‹ Masques et bouffonsChapitre 27 sur 46 · PIE K ROT · texte numérisé non relu

PIE K ROT

BERTOLDO, PAGLIACCIO, GROS-G UILL AUME , PEÜROLINO, GILLES, PEPPE-N APPA, CLOWN.

Il y avait au seizième siècle, à Bologne, une sorte d’improvisateur, de poète populaire, nommé Giulio- Cesare Croce qui, sur les places publiques, chantait, en s’accompagnant d’un instrument à cordes (qui lui lit donner le surnom de Délia -Lira), une longue complainte sur la vie et les aventures d’un personnage fictif, appelé Bertoldo. Voyant la foule l’écouter avec attention et prendre plaisir à son épopée burlesque, il eut l’idée de faire imprimer ses chants en prose et de les vendre. Le public enthousiaste s’arracha ses livres, ce qui lui donna l’idée d’augmenter la Vie de Bertoldo de celle de son fils Bertoldino, laquelle n’eut pas un moindre succès.

Croce était né en 1550 à Persiceto, village du Bolonais; à l’âge de sept ans il perdit son père, et fut recueilli par un

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oncle, maréchal ferrant à Castel-Franco. Après avoir été reçu maître en son métier de forgeron, il vint s’établir à Bologne, se maria deux fois et fut père de quatorze enfants. C’est là que la verve d’improvisation s’empara de lui et qu’il acquit sa grande réputation. Les cavalieri de Bologne lui firent une pension, sur ses vieux jours, et il mourut en 1609.

Quelques années après la mort de Croce Della-Lira, Camillo Scaligero Délia- Frata composa un troisième volume, contenant la vie de Cacasenno, fils de Bertoldino. Cette série eut un tel succès en Italie, qu’il se fit un grand nombre d’éditions, et qu’à la fin du dix-septième siècle, le peintre bolonais J. M. Crespi, surnommé i Espagnol , fit des tableaux sur divers passages de ces chants populaires; le graveur Ludovico Mattioli les grava et, au lieu de faire une nouvelle édition du roman en prose, plusieurs beaux esprits composèrent, en se partageant le travail, un poème en vingt chants. Vingt-six auteurs, presque tous Bolonais, Ferrarais ou Lombards, y coopérèrent. L’Académie délia Crusca y donna son approbation, et un superbe volume in-quarto orné de gravures, accompagné de notes, arguments et allégories, avec texte toscan et bolonais, augmenté d’un vocabulaire bolonais, parut à Bologne d’abord en 1756, puis en 1740, chez Lelio délia Volpe, à l’enseujne du Renard. Une troisième édition parut en 1747 à Venise, en bolonais et en vénitien. La vogue de ce petit poème a été telle, qu’une traduction en fut faite en grec vulgaire et eut le plus beau succès en Grèce et en Turquie. La renommée de cette création bouffonne n’a pas

cessé; aujourd’hui encore, en Italie, tout ce qui sait lire a lu la Vie de Bertoldo. Les nourrices et les bonnes d’enfants la racontent aux marmots. Bertoldo est plus connu en Italie que la Barbe-Bleue ou le Petit-Poucet en France. En général, les principaux traits, saillies, réponses, bons mots ou épisodes de la Vie de Bertoldo, sont tellement connus qu’ils sont passés en proverbe, comme la paix de Marcolfa. « Quand, disait cette bonne femme, elle s’était querellée dans la journée avec son mari, le soir venu, on faisait la paix. Elle trouvait cette paix si agréable qu’elle élevait souvent de petites disputes pour avoir le plaisir de se raccommoder le soir. » Voilà ce qu’on appelle eu Italie la pace di Marcolfa.

Le petit poëme de Croce Del la -Lira commence ainsi :

« Dans le sixième siècle de notre ère, le roi Alboin régnait sur la Lombardie et résidait à Vérone. Ce prince, qui avait conquis toute l'Italie, était pourtant très-bon, très-doux et très-juste.

» Dans le même temps, vivait dans un petit village du Véronais un paysan nommé Bertoldo , dont la figure était très-ridicule , la tète grosse comme une citrouille , de petits cheveux roux et plats , d’énormes oreilles, deux petits yeux aux paupières éraillées; le nez gros, épaté et rouge comme une betterave; la bouche grande et fendue jusqu’aux oreilles; deux dents semblables aux défenses d’un sanglier; une barbe touffue et crasseuse. Sa taille n’était guère plus avantageuse que sa figure; des mains larges, des jambes massives et arquées, la peau dure et velue : mais son esprit était fin et subtil, son jugement sain, et il

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était le plus plaisant du village de Bertagnana, où il habitait. Ses concitoyens préféraient sa morale et ses discours à ceux de leur curé. Il accommodait leurs différends mieux que les seigneurs et juges 11e l’auraient fait; et enfin il faisait rire plus que les charlatans et les bouffons qui passaient parfois par le village.

» Il était le cadet de dix frères, et avait à peine de quoi subsister pour lui, sa femme Marcolfa et un enfant appelé Bertoldino.

» Il prit un jour fantaisie à Bertoldo de voir la ville et la cour, par simple curiosité, sans aucune intention particulière.

» En arrivant sur la grande place de Vérone, il était occupé à regarder le palais du roi, qu’il prenait pour une grande église, quand il aperçut deux femmes qui se battaient pour un miroir.... Un officier du palais vint les avertir que le roi voulait connaître leur différend.... Cela lit connaître à Bertoldo qu’Àlboin était un bon prince qui écoutait tout le monde.... Il vit que les portes du palais étaient ouvertes et que les gardes n’empêchaient pas d’entrer. Il entra et pénétra jusqu’à la salle d’audience, où le roi était assis sur un trône. Il y avait quelques sièges plus bas, destinés pour les plus grands seigneurs, qui se tenaient cependant respectueusement debout. Bertoldo s’v assit sans façon.... Quelques seigneurs, ayant remarqué l’impertinence du paysan et sa grotesque figure, vinrent l’avertir qu’il était indécent qu’il s’assît devant le roi : « Pourquoi cela ? dit Bertoldo; je m’assois bien dans l’église où est le bon Dieu! — Mais 11e vois-tu pas que !e roi est un personnage

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