‹ Masques et bouffonsChapitre 28 sur 46 · PI EK ROT · texte numérisé non relu

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élevé au-dessus de tous les autres? — Parbleu ! il n’est pas encore si élevé que le coq du clocher de notre village, lequel nous apprend même le temps qu’il fera. »

» On rapporta ces paroles au roi, qui voulut interroger Bertoldo :

«Qui es -tu? lui demanda le roi. — Un homme. — Quand es-tu venu au monde? — Quand il a plu au bon Dieu de m’y envoyer et à mes parents de me faire, car je ne me suis point mêlé de cela. — Quel est ton pays? — Le monde. »

» Ces réponses piquèrent la curiosité du bon roi : « Quel est, lui demanda-t-il, la chose du monde qui va le plus vite? — La pensée. — Quel est le meilleur vin? — Celui qu’on boit chez les autres, parce qu’il ne coûte rien. »

«... Le bouffon du roi s’appelait Fagotto.... Il devint fort jaloux de l’amitié que le roi commençait à ressentir pour Bertoldo et du crédit que celui-ci avait à la cour : il eut l’audace de se mesurer avec lui, et crut qu'il le surpasserait en plaisanteries: « Comment, lui dit le bouffon, t’y prendrais-tu pour porter de l’eau dans un crible? — J’attendrais qu’elle fût gelée. — Comment pourrais-tu prendre un lièvre sans courir? — J’attendrais qu’il fût à la broche, » etc.

»... Fagotto 11e lui faisait point de questions qu’il 11e les résolût sur-le-champ.... Dans la chaleur de la dispute, Bertoldo eut envie de cracher. Il en demanda la permission au roi : « J’y consens volontiers, dit le roi, mais choisis l’endroit de mon palais oû il y aura le moins à gâter. » Bertoldo, après avoir cherché quelque temps, cracha sur Fagotto.

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» Àlboin le Débonnaire prit Bertoîdo en amitié, peutêtre parce que celui-ci ne lui fardait point la vérité, et l’amenait par des faits à lui faire dire le contraire de ce qu’il avait dit la veille.

» Bertoîdo, pour donner au roi une preuve de l'inconséquence, de l’indiscrétion et de la curiosité du beau sexe, alla souffler à l’oreille d’une femme de la ville que le roi venait de rendre un décret qui attribuait sept épouses à un seul mari. Le sexe révolté s’attroupa, et vint en foule, en criant, hurlant, injuriant le roi Alboin, et lui réclamant la révocation de son absurde édit. Le roi eut beaucoup de peine à se faire entendre, mais enfin il y parvint et leur apprit qu’on les avait trompées. Une autre fois les dames de la cour réclament l’exercice des droits politiques. Bertoldo leur remet une boîte renfermant un oiseau, avec défense de l’ouvrir dans les vingt -quatre heures. Deux heures après l’oiseau était envolé. Alboin leur prouva que leur curiosité et leur désobéissance les excluaient des affaires d’État. Mais le monarque lombard avait une épouse fière et hautaine, qui résolut de se venger de Bertoîdo.

» Bertoîdo fut appelé chez la reine, et, après des injures et des coups administrés par les dames de la cour, il fut enfermé dans un grand sac qu’on lia par le haut et dans lequel on le laissa, se proposant de le jeter le soir à la rivière. Un sbire fut chargé de le garder. Le malheureux Bertoîdo rassembla toutes ses idées pour sortir du plus mauvais pas où il eût été de sa vie.

» Il persuada au sbire qu’il était ainsi enfermé pour des

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raisons fort singulières, et qu’il les lui expliquerait s’il voulait délier le sac et lui permettre de lui dire à l’oreille de quoi il s’agissait. Le sbire le crut et lui permit de tirer sa tète hors du sac. Il lui dit alors qu’il était très-noble, qu’on voulait lui faire épouser une demoiselle riche et belle, mais d’une chasteté fort suspecte; qu’il aimait mieux être noyé que de faire un pareil mariage, et qu’on l’avait enfermé pour l’y contraindre; que, le soir, on viendrait encore pour l’y obliger, mais qu’il préférait être noyé. Le sbire lui dit qu’il était une bête, et lui offrit de se mettre à sa place et d’épouser la demoiselle. Bertoldo sortit du sac, y mit le sbire, et s’éloigna du palais. »

Cette farce du sac a été transportée depuis dans beaucoup de scénarios italiens, de farces françaises, et Molière, dans les Fourberies de Scapin, en a fait toute une scène dans le goût italien.

« Bertoldo fut repris et ramené au palais. La reine obtint du complaisant monarque que son ennemi serait pendu, et ce fut en s’excusant de ce qu'il était obligé de faire pour complaire à sa femme que le roi en donna avis à son cher Bertoldo.

« Sire, lui dit Bertoldo, je comprends vos raisons. 11 faut bien que les petits souffrent des caprices des grands. Mais, puisque je dois être branché, je vous demande une grâce : c’est de choisir moi-même l’arbre auquel je serai attaché; car enfin ce n’est pas le tout d’être pendu , quand on l’est à sa guise on est à demi consolé. » Le roi consentit.

» Bertoldo chercha chicane à tous les arbres qu’on lui proposa, et n’en trouva aucun qui lui convînt. L’un était

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trop haut, l’autre trop bas; les branches de celui-ci étaient trop faibles, les branches de celui-là trop fortes, le feuillage du cyprès était d'un vert trop sombre et celui de l’orme trop gai. Bertoldo promena ainsi son escorte, qui se composait d’un officier, de deux soldats et du bourreau, pendant quelques jours, et visita tous les bois du pays. Ils marchaient tonte la journée et ne s’arrêtaient que pour dîner ou souper dans les villages. Bertoldo tenait ses gardes en gaieté, leur disant de beaux contes du temps jadis, les histoires les plus plaisantes du monde, et leur faisant ainsi oublier l'objet de leur commission. Enfin, quand ils s’en souvinrent, ils se firent conscience de pendre un homme si amusant. Sis lui conseillèrent de s’en aller chez lui, et revinrent à la ville.

» La reine, persuadée que ses ordres avaient été exécutés, se repentit bientôt d’avoir exigé la mort du malheureux Bertoldo, et en témoigna son repentir au roi. Le roi, qui savait que le malin paysan n’était pas mort, arrangea les choses de façon que la reine fût la première à demander son rappel. Le monarque envoya chercher Bertoldo; mais celui-ci eut bien de la peine à se décider à revenir à la cour, prétendant que la soupe et l’amitié réchauffées ne valaient jamais rien, qu’une once de liberté vaut mieux qu’un cent pesant d’or. Pourtant il reçut tant de preuves d’amitié de la part du roi et de la reine, qu’il se rendit; mais il mit dans son marché : 1° Que sa femme Marcolfa et son tils Bertoldino resteraient au village et continueraient de cultiver le petit coin de terre qu'ils avaient à Bertagnana, qu’ils tenaient de leurs ancêtres,

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et qui avait passé de Bertolazzo à Bertazzo, de Bertazzo à Bertolino, de Bertolino à Bertoldo; 2° Qu’il resterait toujours vêtu à la paysanne, consentant seulement à porter des habits sans pièces et des bas sans trous; o° Qu’on lui laisserait toujours manger son pain à l’ail et sa soupe au fromage.

» M ais Bertoldo ne jouit pas longtemps de sa faveur. Forcé de se coucher un peu plus tard qu’à l’ordinaire, parce que le roi le retenait parfois jusqu’après le soleil couché; obligé, au lieu de labourer la terre, de s’occuper d’affaires sérieuses, d’en raisonner, et de se sécher la poitrine à parler (car il ne savait pas écrire), sa santé se dérangea. Les médecins lui firent prendre un remède, chose dont il n’avait jamais usé dans sa vie, et dont il mourut.

» Le roi Alboin, en souvenir des services que Bertoldo lui avait rendus, fit mander à sa cour Marcolfa et Bertoldino.... Il les fit habiller proprement, et leur fit don d’une jolie métairie aux portes de Vérone, en y joignant le présent d’un coffre tout rempli de pièces d’or.

» 11 se trouvait près de la métairie un étang où les grenouilles faisaient un bruit que Bertoldino n’avait jamais entendu à Bertagnana. Il imagina un moyen de les faire taire : ce fut de leur jeter quelque chose pour les effrayer ou les tuer. Le coffret lui tomba sous la main, il prit les pièces d’or et les jeta dans l’étang après les maudites bêtes. Quelques-unes furent tuées, mais les autres coassèrent de plus belle. Il jeta ainsi tout l’or qu’on lui avait donné. Marcolfa s’en aperçut et lui fit de grands reproches, lui

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disant entre autres que si on apaisait les hommes avec de l’argent, il n’en était pas de même des grenouilles.

» Bertoldino, se disant que les animaux aimaient mieux manger que d’être payés, prit toutes les provisions de la maison et les jeta dans l'étang. Nouvelles remontrances de Marcolfa : « Puisque nous n’avons plus de farine, lui ditelle, nous serons forcés de manger les poulets; encore s’ils étaient éclos! mais nous avons peu de poules, et elles ne peuvent couver beaucoup d’œufs à la fois. — Laissez-moi faire, dit Bertoldino, je suis plus gros qu’une poule, j’en couverai davantage. » Et chassant toutes les poules de dessus leurs œufs, qu’il rassemble en un tas, il s’assied dessus et en fait une terrible omelette.

» Bertoldino, admonesté et sermonné par le roi, qui s’aperçut que le fils était aussi balourd que le père avait été fin, fit bêtises sur bêtises.... Il se fustigea d’orties pour chasser les mouches; voulant empêcher l’épervier d’enlever de petits oiseaux dans un nid, il les attacha tous ensemble à leur nid : l’oiseau de proie, qui n’en enlevait qu’un seul de temps en temps, les enleva tous à la fois et le nid avec eux.

» Ayant vu à la cour de petits chiens doguins auxquels on avait coupé les oreilles pour les rendre plus jolis, il coupa les oreilles de son âne et le promena avec ostentation pour le faire admirer. Ce dernier trait fut la cause du renvoi de Bertoldino dans son village. Marcolfa l’y suivit, et ils y vécurent assez heureux. Bertoldino épousa une paysanne nommée Menghina, et en eut Cacasenno, troisième héros de cette histoire. Alhoin le Débonnaire, curieux de savoir si l’esprit n’aurait pas sauté un degré dans cette

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famille, appela Cacasenno à la cour avec la bonne Marcolfa; mais le petit-fils ne réussit guère davantage. 11 était gourmand et poltron , et tous les traits qu’on raconte de lui roulent sur ces deux défauts. Le dernier, et celui par lequel finit l’épopée, c’est qu’il mangea un plat de colle qu’il prit pour de la bouillie. Il en creva, ou faillit en crever. »

On ne doit pas s’étonner du succès qu’eut auprès du peuple ce paysan Bertoldo, qui, par son seul esprit, par son bon sens naïf, fait fortune à la cour d’un grand roi, se met au-dessus de tous les ridicules qu’on veut lui donner, et sort habilement et spirituellement de tous les pièges qu’on lui tend ; qui surmonte par sa sagesse les vices de son éducation, enfin, qui en sait plus à lui tout seul que tous les beaux diseurs de son temps. Michel Cervantes connaissait -il les faits et gestes de Bertoldo quand il créa cet autre type de bon sens naïf, Sanclio Pança?

Bertoldo ne tarda donc pas à passer de la fiction à la réalité; les types de Bertoldo, de son fils Bertoldino, et même de son petit-fils Cacasenno, passèrent sur les tréteaux d’Italie dès la fin du seizième siècle. A Florence, à Bologne, dans la Lombardie, pas de troupe d’acteurs qui n’eût son Bertoldo, sorte de valet, grand diseur de vérités; mais Bcrtoldino paraît avoir eu une durée et une vogue plus longues sur le théâtre. Ce type, complètement balourd dans l’original, devint, selon les acteurs qui le rendirent, un mélange de naïveté et de finesse rustiques, grand diseur de sentences comme Bertoldo, et jetant en même temps son or aux grenouilles pour les faire taire. Les différentes aventures de nos deux héros ont fourni, du reste, bon nombre

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de scènes et même de scénarios, depuis près de trois cents ans qu'ils ont du succès sous différents noms, tels que Pmoi uno ( petite pilule), Bigolo ( soupe aux pâles).

Au siècle dernier, la Comédie italienne donna à Paris un opéra-comique, Beriokle à la ville, tiré d’un intermède, Berioldo in corte , chanté par la troupe italienne à l’Opéra en 1755.

Il sicjnor Nicolô Zecclia remplissait ces rôles naïfs sous le nom de Bertolino à la fin du seizième siècle. Nicolo Barbiéri (Beltrame) dit, en parlant de lui, que c’était un jeune homme de grand courage, très- adroit dans le maniement des armes, et fort bon danseur. Il était très- habile à tuer les oiseaux au vol , et si bon coureur qu’il avait tué plusieurs fois des cerfs en les poursuivant. Victor -Amédée Ier, duc de Savoie, le pria souvent d’être de ses chasses, et lui accorda, outre cet honneur, la permission de prendre, quand il le voudrait, les chevaux de ses écuries, et de chasser où et quand bon lui semblerait dans ses chasses réservées, avec droit d’en bannir tous ceux qui avaient ce privilège avant lui. Zecclia était encore dans la troupe des Fecleli en H >50.

PAGLIAGGIO.

Pagliaccio paraît dans la troupe de Juan Ganassa, et parcourt l’Italie, la France et l’Espagne en 1570.

Le nom de Pagliaccio (littéralement paille hachée), devenu synonyme d’étourdi, étonné, n’est que la corruption de Bajaccio (mauvais railleur) : de baja (raillerie) se forme le

peggiorativo , bajaccia (mauvaise raillerie), et par conséquent bajaccio, diseur de railleries bonnes ou mauvaises.

Dans une des troupes italiennes qui passèrent à Florence à la fin du seizième siècle, parut, en 1598, un personnage appelé Gian -Farina, le visage blanchi comme Pagliaccio, et vêtu d’habits de toile très- amples, mais portant en outre le tabaro et le sabre de bois. Nous ignorons le véritable nom de ce personnage, qui, sous le sobriquet de Jean-Farine, eut une sorte de célébrité comme farceur et directeur d’une troupe ambulante : comme Pagliaccio, il était également vêtu de blanc et s’enfarinait le visage. C’était aussi l’usage des badins français de se blanchir ainsi pour donner plus de physionomie à leurs grimaces, à en juger par ce que dit Montaigne : « Ces hommes de vile » condition, qui cherchent à se reccommander par des sauts » périlleux et autres mouvements étranges et basteleres- » ques..., avoir besoin de s’enfariner le visage, se contre- » faire en mouvements de grimaces sauvages pour nous » apprester à rire. »

Cette coutume était antérieure à Montaigne, puisque nous voyons en 1502 Jean Serre et son fils Auguste Serre, ami de Clément Marot, parader sous des costumes analogues à ceux que nous a transmis Callot.

« Or bref, quand il entrait en salle,

Avec une chemise sale ,

Le front, la joue et la narine Toute couverte de farine,

Et coiffé d’un béguin d’enfant Et d’un haut bonnet triomphant

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Garni de plumes de chapons,

Avec tout cela je réponds Qu’en voyant sa grâce niaise ,

On n’était pas moins gai ni aise Qu’on est aux Champs-Élysiens. »

Pagliaccio (planche 18) n’est qu’une variété, comme costume, de Pulcinella; son chapeau pointu de laine blanche, son vêtement de toile blanche, me font l’effet de n’être rien de plus que la défroque du mangeur de macaroni napolitain , mais le caractère est différent.

Salvator Posa, qui s’est beaucoup occupé de théâtre et de costumes, en fait la description suivante :

« Pagliaccio est vêtu d’un habit immensément large, tout plissé, attaché par d’énormes boutons, chapeau blanc et flexible, prenant toutes sortes de formes; il porte le masque, et cependant sa figure est couverte de farine. Il est stupide, étourdi et maladroit; toujours conseillant les mesures les plus hardies, il est le plus grand poltron de la terre, et, affectant l’agilité, il tombe sans cesse et entraîne avec lui son vieux maître, qu’il a l’air de soutenir. »

Sa figure enfarinée, son masque blanc, le distinguent particulièrement du Pulcinella napolitain quant au physique. Le moral, le caractère diffèrent encore plus. Pagli accio, valet épais, balourd, bête, n’est qu’un gros farceur de tréteaux, un pitre , dont le rôle consistait à faire la parade et à imiter avec gaucherie, comme le Clown anglais, les gestes et les sauts des autres mimes, et à recevoir, au grand plaisir des assistants, les horions de rigueur.

Pagliaccio remplace en Italie notre Pierrot français dans les pantomimes; il ne porte plus de masque, et s’enfarine le visage. 11 est alors le rival d’Arlecchino et le valet de Pantalone; il est amoureux de Colombina, mais ne réussit jamais, comme notre Pierrot, à l’enlever au signor Floiiimjo, l’amoureux toujours vêtu à la dernière mode de son endroit.

Dans ces pantomimes, les pères sont représentés par le Docteur ou le vieux Tabarino.

En 1670, Zaniazi, moitié Gilles, moitié Pulcinella, jouait des rôles ayant beaucoup de rapport avec ceux des Arlequins balourds.

Vers 1770, Natocelli était renommé en Italie comme bon Bajaccio, et nous avons eu à Paris, en 1805, Martini, qui jouait ses parades dans les anciens jardins de Tivoli avec Podesta, Vanini et autres bouffons italiens.

Le Paillasse français date d’une époque beaucoup plus récente. G’est vers la lin du siècle dernier que ce personnage aurait paru sur le théâtre de Nicolet (la Gaîté). Dans une sorte de critique contre la jeune noblesse débauchée, pièce tirée du Festin de Pierre , arrangée grossièrement pour le public des boulevards, Paillasse remplaçait Sganarelle. Réduit, par suite des folies et des débordements de son maître, à la plus affreuse misère, n’ayant plus rien pour se vêtir, il prenait la toile trouée d’un méchant matelas, et s’en couvrait avec succès pour faire des tours d’équilibre et d’escamotage. De là ce costume à carreaux bleus et blancs ou rouges et blancs, qui fut depuis lors très en faveur auprès des jongleurs et joueurs de gobelets des places publiques.

Le Paillasse n’a ni masque ni farine sur le visage; sa camisole d’indienne à carreaux est courte, froncée à la taille, les manches à gigots plissées au poignet, la culotte est large et bouffante, serrée au-dessous du genou. Il porte la large collerette et le serre-tête noir.

Brazier dit, dans son Histoire des petits théâtres de Paris , en parlant du boulevard du Temple : « Nos pères l’avaient vu commencer, grandir, prospérer, ce fameux boulevard dont le nom est européen. C’était une kermesse parisienne, une foire perpétuelle, un landit de toute l’année. On y trouvait à rire, à jouer, à se délasser de jour et de nuit; c’était le rendez-vous de la meilleure société : une foule de voitures brillantes y stationnaient. O11 bravait le froid et le chaud pour y entendre un paillasse qui, n’en déplaise à Deburau, avait aussi son mérite. Ce paillasse, qui se nommait le père Rousseau, s’était fait une réputation en chantant en plein air :

« C’est dans la ville de Bordeaux Qu’est z’arrivè trois gros vaisseaux,

Les matelots qui sont dedans,

Ce sont, ma foi! de bons enfants. »

» J’ai vu les débris, moi, de ce bon gros Paillasse, et je me suis courbé respectueusement devant lui.

i> Je puis affirmer que jamais Paillasse 11e fut plus drôle ni plus complet; ce n’était pas le visage pale et blême de Deburau, ce n’était pas son jeu savant et grave, ni ses poses artistiques, ni ses clignements d’yeux si expressifs!... C’était une figure pleine, rouge, bourgeormée; c’était la

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gaieté du peuple dans tout son débraillé!... Impossible de ne pas rire comme un fou du roi en voyant ses grimaces, en entendant sa voix rauque et brisée; il jouait ses chansons comme Deburau ses pantomimes, car mon Paillasse était aussi un grand acteur!... Ne croyez-pas qu’il répétait comme un élève du Conservatoire; non, il mettait dans son débit de l’esprit, du mordant; sa physionomie était d’une mobilité surprenante.... Nous restions des heures entières à contempler le père Rousseau, ce Paillasse classique! À peine osions-nous respirer, tant nous avions peur de perdre un de ses gestes, une de ses contorsions! »

Les parades que Rousseau débitait au public, il y a soixante ans, étaient ce quelles sont encore aujourd’hui, un tissu de niaiseries et de grosses bêtises.

« Cassandre. Paillasse, viens ici, mon ami; tu m’as dit que tu venais de voyager?...

Paillasse. Oui, monsieur Cassandre, je sors de voyager dans la marmite...

Cassandre. Tu as voyagé dans la marmite? Tu veux dire dans l’Amérique, Paillasse?

Paillasse. Oui, monsieur, dans l’Amérique... dans la suie...

Cassandre. Imbécile!... dis donc dans l’Asie...

Paillasse. Oui, dans l’Asie, vers l’hydropique du Cancer...

Cassandre. Vers le tropique du Cancer.

Paillasse. C’est juste. Dans ce pays-là, j’ai traversé dixsept lieues de moutarde sans éternuer... vers les cannes à dards.

Cassandre. Vers le Canada. Qu’il est bète !

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Paillasse. Chez mademoiselle Virginie, mademoiselle Cécile, mademoiselle Malaga.

Cassandre. Dans la. Virginie, dans la Sicile, à Malaga... Dis-nous comment tu as voyagé?

Paillasse. Par mer, dans de vieux sceaux.

Cassandre. Dis donc dans des vaisseaux.

Paillasse. Oui; une fois en pleine mer, nous avons été assaillis par un ours à gant.

Cassandre au public. Il veut dire un ouragan, etc. >'

Autre parade.

« Paillasse. Monsieur, puisque vous êtes si bon, je vous prierai de me rendre un service.

Cassandre. (duel service?

Paillasse. C’est de me faire un compliment pour une demoiselle que j’aime éperdument.

Cassandre. Mais il faudrait que je connaisse ses qualités : est-elle aimable, jolie?

Paillasse. Ab! pour jolie, il n’y a qu’une voix là-dessus. D’abord, il faut que vous sachiez qu’elle n’a qu’un œil; mais- celui qui lui reste est si beau, si spirituel, si séduisant, qu’il n’a pas son pareil, et vraiment je crois qu’il est seul parce que la nature n’a pas pu faire son second.

Cassandre. Elle n’a qu’un œil! Eli bien, c’est déjà un agrément.

Paillasse. Et la bouche donc, monsieur! Oh! vous ne pouvez pas vous en faire une idée; elle y fourre une pomme de rambour sans la couper.

Cassandre. Autre avantage; de sorte que, quand elle a

quelque chose de secret à se dire, elle peut se le communiquer à l’oreille.

Paillasse. C’est vrai, monsieur. Et puis son nez, monsieur! C’est le modèle des nez, une curiosité; il y a des poireaux, des morilles, des betteraves.

Cassandre. Ah! je vois; c’est une rareté.

Paillasse. Et les pieds! Elle les a si mignons, que c’est tout au plus si je puis mettre ses souliers par-dessus mes hottes.

Cassandre. Les jambes, elle les a sans doute à l’avenant; et la taille?

Paillasse. Sa taille? Elle est faite au tour, elle est toute ronde. Je voudrais donc, monsieur, que vous voulussiez bien me dicter un compliment, que je brûle de lui adresser.

Cassandre. J’y consens...; mais, auparavant, invite bien poliment la compagnie à entrer voir le spectacle extraordinaire que l’on va donner ici dedans ce soir.

Paillasse brusquement. Haïe! les autres..., entrez!...

Cassandre lui donnant un coup de pied. Animal!... Est -ce ainsi que l’on engage une aimable société?...

Paillasse. Vous avez raison..., je me suis trompé.... Hohé ! entrez, les autres! » (Cassandre le poursuit, et ainsi finit Ut parade.)

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