‹ Masques et bouffonsChapitre 38 sur 46 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

Isabelle, Arlequin, puis Orazio.

Isabelle dit à Arlequin qu’elle va parler avec Orazio son frère, et que si celui-ci le questionne, il ait à dire la même chose qu’elle. Orazio arrive. Isabelle lui raconte alors comme quoi Flavio vient d’arriver chez elle, conduisant une jeune tille de Naples, séduite par le Capitan et abandonnée par lui, bien qu’il lui ait juré de l’épouser. Cette jeune dame s’est fiée à la loyauté de Flavio, le sachant ami du Capitan; mais Flavio, voulant qu’elle obtienne réparation, s’est promis de faire en sorte que le Capitan tienne sa promesse. Et il a trouvé à cet effet une ruse : c’est, avec la permission d’Orazio bien entendu, de dire au Capitan quelle, Isabelle, est amoureuse de lui, et qu’il vienne la nuit prochaine la trouver dans sa maison ; mais là il trouvera, à sa place, la jeune fille qu’il avait abandonnée et réparera ainsi ses torts en l’épousant. Orazio y consent, demande où est cette jeune dame. « Elle est chez moi, » dit Isabelle. Arlequin, questionné également, répond la même chose, ce qui décide Orazio à aller chercher le Capital!, afin de l’envoyer promptement. Isabelle rentre chez elle, suivie d’ Arlequin qui ne comprend rien à ce que sa maîtresse a raconté et aux réponses qu’il a faites.

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Fi -A VIO , Fl aminia , puis Pantalon.

Flavio , désespéré de ce que lui a dit Isabelle, veut s’expliquer avec Flaminia. Il frappe à sa porte et Flaminia vient. Elle est fort en colère contre lui; elle pleure et se plaint qu’il l’ait trompée, mais il peut bien épouser Isabelle, ce ne sera pas elle qui y mettra obstacle. Flavio, de son côté, lui fait de durs reproches au sujet d’Orazio, qu’elle veut épouser. « Je n’y ai jamais songé, » dit Flaminia . Au milieu de leur querelle arrive Pantalon, qui cherche à la consoler et reproche à Flavio les belles larmes qu’il fait verser. Il trouve un moyen d’arranger tout: c’est que Flaminia l’accepte pour mari; il renoncera facilement à Isabelle « dont il avait commencé la conquête. » Flaminia, par dépit, dit à Flavio qu’elle épousera Pantalon , tout vieux et tout malade qu’il est, ce qui flatte peu le bonhomme. Flavio sort en fureur. Pantalon , resté seul avec sa future, lui fait des cajoleries et veut se permettre des privautés; mais il est rudement repoussé. Burattino , l’ayant vu si malmené, vient en se moquant le tirer de sa consternation. Pantalon, ne sachant à qui s’en prendre, injurie Burattino et sort tout en colère.

Burattino, Pedrolino, puis deux Vauriens et Franceschina.

Burattino regarde partir Pantalon et rit de sa bêtise, quand Pedrolino déguisé en malheureux, ayant une grande barbe postiche et un emplâtre sur l’œil, lui demande l’aumône; Burattino l’envoie au diable en lui disant d’aller travailler. Pedrolino lui dit que c’est pour avoir trop travaillé qu’il a été chassé de son pays. En ce moment un

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vaurien, ami de Pedrolino et d’accord avec lui, arrive déguisé en marchand, feint de l’apercevoir pour la première fois, le salue, le remercie, et lui donne de l’argent pour le récompenser de l’immense service qu’il lui a rendu en lui faisant avoir un héritier. Le faux marchand est bien aise de l’avoir trouvé pour le payer, ne devant pas rester davantage dans la ville, et il s’en va. Burattino, ayant écouté cette conversation, voudrait bien être au courant de ce dont il s’agit, quand arrive un second vaurien, d’accord avec Pedrolino comme le premier, qui vient lui dire que son secret, qui ne fait naître que des garçons dans les familles, a encore parfaitement réussi, et s’en va. Burattino retient alors Pedrolino, qui feint de vouloir s’en aller; il appelle sa femme, et les voilà tous les deux à questionner ce mystérieux opérateur. Pedrolino ne peut leur révéler son secret, mais libre à eux d’éprouver l’excellence de ses connaissances occultes. Le mari et la femme, s’étant consultés, le cajolent et l’entraînent chez eux.

Le Gapitan, Or.Azio, Isabelle.

Orazio ayant fait confidence au Capitan de l’amour d’Isabelle pour lui, celui-ci, enchanté, consent de grand cœur au mariage. Isabelle, appelée par son frère et ayant manifesté sa joie d’avoir le Capitan pour mari, le conduit, sur un ordre d’Orazio, dans la maison. Après l’y avoir fait entrer, elle revient dire à son frère qu’elle a fait conduire le Capitan dans sa propre chambre, où il va rencontrer la jeune Napolitaine qu’il ne s’attend guère à trouver là. Orazio rit beaucoup de la farce que l’on joue au Capitan ,

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et va trouver Flavio pour l’avertir du bon succès de cette affaire. Isabelle, qui veut faire d’une pierre deux coups, appelle Flaminia.

Isabelle, Flaminia. ( Il fait nuit.)

Flaminia s’étonne de voir Isabelle à cette heure au milieu de la rue. La raison en est bien simple, lui dit la rusée Isabelle , mon pauvre frère Orazio est là dans la maison , qui pleure et se lamente parce que vous ne voulez pas de lui pour mari. Soyez généreuse, venez le consoler. Flaminia, toujours en colère contre Flavio, prend la résolution d’y aller. Elles entrent chez Isabelle.

Flavio, puis Arlequin et Isabelle.

Flavio , au comble de la colère contre Flaminia, veut, par dépit, épouser Isabelle; il espère qu’Orazio consentira facilement à leur union. Arlequin, envoyé par Isabelle, vient prier Flavio d’attendre un instant sa maîtresse, qui veut lui parler; Isabelle arrive, congédie son valet, et fait à Flavio de fausses confidences : c’est-à-dire qu’elle épouse le Capitan à contre- cœur et qu’elle le préférerait beaucoup s’il voulait y consentir. Elle est veuve et peut se remarier à sa guise, et lui, Flavio, est libre, puisque son amoureuse Flaminia en épouse un autre. Flavio, persuadé, consent à l’épouser, et ils entrent dans la maison en se tenant par le bras.

Pantalon , Burattino.

Pantalon, une lanterne à la main, cherche sa maison, quand Burattino lui dit qu’il ait à apprêter les mille

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écus promis à Franceschina, parce qu’elle va accoucher très- incessamment (l’un garçon. Pantalon, fort content, va préparer l’argent. Buvait ino rentre chez lui.

Orazio, puis Arlequin, le Capitan.

Orazio , impatienté de ne pouvoir trouver Flavio, va pour rentrer chez lui et frappe à coups redoublés à la porte, qu’il trouve fermée. Arlequin accourt, une lanterne énorme à la main, et fait taire Orazio en lui disant qu’il fait trop de bruit et qu’il va incommoder les jeunes époux : « Ah! lui dit-il, votre sœur Isabelle est une habile femme, d’avoir su trouver un mari pour elle, et marier Flaminia en même temps ! » Le Capitan , s’éclairant aussi d’une lanterne, vient serrer la main d’Orazio et le remercier de lui avoir donné sa sœur pour femme. Orazio ne comprend pas ce qu’il veut dire.

Flavio, Flaminia, Isabelle, les précédents.

Flavio et Flaminia, se tenant par la main, ont fait la paix, et félicitent Isabelle d’avoir mené si adroitement cette intrigue. Orazio demande où est la jeune dame napolitaine. Isabelle lui avoue que la jeune Napolitaine et elle sont la même personne, et lui découvre que l’histoire qu’elle a inventée n’était qu’une ruse pour amener son frère à lui donner de sa propre main le Capitan, qu’elle aimait. Orazio, après s’être beaucoup étonné, trouve le Capitan d’une naissance égale à la sienne et consent à tout. On entend une grande rumeur dans l’hôtellerie.

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Pedrolino, Burattino, Francesciiina, les précédents.

Pedrolino se sauve, poursuivi par Burattino, qui, armé de sa broche de cuisine, veut le tuer. Tous les séparent et demandent la cause de cette querelle. Pedrolino dit que Burattino s’était moqué de lui et que, pour se venger, il lui avait promis de le faire becco. « C’était donc là, dit Burattino, tout ce beau chien de secret! » Pedrolino ajoute qu’il n’a pas voulu le mettre à exécution dans la crainte de nuire à sa réputation. Mais Franceschina lui réplique qu’il en a menti et que c’est elle qui l’a repoussé et battu. On leur fait faire la paix. Après quoi, le Capiton épouse Isabelle; Flavio, Flaminia, et ainsi se termine la comédie. »

On voit, par ce canevas long et pourtant sec, à l'état d ’ossatura, comme on disait alors, que la comédie, qui ne faisait que commencer en France, était faite en Italie; aussi bien intriguée, aussi bien conduite que celle (pie nos auteurs apprirent à faire une cinquantaine d’années plus tard. Excepté les lazzis des souliers de Pantalon et du souper de Burattino, qui ne se rattachent guère à l’action et qui ont l’air d’ètre de ces scènes traditionnelles intercalées de force dans les représentations pour satisfaire une certaine partie du public, le scénario des ruses d’Isabelle et tous ceux du même recueil sont très-habilement faits, et ne laissent rien à désirer comme proportion et comme développement logique. Si on les compare aux œuvres contemporaines de notre pauvre Jean de la Taille, on reconnaîtra que, par la suite, les Italiens ont été fort heureusement nos maîtres. 11 est vrai que les élèves ont bien profité et que

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notre dix-septième siècle a su prendre sa revanche. Mais laissons à l'Italie ce qui lui revient de droit, la précocité dans les arts. 11 est vrai encore de dire qu elle recueillait, à travers les âges, les fruits de son antique civilisation, tandis que nous marchions vers l’avenir, les mains vides de ces richesses que lui avait léguées le passé.

Mais ce qui nous a toujours fait défaut, c'est une individualité complète; celle que nous ont faite nos grands maîtres est un travail d’abeilles. Les fleurs ne poussaient pas sur notre sol ; le vol de ces esprits ingénieux et puissants a franchi les Alpes et les Pyrénées, épuisé les sucs précieux et rapporté le miel. Nous en sommes fiers à juste titre, mais soyons justes quand même. Avant Molière, avant Corneille, avant Calderon et Lope de Vega (et quarante ans avant que Shakspeare fût né), Angelo Beoleo (voyez Ruzzante) avait créé le théâtre moderne.

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Giovanni-Battista Andreini, fils de Francesco Andreini et de la célèbre ïsabella, naquit à Florence en 1579. Il paraît avoir été le premier acteur qui porta le nom de Lelio au théâtre, il remplaça, en qualité d’amoureux, dans la troupe des Gelosi, Domenico Bruni (Fulvio).

Après la mort d’Isabella Andreini (1004), la troupe des Gelosi se dispersa. G. B. Andreini prit, en 1005, la direction de celle dite i Fedeli, à laquelle vint s’adjoindre plus d’un ancien Geloso , entre autres Giovanni -Paolo Fabri, connu sous le nom de Fj.aminio. G. B. Andreini épousa à

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Milan, en IGül, Virginia Ramponi, jeune et belle Milanaise, connue sous le nom de Florinda. Ap rès la mort de celle-ci, Andreini épousa en secondes noces Lidia, actrice d’un grand mérite.

En 1615, Andreini composa une pièce en cinq actes et en vers libres, qu’il dédia à Marie de Médicis et qui fut jouée cette année même à Milan. Cette pièce religieuse (■ rappresenlazioiie sacra) est intitulée Adamo. On y voit figurer Adam et Eve, le Père éternel, l’archange Michel, Satan, Lucifer, les Esprits infernaux élémentaires; les sept Péchés mortels, les Séraphins, les Anges, la Mort, la Faim, la Chair, le Serpent. Ce n’est en résumé qu’un mystère du quinzième siècle.

L’édition de 1615, de Milan, est fort curieuse avec ses gravures de Procaccini, intercalées à chaque scène. Sa dédicace à la reine de France donna à celle-ci la curiosité de connaître l’auteur et la troupe. ïl vint donc à Paris en 1615, et joua bon nombre de ses pièces jusqu’en 1618. Il revint s’installer à l’hôtel de Bourgogne en 1621 jusqu’en 1625. Il perdit son père à cette époque et fit ses adieux à la France dans un ouvrage, moitié théâtral, moitié mystique, intitulé Teatro Ccleste « Théâtre Céleste, où l’on voit comment la bonté divine a appelé au rang de bienheureux et de saints plusieurs comédiens pénitents et martyrs, et où l’on exhorte poétiquement ceux qui exercent la profession du théâtre à pratiquer leur art sans offenser la vertu, tant pour laisser sur la terre un nom honoré que pour ne pas se fermer, par le vice, la route qui mène au paradis. Dédié à mon illustrissime et révérendissime sei-

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gneur et très-respecté patron , le cardinal de Richelieu ; par Gio. Batt. Andreini, de Florence, appelé, au théâtre, Lelio. »

Dans cet ouvrage, Andreini fait la louange des comédiens pieux. C’est une réclamation de l’acteur en faveur de sa profession. Plusieurs de ses sonnets sont à la louange, l’un de saint Ardélion, acteur païen, martyr comme saint Genest, l’autre en l’honneur du comédien Giovanni Buono, de Mantoue, qui, retiré dans un cloître, vivait dans la pénitence , et était regardé comme un saint : « Celui qui excita si longtemps le rire s’est changé en une source de larmes. »

Puis, c’est la béatification de frère Jean le pécheur, ancien comédien d’Adria, qui, dans sa cellule de moine, i donne aux anges le spectacle de ses mortifications et de sa piété. » Ensuite, c’est l'éloge des comédiens qui exercent leur art vertueusement. Un sonnet entier est consacré à la mémoire de sa mère Isabella Andreini. Il compare la vie humaine, telle qu’elle s’accomplit sur le théâtre du monde, à une folle représentation théâtrale. Le poète exhorte les acteurs déréglés à rentrer dans le sentier de l’honnêteté. Puis, dans ses derniers sonnets, il dit adieu au théâtre, au monde, et aspire à faire pénitence. « Scène trompeuse, je pars ! Jamais il ne m’arrivera plus de me dresser, fier et paré, sur votre sol. Oui, j’abandonne tout ce vain éclat, en même temps que je m’éloigne des beaux sites de la France.... »

Andreini partit, en effet, avec sa troupe (i Fedeli ); mais il en resta cependant directeur jusqu’en 1652, époque à laquelle il se retira, âgé -de soixante-treize ans, « honoré

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de la faveur des princes, nommé capitaine des chasses du duc de Mantoue, membre de la société des Spensierati. » Il avait composé , à lui seul , un nombre si grand de pièces, pastorales, comédies, canevas, qu’aucun biographe n’en a encore réuni la liste complète.

En la seule année 1622, il publia à Paris la Sultana, /’ Amor ncllo specchio, ta Ferlnda, Li due Lcli simili, la Centaara. Ses pièces se ressentent du goût de l’époque, elles sont pleines d’obscénités. « Quoi qu’il en soit, dit Riccoboni, » Giov. Battista Andreini était un homme d’esprit et de » lettres, et je suis persuadé que s’il eût vécu cinquante ans » plus tôt, il aurait suivi le chemin des autres et que nous » aurions de lui quelque bonne comédie; mais enfin il était » auteur et comédien, il ne pouvait pas écrire autrement » que les beaux esprits de son temps faisaient, et que son » intérêt lui conseillait. »

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