ORAZIO
Marco Iîomagnesi, acteur de talent, connu sous le nom d 'Or a zio, orthographié aussi Horatio, vint en France vers 1645 avec sa femme Brigida Bianchi (Aurélia). Foret rend compte de représentations qui eurent lieu à Yincennes en 1659, où « l’époux d’ Aurélia fit mirabilia (merveille). »
(( Horace, en beau discours fréquent ,
Faisait l’amoureux éloquent. »
Orazio (planche 22) porte le costume et possède les manières d’un gentilhomme de l’époque. Il a la moustache
LA COMEDIE ITALIENNE
et la royale de 1643, coupe de barbe inventée par le roi Louis XIU, auquel « un jour il prit fantaisie de couper la barbe à tous ses officiers, de manière à ne leur laisser qu’un petit toupet au menton. On en fit une chanson :
Hélas ! nia pauvre barbe ,
Qu’est-ce qui' t’a faite ainsi ?
C’est le grand roi Louis ,
Treizième de ce nom,
Qui toute a ébarbé sa maison.
Si ridicule que cela fût, tout le monde eut bientôt la barbe à la royale. » La longue mèche de cheveux surnommée d’abord moustache, et ensuite cadenettc , en commémoration de M. Cadenet de Luynes qui portait la plus belle touffe de cheveux qu’on ne vit oncques, et qu’il tenait nouée avec un ruban de couleur. Cette mode, déjà vieillie de quelques années, était encore de fort bon goût, ainsi que le chapeau ou feutre gris ombragé de plumes blanches :
a . Le castor,
)> Orné d’un riche galon d’or,
» L’ondoyant et venteux pennache » Donnant du galbe à ce bravache,
» Un long flocon de poil natté,
» En petits anneaux frisotté,
» Pris au bout de tresse vermeille,
» Descendait de sa gauche oreille. »
Le rabat de mousseline bordé de guipure et retombant sur les épaules dont il prend la forme :
« Son collet bien vidé d’empois, » Et dentelé de quatre doigts. »
LELIO
Horace porte le pourpoint couleur céladon ou vert tendre, c’était ce qu’il y avait de meilleur goût :
« D’an soyeux et riche tabit » Était composé son habit ,
» Le pourpoint en taillade grande » D’où la chemise de Hollande » Renflait en beaux bouillons neigeux ,
» Comme petits flots écumeux. »
Les hauts- de -chausses ou canons en satin blanc, bordés d’argent et couverts de rubans qui forment des nœuds à la place des anciennes jarretières passées de mode :
« Les jartiers à tours et retours,
» Bouffant en deux roses enflées,
» Comme deux laitues pommées. »
Le bas de Milan, c’est-à-dire en tricot de soie, les souliers à pont-levis, s’ajustant sur le cou-de-pied par un chou de rubans céladon. La rapière au côté, suspendue dans un large baudrier tout brodé et frangé d’argent, la canne à la main; frisé, paré, pommadé, fardé, parfumé :
« La mouche à la tempe appliquée,
» L’ombrageant d’un peu de noirceur,
» Donnait du lustre à sa blancheur. »
Voilà Horace allant prendre d’assaut le cœur d’Aurelia ou d’Isabelle, et, comme le personnage d’amoureux que Saint- Amant met en scène et qui énumère les réformes que doit s’imposer un amoureux, il ne fume plus :
« Je me fais friser tous les jours, » On me relève la moustache ,
» Je n’entremêle mes discours » Que de rots d’ambre et de pistache; » J’ai fait banqueroute au pétun. »
Malgré ce soin extrême de sa personne et sous cet extérieur efféminé, Horace est un cavalier aussi dangereux pour ses rivaux que pour les femmes qu’il veut séduire. Comme don Juan, pères, tuteurs, maris, frères, femmes et serviteurs ne le détourneront jamais de ses entreprises. Il a toujours un coup d’épée prêt pour ses rivaux, un soufflet pour ses valets, et une flatterie mielleuse, persuasive et tant soit peu railleuse pour ses maîtresses. C’est le gentilhomme du dernier bien mis , comme l’on disait alors, qui ne connaît de la vie que le luxe, la toilette, les chevaux, les duels et les femmes. Il sort des bras d’ Aurélia pour courir se jeter aux pieds d’Isabelle, et s’il rencontre les soubrettes Béatrix ou Diamantine, il oublie sa nouvelle passion pour leur en conter et tromper son valet lui-même. Prodigue de sa vie comme de sa bourse, il est brave jusqu’à la témérité et ses rivaux lui cèdent toujours le pas. Le type d’Horace est plus qu’un amoureux, c’est un héros de galanterie, dont la devise est : « Fais ce que veux, advienne que pourra. »
Romagnesi joua les amoureux jusqu’en 1660, époque de sa mort.
En 1653, Turi, né à Modène, fds de l’acteur qui jouait les rôles de Pantalon, tenait l’emploi des seconds amoureux, sous le nom de Yirginio. Après la mort de son père, il quitta le théâtre à l’âge de quarante ans et se retira à Modène où il prit l’habit de carme déchaussé. Peu de
LELIO
jours après avoir prononcé ses vœux, il mourut et fut inhumé dans le couvent (1670).
En 16G0 , la troupe italienne étant définitivement fixée à Paris, le cardinal fit venir d’Italie un primo innamorato pour remplacer la perte que la troupe venait de faire en la personne de Marco Romagnesi (Orazio). Un acteur ayant pour nom de théâtre Yalerio vint remplir cet emploi jusqu’en 1667.
Andrea Zanotti, de Bologne, connu au théâtre sous le nom d’OiTAvio, débuta, à Paris, sur la scène italienne, dans les seconds amoureux, qu’il joua de 1660 à 1667. 11 prit à ce moment l’emploi des premiers. Vers 1684, Zanotti se retira du théâtre et retourna en Italie avec sa famille. C’était un très-bon comédien. On le surnomma le vieil Octave, pour le distinguer de J. Baptiste Constantini qui joua aussi sous le nom d’Octave en 1668.
CUNTHIO DEL SOLE.
Après le départ d’Ottavio (dit le vieil Octave), Mario Antonio Romagnesi prit les premiers rôles, et les joua jusqu’en 1694 sous le nom déjà connu de Cinthio. Un amoureux, dont nous n’avons pas retrouvé le véritable nom, s’était déjà fait connaître à Rome en 1550. Dacagli écrivit même en 1555 une comédie, la Sbratta , dans laquelle il joue le rôle important. C’est sous le nom pompeux de Cinthio del Sole que Mario Antonio Romagnesi, né à Rome, débuta à Paris en 1667. Il était fils de Marc Romagnesi (Orazio) et de Brigida Bianchi (Aurélia). Il succéda
LA COMÉDIE ITALIENNE
dans l’emploi des amoureux à Valerio, dont le nom de famille est inconnu.
Dans le théâtre de Gherardi, nous le voyons, dans les rôles d’amoureux, habillé comme les jeunes gens de la fin du dix -septième siècle, avec la grande perruque à la Louis XIV, le rabat de dentelles, la veste et l’habit longs de taille et semblables à un fourreau, l’écharpe sur les hanches, et le chapeau rond, aux bords un peu relevés, entourés de plumes. C’est le costume classique des jeunes gens de Molière : Léandre, Octave, et tous les amoureux.
Dans Colombine avocat, Cinthio, passant devant Arlequin , qui s’est vêtu richement mais ridiculement, pour faire le marquis, le regarde sous le nez, et, après l’avoir examiné de la tète aux pieds, le prend par une manche de son justaucorps, et lui demande : « Est-ce là la mode?
Arlequin faisant le brave. Oui, monsieur, la mode! qu’en avez-vous à faire? Voilà qui est bien plaisant, ma foi! Oui, monsieur, la mode!
Cinthio froidement. Ne vous appelez-vous point le marquis de Sbrufadelli?
Arlequin. Oui, monsieur, le marquis de Sbrufadelli, c’est mon nom! qu’en voulez-vous dire?
Cinthio froidement. Et vous devez épouser Isabelle, la fille du docteur?
Arlequin élevant la voix. Assurément; et qui que ce soit ne m’en empêchera. Je suis de qualité, et j’ai du cœur, morbleu !
Cinthio d’un air négligent, se met à rire, et lui pousse sa manche jusque sur le nez. Ah! ah! ah! la belle figure!
LELIO
Arlequin enfonçant son chapeau d’une main , et mettant l’autre sur la garde de son épée. Comment, jerni ! à un homme connue moi!... Par la mort! par....
Cinthio sèchement. Que voulez-vous faire de cette épée-là?
Arlequin radouci tout à coup. Je veux la vendre, monsieur. La voulez-vous acheter? *
Angelo Lolli, qui jouait les docteurs, les pères et tuteurs, étant mort en 1694, Romagnesi prit cet emploi, et joua jusqu’en 1697, sous les noms de Cinthio, vieillard Oronte, Persillet, Grognard, le bailli de Bezons , le Docteur, etc. Romagnesi avait un jeu très-varié, soit comme amoureux, soit comme père. Il resta à Paris après la suppression du Théâtre-Italien, et y mourut en 1706.
Il avait épousé, en Italie, en 1655, Giulia délia Chiesa, qui ne joua jamais la comédie, et qui mourut à Londres, en 1675, pendant un voyage que la troupe italienne y fit. Il eut cinq enfants, qui furent :
— Augustin-Alexandre Romagnesi, chevalier de l’Éperon d’or, comte de Roha.
— Hippolyte Romagnesi, religieux et provincial des dominicains, à Rome.
— Gaétan Romagnesi, comédien, mais qui ne joua jamais à Paris, et qui mourut à Bruxelles en 1700, laissant un fils, Antoine Romagnesi, qui fut acteur et auteur de mérite dans la troupe du Régent, en 1724.
— Hiéronimo Romagnesi, mort fou à Charenton.
— Charles Romagnesi, acteur, qui débuta par les rôles d’amoureux ( Lêandre ) en 1694.
LA COMEDIE ITALIENNE
« Cinthio était homme d’esprit, et a composé en verset j> en prose. Il fit imprimer en Italie, en 1675, un volume » de poésies héroïques et amoureuses, sacrées et morales, » qui furent très-estimées par les plus fameux poètes de » l’Italie. 11 était bon philosophe, savant dans les belles- » lettres, d’une conversation douce, les manières polies et » les sentiments pleins d’honnêteté. Sa famille était noble » et distinguée. »
Il composa un grand nombre de scénarios pour le théâtre.
Sous le nom d’AuRELio, Bartolomeo Ranieri, Piémontais du mont Cenis, avait succédé à Zanotti (Octave) dans l’emploi de second amoureux. Il avait débuté en 1685. Ce n’était qu’un acteur médiocre, « mais il ne savait pas contenir sa langue et ses opinions politiques. Aussi la cour, informée de ses réflexions malveillantes, lui ordonna de retourner en Italie. » 11 partit en 1689, et alla continuer ses études en théologie. Il fut ordonné prêtre, et Riccoboni, le père, dit l’avoir connu et avoir entendu plusieurs fois sa messe.