‹ Masques et bouffonsChapitre 3 sur 46 · ÉVARISTE G H ER ARDU · texte numérisé non relu

ÉVARISTE G H ER ARDU

En 1689, Fvarisle Gherardi continua les rôles d’ Arlequin. 11 élait fils de Jean Gherardi (Fiant in), et né à Prato, en Toscane. Il fit ses débuts dans la reprise du Divorce, par le rôle d’ Arlequin qu’avait créé avant lui Dominique, l’année précédente. Voici ce qu’il en dit lui-même :

« Cette comédie n’avait point réussi entre les mains de » .A!. Dominique. On l’avait rayée du catalogue des pièces » qu’on reprenait de temps en temps, et les rôles en avaient » été brûlés. Cependant (moi qui de ma vie n’avais monté » sur le théâtre et qui sortais du collège de la Marche, où » je venais d’achever mon cours de philosophie sous le

» docte M. Bublé), je la choisis pour mon coup d’essai, qui

LA COMEDIE ITALIENNE

» arriva le 1er octobre 1689. Lorsque je parus pour la pre- » mière fois, par ordre du roi et de monseigneur, elle eut » tant de bonheur entre mes mains, qu’elle plut générale- » ment à tout le monde, fut extraordinairement suivie, et » par conséquent valut beaucoup d’argent aux comédiens.

» Si j’étais homme à tirer vanité des talents que la nature b m’a donnés pour le théâtre, soit à visage découvert, soit » à visage masqué, dans les principaux rôles sérieux ou b comiques, j’aurais ici un fort beau champ à satisfaire » mon amour-propre. Je dirais que j’ai plus fait en comb mençant, et dans mes premières années, que les plus b illustres acteurs n’ont su faire après vingt ans d’exercice » et dans la force de l’âge. Mais je proteste que, bien loin b de m’être jamais enorgueilli de ces rares avantages, je les b ai toujours regardés comme des effets de mon bonheur, et b non pas comme des conséquences de mon mérite ; et si b quelque chose a su flatter mon âme dans ces rencontres , » ce n’est que le plaisir de me voir universellement applaudi, » après l’inimitable M. Dominique, qui a porté si loin b l’expression du naïf du caractère d’ Arlequin, que les b Italiens appellent yoffayine, que quiconque l’a vu jouer b trouvera toujours quelque chose à redire aux plus fameux b Arlequins de son temps, b

On voit que Gherardi se donne des louanges assez naïves. Il est vrai qu’elles n’étaient pas exagérées, qu’il avait un grand talent et qu’il eut du succès tout le temps qu'il fut au théâtre, c’est-à-dire jusqu’à la fermeture, en 1697. 11 espéra le faire rouvrir par ses protecteurs de cour, mais ce fut en vain. Il donna alors un recueil fort intéressant des scènes

ARLEQUIN

françaises qui s’apprenaient et s’intercalaient souvent dans les canevas italiens.

Quelques mois avant la publication de ce recueil, Gherardi avait fait une chute sur la tête, dans un divertissement joué à Saint-Maur avec Poisson et la Thorillière. Il ne se soigna pas, et, le jour où il avait été présenter son théâtre italien à monseigneur, comme il tenait, entre ses jambes, son fils (qu’il avait eu d’Elisabeth Danneret, dite Babet, la chanteuse de la troupe), il se trouva mal, et mourut subitement. C’était le 51 août 1700.

<( Il n’était ni bien ni mal fait,

» Grand ni petit, plus gras que maigre.

» Il avait le corps fort allègre,

» Le front liant, l’œil faible, mais vif.

» Le nez très-significatif,

» Et qui promettait des merveilles.

)) La bouche atteignait les oreilles.

» Son teint était d’homme de feu;

» Son menton se doublait un peu;

» Son encolure, assez petite,

» Le menaçait de mort subite. »

D’après un portrait gravé, il ressemble peu, quant à la figure, à cette description. Il a le front haut, c’est vrai; mais les yeux sont très-grands et vifs, le nez aquilin, la narine mobile, la bouche mince, bien dessinée, et non pas fendue jusqu’aux oreilles; la mâchoire est fortement accusée; en somme, c’est une tète très-intelligente, pleine de finesse, et qui annonce un esprit vif et caustique.

LA COMEDIE ITALIENNE

Voici quelques passages de l’œuvre de Gherardi , c’est-àdire des scènes recueillies et jouées par lui :

Désespoir d' Arlequin dans l’Empereur dans la lune :

« Ali! malheureux que je suis! le Docteur veut marier Colombine à un fermier, et je vivrai sans Colombine? Non, je veux mourir! Ali! Docteur ignorant! ah! Colombine fort peu constante ! ah ! fermier beaucoup trop fripon ! ah ! Arlequin extrêmement misérable ! courons à la mort. O11 écrira dans l’histoire ancienne et moderne : Arlequin est mort pour Colombine. Je m’en irai dans ma chambre, j’attacherai une corde au plancher, je monterai sur une chaise, je me mettrai la corde au cou, je donnerai un coup de pied à la chaise, et me voilà pendu! (Il fait ta posture d’un pendu.) C’en est fait!, rien ne peut m’arrêter; courons à la potence... — A la potence! Et fi donc, monsieur, vous n’y pensez pas. Vous tuer pour une tille? ce serait une grande sottise... — Oui, monsieur; mais une tille trahir un honnête homme, c’est une grande friponnerie.... — D’accord; mais quand vous vous serez pendu, en serez- vous plus gras? — Non, j’en serai plus maigre; je veux être de belle taille, moi! qu’avez-vous à dire à cela? Si vous voulez être de la partie, vous n’avez qu’à venir.... — Ho! pour cela, non, vous ne vous en irez pas.... • — Ho! je m’en irai.... — Ho ! vous ne vous en irez pas.... • — Je m’en irai, vous dis-je. (Il tire son coutelas, s’en frappe, puis dit :) Ah! me voilà délivré de cet importun. A présent, qu’il n’y a plus personne, allons nous pendre. (Il fait semblant de s’en aller et s’arrête tout court.) Mais non! se pendre, c’est une mort ordinaire, une mort

ARLEQUIN

qu’on voit tous les jours, cela 11e me ferait point d’honneur. Cherchons quelque mort extraordinaire, quelque mort héroïque, quelque mort arlequinique. (Il songe.) ,1e l’ai trouvé! Je 111e boucherai la bouche et le nez, le vent 11e pourra pas sortir, et comme cela, je mourrai. Voilà qui est fait. (Il se bouche le nez el la bouche avec les deux mains, cl après êlre resté quclgue loups dans celle posture, il dit :) Non. le vent sort par le bas, cela ne vaut pas le diable. Hélas! que de peine pour mourir! (Vers le parterre.) Messieurs, si quelqu’un voulait mourir pour 111e servir de modèle, je lui serais bien obligé... Ah! par ma foi, j’y suis. Nous lisons, dans les histoires, qu’il y a du monde qui est mort à force de rire. Si je pouvais mourir en riant, ce serait une mort fort drôle. Je suis fort sensible au chatouillement; si 011 me chatouillait longtemps, 011 111e ferait mourir de rire. Je m’en vais me chatouiller, et comme cela, je mourrai. » (Il se chatouille, rit , cl tombe par terre.)

Dans la même pièce, à quelques scènes plus loin, il vient trouver le Docteur et se donne pour le fils du fermier, Colin, qui doit épouser Colombine. Le Docteur est dupe, jusqu'au moment où arrive un courrier qui annonce que le fils du fermier est malade et ne peut venir. Le Docteur se tourne vers Arlequin, le regarde en le toisant du haut en bas, et lui dit : « Vous 11’êtes pas Colin !

— Excusez-moi, Monsieur, répond Arlequin, « Je croyais de hêtre. » Désolé de n’avoir pas encore réussi, il cherche un nouveau moyen pour obtenir Colombine. Il se met à courir d’un côté à l’autre du théâtre, et, après s’être bien essoufflé, il crie : « Eh! quelqu’un, par charité, 11e

L \ COMÉDIE ITALIENNE

pourrait -il m’apprendre où demeure le docteur Grazian Balouard? » ( Menant la main à sa bouche cl imitant le son de la trompette.) Pu, pu, pu! à quinze sous le docteur Balouard!

Le Docteur, à part. Que veut dire ceci? [A Arlequin.) Le docteur Grazian Balouard? Le voici, Monsieur; que lui voulez-vous?

Arlequin. Ah! Monsieur, soyez le bien trouvé; faitesmoi bien des compliments et bien des révérences. Je suis ambassadeur extraordinaire, envoyé par l’empereur du monde de la Lune, pour vous demander Isabelle en mariage.

Le Docteur. A d'autres, à d’autres, mon ami! je ne donne pas si aisément dans le panneau. Dans la lune, un empereur ! (. A pan.) Cela pourrait pourtant bien être : puisque la lune est un monde comme le nôtre, apparemment qu’il y a quelqu’un pour la gouverner. (. A Arlequin.) Mais, mon ami, êtes-vous de ce pays-là, vous?

Arlequin. Aon, Monsieur, je ne suis ni de ce pays-là ni de ce pays-ci. Je suis Italien d'Italie, pour vous rendre mes services, né natif de la ville de Prato, l’une des plus charmantes de toute la Toscane.

Le Docteur. Mais comment avez-vous donc fait pour monter à l’empire de la Lune?

Arlequin. Je m’en vais vous le dire. Nous avions fait une partie, trois de mes amis et moi, pour aller manger une oie à Vaugirard. Je fus député par la compagnie pour aller acheter l’oie. Je me transportai à la Vallée de misère : j’y fis mon achat et je m’acheminai vers le lieu du rendez-vous. Lorsque je fus arrivé dans la plaine de Vaugirard, voilà six vautours affamés qui se ruent sur mon oie et qui l’enlè-

vent. Moi, qui craignais de la perdre, je la tenais ferme par le cou, de manière qu’à mesure que les vautours enlevaient l’oie, ils m’enlevaient aussi avec elle. Quand nous fûmes bien haut, un nouveau régiment de vautours venant au secours des premiers, se jette aussi à corps perdu sur mon oie, et, dans le moment, nous fait perdre, à elle et à moi, la vue des plus hautes montagnes et de tous les plus hauts clochers; moi, toujours obstiné comme un diable à ne point lâcher prise, jusqu’à ce que le cou de mon oie manque, et je tombe dans un lac... Des pêcheurs y avaient heureusement tendu des filets , j’y tombai dedans. Les pêcheurs me tirèrent hors de l’eau, et, me prenant pour un poisson de conséquence, me chargèrent sur leurs épaules et m’apportèrent en présent à monsieur l’Empereur. On me met d’abord par terre, et monsieur l’Empereur, avec toute sa cour, m’environne. On dit : « Quel poisson est-ce là? » Monsieur l’Empereur répond : « Je. crois que c’est un anchois. — Pardonnez-moi, Monseigneur, reprend un gros seigneur qui faisait l’homme d’esprit, c’est plutôt un crapaud. — Enfin, dit l’Empereur, qu’on m’aille frire ce poisson -là tel qu’il soit. » Quand j’entendis qu’on m’allait frire, je commence à crier : — Mais, Monseigneur.... — Comment, dit-il, estce que les poissons parlent? » Je lui dis comme quoi je n’étais pas poisson, et de quelle manière j’étais arrivé à l’empire de la Lune. 11 me demanda aussitôt : « Connaistu le docteur Grazian Balouard et sa tille Isabelle? Eh bien, va la lui demander en mariage de ma part. » Mais je lui répondis : — Je ne pourrai jamais trouver le chemin pour m’en retourner, car je ne sais pas par où je suis venu. —

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