ne peut trop féliciter le siècle qui produit deux fois un pareil modèle.... En fait de diflormités, le Polichinelle doit être ce qu'est Apollon en fait de perfections. Bossu par devant et par derrière, juché sur ses jambes de liéron, armé des bras du singe, il doit se mouvoir avec cette roideur sans force, cette souplesse sans ressort, qui caractérisent le jeu d'un corps qui n'a pas en lui le principe du mouvement, et dont les membres, mis en action par un tîl, ne sont pas attachés au tronc par des articulations, mais par des chiffons. Le but de l'acteur dans ce rôle est d'imiter la machine avec autant de fidélité que, dans un autre rôle, cette machine en mettrait à imiter l'homme. C'est à quoi réussit merveilleusement le Polichinelle de la Porte -Saint -Martin (Mazurier). Il n'a rien d'humain; à la nature de ses mouvements et de ses chutes, on ne le croirait pas de chair et d'os, mais de coton et de carton; son visage est un vrai visage de bois: il fait illusion à un tel point, que les enfants le prennent pour une marionnette qui a grandi, et peutêtre ont-ils raison. »

Quant à Ély, de l'Opéra , « quoi de plus savant que ses gestes et que ses altitudes, soit quand, adossé à la coulisse,

14e LA COMEDIK ITVLIENNL'.

il y semble accroché plutôt qu'appuyé; soit (piand, s'uflaissant tout à fait sur lui-même, il semble avoir été abandouné par la maiu ou par le clou qui le souteuait? C'est vraimeut sublime!... Ou vieut d'accorder à Polichinelle les honneurs de la lithographie. L'on peut inscrire à volonté, suivant la prédilection que l'on porte à l'un ou l'autre de ces virtuoses, le nom de Mazurier ou d'Ély. »

Le même écrivain a consacré aussi en vers l'éternelle vogue de Polichinelle :

<( Quels succès par les siens ne sont pas effacés?

Les Roussel passeront , les Janot sont passés !

Lui seul , toujours de mode , à l'aris comme à Rome ,

Peut se prodiguer sans s'user;

Lui seul , toujours sûr d'amuser, Pour les petits enfants est toujours un grand homme. »

Il y a quelques années, M. Champfleury donna au thétitre des Funambules i)lusieurs pantomimes très-originales. Il avait cherché à remctlrc en lumière le personnage de Polichinelle; il lui avait donné autre chose à faire, dans ses canevas, que de se casser perpétuellement. Il voulait rajeunir le personnage; mais l'ancienne tradition était déjà perdue , et Vauthier, qui est un admirable Polichinelle de bois, ne put rendre que ce qu'il savait, c'est-à-dire les traditions de Maziirier et d'Ély.

« 0 Polichinelle, dit M. Charles Nodier, fétiche original et capricieux des enfants! — grotesque Achille du peuple! — modeste et puissant Iloscius des carrefours! — inai)préciable FalstafT des âges infortunés qui n'ont pas connu Shakspeare!...

POLICHIAELLE. 117

» 0 l*olichinelle, siimilacre animé de l'iioinnu' naliirel nhaiidonné à ses inhliucts naïfs et ingénieux! — lype étei'ncl (lu vrai dont les siècles paresseux ont tardé trop lon<;tenips à saisir le galbe difforme, mais spirituel et plaisant! — 0 Polichinelle, dont le thème original enchanta souvent les loisirs de Bayle, et ranima plus d'une fois la paresse assoupie de la Fontaine !

ï 0 Polichinelle, inépuisable orateur, philosophe imperturbable, intrépide et vigoureux logicien! — ;;rand moraliste pratique, infaillible théologastre, politique habile et sur!

» O Polichinelle, seul arbitre légitime (il faut bien en convenir une fois à la face des nations), seul juge compétent et irrécusable des Codes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des Novelles et des Authentiques, des Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons !

» 0 Polichinelle, toi dont la tête de bois renferme essentiellement, dans sa masse compacte et inorganique, tout le savoir et tout le l)on sens des modernes! »

« ....iVe serait-il pas à propos de réveiller un peu Polichinelle? dit M. Ch. Magnin.... Surtout ne dites point qu'il est mort : Polichinelle ne meurt pas. — N'ous en doutez? Vous ne savez donc pas ce que c'est que Polichinelle? C'est le bon sens populaire, c'est la saillie alerte, c'est le rire incompressible. Oui, Polichinelle rira, chantera, sifflera tant qu'il y aura, par le monde, des vices, de la folie, des ridicules. — Vous le voyez bien. Polichinelle n'est pas près de mourir.... Polichinelle est immortel! »

118 LA COMKDII': ITAI.IKNNE.

Page 1