LA C 0 M E J ) 1 E I T A L I E N N E
Que cela ne t’embarrasse pas, je t’enverrai à Paris dans une influence que j’y envoie, chargée de rhumatismes, de catarrhes, de fluxions de poitrine et autres petites bagatelles de ce genre-là. » 11 dit encore : « Je garde au Docteur une des meilleures places de mon empire. »
Le Docteur. Est-il bien possible? Vous a-t-il dit ce que c’est ?
Arlequin. Vraiment oui; il dit qu’il y a environ quinze jours que, dans les douze signes du zodiaque, le Scorpion est mort, il veut vous mettre à la place. »
Le Docteur croit tout, fait mille questions sur ce souverain lunaire, demande comment sont les maisons, les villes, la manière de vivre à la cour de ce pays. Arlequin lui donne des détails sur la manière dont l’empereur mange. On lui décoche à manger au moyen d’arbalètes, et on lui seringue à boire. « C’est fort curieux, dit-il. Un jour, un arbalétrier maladroit visa mal la bouche du roi, et lui envoya un œuf au beurre noir dans l’œil. Ce qui a été cause que ces œufs-là ont été depuis appelés des œufs pochés. Dans ce pays-là, on ne se sert d’aucun instrument semblable aux nôtres. On y joue du nez, c’est un nazoiement fort agréable. » Puis, après s’ètre fait donner par le Docteur bourse et bijoux, il s’en va et revient habillé en Empereur de la Lune.
Le Docteur lui fait des questions sur son empire et sur ses sujets.
« Arlequin. Mes sujets? ils sont quasi sans défauts, parce qu’il n’y a que l’intérêt et l’ambition qui les gouvernent.
Gülombine. C’est tout comme ici.
ARLEQUIN
Arlequin. Chacun tâche de s’y établir du mieux qu’il peut aux dépens d’autrui; et la plus grande vertu dans mon empire, c’est d’avoir beaucoup de bien.
Le Docteur. C’est tout comme ici.
Arlequin. Dans mon pays, il n’y a pas de bourreaux; mais, au lieu de faire expédier les gens en un quart d’heure sur une place publique, je les baille à tuer aux médecins, qui les font mourir aussi cruellement que leurs malades.
Colombine. Quoi! Seigneur, là-haut les médecins tuent aussi le monde? Monsieur, c’est tout comme ici!
Isabelle. Et dans votre empire, Seigneur, y a-t-il des beaux esprits?
Arlequin. C’en est la source. 11 y a plus de soixante -dix ans que l’on travaille après un dictionnaire qui ne sera pas encore achevé de deux siècles.
Colombine. C’est tout comme ici. Et dans votre empire, làit-on bonne justice?
Arlequin. On l’y fait à peindre.
Isabelle. Et les juges, Seigneur, ne s’y laissent-ils point un peu corrompre?
Arlequin. Les femmes, comme ailleurs, les sollicitent. On leur fait parfois quelques présents; mais, à cela près, tout s’y passe dans l’ordre.
Le Docteur. C’est tout comme ici. Seigneur, dans votre empire, les maris sont-ils commodes?
Arlequin. La mode en est venue presque aussitôt qu’en France. Dans les commencements, on avait un peu de peine à s’y résoudre; mais présentement tout le monde s’en fait honneur.
Colombine. C’est tout comme ici.... Et les femmes , sontelles heureuses dans votre empire?
Arlequin. Cela ne se peut comprendre. Ce sont elles qui manient tout l’argent et qui font toute la dépense. Les maris n’ont d’autre soin que de faire payer les revenus , et réparer les maisons.
Colombine. C’est tout comme ici.
Arlequin. Jamais nos femmes ne se lèvent qu’après midi. Elles sont régulièrement trois heures à leur toilette; ensuite elles montent en carrosse et se font mener à la Comédie, à l’Opéra, ou à la promenade. De là, elles vont souper chez quelque ami choisi. Après souper, on joue, ou on court le hal, selon les saisons; et, sur les quatre ou cinq heures après minuit, les femmes se viennent coucher dans un appartement séparé de celui du mari, en telle sorte qu’un pauvre diable d’homme est quelquefois six semaines sans rencontrer sa femme dans sa maison; et vous le voyez courir les rues à pied, pendant que madame se sert du carrosse pour ses plaisirs.
Tous ensemble. C’est tout comme ici ! ! »
ANTONIO VÏCENT1NI
(T il «sa ASSIS).
Quand une nouvelle troupe italienne appelée par le Régent vint à Paris, en 1710, Antonio Yicentini dit Thomassin débuta avec toute la troupe, le 8 mai 1710, au théâtre du Palais-Royal, dans Yhujanno foriunaio, par le rôle d’Arlequin.
ARLEQUIN
« Le célèbre Dominique, qui s’était fait une si grande réputation en France, avait un défaut dans la voix auquel il avait si bien accoutumé le public, qu’on n’avait pas songé depuis sa mort qu’un Arlequin put être supportable sans parler de la gorge et affecter un ton de perroquet, »
Riccoboni et Thomassin étaient très-inquiets de la façon dont le public recevrait un nouvel Arlequin, doué d’une voix claire et naturelle. Il y avait plusieurs scènes de nuit dans r Heureuse Surprise. « On en plaça une au commencement de la pièce. Lelio appelait son valet Arlequin, qui d’abord ne répondait pas, puis, par intervalles, paraissait se rendormir chaque fois après avoir répondu. Lelio allait le chercher, l’amenait sur la scène, dormant tout debout. Arlequin, réveillé, répondait et, se laissant tomber par terre, se rendormait. Son maître le réveillait de nouveau : Arlequin dormait sur son bras. Enfin le public, favorablement disposé par cette scène, après avoir ri et applaudi pendant un quart d’heure sans que le nouvel Arlequin eût prononcé une parole, n’eut pas le courage de le chicaner sur sa voix lorsqu’il se fit entendre. »
Vicentini était né à Vicence, et jouait en Italie depuis longtemps, quand Riccoboni lui fit des offres pour l’amener à Paris. Marivaux lit pour Thomassin plusieurs pièces, entre autres la Surprise île F Amour, en 1 7 22 , et le Prince travesti , en 1724. Il n’y avait plus alors à improviser, c’était la comédie sostenuta, et Arlequin n’avait plus qu’à faire valoir l’esprit de l’auteur. Marivaux, tout en conservant à ce type sa couleur originale, le fait paraître tantôt pétillant d’esprit, tantôt tout à fait stupide. C’est un mélange de
LA COMEDIE ITALIENNE
Sganarelle, de Sancho Pança, de Crispin et de Figaro. Dans le Prince travesti, Arlequin est valet du prince de Léon, qui se cache sous le nom de Lelio. Tl rencontre la princesse de Barcelone, amoureuse de Lelio, laquelle lui fait des questions sur son maître.
« La princesse. Que cherches-tu, Arlequin? Ton maître est-il dans le palais?
Arlequin. Madame, je supplie Votre Principauté de pardonner l’impertinence de mon étourderie; si j’avais su que votre présence eût été ici, je n’aurais pas été assez nigaud pour y venir apporter ma personne.
La princesse. Tu n’as point fait de mal; mais dis-moi, cherches-tu ton maître?
Arlequin. Tout juste, vous l’avez deviné, Madame; depuis qu'il vous a parlé tantôt, je l’ai perdu de vue dans cette peste de maison, et, ne vous déplaise, je me suis aussi perdu, moi. Si vous vouliez bien m’enseigner mon chemin, vous me feriez plaisir; il y a ici un si grand tas de chambres, que j’y voyage depuis une heure sans en trouver le bout. Par la mardi! si vous louez tout cela, cela vous doit rapporter bien de l’argent. Pourtant, que de fatras de meubles, de drôleries, de colifichets! tout un village vivrait un an de ce que cela vaut... Cela est si beau, si beau, qu’on n’ose pas le regarder; cela fait peur à un pauvre homme comme moi. Que vous êtes riches, vous autres princes! et moi, qu’est-ce que je suis en comparaison de cela! Mais n’eA-ce pas encore une autre impertinence que je fais, de raisonner avec vous comme avec ma pareille?... Voilà votre camarade qui rit, j’aurai dit quelque sottise.
ARLEQUIN
I loRTENSE. Tu n’as point dit de sottise; au contraire, tu nie parais de bonne humeur.
Arlequin. Pardi! je ris toujours : que voulez -vous? je n’ai rien à perdre. Vous vous amusez à être riches, vous autres, et moi je m’amuse à être gaillard; il faut bien que chacun ait son amusette en ce monde. »
Avec son maître, Arlequin ne se montre pas moins critique et profond.
« Li • no... Je veux bien te confier que je suis un homme de condition, qui me divertis à voyager inconnu dans tous les Etats. Je suis jeune, c’est une étude qui me sera nécessaire un jour.
Arlequin. Ma foi, cette étude-là ne vous apprendra que misère : ce n’était pas la peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille. Qu’est-ce que vous ferez de cette connaissance des hommes? Vous n’apprendrez que des pauvretés.
Lelio. C’est qu’ils ne me tromperont plus.
Arlequin. Cela vous gâtera.
Lelio. D’où vient?
Arlequin. N ous ne serez plus si bon enfant, quand vous serez bien savant sur cette race-là. En voyant tant de canailles, par dépit, canaille vous deviendrez.... Adieu, de quel côté tournerai-je pour retrouver notre cuisine? »
Puis viennent des scènes d’un bon comique entre Arlequin et Frédéric, courtisan ambitieux qui veut séduire Arlequin. Celui-ci redevient alors le valet balourd, opposant à ses tentatives la probité grossière et ingénue du paysan.
LA COMEDIE ITALIENNE
« Arlequin. Pardi! vous me traitez comme votre enfant, il n’y a pas à tortiller à cela. Du bien, des emplois et une jolie fille; voilà une pleine boutique de vivres, d’argent et de friandises : par la sanguienne! vous m’aimez beaucoup, pourtant!
Frédéric. Oui; ta physionomie me plaît, je te trouve un bon garçon.
Arlequin. Oh! pour cela, je suis drôle comme un coffre : laissez faire, nous rirons comme des fous ensemble; mais allons faire venir ce bien, ces emplois et cette jolie tille; car j’ai hâte d’être riche et bien aise. »
Frédéric lui demande un petit service, c’est celui d’espionner son maître , £t de venir lui rapporter ses paroles et ses actions. « Observe tout soigneusement, et, en attendant que je te récompense entièrement, voilà, par avance, de l’argent que je te donne encore.
Arlequin. Avancez-moi encore la tille, nous la rabattrons sur le reste.
Frédéric. On ne paye un service qu 'après qu’il est rendu, mon enfant, c’est la coutume.
Arlequin. Coutume de vilain que cela!... J’aime mieux vous faire mon billet comme quoi j’ai reçu cette tille à -compte : je ne plaiderai point contre mon écrit... Mais tenez, j’ai opinion que vous voulez me donner un office de fripon; car qu’est-ce que vous voulez faire des paroles du seigneur Lelio, mon maître, là?
Frédéric. C’est une simple curiosité qui me prend.
Arlequin. Hom.... il y a de la malice là-dessous; vous avez l’air sournois : je m’en vais gager dix sols contre
A1\L EQUIN.
vous que vous ne valez rien.... Allez, vous ne devriez pas tenter un pauvre garçon qui n’a pas plus d’honneur qu’il lui en faut, et qui aime les filles. J’ai bien de la peine à m’empêcher d’être un coquin : faut-il que l’honneur me ruine, qu’il m’ôte mon bien, mes emplois, et une jolie tille! Par la mardi! vous êtes bien méchant d’avoir été trouver l’iuvention de cette tille.
Frédéric. Songes-tu bien que je t’offre ta fortune, et que tu la perds?
Arlequin. Je songe que cette commission-là sent le tricot tout pur, et par bonheur que ce tricot fortifie mon pauvre honneur qui a pensé barguigner. Tenez, votre jolie fille, ce n’est qu’une guenon; vos emplois, de la marchandise de chien : voilà mon dernier mot, et je m’en vais tout droit trouver la princesse et mon maître.... pour leur conter mon désastre et toute votre marchandise.
Frédéric. Misérable! as-tu donc résolu de me perdre, de me déshonorer?
Arlequin. Bon! quand on n’a point d’honneur, est-ce qu’il faut avoir de la réputation? »
Thomassin exécutait parfois des tours de force et de souplesse très-extraordinaires. « 11 faisait, en dehors, Je tour des premières, secondes et troisièmes loges : mais le public, qui s’intéressait très-fort à la vie de cet aimable acteur, lui fit retrancher ce lazzi ', qui était trop péril-
1 Le mot lazzi, devenu français, est pris généralement dans notre langue pour plaisanterie, bon mot. En italien, il est plus généralement employé pour exprimer les fantaisies de la pantomime. Dans tous les anciens libretti, on le trouve comme désignant une scène muette.
LA COMEDIE ITALIENNE
leux et qui effrayait toujours les spectateurs plus qu’il ne les amusait. »
« Sa gaieté naturelle et les grâces de sa balourdise auraient suffi pour charmer le public, quand même la nature n’en aurait pas fait un excellent acteur, ce qui peut être pris dans toute l’étendue de ce terme : vrai, naïf, original et pathétique. » Au milieu des rires qu’il excitait par ses bouffonneries, il surprenait et arrachait tout à coup des larmes. « Souvent, après avoir commencé par rire de la façon dont il exprimait la douleur, on finissait par éprouver l’attendrissement dont il était pénétré. »
Comme Dominique, Thomassin ne lit, en fait d’élèves, que de très-mauvaises copies, et « l’on ne voyait que de pitoyables débuts dans les rôles d’ Arlequin » jusqu’au jour où Carlin vint lui succéder.
Thomassin avait épousé Marguerite Rusca, qui jouait les rôles de suivante sous le nom de Violette. 11 mourut après une longue maladie, le 19 août 1759, âgé de cinquantesept ans. Parmi plusieurs enfants qu’il a laissés, et qui ont paru sur la scène italienne-française, le plus connu est madame de Hesse, épouse de l’acteur de ce nom.
Le 8 octobre 1759, Antonio Cattolini débuta, pour la seconde fois, dans le rôle d’Arlequin, sur la scène italienne de Paris, mais il ne fut pas reçu.
Le 21 novembre de la même année, Antonio Constantini, frère du célèbre Angelo Constantini, qui avait créé les Mezzetin à Paris, débuta dans l’emploi des Arlequins. Il joua « avec beaucoup de vivacité », donna quelque espérance de réparer la perte que le théâtre avait faite dans la
Aree